‹ Sir Robert PeelChapitre 63 sur 67 · HOMMAGES PUBLICS A SA MÉMOIRE · texte numérisé non relu

HOMMAGES PUBLICS A SA MÉMOIRE

et qui se souviendront de moi quand ils répareront leurs forces par une nourriture abondante et franche d’impôt, d’autant plus douce pour eux qu’aucun sentiment d’injustice n’y mêlera plus son amertume. — Vous avez par votre entreprise, ajoutait M. Cobden, réalisé, peut-être sans le savoir, le vœu de l’homme d’Ëtat qui n’est plus. Que les sous des ouvriers se transforment en une pyramide élevée à sa mémoire, et qu’elle porte, inscrites sur sa base, les paroles que je viens de rappeler ; elle prouvera que sir Robert Peel n’avait pas trop présumé de la justice et de la reconnaissance de ses compatriotes. »

Ces démonstrations si éclatantes ne dépassaient point, à coup sùr, le sentiment national qui les inspirait, et ce sentiment ne dépassait point, à mon avis, la justice. Sous des dehors froids et roides, sans éclat dans l’imagination et sans abondance expansive dans l’âme, sir Robert Peel possédait et avait déployé des qualités, je dirai mieux, des vertus qui suscitent et justifient l’admiration affectueuse des peuples. Il était sincère et dévoué, et invinciblement courageux dans sa sincérité et son dévouement. « Dans tout le cours de mes relations avec lui, disait le duc de Wellington à la chambre des Lords, j’ai eu pleine confiance dans sa véracité et dans son invariable désir de servir le bien public. Je ne me rappelle

pas une seule occasion où il ne se soit pas décidé pour ce qu’il croyait vrai, et je n’ai jamais eu la moindre raison de soupçonner qu’il dit une chose sans la croire parfaitement vraie. Je pense, après l’avoir bien longtemps connu, que c’était là le trait le plus frappant de son caractère. »

Il y a un témoignage qui confirme pleinement, selon moi, ce jugement du duc de Wellington : c’est celui de sir Robert Peel lui-mème. Il dit, à la fin du mémoire qu’il a écrit pour expliquer et justifier son concours, en 1 829, à 1’émancipation des catholiques : « Si l’on avait invoqué le brusque changement de ma politique comme preuve de mon manque de sagacité et de prévoyance, si l’on m’avait reproché de m’ètre attaché avec trop d’obstination à une cause désespérée, d’avoir trop longtemps permis à des engagements de parti et à une déférence excessive pour les désirs de mes commettants de l’emporter sur l’évidence, chaque jour croissante, d’une nécessité prochaine, si telle eût été contre moi l’accusation, il me serait plus difficile d’y opposer une réfutation complète et péremptoire. Mais c’était l’accusation contraire qu’élevaient contre moi ceux dont j'avais perdu le bon vouloir et la faveur. Selon eux, j’avais sans raison suffisante, par de pusillanimes et indignes motifs, conseillé l’abandon d’une résistance dans laquelle il eût été facile autant que sage de persévérer avec vigueur. . . Je puis affirmer avec vérité, et j’affirme solennellement , en présence du Dieu toutpuissant « à qui tous les cœurs sont ouverts, tous les

SON CARACTÈRE ET SON INFLUENCE. 341 désirs connus, et de qui nul secret ne peut être caché, » qu’en conseillant et en proposant les mesures de 1829, je n’ai été dominé par aucune autre crainte que la crainte des malheurs publics, et que j’ai agi en vertu d’une profonde conviction que non-seulemeut ces mesures étaient utiles au bien général, mais qu’elles étaient devenues impérieusement nécessaires pour détourner un danger imminent et croissant qui menaçait des intérêts spécialement commis à ma garde, les intérêts de l’Eglise et des institutions liées à l’Eglise. Il se peut que, sans m’en douter, j’aie subi l’influence de motifs moins purs et moins désintéressés, que j’aie cédé au secret plaisir d’être « un hardi pilote au milieu de la tempête ; » mais ce ne fut certainement pas une ignoble ambition qui me poussa à affronter une lutte à outrance et à me soumettre au sacrifice de tout ce qu’un homme public a de plus cher, tout, excepté l’approbation de sa conscience et l’espoir de la justice de l’avenir. »

