SIU WILFRID LAURIER
nomie canadienne et en refusant de reconnaître que l'intervention du Canada dans l'Afrique australe ait pu lier ce pays à une participation future dans les guerres et la politique de la Grande-Bretagne. . . , cette Chambre déclare, de plus, qu'il n'est pas nécessaire d'envoyer de nouvelles troupes canadiennes dans l'Afrique australe et que l'enrôlement des recrues pour le corps de gendarmerie sudafricaine ne devrait pas être permis au Canada. »
Puis M. Bourassa, dans une éloquente harangue, s'élève contre la guerre du Transvaal : « La liste des morts s'allonge de jour en jour, — s'écrie-t-il, — le flot de sang grossit toujours. Ce n'est plus une guerre de soldats; c'est le commencement d'un conflit de races.... Oui, M. Chamberlain est au pouvoir, et la guerre n'est pas terminée, mais la reine Victoria est morte. Et la rumeur publique, et la conscience publique et le sentiment public nous disent que ses jours ont été abrégés par cette guerre décevante et sans gloire. »
Sir Wilfrid Laurier, qui a pleine conscience « de ses droits comme citoyen canadien et de ses devoirs comme citoyen britannique », lui répond :
Quant à la première conclusion énonçant qu'il n'est pas nécessaire au Canada d'envoyer des troupes en Afrique, je suis tout à fait d'accord avec mon honorable ami, non pas cependant pour les raisons qu'il a exprimées, mais parce que la guerre touche à sa fin.
... Quant à la deuxième conclusion tendant à établir que l'enrôlement des recrues pour le corps de gendarmerie sudafricaine ne devrait pas être permis au Canada, j'en demanderai à mon honorable ami la raison. vSil y a ici des hommes qui, pour un motif quelconque, soit pour gagner leur vie, soit pour satisfaire à l'impulsion d'un esprit aventureux ou à l'inspiration plus noble de combattre pour leur souverain, si, dis-je, il y a au Canada des gens qui veulent faire partie de la gendarmerie sud-africaine, de quel droit le gouvernement canadien viendrait-il le leur défendre? Mon honorable
ami a parlé avec éloquence de la liberté, dont il sest constitué, pour ainsi dire, Tunique champion dans cette Chambre. Je lui demanderai quelle serait cette liberté qui défendrait à un sujet anglais d'aller, à un titre quelconque, se mettre au service de son roi?....
... Sans regretter la guerre autant que mon honorable ami, je n'en crois pas moins que c'est le plus grand malheur qui ait fondu sur l'Angleterre depuis quarante ans, car elle aura eu pour conséquence de lui imposer la tâche et le devoir de gouverner l'Afrique australe et les deux races qui y vivent dans une inimitié que les cruels souvenirs de la guerre perpétueront peut-être durant des générations.... Que mon honorable ami oublie pour un moment que lui et moi sommes sujets britanniques : au nom de la civilisation, au nom de l'humanité, qui doit gouverner ce pays éloigné.... Mon honorable ami admettra avec moi que lorsque le drapeau britannique flottera sur le Sud-Africain, ces contrées posséderont ce que l'on possède ailleurs depuis les soixante dernières années à l'ombre de ce drapeau : liberté pour tous, égalité pour tous, justice pour tous, et droits civils pour les Anglais et les Hollandais.
Tout est pesé, tout est réfléchi dans celle allocution qui affirme une opinion clairvoyante et reflèle directement les justes pensées du chef libéral. On ne saurait exprimer plus noblement le respect de la conscience ni mieux avoir rintelligence de la liberté.
Quelque temps après, M. Borden prenait la parole à la Chambre des Communes; il gourmandait gravement certains ministres de se livrer au persiflage envers l'opposition et, d'être au surplus quelque peu sarcastiquesàson égard, et passant à de plus graves questions, reprochait au gouvernement libéral de n'avoir réclamé la dénoncia-
lion des traités relatifs à l'Allemagne et à la Belgique que dans Tunique pensée de donner son plein effet au tarif préférentiel et cela sans avoir suffisamment pesé les conséquences qui en résulteraient et les représailles qu'elle provoquerait. Il accusait au même titre le ministère de rester les bras croisés et de piétiner sur place sans rien tenter pour obtenir de l'Angleterre un régime de préférence commerciale.
D'un ton, au début, assez ironique qui revient ensuite peu à peu à son habituelle sévérité, sir Wilfrid Laurier proteste hautement contre les allégations du leader conservateur. Son calme ne se dément point, il n'oppose que la hauteur de son caractère politique à des interpellations dont il semble apprécier avec indulgence le mobile secret. Son langage sollicite l'attention.
La voilà cette merveilleuse politique, voilà ce programme fiscal tout frais sorti des lèvres du chef de l'opposition et le croirait-on ! ce n'est qu'une réédition de l'ancien système du protectionnisme. Oui, c'est bien cela : l'ancien système du protectionnisme agrémenté de quelques nouveaux ornements qui, bien loin de corriger les traits repoussants de l'original, ne font qu'en accentuer davantage la laideur.... Il n'y avait rien de nouveau sous le soleil il y a trois ou quatre mille ans, il n'y a rien de nouveau dans le parti conservateur aujourd'hui.... Quel est le système qui doit l'emporter? Est-ce le protectionnisme absolu, ou bien le régime adopté en 1897, régime qui ne repose pas sur la protection, mais dont la protection n'est qu'un accessoire? Les résultats du système adopté en 1897 sont évidents; jamais le pays n'a joui d'une pareille prospérité.
Que ces messieurs se donnent donc la peine de citer mes paroles dans toute leur intégrité, sans les tronquer, et ils verront que jamais le parti libéral n"a prétendu qu'à son avènement au pouvoir il adopterait immédiatement le système du libre-échange en vigueur en Angleterre.
