‹ Sir Wilfrid Laurier, Premier Ministre du CanadaChapitre 18 sur 38 · M. Hector Fabre · texte numérisé non relu

M. Hector Fabre

La Chambre des Communes se réunissait le 16 mars.

Dans le courant de mai, sir Wilfrid Laurier prononçait un discours sur les délais apportés aux décisions de la conférence de Washington,

Je ne crois pas, dit le Premier Canadien, qu'aucune politique de représailles présente ou future ait pour effet de régler nos difficultés mutuelles ; mais je tiens autant que sir Charles Tupper lui-même à ce que nous soutenions nos droits et notre dignité. Soutenir nos droits et conserver notre dignité ne signifie pas que nous devrons pratiquer une politique d'hostilité envers les États-Unis, à supposer qu'ils mettent notre patience à l'épreuve, dussent-ds même plus que l'éprouver.

Je pense que c'est faire preuve de sagesse que de se montrer patients en de semblables circonstances et de ne faire montre d'aucun sentiment d'irritation. Si, comme je l'espère, les négociations sont reprises, je pense que nous sommes en bonne voie pour arriver à établir un traité en peu de temps.

D'autre part, le chef du gouvernement repoussait soigneusement tout principe de dissentiment avec l'Angleterre, toute cause de division au moment où, le Canada prenant la direction de ses affaires, son indépendance virtuelle était reconnue par la métropole qui s'effaçait à Washington et laissait à sa colonie le soin de régler, elle-même, les questions pendantes avec les États-Unis.

Aussi, en juillet, s'opposait-il à l'adoption parle Dominion de la loi votée par la législature de la Colombie britannique dans le but de restreindre l'émigration des Chinois et des Japonais.

Le Canada, dit-il, doit prêter assistance au gouvernement impérial, car il est de la plus grande importance pour la Grande-Bretagne d'avoir l'appui du Japon. Le gou-

veriiement canadien doit donc faire des sacrifices pour maintenir la bonne entente entre l'Angleterre et le gouvernement du Mikado.

Nous devons à nous-mêmes et à notre situation, en tant que sujets anglais, de subordonner tout autre problème politique aux raisons majeures de AVce^'s^Vr hnpcriale. Il ne suffit pas de se borner à chanter le God save the Queen et d'affirmer nos relations dans les banquets et les fêtes.... Si nous participons aux gloires et aux avantages, nous devons au même titre assumer les devoirs. Soyons-y prêts et acceptons-les.

Le différend survenu entre les Etals-Unis el le Canada pour la délimitation des frontières de l'Alaska ; les concessions anglaises à l'égard de la grande République anglo-saxonne du Nouveau Monde provoquaient cette ironique constatation de sir Charles Tupper.

« Une longue connaissance des hommes d'Etal britanniques — énonce l'adversaire de sir Wilfrid Laurier — m'a convaincu de leur extrême crainte de se laisser menacer par les circonstances d'être mis en conflit avec les États-Unis. Ce sentiment est parfaitement naturel, mais les Yankees savent en profiter. Si FAnglelerre avait traité la France, comme elle traite les États-Unis, la vallée du Nil ne serait pas aujourd'hui en possession de la Grande-Bretagne. »

En septembre, le Premier Canadien, qui se trouvait en Ontario, prononçait une intéressante harangue à Strathroy. Après avoir résumé à grands traits la politique qu'il recommande, sir Wilfrid Laurier rappelle ses efforts pour améliorer les relations du Canada et des États- Unis.

