‹ Sir Wilfrid Laurier, Premier Ministre du CanadaChapitre 28 sur 38 · lloiitine el /■lioscs d'oulre-mer, par Paul Hamelle · texte numérisé non relu

lloiitine el /■lioscs d'oulre-mer, par Paul Hamelle

2r)2 SIR WILFRID LAURIER.

que leur imposent les conditions nouvelles où ils ont été placés par la loi du destin.

Je nourris l'espoir qu'un jour — avant longtemps — vous visiterez le Canada. Vous éprouverez un grand intérêt à observer sur les lieux un pays où se trouve un état de choses qui, à mon avis, est sans précédent identique dans l'histoire.

Votre lettre est datée de Belfort. Que de souvenirs à la fois glorieux et pénibles ce nom évoque dans un cœur qui aime la France et qui a souffert de tout ce dont elle a souffert !

Vous êtes à préparer un volume d'études anglaises. Je suis un de ceux qui désormais attendront avec impatience la publication de votre ouvrage. Retardez-la pourtant et venez au Canada, vous trouverez ici un vaste champ pour vos observations et de belles pages à ajoutera votre oeuvre.

Recevez, cher monsieur, l'expression de ma sincère gratitude et de ma respectueuse sympathie.

WiLFRiD Laurier.

La sympathie filiale qu'il a montrée pour la France, la chaleureuse fierté, avec laquelle il a constamment revendiqué et hautement honoré le nom de Canadien-Français, prouve qu'une même âme peut sans contradiction unir les aspirations du patriotisme aux sentiments du loyalisme. On puise en cet exemple une confiance nouvelle dans l'avenir de ses principes.

Sir Wilfrid Laurier revendique le privilège, entre tous les hommes politiques du Canada, d'avoir, en des continents divers, plaidé la cause d'une patrie qui lui est souverainement chère.

En tous lieux et toutes circonstances, il s'est éloquemment expliqué sur les actes les plus considérables de sa politique, sur leurs causes et leurs raisons; il a trouvé de fiers accents pour honorer sa patrie et dépeindre son

avenir probable; il s'est, en un mot, acquitté de cette lâche avec tous les mérites d'une capacité douée d'action prépondérante, avec toutes les ressources d'un esprit ambitieux d'accroître encore les titres qu'il possède à l'estime et à la reconnaissance de ses concitoyens.

Ses succès, dont il ne semble pas qu'aucune âme française puisse se désintéresser, méritent de retenir Faltentionsur cette individualité, absorbée dans les plus hautes préoccupations et parée d'un incomparable pouvoir de rayonnement.

Cette vitale élo(|uence, qui pourtant n'est pas le plus beau titre à sa renommée, il l'a fait entendre avec éclat aux plus retentissantes tribunes du vaste théâtre de la politique internationale. Elle a reçu sa consécration solennelle à Washington, à Chicago, à Londres, à Paris <|ui se flatte si légitimement, d'ailleurs, d'avoir été et d'être encore le siège de la véritable éloquence.

La sincérité d'opiniâtres convictions, la pénétration de son sens de haut politique révélant la marche d'un raisonnement juste et d'un calcul exact, le calme et la droiture d'une conscience inexorable que rehaussent encore le désintéressement d'un intègre caractère et la grandeur de conceptions invariablement bien fondées; la satisfaction d'une existencebien remplie, jointe au prestige d'une carrière parcourue, avec autant d'honneur que de modestie, tout concourt à faire ressortir la physionomie de sir Wilfrid Laurier et à lui prédire une destinée égale aux plus hautes.

M. L. O. David, historien canadien, en fait l'esquisse suivante : « Laurier est l'un des hommes les plus remarquables que l'avenir nous réserve. Le bas Canada a raison de compter sur lui. Il ne trompera point les espérances patriotiques que ses débuts éclatants ont fait naîlre, car son caractère est au niveau de son intelligence. »

'2fi4 Sm WILFRID LAURIEIÎ.

Toutes les intelligences canadiennes oublient les dissidences politiques pour reconnaître que cette rayonnante figure fait honneur à la nature humaine.

Par son expérience et son habileté de tacticien, sir W. Laurier a acquis au Canada une sorte de prééminence parlementaire; personnifiant l'un des deux grands courants de la politique canadienne, il est grandement supérieur à tous les politiques éclos durant l'ère confédérative.