Nous l'avons mainte et mainte fois répété; nous sommes
partisans du régime du libre-échange en théorie : mais aussi nous savons parfaitement qu'il faut demander à la douane des revenus nécessaires à l'administration des services publics et il s'écoulera encore bien des années avant qu"il nous soit possible d'établir ici le régime du libreéchange en vigueur en Angleterre.... Je dirai tout de suite et non pas pour me moquer d'eux ni pour leur faire un reproche que si ces messieurs les conservateurs préfèrent la protection à tout autre système, ils feraient bien de l'appliquer contre la Grande-Bretagne. Mais je leur demande, au nom du sens commun, s'ils croient à la protection contre l'Angleterre, comment se plaindraient-ils de ce que le peuple anglais, de son côté pense trouver la meilleure protection possible dans un système de libre-échange avec tout l'univers.... Mais il est difficile de convaincre les honorables membres de la gauche, pour la raison qu'ils ne veulent pas être convaincus, et qu'il n'y a de pires sourds c|ue ceux qui ne veulent entendre, ni de pires aveugles que ceux qui s'obstinent à ne pas voir. De même que les idoles du paganisme, ces messieurs ont des yeux, mais ils ne voient rien, des oreilles, mais ils n'entendent rien.... La gauche sait qu'il est impossible de suivre ses conseils ; elle fait miroiter aux yeux du public cette proposition que le chef de l'opposition désapprouve dans l'espérance d'en tirer profit ici ou là. Faisons résolument face à la situation. Posons en principe que, quel que soit le tarif américain, seul notre intérêt sera la mesure de nos actions.... Si nous avons forcé la main à l'Angleterre pour lui faire dénoncer le traité allemand, ce n'est pas parce que nous étions mus par un sentiment d'hostilité envers l'Allemagne, mais parce que nous désirions recouvrer notre liberté d'action.... Mon honorable ami (M. Borden) conviendra avec moi qu'avant que cette question devienne l'objet de discussions acerbes dans le Parlement et le pays, il faut épuiser tous les moyens diplomatiques ; nous devons nous présenter devant la Chambre, avouer franchement notre insuccès et prendre d'autres mesures. Mais le chef de l'opposition admettra que. d'ici là, il est préférable de laisser aux autorités impériales
et au gouvernement canadien le soin de régler sans bruit cette question.
La possession de l'île d'Anticosti par M. Menier, citoyen français, servit de thème à une interpellation de M. Taylor. Ce député réclamait la réunion de tous télégrammes, correspondance et rapports relatifs à celte acquisition, cela sous prétexte que l'île pouvait être fortifiée de façon que les navires de guerre fussent empêchés de remonter le Saint-Laurent en temps de conflit. Il demandait finalement la réintégration des anciens propriétaires de l'île, injustement dépossédés par M. Menier.
Sir Wilfrid Laurier se contente de répondre :
Qu'il ne s'oppose pas à la revision des diverses pièces relatives à cette affaire. En faisant appel à ses plus lointains souvenirs, il ne se rappelle pas qu'aucune correspondance ait été échangée avec le gouvernement imiiérial concernant l'exploitation de l'île par M. Menier. Les autorités impériales n'ont jamais appelé l'attention du gouvernement sur le faitque M. Menier devraitètre exproprié, parce qu'il constitue un danger pour le Canada ou pour l'Empire. En supposant que des batteries soient placées dans l'île, l'imagination la plus ardente ne saurait concevoir que celles-ci fussent à même de s'opposer à l'entrée des navires dans le Saint- Laurent, en raison des GO milles d'eau libre de chaque côté de l'île. En cas d'hostilité, il y aurait lieu de voir si le gouvernement doit ou non prendre possession de l'île d'Anticosti. Quant à l'assertion relative à ce que M. Menier aurait arbitrairement dépossédé des citoyens anglais, sir Wilfrid Laurier affirme qu'ils ont été expulsés, non par le gouvei'nement, mais par l'autorité judiciaire. C'est, admet-il, un cas délicat. Mais rien ne saurait empêcher un citoyen quelconque, d'une nation civilisée, d'exercer ses droits dans une propriété dont il est détenteur de par la loi.
La visite de l'héritier du trône d'Angleterre au Canada
apjielait sir Wilfrid Laurier à Québec. C'est, enefïet, par Québec, tête et cœur du pays français, que le duc de Cornouailles avait voulu faire son entrée au Canada, marquant ainsi par celte préférence tout le prix que l'Angleterre attache au loyalisme canadien français.
Sir Wilfrid Laurier accompagnant le duc de Cornouailles durant son voyage à travers le Canada, rien ne devait manquer pour donner essor à l'enthousiasme des populations.
Entre temps, le Président des États-Unis tombait. victime du plus honteux et du plus lâche des atlentats. Dans un télégramme envoyé à l'ambassade anglaise de Washington, le Fermier canadien exprimait dans toute sa profondeur le sentiment produit au Canada par cet acte criminel.
Je viens, sur la demande de Son Excellence le Gouverneur général, prier Votre Honneur de bien vouloir transmettre à M. Hay, secrétaire d'Etat, toute l'expression des sentiments canadiens, à la nouvelle du lâche attentat commis sur la personne de M. Mac-Ivinley. Le gouvernement et le peuple canadiens espèrent fermement que la Providence ayant frappé d'impuissance la main de l'assassin, une vie sera préservée que le peuple des Etats-Unis et le peuple du Canada révèrent hautement.
Le banquet de l'Association des Fabricants canadiens eut lieu à Montréal, le 0 novembre; y assistaient sir Wilfrid Laurier, lord Stralhcona, M. Fielding, etc.
Sir Wilfrid Laurier reçoit toutes les marques d'un enthousiasme général. Le commencement de son discours est agrémenté d'un petit retour sur le passé :
Je n'ai pas eula chance, dit-il, d'être producteur. Je ne suis r|u"un simple et très humble consommateur. Mais j'ai eu la chance, durant ces vingt-cinq dernières années, de voir une
194 SIR WILFRIL) LAURIER.
bonne partie du développement des industries canadiennes. Pendant vingt-cinq ans et plus, j'ai joui du privilège d'appartenir à la Chambre des Communes. Vingt-cinq années représentent une longue période de la vie d'un homme, mais ce n'est qu'un point imperceptible dans la vie d'une nation. Mais que ces vingt-cinq années se comptent dans la vie d'un homme, ou dans la vie d'une nation, elles donneni certainement lieu à de nombreux changements. J'ai vu l'extension des relations entre le Canada et l'Empire. J'ai vu avec un plus grand intérêt encore le développement de la vie canadienne. J'ai noté les hauts et les bas de la politique. J'ai vu monter et descendre la marée des partis. J'ai appartenu au cabinet Mac Kensie, j'ai combattu contre sir John Mac Donald, et j'ai ressenti, comme vous tous, la perte de ces deux grands hommes, l'un mon chef de parti, l'autre mon chef d'opposition, tous deux mes amis personnels. Mais au milieu de ces changements et de ces vicissitudes, il est une chose demeurée constante autant qu'inaltérée ; c'est la dévotion — si je puis employer cette expression et je l'emploie intentionnellement — c'est la dévotion que toutes les classes représentées au Parlement canadien ont invariablement montrée poui' l'industrie.
