FAMINE EN IRLANDE (1R16-1H
facile en protégeant et censurant tour à tour le pouvoir sans en porter le fardeau. Sir llobert Peel n’échoua point sur cet écueil. Il avait puissamment gouverné, et ne sentait nul besoin d’étaler, comme critique, une. habileté qu’il avait prouvée comme acteur. Il connaissait par sa propre expérience les difficultés du gouvernement, et sa raison, comme son équité, se refusait à imputer tout le mal aux torts ou à l’insuffisance des gouvernants. Il était, je crois, peu empressé à reprendre le pouvoir, et n’éprouvait, contre ceux qui le possédaient, point d’irritation ni d’humeur, car ils ne faisaient pas obstacle A ses désirs. Pendant quatre ans, de 18i0 à 1850, depuis sa retraite jusqu’à sa mort, il garda cette attitude' délicate et rare, jouissant à la fois de l’indépendance et de l’influence, patron de ses anciens adversaires, les critiquant sans amertume et leur donnant sans arrogance son appui.
Ce fut pour lui, dans les premiers temps, une vertu facile ; à mesure qu’ils apparaissaient, les faits lui donnaient raison et justifiaient ses actes en confirmant ses prévoyances. La famine se développa en Irlande dans des proportions et avec des conséquences effroyables; en quelques jours et par des proclamations formelles, le vice-roi déclara cinquante-huit districts en état de détresse; elle y était telle qu’on a peine à en croire les témoignages les plus authentiques. Dans un seul de ces districts, celui de Skibberecn, sur une population de (52, 000 habitants, 5,000 moururent en trois mois, et 15,000 ne
SIR ROBERT PEF.L.
savaient pas le matin comment ils se nourriraient dans le jour. A Bantry, les magistrats chargés de constater les causes des décès rendirent, dans une seule enquête, quarante verdicts de « mort de faim. » « J’ai vu, dit dans un meeting à Exeter-Hall un ecclésiastique anglican, M. Hazlewood, j’ai vu des malheureux piquer les bestiaux qu’ils rencontraient et appliquer leurs lèvres à la blessure, pour apaiser leur faim en suçant le sang. >» Des associations se formèrent, des meetings se tinrent, des souscriptions s’ouvrirent de toutes parts pour soulager de si horribles calamités, et dans le Parlement réuni le 19 janvier 1847, l’Irlande fut le premier sujet des délibérations. Ministres et opposants, whigs et torys, protestants et catholiques, se montrèrent également touchés de ses maux et empressés à lui venir en aide. O’Connell, presque mourant et déjà si faible qu’à peine entendait-on sa voix, quoique tout le monde dans la chambre fit silence pour l’écouter, traça des misères de ses compatriotes, sans irritation ni emphase, le plus pathétique tableau : « Je suis convaincu que la chambre ne soupçonne seulement pas ces excès de souffrances... Je vous dis que, si vous n’y portez immédiatement remède, vingt-cinq pour cent de la population de l’Irlande mourront de faim... Il faut quelque chose de prompt et d’efficace ; non pas des distributions de charités , non pas des souscriptions particulières, mais quelque grand acte de générosité nationale, de munificence énorme... Un dit que les propriétaires irlandais n’ont pas fait leur