Paul Ilamelle
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voyance pour la sauvegarde de ses droits el de ses intérêts. Sir Wilfrid Laurier était, en efTet, résolu à ne souscrire à rien qui pût, sons de trompeuses apparences, entraîner la mutilation de l'autonomie canadienne; le témoignage de haute confiance qu'il tenait des Canadiens lui imposait des devoirs el lui traçait la route à suivre.
Durant les séances de cette mémorable conférence, les Premiers Coloniaux eurent le spectacle peu banal d'entendre M. Chamberlain aborder toutes les questions concernant la fédération impériale. Le ministre des Colonies anglaises, dépouillant sa hauteur habituelle, se fit souple et insinuant pour les inciter, avec toute la déférence possible, à constiluer un grand Conseil de l'Empire où seraient discutés et approfondis les projets de défense impériale.
C'est alors que le Premier Canadien, à qui le demisiècle déjà vécu assurait le bénéfice d'une expérience nourrie de saine logique et de froide raison, fit acte de politique habile. Il obtint, au point de vue de l'entente commerciale, le vote de la résolution suivante : « Les premiers ministres des colonies autonomes recommandent énergiquement et à l'unanimité la dénonciation, et à la première occasion favorable, de tous les traités qui gênent actuellement les relations commerciales entre la Grande-Bretagne et ses colonies. »
Le mois de juillet n'était d'ailleurs pas écoulé que la dénonciation des deux traités de 1802 et de 1865 était un fait accompli à Bruxelles et à Berlin'.
1. Pour mesurer toute la gravité de celle double détermination, il faut la rapprocher de deux autres faits, qui seraient sans importance en d'autres circonstances, mais qui prennent, pour avoir été accomplis dans celle-ci, à peu près dans le môme temps, et sous l'inspiration visible des mêmes senliments, une valeur singulière: le don, sans condition, à l'empire, d'un cuirassé par le Cap ; l'admission de juges coloniaux à la Cour suprême.
Mais lorsque M. Chamberlain mit sur le tapis la question (le la défense impériale et des dépenses navales ou militaires en résultant, sir W ilfrid Laurier se refusa, courtoisement mais énergiquement, à donner suite à linitiativc du ministre des Colonies qui, se complaisant dans la pensée d'une fédération, tendait vers ce but de toutes ses énergies, avec lespoir d'en exploiter la réalisation au profit de son intense orgueil.
Derrière ces brillantes perspectives de fédération', apparaissaient en un lointain obscur certaines éventualités susceptibles de constituer un danger qui n'échapj)ait pas à la clairvoyance réfléchie du Premier Canadien: tout à l'intelligence des grands intérêts de sa race, il n'en détournait point son attention.
De sa parole à la fois magistrale et décisive, sir Wilfrid Laurier écrasait dans l'œuf toute hantise fédérative. Avec toute la solennité convenant à l'ampleur du sujet traité, il maintint, envers et contre toute prétention métropolitaine, l'inlégrilé de l'autonomie canadienne.
D'accord avec le parti conservateur, le parti libéral anglais, dans ces trois événements salue, avec raison « trois fruits du Jubilé». 11 y croit distincuei' le commencement « dune flotte commune, d"un commerce commun, d'une administration commune ». (Paul Ilamelle.)
1. -Si la fédération impériale ne manque pas de partisans aux colonies, c'est qu'ils pensent que la métropole serait, plus encore qu'aujourd'hui obligée de prendre leur mot d'ordre, et de conformer sa politique à leurs désirs. « C'est un fil ténu (a slender tlucad) disait M. Chamberlain il va un an, qui unit les colonies à l'Angleterre ; mais je me souviens d'avoir visité des usines électri((ues oîi, à travers un fil ténu, passait un courant capable de faire mouvoir les machines les plus puissantes. » Sans doute, mais il y a des limites pourtant au courant cpie peut transmettre un fil. et, si ces limites sont dépassées, le fil rougit et se brise. Peut-être serait-ce cette rupture qu'on amènerait en voulant rendre trop intimes les relations de la Grande-Bretagne et de ses colonies, et la forme actuelle de l'Empire biitannique, qui a permis son développement, est-elle plus propre qu'aucune autre à assurer sa durée? (Pierre Leroy-Bcaulieu)
126 Sni WILFKII) LAURIER.
Sa réplique, digue efficace contre l'excès des exagérations impérialistes, apparut à ce titre comme la double condamnation de l'impérialisme anglo-saxon et de son champion fervent, M. Chamberlain.
« Celui qui ne demande rien aux puissances de ce monde ne risque point de tomber sous leur joug. »
Aussi, fort de ce principe, le chef du Gouvernement d'Ottawa metlait-il une sorte de point d'honneur à laisser entendre qu'aucune séduction, quelque grandiose fûtelle, ne saurait altérer la libre fermeté de son jugement et modifier en quoi que ce soit la libre expression de sa conscience.
Les déclarations du Premier Canadien, chef incontesté de ses collègues coloniaux, ne laissèrent pas de produire un efl'et considérable en Angleterre. Au point de vue exclusif de la politique extérieure de la Grande-Bretagne, elles furent l'objet d'un intérêt quasi universel.
Fidèle interprète des sentiments d'un peuple qu'il dirige avec une impressionnante maîtrise, partageant au vu et au su de tous ses prévisions en matière d'indépendance, sirW'ilfrid Laurier ne pouvait logiquement qu'être hostile à tout engagement politique incompatible avec les doctrines préconisées par son parti ; engagements susceptibles par surcroît de porter ultérieurement atteinte à des aspirations de jour en jour plus intenses.
Le Canada en général et la race canadienne-française en particulier n'attendaient pas moins d'un homme qui, ayant compris et savamment utilisé les leçons de l'expérience, s'était rendu compte que les intérêts des colonies et de la mère patrie étaient loin d'être identiques et que, dans ses excès d'impérialisme belliqueux, la toute-puissance de la métropole était de nature à leur faire courir certains dangers qu'une solidarité navale ou militaire pouvait facilement transformer en catastrophe.
Laissant à leurs chimères les professionnels de Timpério-fédéralisme, l'illustre Premier Canadien sentait bientôt vibrer son âme à l'aspect de la vraie patrie de son cœur et de son esprit.
Aussitôt arrivé en France, sir Wilfrid Laurier était reçu en audience particulière par le Président de la République qui lui remettait les insignes de grand officier de la Légion d'honneur.
Cette haute distinction était un juste hommage rendu aux vertus civiles et politiques du premier magistrat de la (Confédération canadienne. C'était un honneur pour le Canada, et la France entière s'en réjouissait à juste raison.
