‹ Sir Robert PeelChapitre 59 sur 67 · SIR HORERT PF.EI · texte numérisé non relu

SIR HORERT PF.EI

effets actuels de ces lois, et sir ltobert Peel appuya la motion : « Plusieurs fois déjà , dit-il , entre autres en 1815 et en 182 i, vous avez relâché les lois de navigation; examinons mûrement si les changements naguère introduits dans notre politique commerciale n’exigent pas aussi dans ces lois quelques modifications. » L’alarme se répandit au sein du peuple maritime, dans les chantiers et dans les ports, parmi les armateurs, les constructeurs , les navigateurs. Le 9 février 1818, vingt mille matelots se réunirent, conduits par les maîtres d’équipage des bâtiments qui se trouvaient dans la Tamise : tous les bateaux à vapeur, toutes les embarcations du fleuve, au bruit d’une musique populaire et toutes bannières déployées, portèrent cette vaste procession jusqu’au pont de Westminster, et elle se rendit de là au palais de Buckingham pour présenter à la reine un mémoire en défense des lois de navigation ; mais trois mois après, le 1 ornai 1818, le cabinet lui-méme, par l’organe du président du bureau du commerce, M. Labouchère, proposa la réforme de ces lois. Après un long débat, à deux heures après minuit, ranimant l’intérêt de la chambre fatiguée, sir Robert Peel appuya énergiquement la mesure. LUe fut votée en principe, et l’année suivante, le H juillet 181fl, malgré une forte résistance de la chambre des Lords, la libre concurrence fut établie dans la navigation comme dans le commerce anglais.

Ramenées soit par le cours naturel des affaires, soit par les manœuvres de l'opposition, presque toutes les

APl'UIE LE CABINET WHIG (1817-1849. *15

questions qu’avait eues à traiter le gouvernement de sir Itobert Peel, aussi bien celles qu’il avait résolues (jue celles qui étaient restées en suspens, reparurent sous scs successeurs : Yincome-tax , le système monétaire et l’organisation de la banque, l’état des colonies, les droits sur les sucres, la distinction entre les sucres provenant du travail libre et les sucres produits du travail esclave, le nombre des heures de travail dans les manufactures, etc. On était dans une de ces époques de crise et de transformation sociale où l’ancien régime, partout et incessamment aux prises avec l’esprit nouveau, se défend obstinément, quoique avec peu d’espoir, essayant chaque jour de prévenir le péril du lendemain ou de réparer l’échec de la veille , et tenant sans relâche, sur les diverses brèches qui s’ouvrent, ses intrépides et inutiles défenseurs. Lord George Bentinck et.M. Disraéli continuèrent dans la chambre des Communes à jouer ce réle, dirigeant l’un et l’autre leurs coups bien plus contre sir Robert Peel que contre les ministres whigs : M. Disraéli avec quelque mélange de compliments dans ses attaques depuis qu’elles ne s’adressaient plus à un homme en pouvoir; lord George avec un loyal et hardi dévouement aux intérêts comme aux principes du parti protecteur, toujours prêt à la lutte, prompt au danger, aussi laborieux que véhément, mais avec peu de discernement, sans mesure , prenant de toutes mains des armes contre ses ennemis, ou des plans pour essayer de gagner quelque popularité, et inspirant peu de con-

SIK'KOUKKÎ PEEL

fiance dans ses assertions ou dans ses vues, même aux hommes qui honoraient le plus sa sincérité et son courage. Il proposa, pour venir au secours de l’Irlande, un gigantesque projet de chemins de fer pour lequel l’Angleterre devait avancer Iti millions de livres sterling (400 millions de francs). Dans la discussion du bill pour l’introduction de la loi des pauvres en Irlande, il se livra aux plus violents emportements, accusant les ministres et leurs principes de commerce libre d’avoir amené la famine, et soutenant, avec un grand appareil de détails statistiques, que, s’ils avaient fait construire en Irlande quatre cents maisons de travail , assez rapprochées pour qu’aucun pauvre ne se trouvât à plus de trois milles et demi (environ u kilomètres) d’un tel établissement, ils auraient sauvé des milliers de vies et épargné, dans l’année, à l'État une somme de 4,310,733 livres sterling (100,072,243 francs). Soit qu’il vint en aide au cabinet, soit qu’il se défendit pour son propre compte, sir llobert Peel pouvait repousser ces attaques avec modération et bonne grâce, car il n’avait dans la lutte aucun intérêt actuel ni vulgaire, et ne la soutenait plus que par honneur ou dans des vues de bien public et au profit de scs rivaux. Il tint avec persévérance, pendant quatre ans, cette conduite, plus noble que difficile, appelé presque aussi souvent que s’il eût été ministre à justifier sa politique, et s’acquittant de cette tâche sans vanité malicieuse, sans hostilité détournée, sans se préoccuper de scs anciens dissentiments et sans

Al’I’UIK I.K CAHi.NEt W11IG (1817-181»,. 287

regarder qui recueillait le fruit de ses nouveaux succès.

Dans une seule circonstance, il ne résista pas au plaisir de rappeler expressément à. ses anciens adversaires qu’ils ne s’étaient pas conduits envers lui comme il se conduisait envers eux. Pressés à leur tour par les désordres et les attentats qui désolaient l’Irlande, les whigs proposèrent le 29 novembre 1 H 17, par l’organe de leur ministre de l’intérieur, sir George Grey, un bill de répression et de police à peu près semblable à celui qu’ils avaient repoussé dixsept mois au paru vaut pour renverser le cabinet de Peel. Sir Robert approuva et appuya franchement la mesure: « .le m’empresse, dit-il, de déclarer que je donnerai à la proposition du gouvernement de Sa .Majesté mon plus cordial concours... Je n’en querellerai aucun détail... L’honorable membre qui la présente et ses collègues sentiront, j’en suis sûr, que je ne saurais résister à leur appel, car c’est précisément le même appel que naguère je leur ai moi-même adressé, mais en vain... « Et se tournant vers les conservateurs mécontents, qui en juin 1816 s’étaient unis contre lui aux whigs : « J’espère, dit-il, que leur ressentiment contre le dernier cabinet ne portera pas les hommes qui se sont opposés au bill de 1846 à refuser à la mesure actuelle le concours dont elle a besoin. »

Le bill fut adopté par 224 suffrages contre 18, et les adversaires de sir Robert Peel se chargèrent ainsi de justifier eux-mèmes U mesure |*our laquelle ils

l’avaient renversé. Tous les grands aetes de son administration subirent victorieusement l’épreuve des circonstances nouvelles qu’amena le temps et des nouvelles luttes dont ils furent l’objet; et le plus grand de tous, l'établissement définitif du libre commerce des grains, donna lieu, le 31 janvier 1849, à une éclatante manifestation populaire. C’était ce jour-là qu’arrivait le terme des trois années assignées par le bill de 184ti pour l’abolition de tout droitd’importation.M. Cobden, M.Bright,M. George Wilson , tous les anciens chefs de la ligue contre la loi des céréales , et plus de deux mille personnes sc réunirent à Manchester pour célébrer dans un banquet solennel le moment précis de leur complet triomphe. Après de nombreux discours, cinq minutes avant minuit , la musique joua l’air d’un chant devenu populaire dans cette question, sous ce titre : le bon Temps vient. L’assemblée l’entonna en chœur. L’horloge sonna minuit. Le président, imposant tout à coup silence, annonça que « le bon temps était venu. » L’assemblée entière se leva et salua par les plus bruyantes acclamations cette première minute de la pleine liberté du commerce des grains. Le lendemain, 1" février 18i9, quand le Parlement ouvrit sa session, les récits du banquet de Manchester remplissaient les colonnes des journaux et les conversations du public.