R n’y a rien à contester dans cette libre confession d’un grand honnête homme ; le fond en est aussi vrai que l’accent. Quand il changea d’avis et de politique, sir Robert Peel fut parfaitement sincère; il n’obéit qu’à ce qu’il jugea la vérité, et ne chercha que le bien public. On pourrait sans injustice le taxer d’imprévoyance ; et le secret désir d’accomplir lui-même de grandes réformes qu’il croyait justes et nécessaires lui rendit peut-être trop facile la rupture des liens de parti, et l’empêcha d’en voir tous les in-

convénicnts ; mais quand il va lui-mème au-devant de ces reproches, qui les lui adresserait avec rigueur?

Une anecdote que je tiens de bonne source donnerait lieu de penser qu’il était, depuis longtemps et par nature, placé sur la pente à laquelle il céda quand, de conservateur obstiné, il devint ardent réformateur. On dit qu’en 1801), lorsqu’il entra dans la chambre des Communes, son père, le vieux sir Robert Peel, alla trouver lord Liverpool et lui dit : « Mon fds est, soyez-en silr, un jeune homme doué de talents rares et qui jouera un rôle important ; mais je le connais bien; au fond, ses penchants sont whigs; si nous ne l’engageons pas promptement dans nos rangs, il nous échappera; mettez-le dans les affaires ; il vous servira bien, mais il faut sans tarder vous emparer de lui. » Lord Liverpool observa le fds, reconnut son mérite et suivit le conseil du père. Quand le vieux sir Robert Peel mourut, en 1830, il avait déjà vu réaliser ses pressentiments : l’émancipation des catholiques venait de s’accomplir ; mais il avait depuis dix ans quitté la chambre des Communes ; il vivait retiré dans son manoir de Drayton, et la gloire de son fils le consolait probablement un peu d’une transformation dont il avait démêlé les germes.

En rendant au caractère moral de sir Robert Peel pleine justice, beaucoup de bons juges n’en déplorent pas moins son infidélité politique ; après avoir eu , disent-ils, le mérite et l’honneur de refaire le parti conservateur, il l’a dissous de ses propres mains ;

quand il a changé d’opinion et reconnu des nécessités qu’il n’avait pas prévues , il devait se retirer du pouvoir en en déclarant le motif, au lieu de se faire, comme il s’est fait, le promoteur actif et décisif des idées et des mesures qu’il avait longtemps combattues. Il a brisé ainsi toutes les traditions, mêlé tous les camps , sacrifié la politique de principes à une politique de circonstance, et détruit ces grands partis, ces partis permanents et fidèles qui, sous le régime représentatif, sont les instruments nécessaires et régulière du gouvernement libre.

Je relève ici un fait trop peu remarqué. Poursuivi à outrance par ce reproche, mis sans cesse en présence de la grande question politique qui s’y rattache, sir Robert Pecl l’a éludée. Au lieu de résister sur le point précis où il était attaqué, il a porté ailleurs sa défense ; il a contesté l’étendue des engagements de parti; il a réclamé les droits de sa conscience; il a établi sa sincérité, son désintéressement, l’urgence de ses nouvelles mesures ; il a invoqué, à leur appui, la détresse populaire, la paix entre les classes, le bien public. Mais sur la nécessité et le rôle des grands et fermes partis politiques, sur les conséquences de son exemple pour leur désorganisation et de leur désorganisation pour le gouvernement constitutionnel, il s’est abstenu, comme s’il n’eût pas senti la gravité de l’attaque, ou s’il n’eût su comment la repousser.