La visite du Premier ministre canadien à la patrie de ses ancêtres fut un véritable succès, il y était attendu avec l'intérêt le plus sympatliique. L'élite intellectuelle, qui ressentait une véritable émotion à l'entendre, l'applaudissait chaleureusement en maintes occasions.
Durant son séjour à Paris, il devait montrer qu'il avait gardé la fierté de son origine et le culte de la tradition française. Lui-même n'appartenait-il pas à notre patrie, puisque, membre de cette grande lignée française d'universelle renommée, il représentait dans une suprême expression de loyauté et d'énergie la conviction des Canadiens-Français. Véritable interprète de l'indissoluble union de cœur qui règne entre les deux Frances qu'il confond dans une seule et même affection, sa visite en attestait et en consacrait le resserrement; sa parole l'affirmait avec autant d'éclat que d'élévation.
Sir Wilfrid Laurier assistait au banquet offert par la Chambre de commerce anglaise aux Premiers Coloniaux.
Après une série de toasts, le Premier Canadien prononçait un fort beau discours.
Puisque je suis appelé, dit-il, à l'honneur de répondre à
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ces toasts, je crois ctre fidèle à la pensée qui les inspire, telle du moins que je la 'comprends et que je l'interprète, en cessant ici l'usage de la langue anglaise, pour me servir de ma langue maternelle, de la langue que j'ai apprise sur les genoux de ma mère, qui fut apportée au Canada voici plus de trois siècles par des colons venus de France, et que leurs descendants ont religieusement, pieusement conservée pour la transmettre eux-mêmes à leurs enfants et aux enfants de leurs enfants.
Oui, si l'Empire britannique s'est élevé aux magnifiques proportions qu'il présente au monde, et que la France, seule, je crois, de toutes les nations de l'Europe, c(jnscienle de sa force et de sa grandeur, a su reconnaître et apprécier, il ne s'est élevé, il ne s'est maintenu, il ne saurait se maintenir, que sur les larges assises de la liberté, de la liberté civile, politique et religieuse, de la liberté qui sait respecter les croyances, la langue, les institutions, les lois, les coutumes de tous les éléments divers qui sur tous les points du globe, reconnaissent la suzeraineté de la couronne, portée aujourd'hui avec tant d'éclat par Sa Majesté la Reine-Impératrice.
Nous, Canadiens d'cjrigine française, nous avons été sépnrés de la France au dernier siècle, non pas tant i)ar les chances toujours incertaines de la guerre que par la mollesse, l'incurie, l'impéritie, du roi de France. Lorsque Louis XV s'endormait sur son trône, — sur ce trône qu'ébranlaient déjà les premières vagues de la grande tempête qui, quelques années plus tard, devait emporter le trône et la société tout entière — il n'est pas étonnant que la perte de ce que les courtisans appelaient « quelquçs arpents de neige » n'ait été pour lui qu'un léger souci ; il n'est pas étonnant qu'il n'ait rien fait pour porter secours à ceux qui, en Amérique, multipliaient des prodiges égilés peut-être, mais jamais surpassés par la valeur française, pour lui conserver non pas quelques arpents de neige, mais un Empire près de deux fois plus grand que l'Europe.
Séparés de la France, nous n'avons jamais oublié l'honneur de notre origine; séparés de la' France, nous en avons
toujours ardemment gardé le culte: séparés de la France, si nous avons perdu notre part de ses gloires, nous avons fait une conquête toujours chère aux âmes françaises. En parcourant Paris hier, je croyais plus ou moins d'avance en connaître la beauté. La beauté de Paris a été rendue célèbre dans le monde entier, par le livre, par la peinture, par la gravure, par tous les moyens que la littérature et les arts mettent à la disposition de la publicité moderne. Mais, si préparé que Ton y soit, la beauté de Paris étonne ceux qui, pour la première fois, en repaissent leurs yeux. En parcourant cette ville, belle entre toutes les villes, j'ai remarqué sur la plupart de ses édifices publics la fière devise ({ue les armées de la République promenèrent à travers lEurope : Liberté, égalité, fraternité. Eh bien, tout ce qu'il y a, dans cette devise, de vaillance, de grandeur et de générosité, nous l'avons aujourd'hui au Canada : c'est là notre conquête. La liberté : nous lavons absolue, complète, plus complète — pardonnez à ma fierté nationale l'affirmation que j'en fais — plus complète que dans n'importe quel autre pays au monde; liberté pour notre religion, avec son culte, ses cérémonies, ses prières, ses coutumes; liberté pour notre langue qui est langue officielle comme la langue anglaise; liberté pour toutes ces institutions que nos ancêtres apportèrent de France, et que nous regardons comme un héritage sacré.
Légalité, nous lavons. Et c{uelle autre preuve vous eu donnerais-je dans ce pays, en majorité de race anglaise et de religion protestante; les dernières élections générales ont porté au pouvoir un homme de race française et de religion catholique qui a toujours affii'mé haut sa race et sa religion.
La fraternité, nous lavons. Il n'y a pas parmi nous de domination de race sur race. Nous avons appris à respecter et aimer ceux que, jadis, nous avons combattus et à nous en faire respecter et aimer. Les vieilles inimitiés ont cessé, il ny a plus de rivalité, il n'y a que de l'émulation. Et je dois rendre cette justice à mes compatriotes de race anglaise que notre fierté nationale, comme descendants de la France,
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ils la comprennent, ils l'apprécient, ils l'admirent, et qu'ils n'en ont que plus de respect pour nous. De nos anciennes luttes, il nous reste à nous, descendants de la France, une relique que nous conservons avec un amour passionné. C'est un drapeau de la France, non pas de la France d'aujourd'hui, mais de l'ancienne monarchie. Il existe parmi nous une tradition soigneusement conservée, que ce drapeau flotta victorieusement, tout un jour, sur les remparts de Carillon, lorsque le marquis de Montcalm y repoussa les assauts répétés de l'armée anglaise. Ce drapeau qui rappelle une victoire française, nous le promenons solennellement dans nos cérémonies religieuses, dans nos processions patriotiques, et jamais nos compatriotes d'origine anglaise n'ont songé à s'en offenser, ou à nous en faire un reproche. Si ce n'est pas là la fraternité, messieurs, qu'est-ce donc que la fraternité ?
Si, en devenant sujets de la couronne britannique, nous avons su conserver nos anciens droits et n^'-me en acquérir de nouveaux, d'un autre côté, nous avons contracté des obligations que, descendants d'une race chevaleresque, nous savons pleinement reconnaître et que nous tenons à honneur de proclamer.