Aux anciennes questions qui avaient occupé le gouvernement de sir Robert Peel, et qui reparurent sous ses successeurs, s’ajoutèrent des questions nou-

velles auxquelles il s’empressa de prendre part. La première fut celle de l’éducation populaire. Sir Robert, pendant son administration, ne l’avait pas oubliée , et la somme annuellement votée par les chambres, depuis 1833, pour venir en aide aux écoles, avait été portée par ses soins de 30,000 liv. st. d’abord à 40,000, puis à 73,000, puis il 100,000 liv. st. (2,500,000 fr.) ; mais il n’avait pas eu l’occasion de développe^ à ce sujet ses idées. Lord John Russell la lui fournit, dans la session de 1817, en traitant luimême de l’éducation populaire avec des détails et une solennité qui annonçaient l’importance que le cabinet whig se proposait d’y attacher. Sir Robert Peel entra vivement dans la question, en homme qui en était depuis longtemps préoccupé, et qui regrettait d’avoir fait si peu pour un si grand intérêt public : « Si nous connaissions, dit-il, dans toute son étendue le mal dont nous parlons, si nous avions sous les yeux le compte de tous les actes de rapine et de violence, de tous les attentats contre la propriété et la vie qui ont pris leur source dans l’ignorance grossière et les habitudes brutales des jeunes générations, si nous savions combien d’ilmes immortelles ont comparu, depuis cinquante ans, devant leur créateur et leur juge sans avoir reçu la moindre notion des grandes vérités et des lois morales du christianisme, nous frémirions de notre négligence , et nous nous hâterions de chercher des remèdes à ce déplorable état. » Les remèdes proposés pur lord John Russell n’étaient pas encore bien considérables, et son lan-

gage avait plus de portée que ses mesures ; mais les principes en étaient sains et pratiques : c’était l’État venant en aide aux efforts soit de l’Eglise, soit des sectes dissidentes, soit des corporations laïques, soit des particuliers en faveur de l’éducation populaire, et apportant partout dans cette grande œuvre sa puissance et sa surveillance, sans gêner nulle part ni la foi religieuse ni le libre développement du zèle volontaire. Sir Robert Peel appuya chaudement les propositions du cabinet. Deux traits surtout sont à remarquer dans son discours, son ferme attachement à l’Eglise anglicane et sa scrupuleuse équité envers les croyances diverses : « Je suis décidé, dit-il, pour une éducation religieuse... Je crois qu’une éducation purement laïque ne conviendrait nullement à notre peuple ; ce serait une demi-éducation, où la partie la plus importante serait négligée... Je ne nie pas que l’Église établie ne soit puissante, et je me réjouis qu’elle le soit. Je crois même qu’aujourd'hui sa puissance va croissant, et qu’elle acquiert de plus en plus lo respect et l’attachement du peuple. Pourquoi? Paree qu’elle s’est montrée disposée à accepter d’opportunes et salutaires réformes. Elle a consenti à la réduction des traitements pour les ecclésiastiques d’un haut rang, et elle a consacré ses économies ù l’amélioration du sort des ecclésiastiques inférieurs... Elle s’est activement préoccupée de l’éducation du peuple... Si le gouvernement vient à son aide dans cette tùche, elle en aura d’autant plus d’influence, et je m’en féliciterai. Je m’en féliciterai sans

scrupule, car il y aura en ceci parfaite égalité ; le gouvernement viendra en aide aux dissidents comme à l’Eglise... Ici s’élève une question qui ne touche ni l’Eglise, ni les dissidents, mais les catholiques romains. Mon avis est qu’aucun système d’éducation publique ne sera complet et satisfaisant si les catholiques en sont exclus... Vous voulez, vous devez étendre la sphère de vos dons en faveur de l’instruction populaire ; plus cette sphère s’étendra, plus l’exclusion des catholiques deviendra choquante. Le temps est venu, je crois, et je tiens d’autant plus à manifester en ceci mon opinion qu’elle est, je le sais, très-impopulaire, le temps est venu de prendre en considération les réclamations des catholiques à ce sujet... Pensez à la population catholique de Liverpool ou de Manchester. Il y a à Manchester un quartier qu’on appelle la ville irlandaise, et qui contient t>0, 000 ou 70,000 ouvriers, en général laborieux et de bonne conduite ; ils n’ont là point de protecteurs naturels, point de riches manufacturiers de leur croyance. Que devient l’éducation des enfants de ces 70,000 pauvres? Qui s’en inquiète? Je ne connais pas de situation plus urgente, non-seulement dans l’intérêt des catholiques eux-mêmes, mais parce qu’il importe infiniment à la grande communauté protestante que cette grande population catholique ne reste pas plongée dans une ignorance qui enfante ces désordres, ces crimes, cette dégradation brutale dont nous sommes tous témoins. »