Le Parlement canadien a octroyé plus de temps à la discussion des questions intéressant l'industrie du pays qu'à toutes les autres questions réunies. Il me serait difficile, messieurs les industriels, de citer une année où les problèmes vous concernant n'aient pas appelé notre attention et occupé nos délibérations. Il n'est que trop naturel, évidemment que ces sujets soient débattus, étudiés, minutieusement examinés; on ne leur consacrera jamais assez de temps.... Je me trouvais, il y a trois ans, à Washington. J'eus le plaisir d'y rencontrer un grand industriel, et un grand philosophe, M. André Carnegie. Conversant sur divers sujets intéressant l'industrie, il en arriva à me dire : « Le commerce de la Grande-Bretagne, dans le domaine du fer, est une chose du passé. Nous nous emparerons du commerce de l'Angleterre en tous points où la concurrence sera susceptible de s'établir. » Je lui répondis : « Monsieur, vous êtes eu
ceci mieux au courant que moi. 11 est très possible que vous enleviez le commerce du fer à l'Angleterre, mais laissez-moi vous dire que, lorsque ce commerce sera entre vos mains, nous vous l'enlèverons à notre tour.... » Si nous pouvons supposer un état de choses — supposition peu difficile à établir et à pressentir — si nous pouvons supposer qu'il y aura mutualité et libre-échange entre les 300 ou 400 millions d'êtres humains qui composent l'Empire britannique, nous aurons prévu le plus grand développement commercial qu'il sera donné à l'humanité de contempler. Les assises de l'Empire britannique furent autant, sinon plus, la colonisation et le commerce que la conquête, et c'est en suivant la vie commerciale qu'il acquerra son plus grand développement. L'Empire britannique a été fondé sur des lois d'équité et de justice, et lîien qu'à l'heure actuelle il se trouve déchiré par la guerre, nous espérons que ce conflit cessera prochainement et que, dès lors, les lois de justice prévaudront sur toute la vaste étendue de l'Empire, ces lois de justice, dis-je, d'équité et d'égalité de droits, dont l'Angleterre a été le premier des champions dans le monde moderne.
Des applaudissements prolongés accueillirent la fin de ce discours.
Le Parlement était à peine réuni que M. Borden, chef de l'opposition, ouvraitrère des controverses, soumettant le discours du trône à une ample critique et mettant ironiquement en doute les capacités du ministre des travaux publics, ^L Tarte.
Sir Wiifrid Laurier répond au leader conservateur. Dune netteté sans réserves, son langag'e exprime la pensée du pays au nom duquel il parle et s'émaille plaisamment
par instants, de spirituelles remarques à regard du député d'Halifax.
Mon honorable ami, dit-il, a suivi le discours du trône phrase par phrase. Je n'ai pu m'empècher de penser dès le début de son discours - et je crois que mon impression était juste — que mon honorable ami n"a pas bien reposé la nuit dernière, qu'il s'est éveillé, ce matin, sous l'influence de quelque cauchemar ayant troublé sa sérénité habituelle Au nombre des bienfaits que la Providence
accorde aux nations, se trouve celui d'une saine administration. Un bon gouvernement, il faut bien le reconnaître, est un bienfait plus grand peut-être encore que la plus abondante des moissons, et l'histoire nous apprend que la Providence se sert parfois de ses plus humbles serviteurs pour conférer ses bienfaits à un peuple; si, dans les circonstances présentes, la Providence a eu recours à nous, tout indignes que nous sommes, pour conférer un de ses grands bienfaits au peuple du Canada, je suis persuadé que toute la droite est prête à essuyer le feu delà critique. Mon honorable ami se plaint de ce que le gouvernement n'a pas mentionné le fait que nos relations commerciales avec l'Allemagne ne sont pas aussi bonnes qu'elles devraient l'être, ou aussi bonnes qu'on aurait pu l'espérer. Si elles • ne sont pas aujourd'hui ce qu'elles étaient il y a 5 ou 6 ans, si le tarif allemand ne nous est pas aussi favorable aujourd'hui qu'autrefois, c'est parce que le Parlement du Canada, les conservateurs aussi bien que les libéraux, la nation entière, ont réclamé la dénonciation même du traité qui existait alors et nous favorisait sur le marché allemand.... Après avoir traité divers sujets, mon honorable ami avait épuisé le bon naturel qui lui restait; aussi le vit-on devenir morose et mélancolique, et la fin de son discours se trouve ainsi rempli des pensées tristes et plaintives d'une àme que le mécontentement a blessée. Rien ne lui fait plaisir maintenant, pas même la prospérité qu'il voit fleurir de tous côtés, cette prospérité sans précédent dans notre pays, qu'aucun peuple ne connut plus grande; pas même les moissons quasi-miraculeuses du nord-ouest ; pas même
la constante augmentation du revenu; ni même Tiniportance de plus en plus grande de notre commerce et de notre industrie....