Pour moi, je n'hésite pas à déclarer, parlant ici au nom de mes compatriotes, comme je crois en avoir le droit, que par raison politique et par reconnaissance, je suis profondément attaché aux institutions britanniques. A l'heure présente, nos relations avec la mère patrie nous conviennent absolument. Nous sommes satisfaits de notre lot. Nous sommes, défait, une nation et virtuellement indépendants. Il est manifeste, cependant, que ces relations ne sauraient toujours rester ce qu'elles sont. Un jour viendra, dans un avenir plus ou moins rapproché, où^ par le seul fait de notre développement comme peuple et de notre accroissement numérique, le lien colonial, si ténu, si léger qu'il soit, deviendra lourd par cela seul cju'il ne répondra plus à nos aspirations nationales. Quand cet état de choses arrivera, il est évident que le lien colonial deviendra plus complet et plus intime, ou qu'il se rompra tout à fait. Sa
SA CARRIÈRE. ir.l
solution sera principalement entre les mains de l'Angleterre. Il est possible que la solution se trouve dans le grand principe de la représentation impériale. Les colonies françaises sont représentées dans le corps législatif. Notre situation est bien différente. Nous avons non seulement notre autonomie locale, mais Findépendance législative la plus complète. Si comme prix de la représentation impériale, nous devions renoncer à notre autonomie, à notre indépendance législative, nous n'en voudrions à aucun prix. Mais si la représentation impériale doit être la solution, elle ne saurait venir que comme le complément et non pas comme la destruction de ce qui existe aujourd'hui. Permettez-moi maintenant, messieurs, d'ajouter que si le rêve de la représentation impériale doit se réaliser, je regarderais, comme un jour glorieux, le jour oîi le Canada serait représenté sur le parquet historique des Communes d'Angleterre par un Canadien-Français, qui apporterait dans cette atmosphère nouvelle, avec sa franche loyauté aux institutions britanniques, la logique d'esprit, l'ardeur de sentiments, la conception poétique des choses, qui, de tout temps, ont caractérisé le génie français.
Qu'il me soit permis maintenant de faire une allusion qui m'est toute personnelle ! Je me suis laissé dire qu'ici, en France, il est des gens qui s'étonnent de cet attachemept que j'éprouve et que je ne cache pas pour la couronne d'Angleterre; on appelle cela ici du loyalisme. Pour ma part, soit dit en passant, je n'aime pas cette nouvelle expression de loyalisme; j'aime mieux m'en tenir à la vieille locution française de loyauté. Et certes, s'il est une chose C{ue l'histoire de France m'a appris à regarder comme un attribut de la race française, c'est la loyauté, c'est la mémoire du cœur. Je me rappelle, messieurs, ces beaux vers que Victor Hugo s'est applic{ués à lui-même, comme l'inspiration de sa vie :
Fidèle au double sang qu'ont versé dans ma veine Mon père vieux soldai, ma mère vendéenne.
Cette double fidélité à des idées, à des aspirations distinctes, nous nous en faisons'gloire au Canada. Nous som-
15'2 SIR AVILFRID LAURIER.
mes fidèles à la grande nation qui nous a donné la vie, nous sommes fidèles à la grande nation qui nous a donné la li])erté.
Salué d'unanimes applaudissements, ce discours fut le grand succès de la soirée. Cette parole si justement française était chaleureusement applaudie tant par les Français présents que par les membres de la Chambre de commerce britannique.
« Dès les premiers mots de son discours, écrivait à ce sujet M. Hector Fabre, sir W. Laurier a pu voir combien était heureuse l'inspiration qui l'avait poussé à porter la parole en français devant cet auditoire en grande majorité anglais. Le plaisir des uns, l'émotion des autres, ont été visibles, et le succès du début a été grandissant jusqu'à la fin, emportant tous les suffrages. »
Cet homme si remarquable, et pourtant si cordial et si affable, devait nous laisser l'impression d'une force sûre d'elle-même au service d'une moralité supérieure, bien digne d'un véritable chef d'Etat. Dans son langage perçait et vibrait un sincère autant qu'ardent patriolisme. Du premier au dernier mot de ses discours, l'inspiration se trouvait être sympathique à la France.
Le 2 aoi'it avait lieu le banquet offert par les amis du Canada à sir Wilfrid Laurier; il était présidé par M. Cochery, ministre des finances.
Cette réunion toute française préparait un accueil chaleureux à l'intègre citoyen canadien, son frère de sang, d'esprit et d'intelligence.
Dans un discours vibrant de touchante émotion, sir Wilfrid Laurier se révèle l'égal des plus grands orateurs: c'est son cœur qui se livre en un langage où l'harmonie rehausse l'élévation des pensées :
Je cherclierais vainement des expressions pour vous dire.
comme j'aimerais à vous le dire, à quel point je suis touché des paroles bienveillantes et beaucoup trop flatteuses par lesquelles vous, M. Cochery. vous avez proposé ce toast, et de la manière dont vous, messieurs, vous l'avez accueilli.
Vous avez, M. Cochery, ouvert un aperçu sur la vie contemporaine du Canada, et vous avez rappelé la part que j'ai prise aux luttes qui s'y sont livrées, et en le faisant vous m'avez fait honneur de sentiments qui remplissent toute mon àme, mais pour lesquels, assurément, je no réclame ni ne mérite aucun crédit.
Les sentiments que j'ai exprimés dans ces luttes, les idées que j'y ai défendues et les aspirations dont je me suis fait l'écho, sont les sentiments, les idées, les aspirations de la race à laquelle j'ai l'honneur d'appartenir, dans la situation où elle se trouve au Canada; tous autres sentiments eussent été indignes de nous, indignes de notre passé, indignes de notre origine, car, je n'ai pas besoin de vous le répéter, c'est le sang de la France qui coule dans nos vei nés. {A ppla udinse ment^ . )
Séparés de la France, nous avons toujours suivi sa carrière avec un intérêt passionné, prenant notre part de ses gloires et de ses triomphes, de ses joies et de ses deuils, de ses deuils surtout. Hélas! jamais peut-être nous ne sûmes à quel i)oint elle nous était chère C{ue le jour où elle fut malheureuse. Oui, ce jour-là, si vous avez souffert, j'ose le dire, nous avons souffert autant que vous. {Sciii<((iioit.}
Cependant, séparés de la France par les mers, par la distance, c'eût été faiblesse de notre part de nous éterniser dans d'inutiles regrets et de stériles espérances. Notre devoir était clair et net : c'était de nous redresser fièrement comme des hommes, de porter haut la tète, de conserver pieusement notre héritage, de savoir nous faire respecter en nous respectant nous-mêmes et de développer les im menses ressources de notre pays. Ce devoir, je puis ici l'affirmer, nous l'avons accompli.