Quelques mois après , une autre question s’éleva

qui mit l’équité de sir Robert Peel en matière de croyances religieuses à une nouvelle épreuve : le H décembre 1847, à l’occasion de l’élection de M. de Rothschild, nommé l’un des quatre représentants de la Cité de Londres, lord John Russell proposa de relever les juifs de l’incapacité politique qui leur interdisait l’entrée du parlement. Sir Robert appuya hautement la motion : « Une première fois, dit-il, et à mon grand regret, j’ai voté silencieusement sur cette question... J’ai besoin de dire aujourd’hui les motifs qui m’amènent à un vote trèsdifférent de mes premières impressions, et me placent dans un pénible conflit avec des hommes dont j’ai presque invariablement partagé les sentiments et la conduite. Je ne me souviens pas de m’ètre jamais trouvé avec eux, à propos d’une question aussi grave, dans un aussi douloureux dissentiment. Je proteste avant tout, pour mon propre compte, contre cette idée que , dans notre capacité de législateurs , la religion est pour nous une question indifférente. Je suis profondément convaincu que c’est notre devoir suprême de soutenir la religion et son influence sur l’âme humaine. Je suis profondément convaincu que l’esprit et les préceptes du christianisme doivent présider à nos délibérations, et que, si-nos lois sont contraires à l’esprit et aux préceptes du christianisme, nous ne pouvons espérer que Dieu les bénira. Je puis le dire avec vérité : soit que j’aie tort ou raison en votant comme je vais le faire , ma résolution sera déterminée bien moins par des considérations

d’utilité politique que par un profond sentiment de devoir religieux. Entre les croyances des juifs et celles des chrétiens, il y a, selon moi, une différence radicale. Je ne pense pas que l’accord des juifs avec les chrétiens pour reconnaître les vérités historiques et l’origine divine des préceptes moraux de l’ Ancien- Testament efface leur dissidence quant aux doctrines qui sont le principe vital et le fondement du christianisme. Si donc nous avions, en tant que législateurs, autorité pour décider de l’erreur religieuse et mission pour punir l’erreur religieuse, ce serait notre pénible devoir de punir les juifs, car je considère l’incapacité politique infligée par la loi comme une sorte de peine ; mais nous n’avons point cette mission ; si les juifs ont commis, il y a bientôt deux mille ans, un crime inexpiable, nous n’avons reçu aucune autorité pour visiter l’iniquité des pères sur les enfants, non pas seulement jusqu’à la troisième ou quatrième, mais jusqu’à la trois centième ou la quatre centième génération. Ce terrible pouvoir ne nous appartient pas. « C’est à moi que la vengeance appartient ; je la rendrai, dit le Seigneur*. »

Comment un homme touché à ce point des grandes raisons morales sur lesquelles se fonde la séparation de l’état civil et des croyances religieuses avait-il attendu si longtemps pour voir cette lumière ? Comment avait-il été si longtemps le défenseur, le défenseur sincère et profond du principe opposé? Ce se-

• Saint Paul , Epit. aux Romaint, chap. xu, vers. 19

rait là un phénomène étrange si ce n’était pas la conséquence d’un l'ait fréquent et simple : les premières idées que l’homme a reçues, les relations qui l’ont habituellement entouré, l’atmosphère au sein de laquelle il a vécu, dominent sa pensée comme sa vie, et la part de vérité qu’elles contiennent peut lui suffire à ce point que ses yeux demeurent fermés à toute idée contraire, ou que, s’il en entrevoit quelqu’une, il s’en défend comme d’un tort ou d’un péril. L"n pieux ecclésiastique de Londres, à peu près contemporain de sir Robert Pcel, presque aussi distingué par l’esprit que par la vertu, et dévoué avec passion à l’abolition de la traite des nègres, John Newton, avait lui-mème fait longtemps la traite sans se douter de l’indignité de son commerce. Sir Robert n’avait pas, pour devenir libéral envers les catholiques et les juifs, une pareille transformation à subir ; mais la sienne ne fut ni moins naturelle, ni moins sincère : il pensa à des choses auxquelles il n’avait pas pensé ; il regarda à des faits auxquels il n’avait pas regardé ; il éprouva des sentiments qu’il n’avait pas connus. Sans la grandeur de son rôle et l’importance de ses actions, personne ne songerait à s’étonner de ses vicissitudes morales, histoire commune de tant d’ âmes humaines.

Parmi les autres questions d’administration intérieure dans lesquelles intervint sir Robert Peel, libre du fardeau des affaires et choisissant à son gré les objets comme les jours de son action, je n’en relèverai plus qu’une seule, la plus grande de toutes, et aussi celle où son intervention eut le plus d’origina-

lité et d’effet, la réforme qui, en changeant l’état de la propriété foncière, a changé l’état social de l’Irlande. L’Irlande pesait sur l’esprit de sir Robert Peel comme un cauchemar, — non-seulement les souffrances actuelles et accidentelles de l’Irlande, mais son état ancien et permanent, principale cause de ses souffrances. Trois années de maladie des pommes de terre avaient affamé la population ; on avait imposé à la propriété foncière la loi des pauvres, et la propriété foncière, écrasée de dettes, dénuée de capitaux, frappée de stérilité, tombait dans l’impuissance et la ruine. Que deviendrait ce peuple de jour en jour plus nombreux et plus misérable ? Que deviendrait l’Augleterre chargée de ce fardeau toujours croissant et toujours près d’aboutir à un grand danger ? « En vain, disait Peel le 30 mars 1849, en vain vous vous efforceriez d’y échapper en affectant l’indifférence pour l’état de l’Irlande ; l’état de l’Irlande finirait par devenir l’état de l’Angleterre. Vous entretenez aujourd’hui en Irlande , aux frais de notre trésor, 47,000 hommes, soldats ou gens de police, et avec ces 47,000 hommes expressément chargés de maintenir l’ordre, quel est, je vous le demande, l’état du pays? J’ouvre le tableau des dernières assises de Clonmel tenues pour une section du comté de Tipperary, et j’y trouve 279 personnes mises en jugement ; 18 pour fait d’incendie, 4 pour attaque à main armée contre un poste de police, 3 pour vol qualifié, 4 pour complot d’assassinat, 42 pour faits de trahison, 14 pour vol de grand chemin, 21 pour meurtre,

14 pour coups de feu avec intention de meurtre, et dans la prison, qui n’a que 223 cellules, sont actuellement détenues 6(58 personnes, dont 20 condamnées à la déportation. Le juge Jackson n’a-t-il pas eu raison de dire que c’était là un tableau effroyable?... Pensez-y ; pensez aux misères que l’Irlande souffre et aux dépenses que les misères de l’Irlande imposent à l’Angleterre ; pensez seulement au mal que font à nos propres pauvres laborieux les pauvres abandonnés de l’Irlande qui affluent chez nous... Je ne me suis concerté avec aucun parti ; je ne sais qui soutiendra mes propositions ; rejetez-les si vous voulez, mais faites-cn quelque autre : si vous proposez quelque chose de mieux, personne dans cette chambre ne l’appuyera plus cordialement que moi. Je n’ai que deux sentiments , une profonde sympathie pour ce malheureux pays et une profonde conviction qu’un vigoureux effort est indispensable , non-seulement pour l’Irlande, mais pour l’Angleterre elle-même. » Les propositions de sir Robert Peel portaient sur deux points, l’émigration et l’état de la propriété foncière en Irlande. Quant à l’émigration, l’un de ses jeunes et plus intimes adhérents, lord Lincoln, avait déjà fait, le I'r juin 1817, une motion à ce sujet, demandant que le gouvernement prit des mesures pour déterminer et aider les paysans surabondants et misérables en Irlande à passer dans les colonies anglaises. Peel appuya la motion, mais avec réserve et en se montrant très-touché des difficultés d’une semblable opération. Quand il y revint en

