MS SIR WILFRID LAURIER
nément qu'en celte piM'iode de préoccupations électives.
Portant sur toute question une vue d'aulant plus nette qu'elle n'est obscurcie par aucune arrière-pensée, il poursuit sa campagne avec esprit de suite et ténacité et consacre également à son pays et à son parti le concours de son intelligence et de son savoir. C'est ainsi qu'il multiplie, chemin faisant, le nombre de ses admirateurs et crée de nouveaux et fervents adeptes à ces principes libéraux qu'il personnifie avec tant d'éclat.
Dans l'atmosphère de haute estime qui semble l'entourer, sir Wilfrid Laurier, représentant attitré d'une race affranchie d'entraves et prospère, Laurier, « le nom vivant d'une grande victoire anglaise », rappelle qu'il vient d'une province éloignée, mais qu'à (juelque endroit qu'il se trouve, soit chez les Écossais, soit chez les Irlandais, soit chez les Anglais, il a toujours été accueilli comme un frère.
Nous sommes ici, dit-il, sur une terre historique, où, il y a cent ans passés, mes ancêtres el les vôtres ont combattu, l'un contre l'autre, pour défendre la cause de leur pays respectif. Que ces souvenirs soient oubliés, ou qu'ils soient chéris uniquement pour se rappeler que c'est le devoir de chacun de soutenir sa patrie! Que vous soyez, que nous soyons Écossais, Irlandais, Anglais ou Français, il est de notre devoir de marcher ensemjjle la main dans la main, pour notre patrie commune. Mon ambition est de faire de notre grande colonie une nation dont on parlera dans les temps à venir. Lorsque les Canadiens ont été appelés à combattre pour la Reine sur les terres lointaines, ils ont prouvé que le sang qui coulait dans les veines de leurs ancêtres n'avait pas dégénéré.
Les élections fédérales ont eu lieu le 7 novembre. Le résultat en est favorable au cabinet Laurier et son succès est accueilli avec une égale faveur en Angleterre, en
SA CARRIKRE. 179
France et aux États-Unis. L'idée libérale exalte de plus en plus les espérances du peuple canadien; elle vient de s'alïermir par l'omnipotente volonté de la grande consultation nationale dont le monde anglo-saxon a suivi les péripéties avec un primordial intérêt.
Dans une Chambre de 2IÔ députés, la majorité libérale atteint 60 voix. Sur Go mandataires nommés par la province de Québec, huit conservateurs seulement sont élus; c'est un des plus beaux triomphes de ce groupe très zélé et très choisi que sir Wilfrid Laurier couvre du prestige de son éloquence et de l'autorité de son nom. Les principaux leaders conservateurs ont été, en effet, battus dans leurs propres circonscriptions. D'autre part, cette victoire est un succès pour la race canadiennefrançaise qui, sur les exhortations de son grand chef, s'est portée au combat dans une communion parfaite de principes et de conduite. Le résultat prouve de quel poids pèse le vote français dans la politique de la Confédération.
Le parti libéral a désarmé toutes les défiances et son horizon s'est agrandi d'autant. Le ministère Laurier peut compter sur un nouveau bail de cinq ans. C'est désormais un fait incontestable que la politique libérale étroitement liée aux aspirations canadiennes paraît le mieux convenir aux intérêts du pays et semble avoir enchaîné la fidélité publique aux hauts desseins que médite et porte en son cœur le Canadien-Français qui la symbolise. Sir Wilfrid Laurier, son porte-drapeau, reçoit pour la deuxième fois la mission de veiller aux destinées de la Confédération. Avec l'assentiment de la nation, le proverbe « The right man in the right place » se trouve à > nouveau sanctionné. L'esprit libéral, dont les symptômes se trahissaient depuis 1S91, a définitivement conquis l'appui décidé du Canada. Les vainqueurs de 181)6, qui n'ont d'autres torts que leurs succès mômes, ont détrôné
les Tories dont la popularité chancelante ne semble pas près de se relever.
La province d'Ontario s'est prononcée différeftiment de celle de Québec. On ne peut attribuer ce déclin libéral qu'à l'absence d'un clief jouissant d'une certaine autorité. Peut-être même ce déplacement de suffrages doit-il être attribué à une question de races. En outre de la question de religion, la question de langue est une cause de séparation profonde. «Applaudissons, messieurs, disait éloquemment M. Gaston Boissier, à ces efforts d'une race énergique et fidèle pour conserver son idiome qui fait sa nationalité et qu'à travers locéan la vieille France envoie ses encouragements à cette France lointaine. » A Toronto, ville anglaise par excellence, on redoute la « French domination ». Telles sont sans nul doute les raisons majeures de la mise en minorité du parti Laurier. Seul le doigté supérieur du Premier Canadien est à même de mitiger cette divergence d'opinions, prompte à se fortifier de toute cause irritante.