Aujourd'hui le Canada est une nation. Oui, je le répète avec quelque orgueil, le (>anada est une nation, bien cju'il ne soit encore que colonie. Mais si le Canada est colonie.
154 SIR \VILFRID LAURIER.
c'est parce que nous sommes un peuple uni, c'est parce que nous avons la conviction profonde que l'indépendance ne nous donnerait pas plus de liberté réelle que celle dont nous jouissons. Le lien qui nous rattache à la Grande-Bretagne n'est pas un lien imposé par la force; c'est un lien maintenu par l'affection et la gratitude — par la gratitude, dis-je, pour la grande nation qui, non seulement, protège notre liberté, mais protège nos intérêts à ce point que, sur notre demande, elle vient, il n'y a encore que quatre jours, de dénoncer le traité de commerce qu'elle avait depuis trente ans avec l'Allemagne. (Applaudissements répétés.)
Notre pays est un pays plein de sève, de vigueur, d'activité et d'ambition. Le sang de la jeunesse bout dans ses veines, il a foi dans son avenir, et il peut s'appliquer cette belle expression d'André Cliénier :
L'illusion féconde hal)ile dans mon sein. J'ai les ailes de l'espérance!
Ce n'est pas à vous, Français, qui avez le culte ardent, passionne de la patrie, ce n'est pas à vous pour qui chaque parcelle du sol de la patrie est sacrée, ce n'est pas à vous, dis-je, que j'ai à m'en expliquer; vous me comprendrez, si je vous dis sans déguisement :
« J'aime la France qui nous a donné la vie ; j'aime l'Angleterre, qui nous a donné la liberté ; mais la première place dans mon cœur est pour le Canada, ma patrie, ma terre natale. »
Certes, mes yeux ne se lassent pas de contempler ce Paris si plein de merveilles, Paris la ville lumière, comme Victor Hugo l'a appelée avec tant de vérité, la plus belle sans contredit de toutes les villes, mais Paris avec toutes ses beautés ne parle pas à mon âme comme le rocher de Québec! {Assentiments et bravos répétés.)
"Vous en conviendrez avec moi, messieurs, le sentiment national d'un pays n'a de valeur que par l'orgueil qu'il sait in,spirer à ses enfants. Eh bien! nous l'avons, nous Canadiens, cet orgueil de notre pays.
Nous sommes fiers de son histoire, et certes c'est une his-
toire glorieuse. Je n'ai pas besoin devons le rappeler, messieurs, vous le savez comme moi, mieux que moi, la France et l'Angleterre ont rempli le monde moderne de leurs guerres ; la lutte commencée entre les rois de France et d'Angleterre pour Tinterprétation de la loi salique s'est continuée presque sans relâche, à travers les Ages, jusqu'à notre époque. Cette lutte, elle se projeta même au delà des mers, et lorsque les deux nations prirent pied en Amérique, bien qu'elles eussent, chacune, devant soi l'espace sans bornes de tout un continent vierge, elles se disputèrent avec rage les misérables huttes qui formèrent leurs premiers établissements. Cette lutte, elle se termina par la perle du Canada pour la France. Et cependant jamais les armées françaises ne brillèrent de plus d'éclat que dans ces immorlelles campagnes qui furent conduites par le marquis de Montcalm pour la défense de la colonie. Montcalm! je viens de prononcer le nom de l'un des plus braves soldats de la France, en même temps que l'un des plus heureux. 11 ne [tordit qu'une seule bataille, mais elle fut fatale. Le 15 septembre 1759, le général Wolfe, le commandant des forces anglaises, après s'être longtemps épuisé en inutiles efforts, parvenait à poster son armée sur les plaines d'Abraham, sous les murs mêmes de Québec! Le marquis de Montcalm sortit inmiédiatement de ses remparts pour lui donner l'assaut et le repousser sur ses vaisseaux, avant qu'il eût eu le temps de se fortifier; mais la fortune ne répondit pas à son appel. La victoire, qui lui avait été invariablement fidèle, abandonna ses drapeaux. Cette bataille, qui eut des conséquences immenses, est sans contredit une des plus dramatiques de l'histoire. Les deux généraux y perdirent la vie. Wolfe tomba la i)oitrine traversée par une balle, rendant grâces à Dieu de ce que ses yeux sefermaient sur la victoire de son armée. Montcalm fut emporté mourant du champ de bataille, lui aussi rendant grâces à Dieu de ce que ses yeux ne verraient pas la reddition de Québec. Le lendemain, en effet, les couleurs d'Angleterre flottaient sur la citadelle, Montcalm rendait à Dieu son âme vaillante, et son corps était déposé dans une excavation (junn éclat de mitraille
IÔ6 SIR \MLFRID LALRIER.
avait creusée dans la chapelle du couvent des Dames Ursulines. Jamais soldat n'eut de tombe plus glorieuse ni plus digne de lui.
Cette bataille dont l'enjeu avait été Québec ne fut pas la dernière. Pendant l'hiver, le chevalier de Lévis, qui avait succédé au marquis de Montcalm, était parvenu, après des efforts inouïs, à rassembler une petite armée, et aux premiers jours du printemps, avec une vaillance dont l'audace étonne, il vint à son tour assiéger le vainqueur dans la ville conquise. Le général Murray, renouvelant la tactique do Montcalm, l'automne précédent, sortit de la ville pour lui livrer bataille. Les deux armées se rencontrèrent de nouveau sur le même champ de bataille. Elles se battirent tout un jour. Une fois encore, la victoire fut lîdèle aux armes de la France. Le chevalier de Lévis, un des plus beaux, un des plus braves, un des plus habiles soldats que cette terre, pourtant fertile en soldats, ait jamais produits, refoula son adversaire dans les murs de Québec et mit immédiatement le siège devant la ville. Alors se passa un fait dont vous comprendrez la poignante intensité, si vous vous rappelez Waterloo lorsque le cri : «Voici Grouchy! » circula dans l'armée, et qu'au lieu de Grouchy, attendu avec tant d'anxiété, les Prussiens débouchèrent sur le champ de bataille. En 1760, cinquante-cinq ans plus tôt, sur le promontoire de Québec, quelque chose de semblable arriva. Dans les deux camps, il y avait la même conviction, c'est que la victoire définitive appartiendrait à celle des deux armées qui la première recevrait des secours d'Europe. Elles étaient toutes deux dans l'attente. Tout à coup une voile fut signalée à l'horizon. Il se fit une trêve dans les hostilités. Les assiégés du haut de leurs remparts, les assiégeants du haut de leurs travaux d'attaque, dans un silence dune indicible émotion, attendaient les yeux tournés vers la mer. Cette voile d'où venait-elle, de France ou d'Angleterre? Un cri de triomphe partit des remparts : c'était une voile anglaise.