Nous avons nommé une Commission, une Commission internationale, dans le but de régler les difficultés existant entre nous, et, si possible, d'améliorer nos relations commer-

ciales. Je dois avouer que jusqu'à ce jour celte Commission n'a pas eu beaucoup de succès. J'anticipe sur ce qui peut être dit, en raison d'une question, celle de l'Alaska, qui s'est trouvée notre pierre d'achoppement. Mais, quoi qu'il puisse être dit. nous n'avons aucune raison d'être honteux du point où nous en sommes arrivés. Si la Commission avait traité les affaires cjui nous étaient confiées de la même façon que d'autres Commissions ont traité des questions analogues, la question des frontières de l'Alaska aurait été déjà résolue, mais elle l'eût été non à notre avantage, mais à notre détriment. Nous avons donc soutenu nos droits et c'est pour les défendre que nous n'avons pu atteindre le succès que nous espérions. Nous avons fait de notre mieux, et si la réussite ne nous a pas favorisés, du moins avons-nous conservé la dignité, l'honneur et les droits du Canada. Nous avons besoin d'être en excellents termes avec nos voisins du Sud, nous désirons commercer avec eux, mais, s'ils ne veulent pas répondre à nos avances, nos cœurs n'en seront pas brisés pour cela. Nous pouvons vivre sans eux, nous pouvons prospérer sans eux, bien que je ne cache pas qu'en beaucoup de cas, moi, le premier, il me serait agréable d'avoir de meilleures relations avec les États-Unis. Mais si c'est au prix du sacrifice de l'honneur du Canada, nous n'en voulons pas et nous continuerons à faire ce que nous faisons maintenant, à mener notre propre barque.

De rOntario, sir Wilfrid Laurier se rendait à Chicago où il se rencontrait avec M. IMac-Kinley. A un banquet, qui réunissait diverses notabilités américaines et qu'honoraient de leur présence le Premier Ministre canadien et le Président des États-Unis, un toast fut porté au « Canada ». Sir W. Laurier y répondit dans un langage empreint de sagesse et de modération :

Je dois dire que, bien que les relations des États-Unis et du Canada soient fraternelles et satisfaisantes, à mon avis, elles ne le sont pas autant qu'elles pourraient et surtout

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qu'elles devraient l'être. Nous sommes de la même famille'. Nous appartenons aux mêmes races d'un côté comme de l'autre. Nous parlons le même langage. Nous avons la môme littérature et, durant plus d'un siècle, nous avons eu la môme histoire. Ne puis-je dire cela, puisque nos relations ne sont pas toujours aussi amicales qu'i^leur serait possible d'être? Ne puis-je demander, monsieur le Président, au nom du Canada et au nom des États-Unis — nous sommes quelquefois trop fiers pour soutenir nos propres idées et maintenir nos droits jusqu'au bout — ne puis-je demander s'il n'y a pas eu trop souvent entre nous des querelles futiles qui, heureusement, n'ont pas blessé le cœur de la nation?

Mon ami, M. le sénateur CuUom, disait, il y a un instant, qu'il pourrait presque me croire Américain. Je suis sujet anglais, mais j'aime la liberté, je crois aux institutions démocratiques et je me réjouis autant que n'importe qui d'entre vous du spectacle qui nous a été présenté à Santiago, à El Caney et ailleurs, pendant la dernière guerre. Une guerre civile eut lieu le siècle dernier : ce fut une guerre civile entre l'Angleterre et ses colonies. — Leur union en fut brisée. — Si elle le fut, par les Américains comme vous le savez, la faute en est au gouvernement britannique d'alors. Si l'Angleterre de jadis avait traité ses colonies comme l'Angleterre actuelle traite les siennes, si la Grande Bretagne vous avait concédé le même degré de liberté que celui qui a été accordé au Canada, mon pays, si elle vous avait donné, comme elle a fait à notre égard, une indépen-

1. '< Les (luestions de races — a très justement écv\l M. Henry Bargy — sont des questions d'orgueil. Les races qui durent sont celles qui se sentent ou qui se croient supérieures. Il faut que les Canadiens se sentent supérieurs à leurs voisins; il y a en eux les germes d'une élile ; leur générosité, leur modestie de goûts, leur piété, leur faculté d'enthousiasme, les rendent plii>; capables de désintéressement politique que ne l'est la moyenne des habitants des États-Unis. Ils ont plus d'instincts idéalistes et se prêtent à plus de discipline morale que la plupart des gens qui les entourent. Leurs qualités les servent dans la vie privée; qu'ils les transportent dans la vie publique: les vertus domestiques sont le commencement des vertus civiques. »