Le grand libéral, dont la loyauté ne saurait être suspectée de personne, ne disait il pas le 20 septembre dernier :
Il est de l'intérêt des réformistes de Québec et d'Ontario de s'unir sur le terrain législatif dans un esprit de paix, d'union, d'amitié et de fraternité.... Je répète que le salut du pays aujourd'hui, comme en 1847, repose dans l'alliance des libéraux anglais et des libéraux français.
Et lorsqu'on sait — énonçait M. Bruneau dans une conférence à Montréal — qu'en parlant ainsi sir AVilfrid Laurier représente les pensées, les sentiments et les aspirations des intelligences les plus brillantes et les plus distinguées qu'il y ait dans la population canadiennefrançaise, ne voit-on pas dans l'alliance intime qui existe
aujourd'hui entre tous les libéraux du Canada une nouvelle garantie de la stabilité des institutions de notre commune patrie? »
La presse américaine donnait en ces termes sa note sur les élections canadiennes :
« Le triomphe de sir Wilfrid Laurier est bien vu aux Étals-Unis, aussi bien au point de vue personnel qu'au point de vue public ; il est, d'ailleurs, personnellement goûté à Washington comme à Londres. Dans les malheureuses controverses qui ont existé entre les deux nations nord-américaines, nous avons trouvé en sir Wilfrid Laurier un adversaire adroit, peut-être entêté, mais par contre toujours honorable, toujours sincèrement animé du désir de s'arranger. Nous l'identifions avec cette magnifique explosion de loyalisme canadien qui se traduisit par l'envoi de troupes en Afrique du Sud, envoi qui donna au Canada un nom dans le monde militaire. En résumé, le Canada est un voisin avec lequel nous désirons, politiquement et commercialement, demeurer amis. Nous pensons qu'il y a toutes chances d'entretenir ces bonnes et amicales relations, maintenant que le ministre libéral est gratifié d'un nouveau mandat. »
En janvier 11>0f, sir Wilfrid Laurier se trouvant à Halifax assiste à un banquet donné en son honneur. Il y prononce, entre autres, ces paroles :
Si TEmpire britannique était tel qu'il le souhaiterait devoir être, il lui faudrait avoir pour assises cette large plate-forme de la justice et de l'équité. Si les États-Unis et le Canada jouissent d'amicales relations, diverses questions jien sont pas moins à régler. Deux façons sont suscepti-
blés de les faire aboutir, l'arbitrage ou le consentement mutuel. Tout partisan convaincu de l'Angleterre et tout Canadien qu'il était, il professait le plus haut respect pour les États-Unis. Il ne partageait pas cette conviction que le patriotisme comporte la haine des pays rivaux. Il voulait un Canada national dans lequel tant qu'un homme serait Canadien il trouverait l'égalité des droits et de la justice.
Quelques jours plus tard, à Toronto, il prenait part au banquet ofïert à M. Sifton, ministre de l'Intérieur.
Il affirmait dans la capitale de l'Ontario que le Canada, quoique toujours colonie, est manifestement une nation indépendante. Bien que personne ne suppose que ses relations présentes avec la Grande-Bretagne puissent durer, elles sont, cependant, satislaisantes actuellement. Si, dit-il, dans l'avenir, de nouveaux problèmes surgissent, nous les regarderons en face et les résoudrons sur les bases les plus strictes de la nationalité canadienne et du droit de cité anglais.
Sir Wilfrid Laurier témoignait gracieusement de ses sentiments pour la France en adressant une généreuse offrande au Comité du monument de Bossuet, à Meaux.
Février voyait s'ouvrir la session fédérale.
« Chaque pays a son heure, — écrit à ce sujet M. Hector Fabre, — la nôtre a sonné ; il y a, sur tous les points de notre territoire, comme une floraison soudaine et continue. Nous cueillons les fruits d'une longue série de travaux, d'efforts, en même temps que nous bénéficions des avantages d'un territoire qui renferme tant de richesses et de ressources variées. Notre pays n'a aucun obstacle sur sa route qui s'oppose à son entière fortune. Tout le favorise, tout semble conspirer pour lui : l'Angleterre le protège et tient à lui rendre en prestige l'appui moral que vient de lui apporter son concours aux yeux
SA CARRIERE. . isr.
du monde hostile; la France lui reste accessible à toutes relations nouvelles: les États-Unis se comportent en somme en bons voisins, ne donnant, il est vrai, selon les préceptes modernes, rien pour rien. Enfin il a sa propre vitalité de peuple jeune, actif, agissant, en pleine possession de l'avenir, sur de lui-même. »
La mort de la reine Victoria survient à cette époque et produit dans le monde entier une douloureuse et profonde émotion. Un voile de deuil s'est étendu sur le Canada qui, tout entier, s'incline devant la tombe qui se referme sur la dépouille mortelle de la reine et salue avec une entière confiance l'avènement d'Edouard VII.
