‹ Sir Robert PeelChapitre 55 sur 67 · DEBAT DU BILL SUH L’IRLANDE (1846/. 26D · texte numérisé non relu

DEBAT DU BILL SUH L’IRLANDE (1846/. 26D

moins vive ; les whigs et les radicaux repoussaient le bill, plus irritant, disaient-ils, qu’efficace. Le cabinet et Peel lui-même le soutinrent énergiquement, et la première lecture fut adoptée à 1 49 voix de majorité. Fidèles à leurs principes, presque tous les conservateurs, adversaires ou adhérents du cabinet dans la question des grains, votèrent ce jour-là pour le bill irlandais ; mais quand on approcha de la seconde lecture, les conservateurs opposants, de plus en plus courroucés, résolurent de saisir cette occasion pour venger leur injure en renversant le cabinet, et lord George Bentinck, se surpassant lui-mème en violence, annonça hautement cette résolution : « Nous avons coutume, dit-il, d’entendre dire au très-honorable baronet qu’il ne consentira [Joint à être ministre par tolérance ; il faut qu’il soit étrangement aveuglé par les flatteries de ceux qui l’approchent pour ne pas voir que déjà il n’est plus ministre que par tolérance, ballotté d’un côté à l’autre, recourant tantôt aux honorables opposants qui siègent en face de moi, tantôt aux amis qui m’entourent, soutenu uniquement par les quarante janissaires qu’il paie et par quelques soixante-dix renégats, dont la moitié, en l’appuyant, s’empressent d’en rougir. Puisque telle est la condition du gouvernement, il est grand temps pour nous de témoigner efficacement ce que nous en pensons, en votant contre lui dans la mesure même que nous débattons... Il est temps que le pays apprenne, non, le pays n’a pas besoin de l’apprendre, mais il est temps que l’Europe apprenne, que le

SlK KOBKKT PEEL.

monde apprenne tpie les hommes maintenant au pouvoir sont des traîtres, et qu’ils ne représentent point les sentiments du peuple anglais... Il est temps que les honorables membres qui ont profité de la trahison du très-honorable baronet, quoique, si j’en juge d’après ce que je leur entends dire, ils détestent le traître, il est temps, dis-je, maintenant qu’ils ont assuré, comme ils en avaient le droit, le succès de ses mesures, il est temps qu’ils montrent ce qu’ils pensent de sa conduite; il est temps qu’en mettant, comme nous le pouvons, les ministres de Sa Majesté en minorité et en les chassant du pouvoir, nous leur fassions porter la peine de leur déloyauté politique, de leur trahison envers leurs commettants, et du déshonneur qu’ils ont attiré sur le Parlement et sur le pays. »

Interpellé par M. Sidney Herbert et quelques autres membres, lord John Russell se défendit, pour son parti et pour lui-mème, de toute entente préalable, de toute trame concertée avec lord George Bentinck et' ses amis ; mais il se déclara toujours opposé au bill d’Irlande et décidé à repousser la seconde lecture comme la première. Plusieurs radicaux firent la même déclaration. On en était là le 2Î> juin, et le débat durait depuis six jours lorsqu’au milieu de la séance, des messagers de la chambre des Lords entrèrent dans la salle des Gommunes, apportant plusieurs bills que les Lords venaient d’adopter ; le bill sur l’importation des grains était du nombre ; le speaker l’annonça, et de vives acclamations rom-

DKBAT OU BILL SUH L’IHLANDE (184tfj.

pirent le silence de curiosité qui s’était fait dans la chambre à l’entrée des messagers. La discussion continua. A la fin de la séance, M. Cobden prit la parole : « Je ne viens point traiter la question, dit-il, mais j’ai quelques mots à dire sur le sens du vote que nous allons émettre. Je me rencontrerai ce soir, probablement en majorité, avec d’honorables membres

qui ont voté pour la première lecture de ce bill Je

ne dirai rien des motifs qui les déterminent à voter différemment aujourd’hui ; mais comme il y a là une combinaison qui peut paraître étrange et exciter les soupçons du pays, je tiens à m’en expliquer clairement, et en le faisant je rendrai probablement service à d’autres membres qui ne veulent pas plus que moi accepter pour leur vote le sens que l’honorable représentant de Lynn (lord ( îeorge Ilentinck) attache au sien. Le noble lord nous a dit franchement que le but de la majorité qui va se former était de faire justice du très-honorable baronet pour sa politique pendant cette session. Il a dit, si je ne me trompe, que tout honnête homme devait vouloir punir le traître, quoique la trahison pût plaire à quelquesuns.... Je répudie, pour moi et pour beaucoup d’autres honorables membres, cette fausse et injuste interprétation de notre vote. Nous agirions en contradiction choquante avec l’opinion populaire, nous lui ferions outrage si nous acceptions une telle apparence envers le très-honorable baronet qui a fait réussir une des mesures les plus populaires qu’ait jamais tentées aucun ministre, et au moment même

27* SIR ROBERT PERL.

où cette mesure nous arrive triomphante d’une autre enceinte... L’honorable baronet attache, à ce qu’il parait, au bill que nous discutons tant d’importance qu’il est résolu à rester ministre ou à tomber, selon le sort de ce bill. Je n’ai rien à voir dans ses desseins;... mais j’ai à dire contre le sentiment du noble lord (lord George Bentinck) que, si l’honorable baronet se retire à cause de ce vote, il emportera avec lui l’estime et la reconnaissance d’une population infiniment plus nombreuse que n’en a jamais vu autour de lui aucun ministre précipité du pouvoir. Il montre une grande modération en ne se prévalant pas de la force qu’il possède dans le pays pour prendre au mot ses adversaires et en appeler au jugement du pays. S’il ne le fait pas, je suis sûr que j’exprime le sentiment du peuple, non-seulement des électeurs, mais spécialement des classes ouvrières,