dance législative absolue, le résultat aurait été tout autre. Mais il n'existe aucun remède à des actes passés. Il n'est aucun espoir que l'union rompue puisse être rétablie; mais si l'union ne peut être rétablie sous l'égide de la loi, ne pouvons-nous tout au moins espérer que l'union des cœurs y survive? Ne pouvons-nous espérer que les drapeaux anglais et américains n'entreront plus en conflit que lorsqu'il s'agira de ces luttes tirant leur raison d'être des arts, de la paix, telle que celle que nous voyons aujourd'hui dans le port de New- York où le Shamrock et le Columbia se disputent la suprématie de l'architecture et des prouesses navales? Ne pouvons-nous espérer que, si les étendards de l'Angleterre et des États-Unis se retrouvent face à face sur le champ de bataille, ce ne puisse être que mutuellement liés pour la défense d'une sainte cause, pour la défense de l'opprimé, l'affranchissement des faibles et l'avancement de la liberté, du progrès et de la civilisation?

Les journaux américains commentaient largement la visite du Premier Canadien à Chicago.

« La présence de M. Laurier dans la capitale de Tlllinois, dit le correspondant du Standard^ n'a provoqué aucun des incidents prédits. Le premier ministre pensait qu'il lui serait témoigné du ressentiment en raison de ce qu'il s'était montré préparé pour la guerre plutôt que de céder sur la question des frontières de l'Alaska. Sa réception a été exempte de froideur. Il a fait une réponse cordiale à la bienvenue qui lui a été ofï'erte. »

Le Mail and Express commente on ces termes la présence du grand libéral sur le territoire yankee.

« De toutes les expressions courantes relativement aux desseins anglo-américains, il n'y en a pas eu de plus éloquente, de plus opportune et de plus pittoresque que le discours de sir Wilfrid Laurier. On ne peut se tromper sur la signification de son langage. Ces paroles signifient que nulle discussion relative aux frontières ou à d'autres questions ne pourra rompre les

relations fraternelles existant entre le Canada et les États-Unis. C'est une assurance que tous les litiges qui peuvent se produire entre les deux pays peuvent être réglés et seront réglés, sur la large base des concessions mutuelles d'accommodement. Il nous est permis de penser que les paroles de sir WilCrid Laurier font pressentir un règlement rapide et honorable de toutes les questions actuellement en controverse entre son gouvernement et le nôtre. Le Premier Canadien a, dans son discours, révélé sa réelle valeur d'homme d'État et de patriote. Il a fait à l'entente américaine un appel irrésistible. Il a surtout démontré que la prolongation des litiges actuellement en discussion entre les Etats-Unis et le Canada serait regrettable pour les deux pays, tout en étant un crime contre la raison et le progrès. »

La presse américaine relatait également un trait charmant de sir\\'ilfrid Laurier durant son séjour à Chicago. 11 se trouvait au Studebaker Hall en présence de plus de vingt mille personnes. Devant cette nombreuse assistance, il embrassait aiTectueusement deux petites fdles qui venaient lui présenter un bouquet de roses. Toute la salle se levait spontanément pour applaudir l'acte gracieux de l'hôte illustre. Au même moment, deux autres enfants étaient reçus d'aussi charmante façon par lady Laurier.

La guerre du Transvaal éveillait au Canada un écho profond. La colonie anglaise ne pouvait rester indifférente à un tel événement. Elle se rangeait aux côtés de l'Angleterre en souvenir des bienfaits reçus et des libertés octroyées. L'opinion française, presque unanimement.

condamnait la politique anglaise. Il se produisit même de ce fait nombre d'oppositions individuelles parmi les chefs des Canadiens-Français; mais, comme il était à présumer qu'une opposition déclarée serait dangereuse, sir Wilfrid Laurier ne mit aucune entrave à l'organisation d'un corps canadien pour courir les chances de la guerre sud-africaine.

Le Premier Canadien fît preuve de grande lucidité politique en n'adoptant pas une attitude intransigeante; résister en s'appuyant sur sa majorité française de Québec, c'était créer un fossé destiné à devenir un gouffre entre Français et Anglais, c'était compromettre à jamais les intérêts de la race canadienne-française, qui, à la faveur du temps, s'accroît rapidement et sûrement.