Sir Wilfrid Laurier prononce à la Chambre des Communes un discours sur la mort de la souveraine d'Angleterre. 11 porte dans cet art difficile de l'oraison funèbre un talent particulier. Jamais le Premier Canadien n'a parlé avec plus d'élévation et de sentiment. Ce discours demeure un modèle du genre. Son éloquence soulève dans l'auditoire une émotion profonde, car jamais parole humaine ne s'est à la fois montrée plus contenue et plus émue ; elle môle « au regret national l'expression d'un regret humain » .
La Chambre s'est assemblée à l'ombre de la mort qui a causé le deuil le plus universel dont l'histoire fasse mention. Ces paroles ne renferment pas d'exagération, elles sont lexpression de l'exacte vérité. Le Royaume-Uni, les colonies, et plusieurs des îles et des continents qui forment partie du vaste Empire sur lequel la reine Victoria étendait sa suprématie, sont en deuil. Ce deuil est profond, sincère, vivement ressenti dans les manoirs des grands et des riches de même que dans les chaumières des pauvres et des humbles; car la Reine a toujours été jusqu'à la fin de son long règne pieusement vénérée par tous ses sujets riches ou pauvres, puissants ou misérables. Toutes les nations de l'Europe regrettent sincèrement la mort de la reine Victoria,
184 SIR WILFIUD LAURIER.
car toutes, elles avaient appris à estimer, à admirer, et à envier ses nombreuses qualités, ses multiples vertus publiques et domestiques qui faisaient l'orgueil de ses sujets. Des pleurs et des gémissements se font entendre parmi les peuples sauvages et barbares de son vaste empire, dans les wigwams de nos tribus indiennes, dans les huttes des races de couleur de l'Afrique et de l'Inde pour lesquelles elle fut toujours la mère puissante, l'incarnation de la majesté et de la bienveillance. Le deuil a aussi envahi les fermes du Sud-Africain, qui furent et sont encore dévastées par la guerre. En effet, au milieu du cliquetis des armes, au-dessus des colères allumées par ce conflit, le nom de la reine Victoria a toujours été entouré de beaucoup de respect et considéré comme un symbole de justice, même par ceux qui luttent contre ses troupes, et peut-être comptait-on sur l'action bienfaisante de la reine pour l'heure de la réconciliation.... En quoi consiste la grandeur? Il est d'usage d'appeler grands ces personnages exceptionnels que le ciel a gratifiés de ses dons les plus rares, qui étonnent et éblouissent l'univers par le rayonnement de leurs facultés, développées à un point phénoménal, alors même que cellesci sont déparées par des défauts et des faiblesses qui leur enlèvent leur utilité. La pondération de l'esprit, l'équilibre entre des facultés bien agencées, le flambeau lumineux d'un jugement calme sont des dons qui se rencontrent aussi rarement chez un être humain, que ces qualités plus éblouissantes quoique moins solides. Et quand ces dons sont l'apanage de celui qui exerce l'autorité suprême et qu'ils se trouvent alliés à une àme pure, à un cœur tendre, à des desseins généreux, à des vues élevées et à l'amour du devoir, nous avons, il me semble, lidéal le plus élevé de la grandeur qui sera une source abondante de félicité et de gloire pour le peuple régi par un souverain ainsi doué. Si je ne me trompe, tel fut le caractère de la reine Victoria et tels furent les résultats de son règne sous lequel nous avons eu le privilège de vivre, règne qui fut, on doit l'admettre, un des plus illustres de l'histoire, égalant en durée et surpassant eii gloire le règne prolongé de Louis XIV, qu'il dépas-
sera peut-être eu splendeur aux yeux des âges à venir. Dans une vie où il y a tant à admii-er, ce qu'il y a peut-être de plus admirable, c'est ce naturel, cette simplicité de caractère dont la reine a fait preuve dans les actions que je viens de signaler. Du premier au dernier jour de son règne, elle sut se concilier l'affection de son peuple, et cela, parce qu'en toutes circonstances elle avait le don de faire précisément ce qu'il fallait, de la façon la plus simple et la plus naturelle du monde. Elle n'est plus, que dis-je ! Elle vit toujours dans le cœur de ses sujets; elle vivra dans l'histoire. Et à travers l'évolution des siècles, à mesure que sa noble figure se dessinera davantage à l'horizon du temps, la postérité ratifiera le jugement de ses sujets; elle a rehaussé la royauté, ennobli l'humanité et le monde est meilleur depuis qu'elle y a passé.