1849 pour son propre compte, il garda les mômes scrupules, élevant des doutes sur les bons résultats d’un système d’émigration officielle, insistant sur l’énormité de la dépense, approuvant ce que faisait déjà le gouvernement pour encourager l’émigration volontaire, qui coulait par torrents, et l’exhortant à développer ses mesures en ce sens plutôt qu’à en prendre de plus directes et de plus vastes. Ce fut sur le régime de la propriété foncière en Irlande que sir Robert Peel porta tout son effort : après avoir vivement retracé son déplorable état, ses charges publiques, ses dettes privées, la nouvelle taxe des pauvres, les hypothèques accumulées, l’apathie des propriétaires, l’entassement stérile des tenanciers : « Je vous proposerai, dit-il, avec une extrême hésitation un moyen d’atténuer ces maux et les dangers dont ils nous menacent, moyen lent, mais le seul efficace, le seul qui nous ofTre une chance de salut. Il faut que ces terres passent dans les mains de propriétaires nouveaux, animés d’un nouvel esprit, qui les reçoivent dégagées des hypothèques dont elles sont grevées, les possèdent avec un titre certain, et apportent dans leur exploitation les capitaux, l’énergie, la confiance, l’espérance nécessaires pour réussir. » Il rappela ce qui s’était passé sous Jacques I", au nord de l’Irlande, dans l’L’lster, lorsqu’après plusieurs révoltes des chefs irlandais, le roi, mis en possession par la confiscation de deux millions d’acres de terre, en avait distribué une grande partie à des Anglais et à des Écossais protestants qui

étaient allés s’y établir et avaient fondé, par une culture intelligente et active, la prospérité de cette province : « Rien ne serait plus aisé, dit Peel, que de suggérer de tels remèdes, si nous ne tenions aucun compte de ces droits de propriété que la législature britannique a pour premier devoir de protéger. Loin de nous également la pensée de laisser pénétrer dans nos mesures les distinctions religieuses qui entraient dans le plan du roi Jacques 1" ! Cette indispensable mutation de la propriété ne peut s’opérer ni par la contrainte, ni par des transactions entre particuliers ; il y faudrait l’entremise de commissaires du gouvernement qui prendraient possession des terres en les dégageant de leurs charges, et les réj>artiraient ensuite, sans distinction de religion ni de race, entre des acquéreurs capables de les exploiter avec fruit... Le droit de propriété a, pour les propriétaires actuels, si peu de valeur que je ne puis m’empôcher de croire que le gouvernement, avec la sanction de cette chambre et en prenant l’affaire dans toute sa grandeur, pourrait trouver des moyens d’appeler sur le sol de l’Irlande de nouveaux capitaux, d'écarter la misère et l’impuissance cjui pèsent sur les propriétaires actuels, et d’ouvrir à ce pays désolé les perspectives d’un meilleur avenir. »

A la première apparition de cette idée, des sentiments très-divers s’élevèrent dans les chambres et dans le public. Plusieurs savants jurisconsultes, entre autres le chancelier xvhig lord Cottenham, firent

non-seulement beaucoup d’objections, mais une assez forte résistance ; indépendamment des difficultés légales du plan proposé, il ne pouvait réussir qu’autant que l’exécution en serait confiée à des commissaires spéciaux qui enlèveraient, sur ce point, à la cour de chancellerie quelques-unes de ses attributions administratives, et sir Robert Peel le demandait formellement. Lord John Russell, en s’exprimant sur l’idée de sir Robert avec beaucoup d’estime et d’égards, témoigna des doutes et peu d’empressement à en poursuivre l’application. De vieux Irlandais se récrièrent avec emportement : il y avait là, disaient- ils, une nouvelle confiscation du sol de l’Irlande ; on décriait la valeur de la propriété actuelle; on taxait les propriétaires d’apathie ou de mauvais vouloir, d’inintelligence ou d’impuissance; on voulait les reléguer au fond du Connaugbt ou eu enfer ; c’était la noblesse catholique, grande et petite, expulsée d’Irlande. Peel repoussa, avec l’énergie de la sincérité et de la conviction, ces terreurs d’un patriotisme aveugle, et s’appliqua à dissiper les doutes, à surmonter les hésitations du pouvoir. En Angleterre et en Irlande , presque tous les hommes versés en économie politique soutenaient chaudement sa proposition ; le public l’accueillait avec la faveur et les espérances qui s’attachent à une grande idée présentée par un homme supérieur, évidemment dégagé de tout autre intérêt, de tout autre but que le bien public. Sir Robert Peel entra dans l’examen des détails, discuta avec une fermeté modeste,

mais persévérante, les objections des jurisconsultes, rattacha ses propositions à un bill que le Parlement avait déjà voté en 1848 pour faciliter la vente des terres grevées d’hypothèques. Lord Clarendon, alors vice-roi d’Irlande, pressentant avec sagacité les bons résultats du plan, s’employa avec zèle à combattre les préventions, à écarter les obstacles. Le plan fut enfin adopté en avril 1849, non pas seulement en principe et comme un essai, mais dans les conditions et avec les moyens d’exécution que Peel jugeait nécessaires pour en assurer le succès. Un an s’était à peine écoulé, et, au moment où Peel cessait de vivre, déjà le succès avait dépassé sa propre attente. C’était en Irlande et au service du parti le plus contraire aux réformes irlandaises qu’il était entré dans les affaires ; l’Irlande avait été, selon son propre dire, la grande difficulté de sa vie ; deux fois, en I83o et en 1846, elle lui coûta le pouvoir. Ce fut pourtant à lui qu’elle dut l’émancipation des catholiques, et la mesure la plus efficace pour la régénération sociale de l’Irlande fut le dernier grand acte de l’influence de Peel dans le gouvernement intérieur de son pays. Il y a des temps où Dieu se joue particulièrement de la prévoyance des hommes, et leur fait exécuter ses desseins en les promenant d’inconséquence en inconséquence dans leurs pensées et leurs combinaisons.

Chef du cabinet, sir Robert Peel était obbgé de traiter, dans la chambre des Communes, pour lord Aberdeen absent, les questions de politique extérieure ; sorti des affaires, il eût pu s’en dispenser ; il ne le fit point, et s’empressa presque toujours, quand ces questions se présentèrent, d’en exprimer son opinion, le plus souvent à l’appui de ses successeurs. Empressement de bon Anglais et d’honnête homme, décidé à soutenir au dehors, même au profit de ses adversaires, le gouvernement de son pays, fidèle en même temps à l’esprit général de justice et de paix européenne qui avait présidé à la politique extérieure pendant sa propre administration, mais ne portant quelquefois, dans les affaires de ce genre, ni vues précises, ni profonde appréciation des faits, ni un langage suffisamment exact et mesuré. Je n’en donnerai qu’un exemple, et je choisis celui-là pour rétablir dans leur vérité des idées et des paroles que sir Robert Peel ne contesta, à coup sûr, que parce qu’il les avait légèrement lues et imparfaitement comprises.