Il fallait donc faire cause commune avec Londres et devenir aux yeux de l'univers, dans une certaine mesure, le soutien de l'impérialisme britannique.

Par la ligne de conduite qu'il adoptait, le chef libéral se trouvait, en fin de compte, travailler, pour les intérêts de ses frères d'origine, et pour le développement de la race française en Amérique.

Le départ de Québec du contingent canadien fut l'objet d'une grande manifestation.

Il était harangué par lord Minto et sir Wilfrid Laurier, (jui déclarait, en termes éloquents, que les soldats canadiens contribueraient ainsi à assurer aux vaincus les bienfaits des libres institutions dont jouit le Canada.

Vers la fin de l'année, le premier ministre consacrait quelques jours à revoir son village natal, Saint-Lin. Dans leur discours de bienvenue, les braves habitants de ce hameau canadien déploraient leur inaptitude à « chanter ses louanges sur un diapason égal à la grandeur du sujet ».

Leur reconnaissance émue et leur aimable simplicité

se donnaient libre cours en ces termes : « Vos occupations sont nombreuses et importantes, toutes vos minutes sont comptées; vous avez besoin du temps que vous ne donnez pas aux affaires publiques pour vous reposer de vos labeurs; et vous êtes par instants harassé, fatigué et souvent importuné. Mais peu vous importe. Vos compatriotes vous ont invité et vous avez sans .hésitation répondu à leur appel. Quelle joie alors, quel enthousiasme, et quelle satisfaction sont ressentis par la population tout entière! Et nous, qui sommes les interprètes de ces divers sentiments, nous ne pouvons trouver qu'un mot pour les exprimer : Merci ! merci pour votre visite, Merci pour l'encouragement que nous donne votre présence ce soir! Merci, et revenez souvent au milieu de nous. Chaque fois que vous pourrez échapper au tourbillon des aifaires, venez passer avec nous quelques heures à l'ombre du clocher de votre village. »

La guerre du Transvaal bat son plein et la Confédération canadienne suit avec émotion et anxiété le duel sudafricain, qui, depuis un an, tient l'Angleterre en armes.

Sir Wilfrid Laurier assistant à une démonstration libérale de Sherbrooke se réfère au conflit transvaalien, puis explique à cet égard la ligne de conduite du gouvernement.

Nous avons cru, dit-il, qu'il était de notre devoir on tant que colonie anglaise de prendre part à cette guerre et de permettre à '2000 Canadiens volontaires de s'enrôler sous le drapeau anglais et de participer aux combats de la Mère Patrie. Nous l'avons fait. Vous me demanderez pour quelle

raison nous avons cru qu'il était de notre devoir d'agir ainsi : c'est parce que nous répondions au sentiment unanime de l'entière population de notre colonie, sentiment qui s'est révélé à nous de toutes parts. Nous sommes un pays libre, nous avons un gouvernement constitutionnel, notre devoir est d'exécuter la volonté populaire, la volonté de notre peui)le. C'est ce cjne nous avons fait. C'était notre devoir de le faire. Aussitôt que nous avons eu connaissance de la volonté de la grande majorité du peuple de notre pays, il était de notre devoir de l'exécuter. Nous l'avons fait volontairement. Aucune puissance du monde n'aurait pu nous y obliger. La Grande-Bretagne, avec tout son pouvoir, n'avait le droit de nous demander ni un seul homme, ni une dépense d'un centime. Mais dans toute la plénitude de notre pouvoir législatif, nous avons le droit de répondre et nous devions répondre à la volonté du peuple