... Il se produit dans lest du Canada un mouvement d'un autre ordre, un mouvement qui ne m'inspire aucune crainte. C'est avec plaisir, au contraire, que je salue l'entrée des capitaux américains au Canada. Qu'il nous vienne d'Angleterre ou des États-Unis, c'est toujours le capital qu'il nous faut! Si les Américains viennent placer leurs capitaux dans nos industries, qu'entendent-ils faire? Développer ces industries et leur faire produire des bénéfices
Pourquoi certains Américains placent-ils leurs capitaux sur nos chemins de fer? Pour développer ces voies ferrées de façon à répondre aux besoins du Canada et des États-Unis en transportant les marchandises jusqu'au bord de la mer. Mais de quel rivage s'agit-il, demandera-t-on? De celui qui est le plus rapproché et qui se peut atteindre à meilleur
compte, cest-à-dire la route du Saint-Laurent Aussi,
loin de voir d'un mauvais œil le placement des capitaux américains dans ces industries, je prends plaisir à le constater.
Ces déclarations du Premier lijjéral recevaient toute l'altention de la Charnière.
Quelques jours après, M. Bourassa, qui ne saurait être suspect de tendresse envers la politique britannique, présente une motion réclamant des éclaircissements sur la correspondance échangée entre les autorités canadiennes et américaines au sujet de l'abrogation du traité Clayton-Bulwer et des règlements de la frontière de l'Alaska. « Le gouvernement canadien a-t-il consenti à la révocation du parti Clayton-Bulwer, sans exiger, je ne dirai pas le règlement préalable de la question d'Alaska mais simplement sa mise en délibération ? »
La réplique du premier ministre donne suffisamment à entendre que les intérêts canadiens n'ont été nullement sacrifiés à l'avantage des Etats-Unis.
Je ne me laisserai pas en ce moment entraîner à discuter la question qui fait le fond, non pas de la motion, mais du discours de Ihonorable député de Labelle. Le discours de l'honorable député est pour le moins déplacé. Je ne suis pas plus que l'honorable député, un admirateur de la politique britannique sur le continent d'Amérique. On l'a dit déjà, et pour ma part je suis fâché de dire que dans bien des cas les Canadiens ont cru qu'ils n'ont pas eu dans le passé ce qui leur était dû peut-être; mais, tandis que je n'en fais pas de mystère, tandis que j'exprime volontiers ma propre opinion à ce sujet, j'espère que nous n'en sommes pas venus à vouloir que la Grande-Bretagne déclare la guerre aux États-Unis si les négociations relatives à une difficulté qui date de longtemps, durent un peu plus que nous n'aimerions.
Ce discours ne clôt cependant point le débat, car au courant de mars M. Monk, député de Jacques-Carlier, tente un retour offensif et revient sur cette question, prétendant qu'il est de son devoir de connaître si le gouvernement canadien a fait valoir ses droits devant les autorités impériales. C'est un fait notoire — • dit-il — un fait officiel que le traité Claylon-Bulwer a été aboli ; comment le gouvernement peut-il refuser de déposer devant le parlement de ce pays des documents qui ont été communiqués à la Chambre des Communes en Angleterre?
Sir Wilfrid Laurier fait à nouveau valoir les arguments qui dictent sa ligne de conduite.
Il nous serait impossible de déposer la correspondance sur le bureau de la Chambre sans lui soumettre les termes mêmes des propositions et des contre-propositions qui ont été formulées.... Déposer sur le bureau de la Chambre les documents que demande l'honorable député serait non seulement impolilique, mais, en outre, une violation de l'étiquette observée de nation à nation, en même temps qu'une atteinte portée aux intérêts les plus sacrés du peuple canadien, relativement à la frontière de l'Alaska.
Le 1 1 mars, sir Wilfrid Laurier déposait sur le bureau (le la Chambre le texte de la correspondance échangée par l'intermédiaire de Lord Minto entre M. Chamberlain etle gouvernement canadien. Cette correspondance, relative à l'un des problèmes les plus vivement controversés de ce temps, appartient à l'histoire et l'importance des documents dont elle se compose, n'échappera à personne.
En décembre 1901, M. Chamberlain informait le gouvernement fédéral que la date du couronnement de Sa Majesté Edouard VII était fixée au 25 juin 1902; l'invitation était, en conséquence, transmise à sir Wilfrid Laurier de vouloir bien y assister.
Le 23 janvier, nouvelle note de M, Chamberlain à Lord ^linto, ainsi conçue.
Le gouvernement de Sa Majesté projette de saisir l'occasion de la présence des premiers ministres des colonies aux fêtes du couronnement, afin de discuter avec eux les • luestions relatives aux relations politiques entre la métropole et les colonies, la défense de l'empire, les relations commerciales et autres sujets d'un intérêt général.
Pour le cas où vos ministres auraient des propositions ou résolutions définitives à soumettre sur ces questions, ou pour le cas où ils auraient quelque nouveau sujet de iliscussion à présenter, je vous demanderais de bien vouloir m'en communiquer les données générales par câblogrammes afui que je puisse à mou tour en informer les autres gouvernements.
Afin de mener à bien la conférence que l'on projette de tenir, j'ai l'espoir que votre premier ministre pourra séjourner quelque temps parmi nous, disons durant trois semaines, après les fêtes du couronnement en qualité «Ihôte du gouvernement de Sa Majesté.
Ainsi par une de ces infatuations dont il est moins ({ue tout autre exempt, M. Chamberlain, champion fervent d'un impérialisme casqué, botté et éperonné, rêve-
nail à la charge sur celte question de la fédération qui, pour être chère aux partisans prodigieusement tenaces de la Greater Britain, n'en avait pas moins été close à cette sensationnelle première que fut la conférence profédéra tive de 1897. La motion anglaise relative à la constitution d'un « conseil d'empire » y avait été en effet réduite à néant par la cavalière réponse des Premiers coloniaux.
En dépit de son zèle englobant et dans l'impossibilité de voir ériger en dogme son idée directrice, M. Chamberlain avait dû s'incliner devant cette inflexible résolulion. Sa hantise d'un Empire britannique, un et indivisible dans l'offensive comme dans la défensive, que son ardente imagination se plaisait à enfanter gigantesque et son arrière-pensée à concevoir grandiose, demeurait à l'état platonique.
La réponse de sir Wilfrid Laurier avait été des plus franches et des plus catégoriques, lors de celte discussion sur les projets de défense impériale, dont la réalisation devrait être, aux yeux du cabinet anglais, la preuve tangible du loyalisme colonial envers la mère patrie.