Le chevalier de Lévis leva le siège, et se retira à Montréal oii, assiégé à son tour, après une résistance glorieuse, réduit à la dernière extrémité, ayant vainement attendu des
secours que le roi de France ne songeait même pas à lui envoyer, il dut traiter aYeclennemi, mais ayant auparavant brûlé ses drapeaux (bravos), pour ne pas les rendre ! (Aiiplavdi!<scinents redouhlé.^.) C'était la fin de la domination franraise^en Amérique.
Il restait 60 000 colons. Ouallaient-ils devenir? La ré- [)onse à cette question, vous l'avez déjà donnée, M. Cochery. Nous sommes aujourd'hui près de deux millions, nous avons conservé notre langue, nos institutions, notre religion. Vivant côte à côte avec une population britannique, nous formons avec une nation. Tous les droits qu'ils ont, nous les avons; ce qu'ils sont, nous le sommes. Tous ensemble, nous sommes la nation canadienne ... A Applaudissements .}
La force de notre race a été de ne pas faire de politique de race. Dans le cœur de tous les hommes, il se trouve des principes d'éternelle vérité et d'immuable justice, et c'est sur ces principes que nous avons toujours placé nos droits et nos devoirs. Si nous avons conservé notre langue, si nous avons maintenu nos institutions, c'est que nous avons su faire appel à tout ce qu'il y a d'instinct de justice, de sentiments nobles et généreux dans le cœur de ceux que la Providence nous a donnés comme concitoyens et comme frères, et c'est aussi parce que nous avons accepté loyalement, de bonne foi, sans arrière-pensée, tous les devoirs que nous imposait notre titre de sujets britanniques.
Laissez-moi vous en donner un exemple, un seul, car si j'e-ntrais dans tous les développements que ce sujet comporte, cela m'entraînerait beaucoup trop loin.
J'ai déjà eu occasion de le dire, et c'est même un plaisir de le répéter, que l'Angleterre avait toujours respecté notre religion. Il n'en fut pas toujours ainsi de nos droits politiques. Il ne faut pas s'en étonner, car l'Angleterre n'avail pas à cette époque la grande politique coloniale qu'elle a adoptée depuis. Elle nous traitait comme elle traitait tous ses sujets coloniaux, même ceux de sa propre race. En 1837, une rébellion éclata dans le Canada. Nous réclamâmes, par les armes, les droits constitutionnels que nos représentations n'avaient pu obtenir. Et ces't justice de dire que nos
habitants se battirent, au témoignage même des officiers anglais, avec tout le courage de leurs aïeux. Cet appel aux armes eut un effet immense. Il décida le gouvernement anglais à nous donner un gouvernement libre. C'était une grande victoire : c'était la justification de la rébellion; mais pour nous, hommes d'origine française, la victoire n'était pas sans amertume. 11 se trouvait, dans la nouvelle Constitution, des dispositions qui causaient de justes alarmes» en même temps qu'une vive appréhension.
La première, c'était que la nouvelle Constitution qui réunissait les deux provinces du Haut et du Bas-Canada, maintenant Ontario et Québec, créait une législation dans laquelle la race française se trouva placée en minorité sans aucune garantie constitutionnelle. L'autre abolissait Tusage de la langue française comme langue officielle. 11 ne manquait i)as de mes compatriotes qui, en face de cette double disposition, étaient d'avis de s'isoler et de ne prendre aucune part au développement de la vie nationale. M. La Fontaine qui, à cette époque, en l'absence de M. Papineau, alors en exil, était Thomme le plus autorisé parmi nous, eut une inspii^ation plus haute.
Il était d'une opinion que je partage entièrement. Il était d'opinion que s'isoler est toujours une erreur, et que, pour nous principalement, s'isoler eût été s'enliser dans l'infériorité. (Très Mot! Très bien!)
II était d'opinion que, quand un peuple a le droit de suffrage, si désespérée que soit la situation, il peut toujours en tirer parti. Sa politique fut de faire alliance avec les libéraux anglais qui, comme nous, avaient toujours réclamé des réformes, et dont un certain nombre, comme nous, les avaient réclamées les armes à la main. Les événements montrèrent à quel point il avait eu raison. Aux premières élections générales qui eurent lieu sous la nouvelle constitution, M. La Fontaine, qui se présenta dans le Comté de Terrebonne, y fut défait, ou plutôt pour parler exactement, son élection lui fut enlevée par une fraude électorale. D'un autre côté, M. Robert Baldwin, le chef des libéraux anglais, avait été élu dans deux Comtés du Haut-Canada : le Comté
SA CARRIÈRE. lô'J
de Hastings et le Comté de York. II opta de siéger pour le Comté de Hastings et le mandat du Comté d'York étant ainsi devenu vacant, il y présenta lui-même M. La Fontaine, qui fut élu par une immense majorité dans un Comté où il n'y avait pas un seul électeur de langue française. {Marques d'attention.)
Deux ans après, par une de ces aberrations dont les gouvernements populaires ne sont jamais absolument exempts, M. Baldwin, une grande et noble figure, s'il y en eut jamais, était défait dans sa province. Immédiatement, M. La Fontaine le prit par la main et alla le présenter aux électeurs du Comté français de Rimouski, où il fut triomphalement élu, bien qu'il n'y eût pas dans ce Comté un seul électeur de langue anglaise. Dans une des sessions qui suivirent, M. Baldwin, représentant anglais du Comté français de Rimouski, proposa lui-même au Parlement le rétablissement de la langue française comme langue officielle, et sa proposition fut adoptée bien que, comme je vous l'ai dit, la majorité y fût de langue anglaise. ( Trè.s Ijîen! Très Inen !)
En parcourant Paris, je me suis à maintes reprises arrêté devant ces admirables monuments dont le sol de votre pays est parsemé. Il y en a deux que je n"ai pu voir sans sentir ma gorge se serrer et mes yeux se mouiller, je me suis longuement, pieusement arrêté devant la statue de Strasbourg, devant cette statue de Strasbourg toujours couronnée des couleurs françaises. Elle rappelle une blessure encore et toujours saignante que les âmes pieuses ne veulent pas voir se fermer jamais. {Emotion générale. L'auditoire se lève et fait une longue ovation à Vorateur.)