Je m’en étonne. Qu’auraient pensé et répondu les adversaires de sir Robert Peel, s’il leur eût dit : « Vous m’accusez de détruire les anciens partis poli-

tiques ; ils n'existent plus ; ils se dissolvent tous les jours, d’eux-mêmes, non par mon fait. Où sont les principes, les intérêts, les passions qui les avaient formés? Vous vous dites les torys et les protestants par excellence ; êtes-vous prêts à traiter les catholiques en ennemis, à leur faire la guerre, à confisquer leurs biens ? Croyez-vous sérieusement le trône de la maison d’Hanovre et la succession protestante en péril? lies réformes que je vous propose de faire dans les lois sont faites depuis longtemps dans les esprits, dans la plupart des vôtres comme dans ceux de vos adversaires. Votre plus illustre chef, M. Pitt, votre plus hardi champion, lord Casllereagli, votre plus éloquent orateur, M. Canning, ont voulu l’émancipation des catholiques. Les vieux partis ont encore leurs traditions, mais non plus leur foi ; ils marchent sous le même drapeau, mais ils ne combattent plus pour la même cause. Des causes nouvelles se sont élevées; des idées nouvelles rallient ou séparent les hommes; des besoins nouveaux veulent être satisfaits. Je suis ce cours des choses ; je consulte les symptômes qui apparaissent; j’entre dans les routes qui s’ouvrent et où les générations de mon temps me précèdent. Je ne change que parce que tout est changé, les partis comme les idées, comme les sentiments, comme les mœurs. Vous croyez être ce qu’étaient vos pères ; vous vous trompez ; vous ne pouvez persister dans cette erreur qu’à la condition de rester immobiles ; dès que vous voudrez marcher et agir, vous vous sentirez contraints de changer, et déjà changés vous-

mêmes. Ne m’imputez pas ce qui est l’œuvre* du temps, non la mienne; ne me reprochez pas des transformations qui sont générales, bien qu’inégalement apparentes ; ne taxez pas de désertion et de trahison ce que vous ferez vous-mêmes quand il vous arrivera d’être appelés à gouverner votre pays transformé. »

Sir Robert Peel eût été en droit de tenir ce langage. La raison de ses métamorphoses politiques était placée bien plus haut que ne paraissaient le soupçonner ses adversaires ; et là où ils ne cherchaient qu’un tort personnel pour l’en accabler, ils auraient dû voir un grand fait social irrévocablement accompli. Pour n’avoir subi, depuis un siècle, point de révolution, l’Angleterre n’est pas restée immobile; bien qu’ils soient encore les mêmes extérieurement et dans les formes, les grands éléments de la société anglaise, les grands pouvoirs de son gouvernement, la royauté, l'aristocratie, l’église, la démocratie, ont été profondément modifiés dans leur esprit, dans leurs relations mutuelles , dans leur influence au sein de l’État. Avant la révolution de IGiO, l’aristocratie anglaise avait, dans les grandes crises politiques, tenu compte des droits et des intérêts du peuple ; mais elle n’en était pas moins la classe dominante , préoccupée surtout de ses intérêts propres et assez puissante pour leur assurer, dans les affaires publiques, le premier rang. Depuis la révolution de 1088, en faisant aux intérêts et aux sentiments du peuple une bien plus large' part ,

SIR ROUERT PEEL.

en sè recrutant incessamment dans son sein, l’aristocratie était encore la classe prépondérante ; ses intérêts et ses vues, les vues et les intérêts personnels de ses chefs décidaient souvent encore de la conduite et des mesures du pouvoir. Elle n’est plus maintenant que la classe gouvernante; les grandes fonctions publiques sont, dans ses mains; mais elle ne les exerce que sous l’influence, dans les intérêts et selon les sentiments du pays tout entier. La royauté avait été, depuis 1088, étroitement liée à l’un ou à l’autre des deux grands partis aristocratiques, aux whigs tant que la succession protestante et la cause victorieuse en 1688 avaient été en question, aux torys depuis sa lutte d’abord contre l’indépendance des colonies américaines, puis contre la révolution et l’empire français. Elle est maintenant affranchie de ces liens ; elle a retrouvé, dans ses rapports avec les partis, non pas la domination, mais l’indépendance ; elle a repris son rôle de pouvoir médiateur et modérateur, à la fois supérieur et populaire. Moins absolue que jamais, elle jouit cependant plus pleinement et plus librement que jamais de son pouvoir et de ses droits constitutionnels. L’Eglise anglicane, sans perdre sa position politique, s’est consacrée et se consacre de plus en plus à sa mission religieuse ; fidèle à la couronne, c’est pourtant dans la foi, les sentiments et les pratiques pieuses du peuple chrétien qu’elle cherche et trouve son principal point d’appui, llien plus encore que les autres puissances sociales, la démocratie anglaise a changé de caractère. En 1823,