Il s’agissait de la petite république de Cracovie, fondée en 1815 par le traité de Vienne, envahie et abolie en 18iU par l’Autriche, la Prusse et la Russie. La France et l’Angleterre , comme on sait, protestèrent pareillement , quoique séparément , contre

cette infraction à un traité conclu avec leur participation, et qui ne pouvait être légitimement modifié sans leur concours. Le 4 mars 1817, 31. Ilume demanda à la chambre des Communes quelque chose de plus que cette protestation : il voulait qu’en retour de l’acte violent que les trois puissances du Nord venaient d’accomplir, le gouvernement anglais se considérât comme affranchi d’une obligation pécuniaire que, par une conséquence du même traité de Vienne, l’Angleterre avait contractée envers la Russie, et sur laquelle il lui restait encore <3 payer une somme de 3,917,187 livres sterl. (97,929,675 fr.). Tout en protestant de nouveau contre la violation du traité, lord John Russell refusa avec raison d’y répondre par une violation â la fois analogue et subalterne, et sir Robert l’eel appuya également le cabinet dans sa protestation et dans sa résistance : « Je désire, dit-il, l’équitable et honorable accomplissement de nos engagements ; d’autant plus que je ne saurais m’associer au langage tenu par le ministre des affaires étrangères de France sur les conséquences de l’événement qui nous occupe. 31. Guizot dit dans sa protestation : « Aucune puissance ne peut s’affranchir des traités sans en affranchir en même temps les autres. La France n’a point donné l’exemple d’une semblable atteinte à la politique de conservation et de paix. La France n’a point oublié quels douloureux sacrifices lui ont imposés les traités de 1813 ; » elle doit se réjouir que C occasion lui soit aujourd hûi fournie de ne plus consulter désormais

que le calcul prévoyant de ses intérêts «. Je proteste contre la conduite des trois puissances et aussi contre le langage du ministre de France. Je ne saurais admettre que ni ce pays-ci ni la France soient autorisés à ne plus consulter que le calcul prévoyant de leurs intérêts. Je nie absolument que la violation d un traité par d’autres puissances nous autorise, moralement ou légalement, à. le violer nous-mêmes. C’est parce que je crois que, dans l’état actuel de l’Europe, la stricte fidélité aux traités est la plus sûre base de la paix et le meilleur moyen de résoudre les difficultés qui se présentent , c’est parce que je ne crois pas, comme le ministre de France, que nous ayons droit de nous affranchir d’une obligation en suivant l’exemple contre lequel il proteste lui-même, c est par toutes ces raisons que je désire ardemment que, si d autres tiennent ce langage, nous n’y prenions aucune part, et que, dussions-nous rester seuls, nous restions seuls pour donner ;\ l’Europe l’exemple d une complète et honorable observation de nos engagements. »

Si sir Robert Peel avait fait trois choses fort simples, s’il avait bien compris mes paroles, s’il les avait citées complètement, et s’il avait consulté le commentaire que j en avais donné moi-même deux mois

1 Je retraduis ici littéralement la traduction adoptée par sir Robert Peel de celle phrase de ma protestation du 3 décembre 1*46 contre l'occupation de Cracovie. Voici le texte anglais : France must rejoicc al the opportunity note afforded to consul I nothing but a provident estimate of her ot en interest.

auparavant en traitant cette question dans la chambre des députés, il se serait épargné une erreur matérielle, une injustice monde et une marque de peu de sagacité politique en pareille matière. Je disais, dans ma protestation contre la destruction de la république de Cracovie, non pas : « La France doit se réjouir que l’occasion lui soit aujourd’hui fournie.de ne plus consulter désormais que le calcul prévoyant de ses intérêts ; » mais : a La France pourrait se réjouir d’un acte qui F autoriserait, par une juste réciprocité, iï ne consulter désormais que le calcul prévoyant de ses intérêts , et c’est elle qui rappelle à l’observation fidèle de ces traités les puissances qui en ont recueilli les principaux avantages ! C’est elle qui se préoccupe surtout du maintien des droits acquis et du respect de l’indépendance des États ! » lit le 3 février ISiT, en expliquant et discutant notre politique dans cette affaire, j’avais dit :

« Le gouvernement du roi a vu, dans la destruction de la république de Cracovie, un fait contraire au droit européen ; il a protesté contre ce fait, qu’il a qualifié selon sa pensée. Il en a pris acte , afin que dans l'avenir, s’il y avait lieu, la France pilt en tenir le compte que lui conseilleraient ses intérêts légitimes et bien entendus. Mais en même temps qu’il protestait, le gouvernement du roi n’a pas considéré l’événement de Cracovie comme un cas de guerre... Nous n’avons pas cru que le moment où nous protestions contre une infraction aux traités fût le moment de proclamer le mépris des •traités; nous n’a-

vons pas cru qu’il convint à la moralité de la Franco, à la moralité de son gouvernement, de dire, à l’instant même où nous nous élevions contre une infraction aux traités : — Nous ne reconnaissons plus de traités.— Nous ne croyons pas que l’infraction aux traités de Vienne, quant ù Cracovie, soit un motif suffisant pour que la France proclame qu’elle se regarde comme hors de ces traités, et qu’il ne dépend plus que de sa volonté seule de n’en tenir aucun compte... Nous ne croyons pas que le droit public européen soit aboli entre nous et les trois puissances dont il s’agit, et, pour notre compte, nous sommes décidés à l’observer loyalement. »

Je n’ai pas besoin d’insister ; les textes suffisent. Evidemment, tout en faisant pour l’avenir des réserves indiquées, je pourrais dire commandées par les maximes élémentaires du droit des gens, j’avais pris, pour le maintien de l’ordre européen, toutes les précautions, j'avais fait, sur le sens et la portée de notre protestation , toutes les déclarations qu’eût pu souhaiter le plus scrupuleux gardien de la foi des traités et de la paix. Evidemment aussi, sir Robert Peel n'avait nul dessein de mal traduire, ni de mutiler, ni de mal interpréter mes paroles ; mais d’une part, il ne les avait pas bien comprises, de l’autre il se préoccupait d’une seule idée, et d’une idée qui ne suffisait point ù faire bien apprécier, soit l’événement, soit la conduite des gouvernements qui avaient été appelés à en juger. Sir Robert ne savait pas toujours, en pareille matière, tenir compte de toutes lès — . «0

SIR RODEUT PEEL

circonstances des faits, de toutes les chances de l’avenir, et leur faire à toutes, dans son langage comme dans sa pensée, leur place et leur part. Ce tacticien si attentif et si prévoyant dans sa vie parlementaire était, dans les questions de politique extérieure, toujours sensé et honnête, mais quelquefois vague, superficiel et banal.