Je me suis arrêté devant le monument de Gambetta, de l'homme éminentdont le courage, le génie et le patriotisme auraient sauvé Strasbourg, auraient sauvé la France, si la France avait pu être sauvée, de l'homme éminent dont le génie politique, le bon sens pratique guidèrent la France dune main si sûre à travers une crise pleine de périls et contribuèrent pour une si large part, à lui donner le gouvernement d'ordre et de liberté qu'elle a maintenant. {Applaudissements.)
140 SIR WILFHID LAURIER.
Si, messieufs, vous venez dans mon pays, dans la ville de Québec, je pourrai vous montrer des monuments qui, sans doute, au point de vue de l'art, ne peuvent se comparer aux vôtres, mais qui, pour le souflle patriotique, pour la grandeur de la conception, peuvent assurément soutenir la comparaison.
Je vous ai parlé de la première bataille des plaines d'Abraham. Sur la place la plus centrale de Québec, il se trouve un monument qui rappelle cette bataille. Est-ce un monument élevé à la gloire du vainqueur? Nullement. Des monuments de ce genre, il s'en trouve partout et la France en est couverte. Le monument dont je vous parle est consacré à la mémoire et de Wolfe et de Montcalm, de celui qui triompha et de celui qui succomba. Leurs noms sont enlacés dans une gloire commune comme le fut leur mort et comme le fut leur valeur. C'est précisément là la pensée que l'on retrouve dans l'inscription. Cette inscription, j'ai eu certainement une grande satisfaction à la citer en Angleterre; j'en ai encore une plus grande à la citer ici en France. La voici :
Morlem vhius communem, fainam hisLoria, inomuiientiiiii ]»osteritas (ledit.
Je vous ai parlé de la seconde bataille des plaines d'Abraham qui fut une victoire française. La Société Saint- Jean-Baptiste de Québec, société purement canadiennefrançaise, a érigé un monument commémorant cette bataille, mais dédié à la mémoire de Lévis et de Murray, et de tous ceux, Français et Anglais, qui combattirent et moururent pour leur patrie respective.
Je vous ai parlé de la mort de Montcalm. La main d'un gouverneur anglais, lord Aylmer, — j'aime à vous dire son nom, — a aussi érigé un monument à Montcalm qui porte cette simple et touchante inscription :
Honneur à Montcalm !
Le destin en lui refusant la victoire Le récompensa par une mort glorieuse.
Ces monuments, messieurs, sont le souvenir éclatant de
la liberté, de la librralilé, de la grandeur des institutions sous lesquelles j'ai l'honneur de vivre. En les contemplant, il n'y a pas un Canadien de race française qui ne se sente fier de son pays. La Providence, dans ses décrets impénétrables, nous a placés, Anglais et Français, sur cette terre du Canada pour y vivre ensemble sous le même drapeau. 11 eût été indigne de nous, Anglais et Français, d'oublier nos origines respectives. 11 eût été également indigne de nous. Anglais et Français, de poursuivre plus longtemps nos luttes. Les hommes forts et braves savent toujours respecter le courage, quand le courage s'affirme. Sur un champ de bataille, dont le nom tremble sur mes lèvres et que jaime mieux ne pas prononcer ici, le courage du général Margueritte et de la cavalerie française arracha des cris d'admiration à leurs adversaires. Nos compatriotes anglais du Canada sont orgueilleux de la belle gloire de Montcalm. Nous nous inclinons avec respect devant la grande mémoire du général Wolfe. Il peut se faire qu'ici en France, les souvenirs des anciennes luttes entre la France et l'Angleterre n'aient rien perdu de leur aspérité, mais pour nous, Canadiens de toute origine, ce furent des jours glorieux que les jours où les couleurs de France et d'Angleterre, le drapeau tricolore et la croix de Saint- Georges, flottèrent ensemble triomphalement sur les rives de l'Aima, sur les hauteurs d'Inkermann, sur les remparts de Sébastopol. *^
Les événements changent; d'autres alliances s'imposent {marques d'attention), mais qu'il soit permis à un fils de la France, qui est en même temps un sujet britannique, de saluer ces jours glorieux, par un regret qui trouvera peutêtre un écho dans toutes les âmes généreuses des deux côtés de la Manche. (Applaudissements.)
Si cependant, messieurs, nos relations politiques ont été pour toujours rompues, nos relations commerciales sont susceptibles d'une grande extension, bien que cette extension soit limitée par la situation particulière des deux pays, car bien qu'il y ait des différences qu'il n'est pas besoin d'expliquer et que tout le monde connaît entre les deux
pays, il y a cependant entre eux ceci de commun; c'est que tous deux sont des pays agricoles, et que tous deux produisent un excès de denrées alimentaires; et si je ne me trompe pas, pour le surplus de leur production, ils ont tous deux le même marché, c'est-à-dire l'Angleterre qui, en très grande partie, a cessé d'être un pays agricole, et qui, à tout événement, ne produit pas assez pour sa consommation et s'alimente dans toutes les parties du monde. Évidemment, nous ne saurions offrir un marché à la France pour ses produits agricoles, excepté ses vins, et il est manifeste que nous ne pourrions y trouver pour nos produits similaires qu'un marché très restreint. Il y a ceci de commun entre le paysan de la France, l'habitant du Canada et le fermier de l'Ouest, c'est qu'ils passent tous, à cette heure-ci, par la même crise, la crise produite par l'abaissement des prix de tous les produits agricoles. Il faut le reconnaître ici en examinant la chose telle qu'elle est; cet abaissement des prix est un bienfait pour Ihumanité. car il donne du pain à prix réduit aux millions d'hommes pour lesquels, dans toutes les parties du monde, la question du pain quotidien est une cause de constante anxiété. En attendant, cet abaissement des prix est un préjudice très sérieux pour les agriculteurs, jusqu'à ce que l'équilibre soit rétabli entre les prix de ce que l'agriculteur a à vendre et de ce qu'il a à acheter. A ce point de vue, le Canada peut servir les intérêts de la France, car nous pouvons abaisser les prix d'une foule d'articles que la France est obligée d'importer, qu'elle ne produit pas elle-même.
