FAMINE EN IRLANDE
devoir. Beaucoup l’ont fait; quelques-uns non;... mais rappelez-vous à quel point la propriété foncière en Irlande est chargée de dettes et d’hypothèques, combien de terres sont administrées par la cour de chancellerie ou par des fondés de pouvoir ! L’Irlande est en vos mains, l’Irlande est à votre merci ; si vous ne la sauvez pas, elle ne se sauvera pas elle-même. Souvenez-vous de ce que je vous prédis : un quart de la population périra si vous ne venez à son secours. »
Ce furent là, le 8 février I8iT, les dernières paroles publiques du patriote irlandais ; il quitta la chambre et l’Angleterre, et n’eut pas même le temps d’arriver à Rome pour y mourir ; il expira en route, à Gènes, le 15 mai suivant. Frappant exemple, entre tant d’autres, de ce mélange, à la fois triste et noble, de dévouement et d’égoïsme, de sincérité et de mensonge, d’élévation et de grossièreté, de vanité et do grandeur, qui se peuvent allier dans le cœur et la vie de l’homme ! O’Connell, s’il eût vécu, eût vu toute l’Angleterre, Parlement et peuple , saisis pour l’Irlande d’une compassion pleine d’un secret remords, et jetant à pleines mains, pour la soulager, leurs richesses, leur zèle et leurs lumières. C’est l’honneur de la civilisation chrétienne d’avoir fait pénétrer le repentir jusque dans l'àme des nations; l’Angleterre s’est repentie d’avoir opprimé l’Irlande ; l’Europe s’est repentie d’avoir pratiqué l’esclavage. L’antiquité païenne n’a point connu ces réveils de la conscience publique, ces illuminations morales qui changent
soudain le fond des cœurs et bientôt l’état des sociétés. Tacite n’a su que déplorer la chute des anciennes vertus de Rome, et Marc-Aurèle que s’enfermer tristement dans l’isolement stoïque du sage ; rien n’indique que ces âmes supérieures aient seulement soupçonné les grands crimes de leur état social dans ses plus beaux jours et aspiré à les réformer. Le monde chrétien voit, d’époque en époque, s’élever sur son horizon des vérités et des vertus nouvelles qui lui révèlent à la fois sa grandeur et ses fautes, et le rajeunissent en l’épurant. Avant même qu’O’Connell les lui demandât, l’Angleterre se sentit obligée envers l’Irlande à ces actes de munificence énorme qui pouvaient seuls, sinon réparer, du moins expier ses torts séculaires ; le Parlement n’était pas encore ouvert, et déjà d’immenses travaux publics étaient ordonnés et entrepris en Irlande, travaux mal conçus, la plupart sans utilité , sans but, véritables ateliers nationaux, bons seulement à donner momentanément du pain à des multitudes affamées et à manifester la sollicitude du pouvoir. Dans le mois de janvier 18i7, cinq cent mille ouvriers étaient ainsi employés en Irlande, gagnant chacun, dit-on, à peu près de quoi suffire à la subsistance de quatre personnes, en tout deux millions d’individus officiellement nourris ; et le 25 janvier, au moment où lord John Russell prenait la parole à ce sujet, la dépense du mois s’élevait déjà à plus de 700, (KX) liv. sterl. (17,500,000 fr.)’.
1 Pans le mois de février suivant, le nombre des ouvriers ainsi
FAMINE EN IRLANDE (1R10-1841). îftî
Le Parlement, en essayant de régler un peu mieux l’objet et la surveillance de ces travaux, décida que la dépense ne pèserait pas sur l’Irlande seule, et que l’Angleterre en prendrait la moitié à sa charge. Des sommes considérables furent avancées aux propriétaires irlandais pour l’achat des semences, pour le drainage de leurs terres , pour le défrichement des landes. On leur imposa en revanche le pesant fardeau de la loi des pauvres, auquel jusque-là ils n’avaient pas été soumis. On décréta enfin la suspension absolue, jusqu’au 1" septembre. 1817, non-seulement de tout droit à l’importation des grains, mais aussi des lois de navigation qui restreignaient l’importation en élevant le fret ; et les plus fermes partisans du système protecteur, tout en faisant leurs réserves contre la politique générale du cabinet, votèrent eux-mêmes ces mesures , dont ils ne laissaient pas cependant d’entrevoir la portée : « Quand j’ai vu, dit lord George Bentinck, les intéressés dans la navigation se joindre il la ligue contre la loi des céréales pour en amener forcément la révocation, j’ai prévu qu’eux aussi ils auraient bientôt leur tour, et qu’ils porteraient la peine de leur aveugle entrainement.»
Lord George Bentinck ne se trompait pas : à peine la suppression temporaire des lois de navigation était votée que M. Ricardo demanda à la chambre des Communes la formation d’un comité pour étudier les
employés fut, du Ie' au 6 février, de 615, 055 ; — du 6 au 13, de 655,71 5 du 1 3 au 20, de 668,7 19 du 20 au 27, de 708,228. — La dépense totale s'éleva à 944,4 4 1 *iv. sterl. {23,603,526 fr )