à propos de l’intervention française en Espagne , M. de Talleyrand disait dans la chambre des pairs : « Il y a quelqu’un qui a plus d’esprit que Napoléon, plus d’esprit que Voltaire, c’est tout le monde. » ( >n peut dire aujourd’hui, même à propos de l’Angleterre : « Il y a quelqu’un qui a plus de pouvoir que la couronne, plus de pouvoir que l’aristocratie ; c’est tout le monde. » Quand' on dit tout le monde, c’est la démocratie qu’on nomme. Où commence-t-elle? Où finit-elle? A quels signes visibles se distinguet-elle des autres éléments de la société? Personne ne pourrait le dire ; mais peu importe : pour être difficile à définir, le fait n’en est ni moins certain, ni moins puissant. Les éléments les plus divers entrent dans la composition de la démocratie moderne, — des classes riches et des classes pauvres, des classes savantes et des classes ignorantes, des maîtres et des ouvriers, des conservateurs et des novateurs, des amis du pouvoir et des enthousiastes de la liberté, bien des aristocrates même, détachés de leur origine par leurs mœurs, par leur aversion des gênes et des devoirs que l’aristocratie impose. Et la position de la démocratie anglaise n’est pas moins changée que sa composition ; elle ne se borne pas, comme jadis, à défendre au besoin ses libertés, et à exercer sur le pouvoir une influence indirecte et lointaine; elle regarde les affaires publiques comme les siennes, surveille assidûment ceux qui les font, et si elle ne gouverne pas l’Etat, elle domine le gouvernement.

Quelles seront, pour les destinées de l’Angle-

terre, les conséquences d’un fait si grand et si nouveau? Personne ne peut les mesurer aujourd’hui ; l’Angleterre en est i\ ce travail de transition et de transformation où toutes choses sont flottantes et obscures. Deux résultats pourtant sont déjà visibles. A l’intérieur, dans la législation et l’administration quotidienne du pays, le progrès est immense; Injustice, le bon sens désintéressé, le respect de tous les droits, le ménagement de tous les intérêts, l’étude consciencieuse et approfondie des faits et des besoins sociaux exercent dans le gouvernement anglais beaucoup plus d’empire que jadis ; dans ses foyers et pour scs affaires de tous les jours, l’Angleterre est, à coup sûr, bien plus équitablement et plus sagement gouvernée. Au sommet de l’Ktat et au dehors, dans la marche générale et les relations extérieures de son gouvernement, le grand esprit politique, l’esprit d’ensemble et de suite a faibli. Non seulement les anciens partis sont désorganisés, mais les principes et les liens qui pourraient reformer des partis vraiment capables de gouverner n’apparaissent pas encore. Dans cette confusion et cette hésitation générale, les hommes publics s’énervent et s’abaissent; ils perdent cette indépendance d’esprit, cette fierté de cœur, cette constance de vues qui caractérisaient les chefs aristocratiques ; ils cherchent au-dessous d’eux et à leurs pieds un fil qui les guide dans le labyrinthe obscur où ils errent, au lieu de porter dans leurs mains un flambeau qui éclaire le peuple et l’attire sur leurs pas.

Une société plus généralement heureuse et libre et un gouvernement moins haut et moins ferme, un présent plus doux et un avenir moins assuré, ce sont là les biens et les maux, les progrès et les affaiblissements que, sans révolution, sans secousse, la démocratie et son empire croissant ont valus jusqu’ici à l’Angleterre.