On aurait pensé qu'en présence d'un piteux échec agrémenté de déclarations équivalentes, ]\L Chamberlain ait dû éprouver quelque désarroi, remiser ses illusions fédératives et mettre au rancart des espérances si explicitement répudiées par la représentation coloniale. Il n'en était rien et ses deux dernières missives allestenl que la leçon fut et demeure incomprise.
Mais le ministre des colonies comptait sans la lucide clairvoyance et la largeur de vues du politique éminenl qui, depuis 189G, occupe avec éclat la présidence du gouvernement fédéral canadien; de l'homme d'Etal également circonspect, habile et réfléchi, que seule guide, dans l'accomplissement de ses fonctions, la confiance inébranlable en sa patrie, dont il juge les destinées égales
aux plus hautes. Dans son ferme vouloir de préserver sans reslriction l'entière liberté du pays dont il se réclame et les intérêts légitimes de la race dont il s'honore, sir Wilfrid Laurier faisait parvenir à M. Chamberlain cette peu engageante réponse datée du 5 février dernier.
En réponse à votre dépêclie du '27 décembre, je prends plaisir à vous informer que mon gouvernement accepte l'invitation que vous avez faite au premier ministre d'assister aux fêtes du couronnement. Sir Wilfrid Laurier partira, vers le 12 juin, accompagné de lady Laurier, mais la date exacte du départ ne peut pas encore être déterminée.
Relativement aux diverses questions mentionnées dans votre dépêche du 25 janvier, la seule de ces questions qui, de l'avis de mes ministres, pourrait être discutée avec profd, serait celle qui a trait aux relations commerciales entre toutes les parties de l'empire britannique. Les relations politiques, existant actuellement entre la métropole et ses grandes colonies, se gouvernant elles-mêmes, particulièrement le Canada, sont considérées par mes ministres, excepté sur quelques points de minime importance, comme étant extrêmement satisfaisantes, et il ne prévoit pas que, dans les conditions où se trouvent ces colonies, il puisse y avoir lieu de tomber d'accord sur un plan de défense englobant toutes les parties de l'Empire.
Mes ministres sont donc d'avis que la conférence que l'on projette de tenir aura des résultats d'autant plus heureux que le champ des sujets en discussion sera plus restreint. Néanmoins, mes ministres se rendent parfaitement compte de l'importance qu'il peut y avoir de saisir toutes les occasions possibles pour discuter, avec les autres ministres coloniaux et le gouvernement de la métropole, toutes questions quelconques intéressant le bien-être et la prospérité de l'Empire, elle représentant du Canada sera prêt à prendre en considération toutes propositions qui pourront lui être soumises par le gouvernement de Sa Majesté ou par les représentants d'autres colonies.
202 SIR \\'ILFR1D LAURIER.
Réplique laconique et réfrigérante d'un politique prudent autant qu'avisé.
Le gouvernement d'Ottawa exprimait ainsiavec une intransigeante fermeté le désirde s'abstenir de toute combinaison tendant à inféoder le Canada à l'Angleterre et à l'enchaîner au char de l'impérialisme anglo-saxon. C'était sans esprit de retour que le Premier canadien traçait si franchement sa ligne de conduite et faisait volontairement crouler l'échafaudage patiemment érigé sur les bords de la Tamise.
Cette réponse est toute à son honneur ; elle implique une certaine déception pour la diplomatie anglaise dont elle tempère les velléités suzeraines; elle est par contre instructive pour la France qui ne peut manquer d'y percevoir les indices de conséquences lointaines, mais non moins significatives.
Cette attitude a été confirmée et accentuée par le chef libéral en des discours qui donnent la clef de la position politique canadienne en celte question de participation à la défense de l'empire.
Le 15 avril, surgit le premier de ces débats sur l'impérialisme politique, économique et sentimental. M. Mac Lean, député conservateur, discutant la conduite du ministre libéral en présence de la cordiale invitation anglaise, présentait celte attitude comme un nouvel exemple de l'insouciance du gouvernement et de son imprévoyance en regard des grands problèmes nationaux : défense impériale, traitement privilégié des colonies.
« Voilà — s'écriait le membre de l'opposition — des questions d'une immense portée, voilà des sujets d'actualité qui s'imposent à l'examen du peuple canadien et de la nation anglaise. Elles exigent du gouvernement une connaissance parfaite de la diplomatie, et je regrette de dire que, jusqu'ici il n'en a pas été fait preuve. »
A cette attaque véhémente, le Premier canadien se
lève et répond par une magnifique protestation, dans cette lang-ue élégante, qui fait le charme de son langage, comme la foi énergique, dont il est animé, en fait la l'orce :
Je regrette que mon honorable ami, jugeant opportun de saisir la Chambre d'une question de cette importance, ne se soit pas conformé à Tusage et n"ait pas fait connaître ses intentions au gouvernement, afin que ce dernier fût prêt à engager le débat.... L'honorable gentleman nous reproche la réponse que nous avons faite à l'Angleterre qui nous a invités, ainsi que les autres colonies, à prendre part au congrès qui aura lieu à Londres cet été. Pourquoi ce blâme? Que trouve-t-il à redire à notre attitude? Puisqu'il n'aime pas lattilude que nous avons prise et que nous avons fait connaître à la Chambre il y a plus de six semaines, que n'a-t-il le courage de formuler ses objections sous forme de motion que la Chambre pourra disculer? Des discours sans suite ne suffisent pas; si l'opposition a une opinion à exprimer, qu'elle propose une motion dont l'Univers pourra prendre connaissance et qu'elle fasse connaître sa pensée.