J'en citerai trois seulement : les bois de construction, les pâtes de bois pour la labrication du papier et les sucs tanins pour le tannage des cuirs. A l'heure présente, tous vos bois de construction vous viennent de la Suède et delà Norvège; ils devraient vous venir du Canada. Non que je prétende que vous dussiez acheter de nous, parce que la France est plus aimée au Canada qu'elle ne peut l'être en Suède ou en Norvège, — car le commerce ne connaît pas le sentiment, le commerce ne reconnaît qu'une loi, la loi du profit, — mais parce que nous pouvons vous vendre les bois
de construction à meilleur marché que la Suède et la Norvège ne peuvent le faire. Il s'agit simplement de détourner le commerce des sentiers battus et de le porter dans les voies nouvelles. Ce qui est vrai des bois de construction est encore plus vrai des pâtes de bois. Dans l'état de civilisation où nous sommes maintenant, le bois est devenu la matière première de la fabrication du papier. Or, la consommation du papier dans un pays comme la France est simplement énorme. Ici encore, vous tirez votre matière première de la Suède et de la Norvège. Or, j'affirme sans crainte de contradiction possible, qu'il n'y a pas de pays au monde qui puisse rivaliser avec le Canada, et notamment la province de Québec, pour la production à bon marché des pâtes de bois.
J'ai appris, depuis que je suis en France, que le tannage des cuirs est une des plus grandes industries de ce pays, et que c'est même une des spécialités de l'industrie française. Nous pouvons vous fournir une des matières première.s dont vous avez besoin pour cette industrie, c'est-à-dire les extraits de châtaigniers et les sucs tanins.
Tout ce que je désirerais pour le moment, c'est que les hommes d'affaires français pi-ennent la peine d'étudier avec soin le champ d'opérations que leur offre le Canada, surtout des trois principaux articles que je viens d'énumérer; j'ai la confiance qu'il on résulterait l'établissement d'un commerce considérable entre les deux pays. Ils savent mieux que moi ce qu ils pourraient nous envoyer en échange.
Si ce n'était pas abuser de l'hospitalité que vous voulez ])ien m'offrir, messieurs, je me permettrais de formuler un autre souhait. Je voudrais que l'histoire du Canada fût plus connue qu'elle ne l'est en France. Ce cpie je dis là peut paraître plus ou moins prétentieux.
Rappelez-vous cependant que l'histoire du Canada est en grande partie l'histoire de la France. Rappelez-vous que, dans l'histoire de la France, il y a toujours à apprendre. Les événements, qui se sont passés en France après la séparation du Canada, nous ont appris tout ce qu'il y a de vérité dans la célèbre parole de Bossuet : l'homme s'agite, Dieu le mène. Les
événements qui se sont passés en France depuis la séparation du Canada nous ont appris tout ce qu'il y a d'inanité dans les projets des conquérants, les constitutions des législateui's, les conceptions des hommes d'État, ces événements nous ont aussi appris — avec une intensité que l'on n'avait peut-être éprouvée à aucune autre époque de l'histoire — qu'à chaque heure, chaque minute de notre vie, il y a toujours un devoir à accomplir, et c{u'après tout, être lidèle au devoir de l'heure présente, c'est toujours la préparation la plus sûre de l'heure future. L'avenir est à Dieu seul. C'est dans cette pensée que moi, fils de la France monarchique, j'offre au ciel mes vœux les plus ardents pour la France républicaine. Puisse-l-elle se développer avec sécurité dans la voie de la liberté et du progrès! {Applaudissements.)
Messieurs, je n'ai plus que quelques jours à passer sur cette terre de France, qui fut la patrie de mes aïeux. Quand je m'éloignerai de ses rives bénies, quand, monté sur le navire qui m'emportera, je verrai graduellement les côtes s'effacer et disparaître à l'horizon, c'est de toute mon Ame, c'est du plus profond de mon cœur que je dirai et que je répéterai : Dieu protège la France!
Sous l'empire d'une profonde émotion, l'audiloiro enthousiasmé salua d'acclamations sans fin ce noble représentant de notre race. Tous les cœurs français s'accordaient en un même sentiment pour applaudir cet énergique et fortifiant langage dont l'éloquente harmonie caressait les fibres les plus intimes de l'âme française. Tout ce que le patriotisme comi)te d'élans généreux et d'émotions pathétiques ; tout ce que l'esprit de l'orateur recelait de convictions ardentes, se trouvait réuni dans ce magnifique discours empreint d'une incomparable grandeur de sentiments. Aux yeux de cette assistance choisie, sir Wilfrid Laurier personnifiait l'un de ces vastes esprits où se réunissent et se condensent les germes épars du génie propre à la race latine, l'un do
ces grands citoyens qui tracent un lumineux sillon dans riiistoire de leur patrie.
On admirait son grand talent, la composition vraiment supérieure de son discours où la pureté de la langue et les beaux sentiments se joignaient pour se rehausser mutuellement.
Son geste sobre, mais puissant dans l'action oratoire, son attitude réservée, sa physionomie d'une austère harmonie, justifiaient amplement la réputation d'éloquence dont il jouissait en Amérique.
Une telle maîtrise dans l'art de manier la langue de ses aïeux prouvait surabondamment que l'amour de notre pays était profondément ancré dans son cœur. Il ne devait, d'ailleurs, s'en éloigner qu'avec émotion et regret.
Le Premier Canadien quittait bientôt la France. A son retour à Londres, lord Farrer lui remettait la médaille du Cobden-Glub en reconnaissance de ses services distingués à la cause du libre-échange. « Nous assisterons avec plaisir, disait lord Farrer, au développement de la liberté commerciale, qu'elle ait lieu entre les nations qui composent l'Empire britannique, ou entre ces nations et les pays étrangers, »
Sir Wilfrid Laurier acceptait cette définition de sa politique ajoutant que,
s'il était déjà libre-échangiste avant de venir en Europe, son séjour en Angleterre n'avait fait que fortifier son attachement aux principes de la liberté commerciale.
Le Labroilor, qui portait lady Laurier et sir Laurier, entrait, le 27 août, dans le Saint-Laurent. Déjà le premier
146 SIIl WILFRID LAUIUER.
ministre recevait les chaleureuses adresses des'' populations riveraines. De tous les points du Canada lui étaient adressés d'innombrables télégrammes de félicitations.
Le 29 août, le rocher de Québec se dressait aux yeux de sir Wilfrid Laurier. La citadelle de la race franç^aise lui avait préparé une splendide réception.