Sir Robert Peel est le ministre le plus éminent qui soit sorti de son sein, le plus honnête comme le plus capable, le plus sympathique et le plus fidèle à la démocratie en même temps que le plus étranger à ses mauvaises tendances. Quoique adopté, dès son entrée dans la vie publique, par l’aristocratie et servant dans ses rangs, il ne s’était point donné à elle ; et loin de prétendre, comme on dit, à l’honneur de lui appartenir, il s’honorait de son origine bourgeoise, et ne cherchait point à la faire oublier, pas plus par ses manières que par ses maximes. Il était digne sans élégance et avec quelque susceptibilité, trop peut-être pour sa supériorité, dont il eût dû jouir avec plus de confiance et d’aisance. En le voyant à la cour, dans les salons de Windsor, j’ai été frappé d’un peu de gène et de roideur dans son attitude ; il y était évidemment l’homme le plus important , le plus compté, et pourtant il n’avait pas l’air d’être là chez lui ; son empire ne paraissait pas exempt d’embarras; il gouvernait sans dominer. Personne n’a senti et témoigné, pour les anciennes institutions, les anciennes mœurs, tout l’ancien ordre social de son pays, un plus profond et plus affectueux respect :

SIR ROBERT PEÇL.

il révérait et aimait le passé, quoiqu’il n’en fût pas, marque certaine de grand jugement comme de vertu; mais en même temps il avait, pour les distinctions et les honneurs aristocratiques, plus que de l'indifférence ; c’était son parti pris de n’en point vouloir. En 183'i, après cet essai de gouvernement qui lui fit tant d’honneur, quoique si court, le roi Guillaume IV voulait lui donner un titre de comte : Peel refusa. N’eût-il été qu’un ambitieux, il eût eu raison : en passant de la chambre des Communes à la chambre des Lords, il aurait perdu sa plus forte position et son plus grand pouvoir; mais plus tard et sans le même motif il montra, pour des honneurs analogues et plus rares, la même répugnance. La reine Victoria, qui l’avait pris en grande estime et sentait le prix de ses services, désirait lui donner la Jarretière ; avant de lui en parler elle-même, elle voulut savoir comment il recevrait cette faveur. Sir Robert la déclina péremptoirement. En vain on insista, en vain on lui cita plusieurs exemples de membres de la chambre des Communes, simple baronets comme lui , qui av aient été décorés de la Jarretière, entre autres sir Robert Wulpole : il persista dans son refus. 11 laissa après lui, et par une dernière volonté qui s’étendait au delà de lui-même, une marque bien plus significative encore de son éloignement pour toute récompense, toute distinction aristocratique, et du sentiment qui l’animait à cet égard. Quand lord John Russell fit, le 12 juillet, dans la chambre des Communes, 1a motion qu’un monument fût érigé, dans

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l’église de Westminster, à la mémoire de sir Robert Peel: «C’est, dit-il, le seul moyen que nous ayons de témoigner ou d’essayer du moins de témoigner notre sentiment de la perte que le pays vient de faire. Peut-être me sera-t-il permis de dire ici que Sa Majesté, désirant montrer combien elle est touchée des services rendus par sir Robert Peel à la couronne, m’avait chargé d’informer lady Peel que c’était son intention de lui conférer le même rang qui avait été donné à la veuve de M. Canning1. J’ai reçu aujourd’hui de lady Peel une réponse à cette offre de la couronne , que j’ai aussitôt communiquée à sa Majesté. Lady Peel dit que c'est son désir de ne porter aucun autre nom que celui sous lequel sir Robert Peel a été connu. Elle ajoute que sir Robert a laissé des instructions positives où il exprime le vœu que personne de sa famille ne reçoive aucun titre, aucune récompense publique à raison des services qu’on peut lui supposer le mérite d’avoir rendus à son pays. C’est sans doute pour cette chambre , reprit lord John Russell, une raison de plus" de désirer qu’au moins quelque témoignage public demeure du sentiment que lui a inspiré un coup si soudain et si déplorable. »

Dans le testament de sir Robert Peel se trouvait en effet, sous la date du 8 mai 1 844, au moment de

1 A la mort de M. Canning, en 1827, sa veuve fut personnellement élevée à la pairie, sous le titre de vicomtesse Canning, et avec transmission à son fils Charles-Jean lord Canning, qui en jouit aujourd'hui.