qui nous était manifestée

.... On nous dit : « Mais les Canadiens-Français n'avaient rien à voir dans cette guerre. » Messieurs, je ne suis pas ici pour énoncer autre chose que l'expression de la vérité, je ne suis pas ici pour exprimer ce que je ne saurais répéter en un autre endroit. Cette guerre de la Grande-Bretagne avec l'Afrique du Sud n'affecte pas de la même façon tous les citoyens de notre pays, mais elle affecte également les citoyens d'origine anglaise et ceux d'origine française. Pour les Canadiens d'origine anglaise, c'est la voix du sang qui parle quand il est fait allusion aux combats de la mère patrie. Son sang bout dans leurs veines et leur cœur bat; il est donc parfaitement naturel qu'il soit saisi du désir de voler au secours de ses compatriotes lorsquil apprend qu'ils ont été tués. Mais ce n'est pas la même voix qui parle dans nos cœurs. Ce n'est pas la voix du sang, parce que le sang qui coule dans nos veines n'est pas le sang anglais, mais le sang de la France. Mais c'est la voix de la gratitude qui parle en nous, la voix de la solidarité nationale, qui nous unit dans notre patrie et dans les institutions sous lesquelles nous vivons. Pour ma propre part, j'ai rivé ma vie politique à une unique idée qu'il me faut faire prévaloir ou

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je tomberai avec elle; mais néanmoins quand je reposerai dans la tombe, j'aurai droit à cette inscription sur mon tombeau : « Ici repose l'homme qui a désiré faire de la famille canadienne-française et de la famille canadienne-anglaise une seule et unique famille vivant en harmonie sous le

même étendard. »

.... Je n'ai plus qu'un mot à .ajouter relativement à la position que nous avons prise en cette question de la guerre. En Ontario, sir Charles Tupper a dit : « Laurier n'a pas assez fait pour l'Angleterre; c'est un Français.» Dans la province de Québec, on s'écrie : « Laurier a trop fait pour l'Angleterre, c'est un Anglais. » Et cela parce que j'ai accompli mon devoir conformément au désir du peuple. Parce que je suis resté au-dessus de toutes considérations de race et de croyance, je suis exposé à des attaques de cette nature. A mon tour, je suis ici en présence des Canadiens-Français et des Canadiens-Anglais, je m'adresse également à l'un et à l'autre et je vous demande d'appuyer la vraie politique nationale, anglaise et canadienne, que nous avons inaugurée à propos de cette guerre.

Le Parlement se réunissait, le l*^"" février, à un moment solennel pour l'Angleterre et ses colonies. Sir Charles Tupper en profitait pour accuser le premier ministre de lenteur et d'hésitation dans l'envoi d'un contingent canadien.

Il ajoute que le gouvernement n'a agi que sous la pression de l'opinion publique.

Sir Wilfrid Laurier répond à ces insinuations qu'en ordonnant l'envoi des troupes canadiennes sans la sanction du Parlement, il était justifié par l'assurance d'un assentiment favorable de la part du peuple canadien.

Le premier ministre fait ensuite l'exposé de la justice de la cause anglaise au point de vue des idées coloniales de liberté et d'égalité, exprimant l'espoir que la guerre aura pour résultat une victoire qui n'enlèvera aux Hollandais

aucun des droits dont ils jouissent aujourd'hui et qui amènera probablement l'établissement d'une Confédération sud-africaine dans laquelle il y aura justice et liberté pour tous et égalité devant la loi...

... Les colonies de la Grande-Bretagne marchent derrière elle, non pour lui prêter une assistance dont elle na pas besoin, mais pour affirmer devant le monde que l'unité de l'empire britannique est un fait réel et vivant. C'est ce qui a inspiré notre politique et c'est cette politique que nous soumettons avec confiance à l'approbation du Parlement.

Le 21 février, à la Chambre des Communes, la parole du premier ministre se fait à nouveau entendre à propos du conflit anglo-boer.

Les nouvelles reçues, ce jour, de l'Afrique du Sud, dit-il, sont de nature à réjouir et attrister tout à la fois nos cœurs. Elles réjouissent en ce sens quelles annoncent que les troupes canadiennes ont, sur le champ de bataille, reçu le baptême du feu et supporté leur sort d'une façon qui les honore elles-mêmes et leur pays.... Nous savons que nos hommes sont morts à leur poste, et que leur courage a été à la hauteur de notre attente. Mais le côté triste existe de même. La nature de la guerre est telle que le triomphe est toujours mêlé de pleurs.... Nous ne pouvons rien faire pour consoler les familles qui ont été éprouvées, mais nous pouvons leur donner l'assurance, et nous la leur donnons, j'en suis convaincu, de tous nos cœurs, que leur perte n'est pas exclusivement la leur, mais bien la nôtre et celle de notre

pays.