A propos d’une atTaire bien plus grave que celle de Cracovie, la plus grave qui se soit élevée de nos jours entre la France et l’Angleterre, les mariages espagnols, je ne trouve point d’autres paroles publiques de sir Robert Peel que celles-ci, prononcées dans la discussion de l’adresse de la chambre des Communes en janvier I8i7 : « Je m’abstiendrai de tout ce qui a trait aux mariages espagnols, si ce n’est pour affirmer que le précédent cabinet, pendant qu’il était au pouvoir, n’a jamais fait aucune tentative pour faire obtenir à un prince de la maison de Saxe -Cobourg la main de la reine d’Espagne. » Remarquable exemple de réserve intelligente ! Ne voyant pas clair dans l’affaire des mariages espagnols, sir Robert ne voulait prendre aucune part au débat ; mais il avait soin d’affranchir son cabinet de toute responsabilité quant à la candidature d’un prince de Cobourg, c’esti\-dirc quant à la cause qui avait déterminé la solution que cette question avait reçue.

Je ne doute pas que, malgré cette réserve de langage, sir Robert Peel ne partageât alors, contre le gouvernement du roi Louis-Philippe, les impressions de méfiance et d’humeur que la conclusion des

mariages espagnols avait suscitées en Angleterre. L'équité générale de son caractère et de scs desseins ne suffisait pas toujours à le préserver de ces aveuglements de l'égoïsme national qui ne sait plus, quand il est blessé, voir la vérité, ni rendre justice.

Il y avait, dans cette affaire, un échec très-apparent pour la politique anglaise ; plus apparent qu’important, car les causes qui depuis cent cinquante ans avaient porté l’Angleterre à lutter opiniâtrément en Espagne contre la France ne subsistaient plus. L’Espagne, déchue en Europe, chassée d’Amérique , tour à tour en proie à un despotisme apathique ou aux déchirements révolutionnaires, ne pouvait plus être pour la France un allié puissant, ni pour l’Angleterre un grand danger. Les partis divers, monarchique ou libéral, modéré ou progressiste , dont elles y avaient l’une ou l’autre le patronage, se disputaient le pouvoir sans jamais le fonder, et apportaient à leurs patrons bien moins de force que d’embarras. La royauté espagnole, restaurée en 1814 par l’Angleterre, en 1823 par la France, et soutenue tour à tour dans ses perplexités par l’une ou l’autre des deux puissances, selon que tel ou tel des partis espagnols prévalait dans son gouvernement, n’avait point de résolution bien prise ni d’attache- » ment bien ferme pour l’un ni pour l’autre de ses lÿ 4 bérateurs. Au milieu des perturbations révolution- i a4

naires ou des oscillations constitutionnelles, les liens ou les goûts personnels de la maison régnante ne*dU minaient plus la politique du pays.

1814 avait demandé, pour prix de ses services, au roi Ferdinand VII remonté sur son trône, l’engagement formel de ne jamais rétablir, entre les Bourbons de France et les Bourbons d’Fspagne, le pacte de famille : elle eût pu se dispenser de ce soin, les événements l’avaient pris pour elle ; le pacte de famille, l’intimité des deux couronnes, l’union active des deux gouvernements, toute cette politique franco-espagnole du xvni' siècle, n’étaient plus que de l’histoire, une tradition encore importante pour la France comme gage de sécurité sur cette frontière, mais dont elle n’avait, comme force offensive, rien de grand à attendre, ni l'Angleterre rien de sérieux à redouter.

Mais ni les peuples, ni les gouvernements euxmèmes ne reconnaissent à temps ces transformations du monde ; la mémoire et l’imagination les dominent bien plus que l’observation ne les éclaire ; le passé jette sur leur esprit ses grandes ombres, et ils se consument à poursuivre ou à éviter des fantômes, au lieu de se conduire selon les faits réels et actuels. Je me suis ainsi surpris plus d’une fois en flagrant délit d’anachronisme, et mettant à certaines choses, soit pour les désirer, soit pour les craindre, une importance qu’elles n’avaient plus. Je pressentais que la même disposition de la part de l’Angleterre amènerait , dans nos relations avec elle à propos de l’Espagne , quelque grave embarras. La sollicitude du roi Louis- Philippe à cet égard était encore plus vive que la mienne. Je le répète aujourd’hui sans la moindre hésitation, comme sans le moindre intérêt : jamais

la politique d’entente cordiale entre la France et

l’Angleterre n’a eu et n’aura, parmi les souverains français, un plus convaincu, plus sincère et plus persévérant défenseur. Nous nous entretenions souvent des soins à prendre pour éviter tout ce qui pourrait, sans réelle et nationale nécessité, y porter quelque atteinte. Pour le mariage de la reine d’Espagne en particulier, le roi avait fait, dès que la question avait apparu, acte de désintéressement et de franchise ; il avait déclaré qu’il ne rechercherait ni n’accepterait cette union pour aucun des princes ses fils, et quant à l’infante , qu’il ne la rechercherait pour M. le duc de Montpensier que lorsque la reine serait mariée et aurait des enfants ; mais une autre déclaration également positive était liée à celle-là : si le mariage soit de la reine d’Espagne, soit de l’infante sa sœur, avec un prince étranger aux descendants de Philippe V devenait probable et imminent, nous étions affranchis de tout engagement et libres d’agir immédiatement pour parer le coup, en demandant la main soit de la reine, soit de l’infante, pour M. le duc de Montpensier. Toute l’bistoire des mariages espagnols est dans ces deux déclarations, faites hautement l’une et l’autre et bien avant que le moment ne fût venu de les appliquer'. Nous n’avons rien fait

1 Je joins ici le texte de deux pièces qui , entre plusieurs mitres, contiennent ces deux déclarations de la manière la plus claire et la plus précise.

Le 13 mars 1813, j'écrivais 1 M. le comte de Sainte-Aulaire :

«.... Sir Robert I’eel, exprimant « l'opinion bien arrêtée du gouvernement anglais, > a dit k la chambre de* Communes,

pour faire venir ce moment. Nous nous sommes prêtés, dans le cercle des descendants de Philippe V

le 5 de ce mois, que « l'Espagne étant investie de tous les droits et privilèges qui appartiennent à un état indépendant,.... la nation espagnole, parlant par ses organes dûment constitués, a le droit exclusif et le pouvoir de contracter les alliances matrimoniales qu’elles jugera convenables. »

« Quelle est la portée de cette déclaration? Dit-elle réellement tout ce qu’elle parait dire? Signifie-t-elle que, quelle que soit l’alliance matrimoniale que croiraient devoir contracter la reine et la législature d’Espagne, fût-ce même un prince français, le gouvernement anglais n'y interviendra pas, et ne se jugera point en droit de s’y opposer?

c Si c’est là en effet l'intention de sir Robert Peel , nous n’avons rien à dire, et ses paroles, prises dans ce sens et avec cette valeur, simplifieraient peut-être beaucoup la situation de l’Espagne et la nôtre.