Nous avons été invités à discuter la question des relations commerciales, politiques et militaires. Nous avons répondu au cabinet de Londres que nous étions prêts à discuter la question des relations commerciales. Nous avons ajouté que nous étions satisfaits de nos relations politiques et militaires. L'honorable député est-il d'un avis contraire? Nous avons déclaré aux autorités impériales qu'à notre avis les liens qui unissent le Canada à la Mère patrie sont suffisants. Mon honorable ami veut-il prendre une autre attitude?.... L'honorable député doit pourtant se rappeler que ce n'est pas d'aujourd'hui que ce problème s'impose à not're attention. En 1897, nous avons été invités presque dans les mêmes termes à discuter certaines questions concernant les colonies et la Mère-patrie. A la conférence de Londres, la question des relations politiques de l'empire fut débattue par les repi'ésentants du gouvernement impérial et des colonies autonomes, à savoir : le Canada, la Nouvelle-
Zélande. le Natal, la colonie du (lap, la Nouvelle-Galles du Sud, etc., et, h deux exceptions près, toutes furent unanimes à déclarer que les relations entre les colonies et la Grande-Bretagne donnaient pleine et entière satisfaction. Depuis cette époque, à mon avis du moins, il ne s'est rien produit de nature à modifier cette opinion ou à faire supposer qu'il y eût lieu d'améliorer ces relations.
La pierre angulaire de l'Empire anglais, la clef de sa prospérité, c'est l'autonomie de ses différentes parties, et je ne vois rien à l'heure actuelle qui nous justifient d'apporter le moindre changement à la situation présente.... Ce serait pour le Canada un véritable suicide que de se laisser englober dans un plan de ce genre. Ce serait un vrai suicide pour le pays que de se lancer dans le gouffre des dépenses où les nations européennes, y compris l'Angleterre, ont été entraînées par les besoins d'armements formidables.
Quelle est la situation respective de la Grande-Bretagne et du Canada? La Grande-Bretagne est l'une des premières nations de l'Univers, la première peut-être sous plusieurs rapports, le centre du plus puissant empire de nos jours, du plus grand empire depuis la chute de l'Empire romain. Par là même, elle est obligée de maintenir une nombreuse armée permanente. La plus grande partie du budget de l'Angleterre est dévorée par les dépenses navales et militaires et l'honorable député voudrait nous mettre dans une pareille position et nous faire partager ces dépenses. Tout autre est la situation du Canada.... Quels sont les plus lourds articles de son budget? Les travaux publics, la colonisation, etc., etc. Voilà le champ où doit s'exercer notre activité et ce serait un crime de détourner une partie des deniers nécessaires à l'accomplissement de ces travaux pour acheter des canons, des fusils et des munitions de guerre.
A entendre ce langage où régnent la logique et la fermeté, on n'est pas seulement convaincu; on se sent élevé parla hauteur des pensées.
Par une faveur rarement départie aux orateurs, si
grands soient-ils, on ne peut rien ajouter à l'autorité des assertions et à la puissance des démonstrations de sir Wilfrid Laurier; le retentissement de sa voix ne nécessite aucun écho de plus.
Le 9 mai, nouvelles déclarations de Sir Wilfrid Laurier relativement au couronnement et à la prochaine conférence des Premiers coloniaux. Le débat est soulevé par M. Borden, qui blâme à nouveau la réponse du gouvernement à Finvilation de M. Chamberlain; au nom de Fopposition, il réprouve le refus du premier ministre de discuter les projets de défense impériale.
L'Australie — répond sir Wilfrid Laurier — a suivi la même ligne que le Canada et se refuse à étudier tout projet de défense impériale applicable aux colonies. Le gouvernement canadien serait néanmoins disposé à discuter cette proposition, mais seulement en ce qui concerne sa propre défense; il est, d'ailleurs, toujours prêt à faire son devoir dans ce sens. Mais il y a en Angleterre et au Canada une école ayant des adeptes dans le Parlement canadien, dont le désir est de jeter le Canada dans le militarisme, actuellement la folie et la damnation de l'Europe. Le premier ministre ne pratique point cette politique; il se rend en Angleterre, sur l'invitation du gouvernement impérial, pour discuter les relations commerciales. Un impôt sur les grains et la farine existe à l'heure présente, qui a permis au Canada de faire des offres qu'il n'aurait pu présenter en 1897. Un premier pas a été fait qui permettra d'obtenir la préférence pour les marchandises canadiennes.
Sir Wilfrid Laurier conclut, au milieu des applaudissements, qu'il est prêt à discuter avec le chef de l'opposition, la résolution à adopter par la Chambre.
Le ['i mai, le premier ministre, toujours sur interpellation de M. Borden, réitère ses déclarations et règle définitivement cette délicate et importante question. Sa
décision est bien arrêtée de défendre — au prix de tous les sacrifices — l'autonomie octroyée au (Canada par l'histoire et par les traités.
Si l'on veut, dit-il, discuter ce que le Cauada peut faire pour assurer sa sécurité comme portion de l'empire, pour protéger la terre qui nous est chère et qui constitue le fleuron de la couronne impériale, nous sommes prêts à le faire, il n'est pas besoin de conférence pour cela. Mais nous ne nous laisserons pas détourner de notre devoir pour caresser des utopies.
Voilà mon attitude sur ce point.
La sincérité de Sir Wilfrid Laurier, quand il affirme être prêt à tout mettre en œuvre pour assurer cette protection, est amplement prouvée par le discours du ministre de la milice où celui-ci expose le plan complet qui doit être mis à exécution afin d'assurer, en cas de guerre, la défense de la Confédération canadienne.
Les déclarations du premier ministre'du Canada relativement à tout arrangement militaire entre l'Angleterre et le Dominion ont été cordialement reproduites par les journaux australiens. M. Barton, premier ministre de la Confédération australienne, s'est montré tout aussi affirmatif que sir Wilfrid Laurier en ce qui concerne les aspirations fédératives du cabinet anglais. Il est disposé à discuter tous projets économiques qui lui seront soumis, mais il est résolument adverse à une coopération militaire quelconque.
Durant les deux premières années de sa seconde présidence, le ministère Laurier s'est invariablement inspiré des intérêts supérieurs du pays. Sans peut-être avoir répondu à toutes les espérances qu'il avait fait naître.
sans avoir obtenu tous les résultats qu'il se flattait luimême datteindre, il peut, à l'heure actuelle, faire montre de travaux et se reposer sur des actes qui ne sauraient être ignorés du peuple canadien. L'on peut affirmer que le Canada jouit aujourd'hui d'un rang- qu'il n'avait jamais atteint auparavant. Les ministres libéraux peuvent s'enorgueillir de leurs eflbrts et de leurs succès. L'administration Laurier a inauguré un retour à la prospérité qui englobe toutes les industries canadiennes; le développement de ressources, qui en résulte, ouvre les plus larges espérances au progrès et cela dans un avenir immédiat. L'industriel canadien étend sa fabrication: le fermier est plus à Taise qu'il ne l'a été depuis bien des années ; le commerçant augmente ses débouchés et accroît ses affaires. La richesse minière du Yukon a pu trouver la main-d'œuvre et le capital nécessaires à son exploitation. L'exode aux Etats-Unis est une chose du passé. Les Canadiens français, jadis émigrés dans la Nouvelle- Angleterre, reviennent peu à peu au Canada.