Ce sont là d'éloquentes paroles et de touchants accents de douleur, dont il importe d'évoquer le souvenir. Témoignage d'un sincère respect, ils honorent les hauts faits d'un règne majestueux entre tous et révèrent la mémoire d'une noble vie, en elle-même un grand exemple.
Les députés des Communes s'associèrent unanimement à ces profonds regrets si dignement exprimés.
Le Parlement réuni, la polémique a repris ses droits. A la Chambre des Communes, l'opposition conservatrice, décapitée de ses chefs, doit se reformer pour reprendre position. La mort de Sir John Macdonald, la retraite de Sir Charles Tupper ont lourdement pesé sur ce groupe et accentué d'autant son déclin.
Le parti libéral, sûr d'un lendemain de cinq ans, se sent maître de ses forces, il peut diriger le pays à son gré et l'esprit qui l'anime le porte avec une nouvelle ardeur au combat.
L'arène parlementaire est ouverte aux partis. En mars était présentée à la Chambre des Communes cette motion « qu'en signe des libertés religieuses et civiles et de l'égalité de droits garantis à tous les sujets britanniques delà confédération canadienne, le souverain de la Grande-Bretagne ne fût pas appelé à faire une déclaration offensante pour des sujets de la couronne britannique ! »
Cette résolution avait trait à certaines expressions se rattachant à la cérémonie du Couronnement et tendait à faire libérer Edouard VII de la nécessité de prononcer, dans le palais de Westminster, des paroles blessantes pour des millions de ses sujets, appartenant non seulement au Royaume-Uni, mais également à toutes les colonies.
La presse canadienne protestante, elle-même, s'est fait l'écho de cette motion, qui vient à point en ce xx*^ siècle dont le plus grand honneur est d'avoir dissipé l'ignorance et d'avoir fait pénétrer les lumières et les doctrines du Rationalisme dans les parties non civilisées de l'Univers. « Une déclaration calme et digne de sa fidélité à l'église d'Angleterre — dit le Guardian, l'un des journaux protestants les plus respectables publiés dans le Royaume- Uni — est tout ce qu'il faut. Les nations portent aujourd'hui une attention beaucoup plus grande aux déclarations royales qu'aux premiers temps de la dynastie de Hanovre. Nous regrettons sincèrement qu'Edouard 'V^II soit obligé de se servir de mots qui traiteront d'idolâtres superstitieux le roi du Portugal, le roi des Belges et un grand nombre d'autres tètes couronnées qui pleurent la mort de la Reine. »
Sir Wilfrid Laurier, en tant que Conseiller de la Couronne et Chef des délibérations de la Chambre, exprime son avisa cet égard :
Laissez-moi vous dire, tout dabord, que ce n'est pas une
question sur laquelle il peut y avoir des sentiments de parti. C'est une de ces questions dont il vaut mieux abandonner complètement la solution au jugement de chaque député, qui peut la résoudre soit d'une manière soit de l'autre, d'après ce qu'il croit être le plus grand intérêt du pays et de l'Empire dont nous faisons partie. Personnellement, je puis dire que je suis en faveur de la proposition de mon honorable ami et je n'ai aucun doute que, si elle était acceptée unanimement par cette Chambre, elle aurait un effet des plus salutaires dans le sens de la paix et de l'harmonie entre toutes les croyances et toutes les races, non seulement en ce pays, mais par tout l'Empire britannique....
...On pourra me demander quelle raison y a-t-il de faire disparaître cette déclaration? 11 y a la raison bien simple qu'elle est offensante. Elle est pénible pour les sujets catholiques romains qui honorent leur roi et lui sont loyaux, qui sont prêts à combattre et à mourir s'il le faut pour sa couronne.... Que cette proposition soit ou ne soit pas adoptée; que si elle est adoptée on en tienne compte ou non en Angleterre; que ce serment soit ou ne soit pas maintenu dans la loi, la loyauté des catholiques romains n'en sera pas ébranlée. Ils continueront à être de tout cœur, ce qu'ils sont aujourd'hui, des sujets bien disposés de Sa Majesté le roi Edouard VII et de ses successeurs. Mais il est permis d'admettre que l'orgueil et le dévouement que nous ressentons tous à l'égard de ce grand Empire, qui a été le premier refuge de la liberté de conscience quand la liberté de conscience était encore bannie du reste du monde, croîtraient en enthousiasme si ce serment, ce reliquat des époques de persécution, ce dernier vestige des âges dont j'ai parlé, était rayé des lois de la libre Angleterre.
La session est maintenant en pleine activité. A chaque instant surgit une question nouvelle en quelque point de rhorizon. Le 12 mars s'élève à la Chambre des Communes un éloquent débat sur une motion présentée par M. Bourassa et en partie ainsi conçue : « Que tout en affirmant sans réserve le principe fondamental de l'auto-