« Mais si sir Robert, en proclamant la complète indépendance de l’Espagne dans le choix du mari de la reine, persiste cependant au fond à en exclure les princes français, et à soutenir que l’Angleterre aurait droit de s’opposer et s'opposerait en effet à un pareil choix, plus j’ai de respect pour sir Robert Peel , pour son caractère et ses paroles, plus je me crois en droit de m’étonner.

« Du premier moment où j’ai touché à cette question du mariage de la reine d’Espagne, je me suis imposé la loi d'apporter dans tout ce que je ferais, dans tout ce que je dirais à cet égard , la plus entière franchise. Je connaissais les préventions, les méfiances que je rencontrerais sur mon chemin. J'ai voulu leur enlever sur-le-champ tout prétexte. On nous a déclaré, dis-je, que l’Angleterre, dans les chances du mariage de la reine Isabelle, donnait l'exclusion à nos princes. Nous avons répondu en excluant à notre tour les princes étrangers à la maison de Bourbon. Je ne discute en ce moment ni l’une ni l'autre déclaration. La nôtre a été faite du même droit que celle de l’Angleterre, et est fondée sur des motifs de même nature.

« En la portant à la connaissance des grandes puissances européennes, en l'indiquant à notre tribune, j'ai fait acte de loyauté envers l’Espagne, envers l'Angleterre, envers l’Europe. J’ai voulu que partout on sût d’avance, et bien nettement , quelle aérait, dans cette grande question, la politique de la France.

< Au fond, et tout homme sensé n’a qu’à y réfléchir un moment pour en demeurer convaincu, nous n’avons porté par là

et sans en exolure aucun, à toutes les combinaisons qui pouvaient s’offrir. Nous n’avons point pressé la

nulle atteinte à l'indépendance de l’Espagne. La nation espagnole, sa reine, son gouvernement, ses cortès, sont parfaitement libres de faire, dans cette question du mariage, tout ce qui leur conviendra; mais les États, comme les individus, ne sont libres qu'à leurs risques et périls, et leur volonté ne saurait enchaîner celle de leurs voisins, qui à leur tour sont libres aussi d’agir selon leurs propres intérêts. Dire d’avance et tout haut quelle attitude on prendra, quelle conduite on tiendra si tel événement s’accomplit dans un État voisin , c’est de l’imprudence si l’on n’est pas bien résolu à tenir en effet' cette attitude et cette conduite; mais si l’on est bien résolu, c’est de la loyauté. »

Le 27 février J 846, j’adressai à M. le comte de Sainle-Âulaire le mémorandum suivant, qu'il communiqua le 4 mars à lord Aberdeen :

§ 1er. — Le principe que nous avons soutenu et que le cabinet anglais a accepté comme base de notre politique, quant au mariage de la reine d’Espagne, devient d’une application fort difficile et fort incertaine. Voici maintenant quelle est la situation des princes descendants de Philippe V, et prétendant ou pouvant prétendre à la main de la reine d’Espagne:

c Le prince de Lucques est marié.

« Le comte deTrapani est fort compromis : 1<> par l’explosion qui a eu lieu contre lui, 2° par la chute du général Narvaez.

« Les fils de don François de Paule sont fort compromis : 1* par leurs fausses démarches, 2° par leur intimité avec le parti radical et l’antipathie du partie modéré, 3° par le mauvais vouloir de la reine-mère et de la jeune reine elle-même.

« Les fils de don Carlos sont, quant à présent du moins, impossibles : 1° par l’opposition hautement proclamée de tous les partis, 2° par leur exclusion formellement prononcée dans la constitution, 3° par leurs propres dispositions toujours fort éloignées de la conduite qui pourrait seule leur rendre quelques chances.

« La situation actuelle des descendants de Philippe V dans la question du mariage de la reine d’Espagne est donc devenue mauvaise.

k § 2. — J’aurais beaucoup à dire sur les causes de ce fait; je ne relèverai que deux points.

SIR ROBfcRT PE EL

solution de la question. Même en 1846, nous l’aurions volontiers ajournée pour ajourner aussi les

« 1° Nous avons constamment témoigné pour tous les descendants de Philippe V, sans exception, des dispositions favorables. Nous avons dit et répété à la reine Christine elle-même que les infants fils de don François de Paule nous convenaient trèsbien. Nous avons fait ce qui était en notre pouvoir pour rendre possibles es infants fils de don Carlos. Si nous avons spécialement secondé le comte de Trapani, c’est que son sucrés nous a paru plus probable que celui de tout autre, à cause du bon vouloir de la reine Christine et de la jeune reine.

« 2° Le cabinet anglais ne nous a prêté , pour la combinaison Trapani , aucun concours actif et efficace. Il a gardé une neutralité froide , et son inertie a laissé un libre cours à toutes les hostilités, à toutes les menées soit des Espagnols, soit même des agents anglais inférieurs que son concours net et actif aurait contenus.

c § 3.— Quelles qu'en soient les causes, le fait que les difficultés du mariage de l’un des descendants de Philippe V avec la reine Isabelle se sont aggravées est incontestable.

« Et en même temps un travail très-actif se poursuit et redouble en ce moment pour marier le prince Léopold de Cobourg soit h la reine Isabelle, soit à l’infante dona Fernanda.

« La cour de Lisbonne est le foyer de ce travail. Les correspondances, les journaux portugais et espagnols le révèlent évidemment.

« On affirme que le prince Léopold de Cobourg, qui devait être parti le 24 février de Lisbonne pour Cadix , Gibraltar. Alger, Malte et l’Italie, fera secrètement ou publiquement un voyage h Madrid. Beaucoup de circonstances rendent cette affirmation vraisemblable.