Sir Wilfrid Laurier ne peut mieux mettre en lumière sa politique et la défendre avec efficacité qu'en rappelant les négociations de Washington et de Québec, témoignage tangible de son sincère désir de rendre plus amicales-et plus intimes ses relations avec la république américaine.
Il est facile de se rendre compte que le Canada du xx'2 siècle travaille à remplir sa destinée avec une vigueur, une confiance et une réussite identifiant la cause du libéralisme avec celle de l'indépendance nationale.
Ces constatations donnent une force singulière au grand citoyen qui imprimait jadis au parti libéral le coup de barre décisif, et ne cessait, depuis, de battre en brèche l'organisation conservatrice. Les Anglais n'ont pas assez de louanges pour lui : quant aux Français, ils
t>08 SIR WILFRID LAURIER.
se disent avec juste raison : « C'est un des nôtres, souLenons-le ». La tâche qu'il remplit est, en effet, loin d'être aisée. Mais, avec sa finesse habituelle, il s'est rendu compte qu'une attitude intransigeante lui était impossible et, quoique ses préférences aillent naturellement vers l'élément français, il se considère comme le premier ministre du Canada tout entier, et agit invariablement comme tel. 1\I. André Siegfried le caractérise ainsi : « Sir Wilfrid Laurier est un homme qui ne brusquera jamais les choses et saura prévenir ou adoucir les heurts et les froissements. Les hasards de la politique l'ont amené à faire pour l'Impérialisme plus qu'aucun de ses prédécesseurs anglais. C'est lui qui a rapproché le Canada de l'Angleterre et qui a fait à la Mère-patrie le cadeau d'un tarif préférentiel. C'est lui qui, au jubilé de la reine, a mené le chœur des Impérialistes coloniaux, et c'est encore lui qui a envoyé des troupes canadiennes dans l'Afrique du Sud. Si quelques mécontents dans l'Ontario trouvent que ce n'est pas assez, ils sont vraiment difficiles et les Anglais de Londres ne pensent pas comme eux. Sir Wilfrid Laurier est persona yrata auprès du ministère impérial et quelque chose en rejaillit sur ses compatriotes français de la province de Québec. Ceux-ci le comprennent à -merveille. Ils se disent qu'il vaut mieux être au pouvoir avec un programme de compromis que de s'épuiser dans une opposition stérile. L'Impérialisme s'appuie sur eux, mais sous son ombre ils grandissent et prospèrent. La sagesse opportuniste des Anglais les a pénétrés; à leur école ils ont appris toutes les ressources de la politique. »
Le Premier puissant de la jeune et vigoureuse communauté canadienne compte à son actif six ans de pouvoir, six ans de travail opiniâtre que le plus ponctuel des hommes d'Etat, le plus assidu des ministres, a loya-
lement consacrés à raffermissement d'une habile et saine politique.
A tous ceux — disait tout dernièrement M. jMarc Sauvalle — qui ont pu pendant quelque temps prêter une oreille attentive aux rumeurs persistantes lancées dans la presse anglaise, relativement à la santé du premier ministre, nous aurions souhaité de se trouver à OttaAva, durant ces longues journées de Chambre où, de onze heures du matin à trois heures du matin, les détails les plus harassants de la besogne parlementaire se déroulaient sous l'œil toujours calme, mais attentif, du chef du gouvernement. Sir Wilfrid Laurier met à assister aux séances et à suivre les débats les plus fastidieux, une constance réellement merveilleuse. C'est bien simple, il est toujours là, et toujours il prête une oreille intéressée aux interminables controverses de la tribune. Il ne perd pas un incident, il ne laisse pas sans riposte un mot dangereux, un avancé hasardeux, une assertion discutable. Le repos qu'il sollicitait après la session était bien légitimement gagné. La session de iOO^ ne s'est pas prêtée à un grand déploiement d'éloquence; néanmoins la déclaration du Premier Canadien sur l'attitude qu'il comptait prendre à la conférence coloniale du Couronnement, fut un discours de grande allure empreinte de beaucoup de noblesse. »
A l'occasion du désastre de la ^Martinique, la profonde sympathie du Canada et de son premier ministre s'exprimait largement en un don de 125 000 francs destinés aux sinistrés de la Colonie française, contribution particulièrement appréciée en raison des souvenirs et des liens ethniques qui nous attachent aux Canadiens-Français.
Le 15 mai eut lieu la clôture de la session avec tout le cérémonial usité en pareille occurrence. Il fut, à cette occasion, remis à sir Wilfrid Laurier, son portrait grandeur naturelle dû au maître-pinceau de M. Forbes.
L'adresse suivante accompagnait ce cadeau :
An Très Honorable sir Wili'rid Laurier, K.C. M.G. K.C., D.C. S., L.L. D., P.C.
Cher sir Wilfrid, Nous, vos amis et admirateurs du parti libéral, désiron< vous présenter votre i)ortrait à l'huile comme gage d( notre haute estime et de notre considération.
D'autres ont déjà accompli un semblable devoir, niaif^ nous désirons que ce souvenir soit l'expression spéciale de notre loyauté envers vous comme citoyen, et de notre dévotion à la cause que vous défendez si bien. Nous sommes attachés à vous personnellement et nous sommes orgueilleux de vous comme chef.
Votre vie a été consacrée à promouvoir la paix et l'harmonie au sein de toutes les classes de la société, indistinctement de religion et d'origine, et vos succès dans cette belle et noble tâche seront votre gloire, superbe exemple pour les hommes d'État canadiens à l'avenir.