Le premier ministre y retraçait ainsi ses souvenirs :
Ce fut un spectacle inoulîtial^le, une merveilleuse révélation de la magnificence de l'Empire anglais, un tribut frappant de la popularité de Sa Majesté. La revue navale fut un spectacle d'un tout autre genre. Quelle impression de voir l'ensemble de la plus grande marine du monde, déployée depuis le plus puissant cuirassé jusqu'au plus petit torpilleur ! On ressentait l'impression qu'une revue maritime est de toutes démonstrations guerrières celle qui représente au plus haut degré la force de la Grande-Bretagne.... La Confédération Canadienne commence une nouvelle carrière non seulement en Angleterre, mais également dans ton te l'Europe. La dénonciation des traités allemands et belges, faite à la demande du Canada, a incontestablement produit une profonde impression dans tout le continent et, si je ne me trompe, nous aurons d'ici deux ans affluence de capitaux et de population. Il est à remarquer qu'il y a deux ans le gouvernement anglais, par l'intermédiaire de Lord Ripon, refusait d'examiner la dénonciation de ces traités. J'attribue cette évolution à l'attitude prise par le gouvernement canadien durant la dernière session ainsi qu'à la législation alors adoptée par notre pays. Notre action a placé l'Angleterre dans l'alternative de l'avance ou du recul; elle s'est portée en avant, pour nous donner satisfaction dans la mesure où nous la désirions.... Le peuple français a toujours fait preuve de dispositions amicales envers les Canadiens, et maintenant plus encore que jamais. Mais je regrette d'avoir constaté que le Canada n'est pas aussi bien connu des Français qu'il devrait l'être, et peut-être puis-je caresser l'espoir
que ma visite en Fronce aura quelque peu dissipé la fausse impression ayant existé jusqu'alors....
Nous devons soutenir les aspirations britanniques et travailler pour l'avenir du Canada. Si quelques-uns ne sont pas satisfaits de mon loyalisme envers l'Angleterre, je puis seulement leur dire que mon cceur déborde de gratitude envers elle ; je ne pourrrais jamais être autre chose que loyaliste vis-à-vis d'un tel pays.
De Québec à Montréal, l'enthousiasme est à son comble parmi les populations riveraines. Chaque hameau fait fête au chef libéral. Une triomphale réception l'attend à Montréal. Le maire lui souhaite la bienvenue : « Les citoyens de Montréal — ■ dit-il — en même temps que toute la population du Canada, sans distinction d'origine, de croyance et de parti, reconnaissent avec joie que vous avez dignement rempli la mission qui vous était confiée. Vous avez été l'instrument puissant et éloquent du profond sentiment daffeclion, de loyalisme et d'estime qui anime le peuple canadien à l'égard de notre Gracieuse Majesté. »
Sir Wilfrid Laurier répond :
Que lorsqu'il a quitté son pays, sur l'invitation du gouvernement anglais, il était fier de la patrie qu'il laissait derrière lui et quoiqu'il eût passé de beaux jours dans la Mère Patrie, l'heure la plus heureuse pour lui fut l'heure de son retour au Canada. Il ne parle pas des décorations qui lui ont été accordées par la Reine et par le Président de la République française; il veut les offrir au peuple canadien, car il n"a jamais compté que ces distinctions lui fussent offertes personnellement, mais qu'elles s'adressaient au représentant de la première colonie de l'Angleterre.
Pendant longtemps, il a espéré et prié, pour que la mort ne ferme pas ses yeux avant qu'il ait vu le Canada prendre sa i)lace parmi les nations. Ce jour est enfin arrivé, car au moment ou l'Angleterre a dénoncé les traités allemand et
\i» SIR WILFRID LAURIER.
belge, le Canada est eniré dans le cénacle des puissances mondiales. Il ne veut pas qu'on soupçonne que le Canada ait insisté pour la dénonciation de ces traités par simple hostilité envers la Belgique et l'Allemagne; il n'y a là qu'une pure mesure d'existence nationale.
Bien que le Canada soit une colonie, l'Angleterre a fait droit à sa demande, et les Canadiens ont, en conséquence, le droit de se considérer comme une nation.
Sir Wilfrid Laurier arrivait à Otta^va dans le courant de septembre. Les deux partis politiques l'accueillaient par une réception sans précédent. Le Premier Canadien affirmait dans un de ses discours :
que son seul but avait été lagrandissement et le dév^eloppement du Canada.
Le 10 octobre trouvait sir Wilfrid Laurier en Ontario, convié à un banquet auquel assistaient les principaux commerçants de la province. Il parle de la réciprocité avec les États-Unis :
Quoique je sois désireux, affirme-t-il, très désireux de développer autant que possible notre commerce avec la grande nation située au sud de la nôtre, quoique je sois prêt à faire tous les efforts possibles dans ce sens, jamais, tant que je serai à la tête de ce gouvernement, je n'effectuerai ce développement commercial aux dépens de la lignite de la nation canadienne.
Ces paroles, intéressant au plus haut degré l'organisme économique du Canada, eurent un succès considérable. Le libéral qui tenait la barre du gouvernail indiquait ainsi l'extrême limite des concessions possibles 3nvers un État où la question douanière subit toutes les fluctuations de puissants intérêts particuliers, où le tarif monte ou s'abaisse au gré des intrigues ou des agitations.
Sir ^^'iIfrid Laurier arrivait à Washington en novembre. Il s'y rendait de sa propre autorité, officieusement et pour le plus grand bien du Canada, confiant dans sa sollicitude à protéger les intérêts nationaux. L'espoir d'améliorer les relations entre les deux plus proches voisins, et le désir d'échanger personnellement ses vues avec les autorités américaines l'avaient incité à ce déplacement. Son séjour dans la capitale américaine devait donc être considéré comme une manifestation très précise de la vigilante attention du Premier Canadien relativement à une œuvre dont la résolution paraissait aussi peu aisée que peu prochaine, œuvre à laquelle le parti libéral attachait pourtant une importance toute spéciale. Cette marche persévérante vers un but fortement marqué assurait à sa cause bon nombre d'appuis et venait encore accroître son influence.
Sa réception à Washington était d'ailleurs plus que cordiale. MM. Shermann, Porta et Mac Kinley faisaient le meilleur accueil au ferme promoteur et soutien du Libre-échange.
« Le succès personnel de sir Wilfrid Laurier se trouvait être — comme de ce côté de l'Atlantique — très réel. Sa façon d'aborder courtoisement les questions plaisait aux politiques américains, habitués à des formes plus rudes, comme elle avait plu aux politiques européens frappés de cet air de sincérité, s'alliant à un dessein bien arrêté'. »
Le ton de la presse américaine était à l'avenant. L'espérance d'un intime rapprochement entre le Canada et les Etats-Unis était ouvertement et largement discutée. D'aucuns discernaient dans le voyage du chef de l'État canadien un acte d'indépendance à l'égard du Colonial et du Foreign Office, témoignant nettement de la persistante volonté du chef des libéraux d'élever le