« § 4. — Nous avons été et nous voulons être très-fidèles à la politique que nous avons adoptée et aux engagements que nous avons pris quant au mariage, soit de la reine Isabelle, soit de l’infante dona Fernanda.

t Mais si l'état actuel des choses se prolonge et se développe, nous pouvons arriver brusquement à une situation où nous serons :

* 1° Placés sous l’empire d’une nécessité absolue d’agir pour empêcher que, par le mariage soit de la reine, soit de l'infante, notre politique ne reçoive en Espagne un échec que nous n’accepterions pas ;

complications qui en devaient naître : mais tout le gouvernement espagnol, le cabinet, la reine-mère, les cortès, ne voulaient pas d’ajournement ; c’était leur ferme résolution d’avoir pour le mariage de la reine Isabelle, comme on le disait, un grand (Mitron, la France ou l’Angleterre, et de les obliger l’une et l’autre à sortir des tergiversations et des lenteurs. « La cour m’a communiqué, écrivait le 12 juillet 1810 sir Henri Bulwer à lord Aberdeen, qu'il était nécessaire de résoudre sans plus de retard la question du mariage. Elle attend une réponse. » Quand cette lettre arriva à Londres, lord Aberdeen n’était plus

« 2° Libres, pour l’un comme pour l’autre mariage, de tout engagement.

« C'est ce qui arriverait si le mariage, soit de la reine, soit de l’infante, avec le prince Léopold de Cobourg, ou avec tout autre prince étranger aux descendants de Philippe V’ devenait probable ou imminent.

« Dans ce cas, nous serions affranchis de tout engagement et libres d’agir immédiatement pour parer le coup, en demandant la main, soit de la reine, soit de l’infante, pour M. le duc de Montpensier.

« S 5. — Nous désirons sincèrement et vivement que les choses n’en viennent point à cette extrémité.

« Nous ne voyons qu’un moyen de la prévenir, c’est que le cabinet anglais s’unisse activement à nous :

« 1° Pour remettre à flot l’un des descendants de Philippe V, n’importe lequel, le duc de Séville ou le duc de Cadix aussi bien que le comte de Trapani , et préparer son mariage avec la reine Isabelle ;

« 2* Pour empêcher, en attendant, le mariage de l’infante, soit avec le prince Léopold de Cobourg, soit avec tout autre prince étranger aux descendants de Philippe V.

« Nous croyons que, par l’action commune et bien décidée des deux cabinets, ce double but peut être atteint. Et nous nous faisons un devoir de loyauté de prévenir le cabinet anglais que, sans cela, nous pourrions nous trouver obligés et libres d’agir comme je viens de l’indiquer. »

ministre, et dès le 19 juillet lord Palmerston, son successeur, chargeait sir Ilcnri Bulwer de dire à la cour de Madrid : « Les candidats à la main de la reine d’Kspagne se réduisent à trois : le prince Léopold de Saxe-Cobourg et les deux fds de l’infant don François de Paule... Le gouvernement de Sa Majesté n’a qu’à exprimer son sincère désir que le choix tombe sur celui d’entre eux qui réunira les qualités les plus propres à assurer le bonheur de la reine et à contribuer au bien-être de la nation espagnole. » On a dit que le gouvernement anglais, en tenant ce langage, n'avait nulle intention de pousser au mariage du prince Léopold de Cobourg avec la reine Isabelle. Je suis prêt à l’admettre : mais peu importent, en politique, les intentions; les effets sont tout : or il était impossible qu’en recevant communication de cette dépêche , le gouvernement espagnol , décidé à marier la reine Isabelle , ne sc tint pas pour assuré que, si nous nous refusions au double mariage qu’il nous proposait pour la reine et l’infante sa sœur, celui de la reine avec le prince de Cobonrg nonseulement ne rencontrerait, de la part de l’Angleterre , aucune objection , mais aurait sa pleine approbation. Sous l’empire de ces circonstances réunies, et soit que le gouvernement anglais le désirât ou non, ce mariage devenait donc, en cas de refus de notre côté, évidemment probable et imminent. J’en jugeai ainsi, et je demeure convaincu que j’étais en droit d’en juger ainsi. Je n’hésitai point. Je donnai au roi le conseil et au comte lires son, son ambassa-

deur à Madrid, l’ordre de presser la conclusion immédiate du double mariage de la reine d’Espagne avec l’infant don François d’ Assise et de l’infante avec M. le duc de Montpensicr. Je méprise profondément et n’ai jamais tenté de pratiquer ce genre d’habileté qui fait que le vainqueur sourit de la surprise du vaincu ; mais je ne veux pas plus de la duperie que de la rouerie, et de toutes les faiblesses dans les grandes affaires, l’indécision imprévoyante est, à mon sens, la pire. La politique française, nationale aussi bien que royale, voulait que le trône d’Espagne ne sortit pas de la maison de Bourbon. J’avais posé ouvertement ce principe. Je l’ai fait triompher quand il était sur le point de succomber. La politique anglaise s’en est crue blessée ; mais il n’y a pas, j’en suis sûr, un gentleman anglais qui, au fond du cœur, ne m’en approuve, et qui, mis au pied du même mur, n’eût agi comme je l’ai fait.

Dix-huit mois après la conclusion de cette affaire, la révolution de février 1848 avait éclaté. J’étais proscrit et réfugié en Angleterre. On a dit quelquefois que les mariages espagnols et l’humeur qu’en avait ressentie le gouvernement anglais n’avaient pas été sans influence dans ce bouleversement. Frivole méprise sur sa nature et ses causes : elles ont été tout intérieures. C’est une crise sociale et morale, un tremblement de terre français d’abord, puis européen, mais dans lequel les relations extérieures des Etats et de leurs gouvernements ne sont entrées pour rien. Quoi qu’il en soit, retiré en Angleterre, j’aurais pu ou-

blier, si je l’avais voulu, que naguère j’avais été acteur dans un grand dissentiment politique entre ma patrie et le pays qui me donnait asile. J’ai vécu deux fois en Angleterre, la première fois comme ambassadeur d’un puissant monarque, la seconde comme proscrit par une terrible révolution ; j’ai reçu aux deux époques le même accueil, plus empressé seulement et plus amical dans l’adversité que dans la haute fortune. Noble pays, plein d’esprits droits et de cœurs généreux qui savent honorer, même quand ils combattent , et que la générosité ramène toujours à la justice ! Je retrouvai dans sir Robert Peel, soit sur la politique générale, soit envers moi, les mêmes sentiments, mêlés pourtant de quelque réserve sur les questions que, par égard pour nos dissidences partielles, nous étions l’un et l’autre peu enclins à aborder. Il était surtout préoccupé de l’Angleterre à propos de la France, et du désir que les deux pays restassent non-seulement en paix, mais en bons rapports. Nos impressions d’ailleurs sur la révolution de février, quoique très- voisines, ne se rencontraient pas pleinement : il en était plus frappé qu’offensé, et en voyait plutôt les causes prochaines et apparentes que les lointaines et profondes. Ma disposition ne pouvait être et n’était pas en effet la même ; mais c’étaient lé entre nous des diversités plutôt que des dissentiments, et elles n’altéraient point la conformité générale de nos pensées. Dans l’automne de 18 IR, il m’engagea à aller passer quelques jours dans son manoir de Drayton, et je garde de

Page 1