SIR ROBERT PEEU

son plus grand pou\ oir, un mémorandum conçu en ces ternies : « J’espère et je désire sérieusement qu’aucun membre de ma famille ne recherche ou n’accepte, si on le lui offre, aucun titre, distinction ou récompense à raison des services que je puis avoir rendus dans le parlement ou dans le gouvernement. Si mes lils acquièrent par leurs propres efforts des titres à. des distinctions honorifiques, ils recevront probablement, s’ils les désirent, les récompenses dues à leurs mérites propres et personnels ; mais c’cst mon vœu formel qu’aucun titre, aucune marque d’honneur ne soient recherchés ou acceptés pour cause de grandes charges occupées ou d’actes accomplis par moi. »

Jamais, à coup sûr, le principe démocratique, « à chacun selon ses mérites et ses œuvres, » ne s’est manifesté dans une sphère plus haute, ni par un désintéressement plus sévère et plus complet. Nulle part aussi peut-être le fond du cœur et du caractère de sir Robert Peel ne s’est plus sincèrement révélé. C’était un grand et honhôte serviteur de l’Etat, fier avec une sorte d’humilité, et ne voulant briller d’aucun éclat étranger à sa sphère naturelle, dévoué à son pays sans aucun besoin de retour, peu préoccupé de principes fixes ou de longues combinaisons politiques, appliqué à reconnaître chaque jour ce que commandait l’intérêt public, et prêt à l’accomplir sans se soucier ni des partis et de leurs règles de conduite, ni de ses propres actes et de ses propres paroles, brisant avec le passé sans indifférence cy-

nique, bravant l’avenir sans hardiesse aventureuse, uniquement dominé par le désir de satisfaire aux nécessités du présent et de se faire honneur en tirant son pays de péril ou d’embarras. Il fut ainsi tour à tour conservateur et réformateur, tory, whig et presque radical, impopulaire et populaire, usant avec la même ardeur sa force, tantôt dans une résistance obstinée, tantôt dans des concessions peut-être excessives, plus sage que prévoyant, plus courageux que ferme, mais toujours sincère , patriote, et merveilleusement approprié, dans une époque de transition comme la nôtre, au gouvernement de la société moderne telle qu’elle est devenue et qu’elle devient de plus en plus, en Angleterre comme ailleurs, sous l’empire des principes et des sentiments démocratiques qui fermentent en Europe depuis quinze siècles, et remportent de nos jours des victoires dont personne ne saurait dire encore quel sera le vrai et dernier résultat.

J’ai confiance. Pourtant voici mon inquiétude. La démocratie a deux graves défauts : elle aspire passionément à dominer seule, et elle est habituellement dominée par ses intérêts et ses passions du moment. A en juger par l’histoire du monde, c’est, de toutes les puissances soeiales, la plus exigeante et la plus imprévoyante, celle qui admet le moins des limites et un partage, et aussi celle qui obéit le plus à ses fantaisies présentes, sans souci du passé ni de l’avenir. Mises à l’épreuve, la monarchie et l’aristocratie

ont su l’une et l’autre, en Angleterre surtout, se limi-

ter et faire k d’autres droits, à d’autres. forces, leur place et leur part. Ayant d’ailleurs leurs racines dans le passé et comptant sur l’avenir, c’est leur nature de prendre en grande considération le temps et sa puissance, et d’ètre à la fois ambitieuses et patientes. La démocratie moderne saura-t-elle réunir des qualités si diverses? Reconnaltra-t-elle des pouvoirs autres que le sien et des nécessités contraires à ses désirs? Acquerra-t-elle, en gouvernant, plus de mémoire et plus de prévoyance ? Apprendra-t-elle à porter aux traditions du passé plus de respect , à donner aux impressions du présent moins d’empire, à tenir plus de compte des besoins et des chances de l’avenir? Grandes et périlleuses questions qui restent encore en suspens, et qui doivent fortement préoccuper les bons esprits et les honnêtes gens. Le temps les résoudra. J’espère qu’il les résoudra à l’honneur des gouvernements libres et de l’humanité.

•Guizot.

Val Richer, »o4t 1850.

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