‹ Sir Wilfrid Laurier, Premier Ministre du CanadaChapitre 12 sur 38 · M. Hector Fabre · texte numérisé non relu

M. Hector Fabre

m SIU WILFRID LAURIER.

main », il provoque les applaudissements et soulève l'admiration :

Il n'est pas dans le génie de la race britannique, dit le chef du gouvernement canadien, il n'est pas dans les traditions de l'histoire d'Angleterre, d'écrire des constitutions et d'inventer des théories; mais c'est le génie de l'histoire d'Angleterre et c'est le génie de la race britannique d'avancer lentement, de ne jamais bouleverser l'ordre de choses existant, que lorsque l'ordre de choses existant est devenu pénible, intolérable, bref un légitime sujet de plaintes, et de n'avancer que jusqu'au point oia l'exigent les circonstances du moment. Aujourd'hui il existe aux colonies des aspirations vers une union plus étroite, vers un élargissement des droits conférés au citoyen britannique; mais il n'y a aucun sujet de plaintes. Nous sommes satisfaits de notre sort.

Telles sont les premières et importantes paroles que ]\I. Laurier livre aux méditations des « fabricants de constitutions sur le papier ».

Quels sont au juste — ajoute le Premier canadien — les sentiments qui nous animent au Canada? Notre population n'est pas tout entière, vous le savez, d'origine anglaise; un tiers est de descendance française. Quels sont les sentiments propres de cette population canadienne-française? Quelles sont ses aspirations?

La réponse est aisée. Mes aïeux ont combattu sur bien des champs de bataille les soldats anglais pour garder au roi de France la colonie du Canada. Ils ont repoussé invasion après invasion ; et sur tous les points du globe où la valeur française, l'énergie et la constance britanniques, se sont trouvées en présence, il n'en est aucun, où, de part et d'autre, ces qualités distinctives des deux races aient brillé d'un pareil éclat. Le jour vint cependant où la fortune des armes tourna contre nous. Nos ancêtres devinrent à la suite des revers, en vertu d'un traité définitif, sujets britanniques. Ce jour-là, ils réclamèrent aussitôt de l'autorité

impériale les droits inhérents au titre de sujets britan niques, d'exercer en liberté leur religion, de parler leuilangue et de maintenir leurs institutions particulières. Leur religion, je suis heureux de le dire, a toujours été respectée; mais leurs droits politiques leur furent longtemps disputés ; lorsque des concessions furent faites, je le reconnais, elles le furent gracieusement et dans l'esprit le plus large. Permettez-moi aujourd'hui de vous dire ceci; mes compatriotes ayant obtenu tous les droits dn sujets britanniques, c'est pour eux un devoir, un point d'honneur, une oeuvre de prédilection, d'accepter en toule leur étendue les obligations et les responsabilités qui en découlent. Ils sont fiers de leur origine — ils descendant d'une race fîère — et s'ils sont ainsi fiers de leur origine, — peu d'entre vous songeront k leur contester ce droit, — ils ont également au cœur une autre fierté, celle de la gratitude ; et laissez-moi vous dire que, dans ce vaste Empire, il n'est point de classes de sujets de Sa Majesté, d'où monteront vers le ciel, au jour du Jubilé, de plus ferventes prières pour la Reine.

Ce magistral exposé des idées canadiennes recueillait tous les suffrages de l'auditoire que l'orateur avait séduit par la justesse de ses opinions et le charme de sa parole exprimée dans une langue élevée.

De Liverpool, M. Laurier se rendait à Edimbourg :

Le nom de l'Ecosse m'est cher — disait-il dans la capitale écossaise.

Puis, parlant du principe de la Fédération :

Le temps viendra — énonce-t-il — où les relations entre les colonies et la mère patrie ne pourront demeurer ce qu'elles sont ; elles se briseront ou se ressereront. La réponse à ce dilemme appartient à l'Angleterre, à l'Ecosse ot à l'Irlande, car les colonies seront toujours disposées à

cultiver la piété filiale aussi longtemps que TAnglelerre les soutiendra.

M. Laurier prenait alors la route tle Londres. S'arrèlant à Manchester, il visitait la grande ville manufacturière et prenait la parole à une réunion en l'honneur des Premiers coloniaux.

Quels qu'aient pu être les espoirs coloniaux — déclare le Premier Ministre canadien, ils sont de beaucoup dépassés à l'heure actuelle. Les colonies sont fières de leur mère patrie. Elles sont fières d'être annexées à une nation qui fut dans le monde entier le berceau de la liberté civile et religieuse.

M. Laurier recevait partout un grand accueil. Gelait le héros du voyage des ministres coloniaux. C'était le « lion » du moment. Les Anglais semblaient, en effet, particulièrement heureux de saluer, dans leur représentant le plus éminent, les Canadiens-Français ralliés à l'impérialisme britannique.

Au banquet présidé par le prince de Galles et en présence de Lord Salisbury, de M. Chamberlain, de Lord Rosebery et des autres Premiers coloniaux, M. Laurier dessinait, en quelques traits, l'attitude du Canada et la physionomie particulière de ce pays fidèle à ses glorieux souvenirs et à sa double origine.

Le Canada est une nation — dit il —, sa population est supérieure à celle de plusieurs nations européennes. Les colonies britanniques sont faites pour devenir des nations libres : la nation canadienne l'est, et la liberté, voilà sa nationalité.

Je suis venu ici pour dire que la séparation ne nous donnerait pas un seul droit que nous n'ayons déjà. Chacun me

demande de dire, des multitudes de gens m'écrivent pour savoir quels sont les sentiments des Canadiens-Français : nous vénérons la teri^e de France qui nous a donné le jour; nous sommes loyaux à la couronne britannique qui nous a donné la liberté.

Le Canada a élevé au marfjuis de Montcalm et au général Wolf ensevelis, l'un dans sa victoire, l'autre dans sa défaite, un pieux monument commun, unique au monde et qui marque bien les véritables sentiments des Canadiens d'origine française et d'origine britannique, races égales en courage, en gloire et en renommée.

Ce monument porte cette inscription qui proclame nos sentiments envers la France et envers l'Angleterre : Morleiu. virtus communem ; famam historia; monumcniuin posteritati dcdit: aux deux héros leur courage a donné une mort commune, l'histoire une gloire égale, leurs descendants un même tombeau.

Le 21 juin avait lieu à Birmingham un grand banquet en l'honneur des Premiers coloniaux. M. Chamberlain, qui s'était découvert de maternelles tendresses pour la fédération impériale, y assistait. M. Laurier, présent au dîner, laissait en son discours tombercctte phrase courte mais frappante :

La conviction générale dans toutes les colonies est qu'un plus intime rapprochement avec la mère patrie leur serait, ainsi qu'à l'Angleterre, également profitable.

M. Chamberlain, très disposé à s'insinuer dans les faveurs coloniales, répondait en ces termes : « L'autre jour, M. Laurier parlant de l'état satisfaisant des relations entre les colonies et la mère-patrie faisait remarquer que la situation actuelle ne pourrait durer éternellement et que de deux choses l'une : ou les colonies se rapprocheraient plus étroitement et prendraient une plus grande

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