C'est l'époque des grandes joutes parlementaires dont la guerre du Transvaal est la cause génératrice. Le remarquable talent de sir Wilfrid Laurier tient l'arène politique en émoi. C'est là son arme de conquérant, son

procédé de séduction, c'est là son magique pouvoir qui, nourri de saines et patriotiques idées, l'éleva jadis sur un piédestal, d'où il domine loyalement aujourd'hui peuple et parlement.

La séance des Communes du 14 mars est toute d'éloquence. A M. Bourassa, qui dénonce la guerre comme étant d'une injustice flagrante et tonne contre M. Chamberlain, succède le premier ministre. Il fait entendre certaines paroles qui resteront gravées dans l'histoire et prononce un discours qui prendra les proportions d'un événement.

Ce que nous avons fait, nous lavons fait de notre libre volonté. En ce qui concerne les guerres futures, je n'ai à dire que ceci, c'est que si le peuple canadien voulait plus tard prendre part à une guerre quelconque d'Angleterre, le peuple canadien agirait de sa propre volonté. Naturellement si notre future contribution militaire venait à être considérée comme ayant un caractère de contrainte — ce qui nest pas — je dirais à la Grande-Bretagne : « Si vous voulez que nous vous aidions, appelez-nous à vos délibérations. » Il me semble que, s'il est une circonstance qui ne comporte aucune voix de dissentiment en cette Chambre, c'est bien celle à laquelle je fais allusion. Mon honorable ami craint les conséquences de l'envoi par nous d'un contingent militaire en Afrique du Sud. Laissez-moi vous dire en toute sincérité que mon cœur déborde de l'espoir que je nourris de voir cette action couronnée de bons résultats. Quand nos jeunes volontaires ont quitté nos côtes pour aller rejoindre l'armée anglaise en Afrique, nous avions tout espoir qu'ils déploieraient sur ces lointains champs de bataille le même courage dont leurs pères ont fait preuve dans les guerres du siècle passé. Dans beaucoup de poitrines, il subsistait un sentiment de malaise à la pensée que la première décharge de mousqueterie pour des combattants inexpérimentés est toujours une dure épreuve. Mais lorsque le télégraphe nous a appris que la bonne impression faite

par nos volontaires était telle que le commandant en chef les avait placés au poste d'honneur, au premier rang, pour partager le danger avec le fameux corps des Gordon Highlanders, quand nous avons vu qu'ils avaient pleinement justifié la confiance mise en eux, qu'ils avaient chargé comme des vétérans, que leur conduite avait été héroïque, qu'ils avaient mérité l'éloge du commandant en chef et l'admiration sans mélange de leurs compagnons d'armes ayant déjà vu la mort en face sur cent champs de bataille dans toutes les parties du monde, est-il un seul homme dont la poitrine ne se soit pas gonllée d'orgueil, de ce plus noble des orgueils, de cet orgueil du pur patriotisme, de cet orgueil que nous donne la conscience de cet accroissement de forces, de cet orgueil de voir aujourd'hui au grand jour cette révélation au monde de la naissance à l'ouest d'une Nouvelle Puissance?...

A CCS paroles, des applaudissements nourris éclatent sur tous les bancs sans distinction de partis, l'émotion est à son comble, l'admiration de la Chambre ne connaît plus de bornes.

En réponse à une question de M. Bourassa demandant si l'attention du gouvernement avait été appelée sur une déclaration, faite à la Chambre des Communes anglaises par M. Coschen, relativement aux études de l'Amirauté sur l'organisation d'une réserve navale se rattachant aux colonies, sir Wilfrid' Laurier répond qu'aucune négociation n'a été conclue, mais que des communications officielles ont été échangées.