. «n offrant à l’honorable baronet, en leur nom comme au mien, mes profonds remerciements pour l’infatigable persévérance, l’inébranlable fermeté et la grande habileté avec lesquelles, pendant ces six derniers mois, il a conduit à travers cette chambre une des plus magnifiques réformes qui aient jamais été accomplies chez aucune nation. »

Personne ne prit la parole après M. Cobden. On vota, et la réunion des trois classes d’opposants, les whigs, les radicaux et les conservateurs irrités, mit sir llobert Peel dans une minorité de 73 voix. Un profond silence accueillit ce résultat; les plus charmés du succès n’osaient s’en montrer fiers. Sir Ro-

REJET DU BILL SUR L'IRLANDE (25 juin IMS). .273

bert, en sortant, fut accueilli par des acclamations. Un illustre voyageur musulman, le tils aîné du vice- roi d’Egypte Méhémet-Ali, Ibrahim-Pacha, qui assistait ce jour-là à la séance de la chambre des Communes, eut dans l’espace d’une heure le double spectacle du triomphe et de la défaite du premier ministre d’Angleterre; contraste étrange dont il demanda probablement et ne comprit peut-être pas très-bien l’explication.

Que se passait-il en ce moment dans l’àme de sir Robert Peel? K tait-il content ou triste, fier ou abattu? Ressentait-il plus vivement son triomphe ou sa défaite? llegrettait-il le pouvoir qu’il perdait avec tant d’éclat? J'incline à croire qu’au fond du cœur sa satisfaction était grande, car deux sentiments, très-puissants en lui, étaient satisfaits, l’orgueil et le désir du repos dans la victoire. Cet athlète si fort, et qui avait tant combattu, avait, si je ne me trompe, peu de goût pour la lutte ; elle froissait péniblement sa dignité susceptible et un peu solennelle. Acteur politique presque depuis l’enfance, sir Robert ne connaissait guère dans la vie publique aucun plaisir d’intimité, et se repliait volontiers dans les affections et les joies de la vie domestique, que Dieu lui avait accordée grande et douce. Depuis quelque temps, d’ailleurs, un peu de lassitude physique et morale le gagnait; quoiqu’il n’eût jamais déployé plus de vigueur d’esprit et de volonté, on remarquait que son regard était moins vif, sa démarche moins ferme, et on démêlait dans son accent quelques nuances de mélancolie. Quelles

circonstances lui eussent jamais cté plus favorables pour la retraite? Elle était A la fois obligée et glorieuse. Il sortait vainqueur du pouvoir, qu’il n’eùt pu garder qu’en subissant des embarras et des échecs continuels, ou en atfrontant pour son pays et pour lui-mème, par la dissolution du Parlement, les chances redoutables de ce grand vent démocratique dont il n’avait connu jusque-là que le souffle propice. Pour que rien ne manquât A l’honneur de son cabinet expirant, il reçut à ce moment même la nouvelle que le différend entre l’Angleterre et les Etats-Unis sur la possession du territoire de l’Orégon était réglé, et que le sénat comme le président américain avaient accepté le projet de convention dressé et envoyé six semaines auparavant à Washington par lord Aberdeen. Au dedans, la plus grande bataille que sir Robert Peel eût jamais engagée était gagnée: au dehors, toutes les questions qu’il avait trouvées en suspens étaient résolues. Il léguait, en se retirant, la victoire à sa cause et la paix à son pays.

Le 29 juin 18 II), cinq ans après le vote de nonconfiance qui avait renversé en 1811 le cabinet whig, et quatre jours après le rejet du bill sur la répression des désordres d’Irlande, le duc de Wellington et sir Robert Peel vinrent annoncer, l’un A la chambre des Lords, l’autre à la chambre des Communes, que la reine avait accepté les démissions du cabinet et chargé lord John Russell de former une nouvelle administration. Le duc de Wellington se borna à déclarer le fait en invitant la chambre des Lords à conti-

HEÏKAITE DU CABINET (29 juin 1846).

nuer de siéger, mais uniquement pour les affaires courantes, jusqu’à ce que le nouveau cabinet fût entré en fonctions. Sir Robert Peel jeta un coup d’œil en arrière sur les grandes questions qu’il avait été appelé à traiter, rappela les grandes raisons qui avaient déterminé sa conduite, se félicita des résultats qu’il avait obtenus , remercia ses adversaires d’avoir loyalement accepté la décision du Parlement sur des mesures qu’ils avaient eu plein droit de blâmer et de combattre, expliqua pourquoi il ne se permettait pas, dans la pensée de conserver le pouvoir, la dissolution de la chambre; et après avoir raconté en détail, avec une satisfaction amicale pour lord Aberdeen et des égards très-bienveillants pour les États-l nis d'Amérique, la conclusion de l’affaire de l’Orégon, « J’ai accompli, dit-il, la tâche que m’imposait mon devoir public. Je n’ai rien dit, j’espère, qui puisse ranimer aujourd’hui des controverses que je désire écarter. Quoi qu’on puisse penser de l’étendue du péril dont nous menaçait la disette de l’un des principaux moyens de subsistance, je puis dire avec vérité qu’en proposant les mesures de politique commerciale qui lui ont enlevé la confiance de beaucoup d’hommes honorables dont il avait jusque-là obtenu l’appui, le gouvernement de Sa Majesté n’a été animé par aucun autre motif que le soin des intérêts du pays. Nous avons voulu le soustraire à des dangers que nous jugions imminents, et mettre fin à un conflit qui, dans notxe conviction, aurait bientôt amené une collision violente entre les grandes et puissantes

Page 1