‹ Sir Robert PeelChapitre 60 sur 67 · A DRAYTON-MANOR · texte numérisé non relu

A DRAYTON-MANOR

cette visite, où se trouvaient aussi deux de mes amis, M. I)umon et le duc de Montebello, le plus agréable souvenir. Je vis là sir Robert Peel au sein de sa famille et au milieu de la population de ses terres : lady Peel, encore belle, passionnément et modestement dévouée à son mari ; une fille charmante, mariée depuis à un fils de lord Camoys ; trois des fils de sir Robert, l’un capitaine de vaisseau, déjà renommé par le plus brillant courage , l’autre qui venait de débuter avec succès dans la chambre des Communes, le troisième encore livré à ses études ; sur les domaines, de nombreux et heureux fermiers, parmi lesquels un des frères de sir Robert, qui avait préféré la vie agricole à toute autre carrière ; de grands travaux d’amélioration rurale, surtout de drainage, que sir Robert suivait de près et nous démontrait avec une connaissance précise des détails. Relie existence domestique, grande et simple, bien ordonnée avec largeur ; dans l’intérieur de la maison, une gravité affectueuse, moins animée, moins expansive, moins douce que ne le désirent et ne le comportent nos mœurs ; les souvenirs politiques consacrés par une galerie de portraits, la plupart contemporains, soit les collègues de sir Robert dans le gouvernement, soit les hommes distingués avec lesquels il avait eu des relations. Hors de la maison , entre le propriétaire et la population environnante, une grande distance, marquée dans les manières, mais comblée par des rapports fréquents, pleins d’équité et de bienveillance de la part du supérieur, sans apparence

d’envie ni de servilité chez les inférieurs. J’ai vu là

un des plus heureux exemples de la hiérarchie légitime des situations et des personnes , sans souvenirs ni prétentions aristocratiques, et au milieu d’un sentiment général et mutuel de droit et de respect.

Comme lord Aberdeen, et en tenant compte des convenances politiques qu’il avait à ménager, sir Robert Peel s’était empressé de témoigner au roi Louis-Philippe et à la famille royale, établis à Claremont, sa sympathie respectueuse. À mesure que les événements s’éloignèrent, il se sentit à cet égard plus de liberté, et trouva bientôt l’occasion d’en user. A la fin de l’été de 1S 10, la reine Marie -Amélie fut malade ; on doutait que le séjour de Claremont convint à sa santé. Sir Robert Peel écrivit au roi pour mettre Drayton-Manor à sa disposition, s’estimant heureux si la reine pouvait s’y plaire. Vivement touché de cette offre, sans l’accepter, le roi manifesta l’intention d’aller lui-mème à Drayton en porter à sir Robert ses remerciements. Le 18 décembre 1849, il accomplit son dessein ; sir Robert Peel et lord Aberdeen vinrent le prendre à la station de Londres ; le duc d’Aumale l’accompagnait. Ils trouvèrent réunis à Drayton la famille de sir Robert et quelques amis d’élite, entre autres lord et lady Mahon, maintenant comte et comtesse de Stanhope. Le roi visita le château, la galerie de tableaux. On se mit à table pour le luncheon ou collation. Au moment d’en sortir, sir Robert Peel, en remerciant le roi de l’honneur qu’il venait de lui faire, lui dit :

ET tE ROI LOUIS-PHILIPPE (1849).

« Sire, nous vous avons dû la paix du monde ; chef d’une nation justement susceptible, justement hère de sa gloire militaire , vous avez su atteindre ce grand but de la paix sans jamais sacrifier aucun intérêt de la France, sans jamais laisser porter aucune atteinte à son honneur, dont vous étiez plus jaloux «pie personne. C’est surtout aux hommes qui ont siégé dans les conseils de la couronne britannique qu’il appartient de le proclamer. » Le roi, visiblement ému, répondit eu anglais à son hôte, le remerciant de rendre ainsi en même temps justice et à sou patriotisme et à ses cil'orts pour maintenir la paix du monde : a tâche facile, dit-il, lorsqu’à la tête de ce pays se trouvaient des hommes tels que vous, Monsieur, et mon noble ami assis à côté de moi. » C’était lord Aberdeen.

Je ne m’excuse point d'insister sur ces témoignages d’adhésion et de respect «pie recevait ainsi, uu foyer domestique d’un grand ministre populaire retiré de l’arène, le roi Louis-Philippe détrôné. Quand sir Ilohert l’eel lui adressait ces paroles, les ruines du château de Neuilly fumaient encore. L’histoire n’a point d’exemple plus choquant des accès d’inique et ingrate démence qui éclatent quelquefois au milieu d’un peuple , et c’est pour les honnêtes gens une consolation bien permise de s’arrêter un moment pour voir apparaître quelques lueurs de justice audessus de ces tristes décombres.