Votre direction dans l'opposition ou comme premier ministre vous a valu notre loyauté sans mélange. Dans ces deux positions, vous avez cimenté le parti libéral dont vous êtes le plus noble chef. Ce souvenir vous rappellera que vous pouvez en tout temps compter sur notre dévouement. Vous devez visiter notre nouveau roi, comme vous avez visité son illustre mère. Nous ne craignons pas que le Canada ne soit représenté, à cette occasion avec plus de gloire pour le pays, qu'il ne le serait par aucun autre Canadien. Tous les fidèles libéraux et les vrais Canadiens vous appuient dans les efforts que vous faites pour augmenter la valeur de notre héritage commun et ajouter à son importance. Nous serons avec vous de cœur et applaudirons à toutes vos actions. Nous vous souhaiterons une enthousiaste bienvenue à votre retour au pays pour reprendre votre grande œuvre d'édification d'un Canada uni, loyal de sentiment et rempli de tout ce qui peut rendre un pays glorieux.
Nous prions la Providence d'accorder à lady Laurier et à
vous-même une vie longue et heureuse, dont la visite internationale que vous êtes sur le point d'entreprendre formera l'un des épisodes les plus brillants, et que vous reviendrez tous deux au pays natal pour continuer, pendant de longues années à venir, à jouir de l'alTection et de l'estime du peuple canadien.
Quoique très ému, Sir Wilfrid Laurier est néanmoins 1res heureux dans sa réponse.
En remerciant les donateurs, il fait l'éloge de M. Forbes, l'artiste; il exprime l'espoir qu'il sera sous peu possible au Canada d'encourager l'art, plus qu'il n'a pu le faire dans le passé. Depuis quatorze ans qu'il a pris la direction du parti libéral, — ajoute-t-il, — il a toujours tenté de faire son devoir et de conduire les débats d'une manière parlementaire. 11 est très touché de l'allusion faite à sa tâche de cimenter les dilférents groupes du peuple canadien et de maintenir, autant que faire se peut, l'entente, l'harmonie et la concorde en ce pays. La visite qu'il va faire en Angleterre sera pour lui l'occasion de tenter un nouvel effort dans l'intérêt de sa patrie, et, s'il ne peut espérer plaire à tous, il fera son possible pour accomplir son devoir dans l'intérêt général du Canada.
Ces paroles sont couvertes d'applaudissements.
Les adieux émus de ses partisans, les souhaits sincères de ses adversaires politiques raccompagneront dans l'importante mission dont il est investi.
Ce sont tout autant de témoignages de respect et d'admiration qui consacrent cet éloge de sir Wilfrid Laurier prononcé à l'ouverture du Parlement par M. Archibald Campbell :
« Les premiers ministres des différentes colonies seront, on le sait, invités à assister aux fêtes du Couronnement, et, parmi cette brillante pléiade d'hommes distingués et remarquables par leur intelligence, venant non seulement des colonies anglaises, mais de toutes les
parties du monde, appartenant à ditïerentes nationalités, s'exprimant en diverses langues, celui que tous se plairont à honorer, celui qui dominera de la tcte tous les autres, celui qui, dans une circonstance antérieure, à l'époque du jubilé de la reine Victoria, s'est vu élever sur un piédestal de gloire et d'honneur, cet homme, disje, c'est le premier ministre du Canada. C'est pour nous un juste sujet d'orgueil que de pouvoir réclamer comme notre chef un homme d'État aussi habile, doué de tant de magnétisme et d'influence, et qui, non seulement aux yeux des colonies anglaises, mais aux yeux du monde entier, est un des hommes d'Etat les plus distingués, les plus éminents et les plus brillants que le Monde ait jamais produits. »
Une fois de plus, l'artisan du splendide mouvement ascensionnel du Canada, maître en éloquence, maître en libéralisme, imbu de la sérénité d'une conscience sans fail)Iesse, va justifier une renommée qui s'est répercutée d'échos en échos. Une fois de plus, dans les diverses manifestations de son esprit et de sa parole, vont jaillir la grandeur et l'autorité d'un nom, véritable talisman pour la race qui bénéficie du concours de ses talents et de ses vertus.
Attachante figure aux mobiles les plus élevés comme aux mobiles les plus nobles, qui fut et demeure, pour la communauté canadienne-française, un grand bienfaiteur ayant souvent plaidé et souvent gagné sa cause ; un grand initiateur et un puissant levier ayant affirmé ses droits, relevé ses espérances et surexcité ses enthousiasmes.
Pour elle il a lutté et triomphé: pour elle il est le premier des conseillers; pour elle enfin, dans le mouvement qui l'emporte vers les plus hautes destinées, il est le meilleur des guides et le plus sûr des amis.
C'est l'heure des grands événements, l'heure où l'Angleterre propose, où les colonies disposent ; l'heure où,
prélude de suprêmes conséquences, doit s'agiter une suprême question touchant par de multiples points à l'existence et à l'avenir du Royaume-Uni.
Dans son indestructible nostalgie d'Impérialisme, l'Angleterre,
Joj^eux comme Ion est lorsqu'on n'a qu'un seul vœu, Qu'on est du même peuple, et qu'ensemble on respire*,
se prépare aux fastueuses cérémonies du Couronnement. Elles refléteront à nouveau la vitalité du sentiment national de ce peuple ang-lais dont le moi remplit l'Univers etdont l'orgueil chauvin s'égare parfois dans le domaine humain des illusions et des rêves.
La conférence intercoloniale va se greffer sur de somptueuses fêtes, tout à l'honneur de Sa Majesté Edouard VII.
Un plan gigantesque dont se berce l'Impérialisme : la fédération des colonies anglaises, lui tient lieu de programme.
Au lendemain d'une paix ardemment souhaitée par l'humanité, alors que l'aslre de la race anglo-saxonne se lève à nouveau à l'horizon, le haut aréopage des Premiers Coloniaux va se réunir à Londres et délibérer avec le cérémonial d'usage, sur une question ouvrant une perspective indéfinie aux destinées de la « Greater Britain ».
Cette seconde conférence internationale, où se coudoieront les chevilles ouvrières de la grandeur britan-