Dans son existence qui, dominée par une nécessité politique supérieure, se déroule droite et logique dans sa grandeur, sir Wilfrid Laurier est demeuré le prolecteur' des modestes; son àme ouverte à la générosité apporte aux humbles les paroles d'encouragement et de réconfort : ses ressources de cœur sont inépuisables; sa bonté sert de cadre à sa nature élevée. Bien qu'occupant la première situation du Canada, il n'oublie jamais ses

amis, et ses moindres actes, empreints de fraternité, glorifient ce grand caractère et l'idéalisent en l'expliquant.

On raconte qu'un Canadien qui lui avait rendu visite à Québec fut invité par le premier ministre à une promenade dans la vieille capitale française. Sir Wilfrid Laurier intéressait son visiteur aux dilférents points de vue, lorsque leur voiture pénétra dans les vieux quartiers de Québec. Sir Wilfrid Laurier devint alors enthousiaste, il s'animait et parlait aux gens qui se tenaient près de leurs portes comme s'il eût été l'un d'entre eux.

— Ah ! oncle Basile, dit-il à un vieillard assis au seuil de sa maison, il y a bien longtemps que nous ne nous sommes vus. Comment va ce rhumatisme? Il vous ennuie toujours? Et petite Anne, où est-elle? Quoi, mariée! Mais non, ce n'est pas possible: sa fille, cette petite-là sur cette marche de la porte? Comme le temps s'envole! »

Et le premier ministre descendit de voiture, prit l'enfant dans ses bras, l'embrassa, puis, laissant quelque argent à oncle Basile, il continua son chemin.

— Ce sont mes enfants, dit-il, et je les aime beaucoup.

Il serait difficile de s'abstenir de réflexions sympathiques en face de ce trait touchant qui révèle une nature délicate par excellence, fait la part belle à l'homme de cœur et souligne la noble et affectueuse bienveillance de l'homme d'État.

La Chambre des Communes votait en juin une Adresse à la Beine Victoria. Sir Wilfrid Laurier se joignait aux débats.

La fin de la guerre, dit-il, est heureusement prévue, bien que nous ne paissions espérer qu'elle soit terminée. 11 y aura, sans doute, encore bien des combats, et, la guerre finie, les autorités britanniques se trouveront face à face des plus graves problèmes. Mais, bien que la. campagne dure

toujours, nous prions et nous espérons que le long règne de Sa Majesté ne sera plus troublé par la guerre et que le temps qui lui reste à vivre portera Fempreinte de la paix. Nous prions dans l'espérance qu'à la fin de ce glorieux règne les sujets de Sa Majesté dans l'Afrique du Sud auront appris à apprécier ces institutions britanniques qui, à l'heure actuelle et en tous lieux, signifient liberté et égalité de droits. Nous prions pour que ce glorieux règne ne finisse que lorsque l'Empire sera uni et lorsque la paix et la bonne volonté prévaudront parmi les hommes.

La campagne électorale se dessinait en septembre. Sir Wilfrid Laurier était alors en Nouvelle-Ecosse. Ce voyage politique voyait se succéder sans trêve discours, banquets et réceptions.

Durant son séjour dans les provinces maritimes le chef libéral, qui a la haute main sur la direction des affaires, met à contribution ses aptitudes remarquables. Sans avoir la prétention d'imposer sa pensée, il l'indicjue avec éloquence et la précise nettement; développant avec facilité des considérations que la longue pratique des choses et sa puissante méditation rendent générale ment profondes, il sait entraîner ses partisans et res^ treindre le nombre de ses adversaires par l'imperturbable maturité de sa discussion.

Sir \Mlfrid Laurier, qui a sa conscience et le fond de ses intentions pour le satisfaire, a gardé le privilège rare entre tous de faire concorder les actes du lendemain de la victoire avec les paroles prononcées, la veille du combat, dans l'inquiète et fiévreuse attente des élections.

Au milieu des fluctuations politiques, au milieu des succès alternés du libéralisme et du torysme, la tolérance politique et l'oubli des querelles de race n'ont pas eu déplus ardent défenseur que ce grand citoyen, de qui émane le triomphe du libéralisme.

Il ne lesaura, d'ailleurs, jamais défendus plusopportu-

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