Sir llobert Peel ne repoussait point les occasions d’exprimer ainsi ses sentiments, soit sur le passé, soit

sur les événements et les questions à l’ordre du jour. Le 27 juin 1819, sir James Duke, lord-maire de la Cité de Londres, lui donna à Mansion-House un dîner solennel, et résuma avec précision, en portant sa santé, les grandes mesures politiques auxquelles

11 avait attaché son Bom, le système monétaire, la réforme des lois criminelles, l’émancipation des catholiques , la réforme des tarifs, l’abolition des lois sur les grains, l’amélioration permanente de l’état de l’Irlande. L’automne suivant, sir Robert Peel alla passer quelques semaines en Écosse, d’abord dans l’un des sites les plus pittoresques du comté de Ross, puis au château de lladdo, chez lord Aberdeen, et le

12 octobre, le lord-prévôt et les magistrats de la ville d’Aberdeen lui conférèrent, avec toute la pompe municipale, la bourgeoisie de leur cité que, près de quatre-vingts ans auparavant, le docteur Johnson avait aussi reçue comme un rare honneur. Dans toutes ces réunions, sir Robert Peel prenait la parole , revenant sur l’histoire de son temps et de sa vie, sur les affaires du dedans et du dehors, sur les réformes qu’il avait accomplies et la paix qu’il avait maintenue, et jouissant avec quelque complaisance, mais sans aucune trace d’ambition nouvelle, de sa grande et populaire situation.

Le 31 janvier 1830, le parlement rentra en séance, et sir Robert prit part à plusieurs débats d’administration intérieure, surtout pour défendre les serviteurs de l’État, grands et petits, les employés des bureaux comme le vice-roi d’Irlande, contre cette

SLR LES AFFAIRES DE GRÈCE (1850). 3îl

manie d’abaissement des fonctions et de réduction des traitements qui suit les progrès de l’esprit démocratique. Au mois de juin 1850, un débat plus brillant s’éleva, débat de politique extérieure suscité par les mesures violentes de lord Palmerston contre la Grèce, à l’appui des plaintes de deux sujets anglais, M. Finlay et M. Pacifico, l’un Écossais, l’autre juif de Gibraltar, qui se prétendaient lésés par le gouvernement grec et réclamaient de lui de fortes indemnités. Un vif dissentiment avait éclaté à ce sujet entre les cabinets de Paris et de Londres. Le ministre de France à Athènes, le baron Gros, et l’ambassadeur de France à Londres, M. Drouyn de Lhuys, avaient quitté leurs postes. Commencée le 17 juin dans la chambre des Lords par lord Stanley, l’attaque porta non-seulement sur les affaires de Grèce, mais sur toute la politique extérieure de lord Palmerston, sur l’esprit auquel il se livrait, sur les procédés qu’il employait, et elle aboutit à un blâme formel voté, dans la chambre haute la plus nombreuse qui se fût depuis longtemps réunie, par 169 suffrages contre 132. A un tel échec il fallait une réparation éclatante; l’un des plus éloquents radicaux, M. Roebuck, se chargea de la demander à la chambre des Communes. Après avoir passé en revue l’histoire du temps et tous les grands actes diplomatiques de lord Palmerston, il proposa à la chambre de déclarer que « les principes d’après lesquels avait été conduite la politique extérieure d'i gouvernement de Sa Majesté étaient bien conçus et propres à main-

tenir l’honneur et la dignité du pays, aussi bien que la paix entre l’Angleterre et les diverses nations du monde, dans des temps d’une difficulté sans exemple. » C’était beaucoup plus que n’exigeait la question de Grèce ; c’était l’approbation générale et systématique de toute la politique extérieure de lord Palmerston, et non-seulement des actes, mais des principes. Vers la fin du débat, sir ltobert Peel, prenant la parole au milieu d’une vive attente, se récria contre une telle prétention. Après avoir rappelé que , depuis l’avénement du cabinet whig, il l’avait constamment soutenu dans son administration au dedans, et souvent dans ses embarras au dehors : « On répète, dit-il, qu’après quatre ans de patiente tolérance, je me mets aujourd’hui en avant, de concert avec d’autres, pour condamner la conduite du gouvernement. Je n’ai de concert avec personne. Je ne connaissais pas, avant de l’avoir lue dans les journaux, la résolution proposée dans l’autre chambre, pas plus que le noble lord lui-mème contre qui elle était dirigée. Je ne suis pas venu ici pour condamner la conduite du gouvernement ; mais l’honorable membre me demande une approbation positive; et non-seulement cela, mais une déclaration de principes dont l’établissement aurait dix fois plus d’importance que le salut d’aucun ministère... Seraitce trop exiger de l’honorable membre que de le prier de définir d’abord ces principes auxquels il me demande de souscrire ? Est-ce la non-intervention dans les affaires des autres peuples? Est-ce un

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