« C'est à la demande réitérée du parti libéral — nous explique INI. lîruneau, député de Richelieu — que Laurier a accepté de devenir son leader et lorsque, après la mort de sir John Mac Donald et de sir John Thomson, le mouvement de cohésion se fil de plus en plus sentir autour de Laurier, la presse tory, croyant l'enrayer, dans notre province du moins, prédisait que, si le parti libéral remportait la victoire aux élections de 1896, Laurier serait prestement jeté par-dessus bord pour faire place à un Anglais. Le « Globe de Toronto », le plus grand organe de l'opinion publique anglaise protestante et libérale, repoussa cette imputation et fit celle réponse : « Le Globe est entièrement à la dévotion de M, Laurier dans l'opposition ou au pouvoir. Il réprouve comme une absurdité, un outrage, une injustice, la seule pensée que les libéraux pourraient faire porter à M. Laurier le poids de la bataille, puis remettre à un autre le prix de la victoire. Comme on a pu s'en rendre compte à la convention d'Ottawa et, plus récemment lors de la triomphale tournée de M. Laurier dans l'Ontario, tel est bien le sentiment des libéraux de langue anglaise du Dominion. Non seulement ils sont entièrement satisfaits d'avoir M. Laurier pour chef; mais ils n'en veulent pas d'autre, tant qu'il voudra bien conserver la direction. Si l'on avait raison de soupçonner que M. Laurier pût être écarté de la charge de premier ministre à cause de sa nationalité, nous n'aurions plus qu'à admettre que la Confédération

SON CARACTKHF. 265

c-l un désastreux échec. Mais non, l'une des idées fondamentales de la Confédération réside dans l'ég-alité de tous les Canadiens de chaque province, de chaque nationalité, de chaque croyance. Jamais Québec n'aurait accepté d'entrer dans l'Union, sous la condition, même implicite, que la race canadienne-française aurait à subir l'infériorité à perpétuité dans cette union et qu'aucun de ses enfants ne pourrait aspirer aux plus hauts honneurs que le peuple peut décerner. Nous aurions honte de plaider la cause d'un parti qui, portant à faux le nom de libéral, refuserait d'accepter comme premier ministre, à cause de son sang, un homme aussi noblement doué de talent et de caractère que Wilfrid Laurier. »

Ayant reçu la forte culture du temps, sou mâle esprit, mûri par le contact av^ec les réalités, s'est grandi et perfectionné avec les difficvdtés; il porte en lui toutes les garanties de durée et de bon ordre qui sont la garantie de sa sagesse et de ses jugements. Parvenu par l'étude et le raisonnement à la pleine maturité de son talent, devenu par la supériorité de ses facultés l'un des facteurs essentiels du parti libéral, il s'est hardiment jeté dans la mêlée, prodiguant dans la lutte une vibrante énergie morale.

Toujours prêt à juger les questions au point de vue strict de l'égalité, il risquerait jusqu'à sa popularité pour défendre un droit, un principe qu'il croirait injustement attaqué.

« Il n'est pas agressif outre mesure — nous apprend M. Willison — il n'engage pas de luttes irréfléchies, mais il est très ferme. Un homme calme, fort, persévé-

2oC SIR WILFRIl) LAURIER.

rant, qui n'abandonne jamais la lutte tant qu'il reste l'ombre d'une chance de remporter la victoire, qui mesure avec justesse les difficultés à vaincre, qui possède un degré peu ordinaire de ce courage qui consiste à préparer des victoires futures, sur les ruines encore récentes de la défaite. Il ne s'occupe guère des querelles mesquines de factions rivales. Il ne pourrait jamais réussir par l'intrigue. Les influences qui dégradent, démoralisent et corrompent, n'ont pas de place dans sa tactique. Il ne comljat bien que lorsque son cœur est dans la lutte. Et son cœur n'est pas dans les trivialités de la politique de clocher. Mais cet homme seraitun géant dans une grande crise nationale. Il n'est pas de travail ou de sacrifice qu'il ne soit susceptible de s'imposer pour une cause où son cœur et sa conscience seraient engagés. Il n'est pas radical, il est libéral, libéral dans toutes les convictions de son esprit; c'est un penseur puissant, brave, indépendant, un homme qui sera poussé par le devoir plutôt que par l'ambition à jouer un grand rôle dans l'avenir de son pays; jouissant de l'estime et de la confiance de ses amis, honoré par ses collègues parlementaires, il mérite toute la confiance du peuple canadien ! »

Son attitude à propos de la question des biens des jésuites, des troubles du Nord-Ouest fut celle d'un généreux patriote acquittant envers sa patrie la double dette de sa conscience et de son talent.

En homme d'Etat fidèle aux principes et aux doctrines du libéralisme anglais, il porte dans l'accomplissement de son programme une largeur, une correction et une compétence également dignes. Son autorité se trouve chaque jour fortifiée par l'adhésion de plus en plus chaleureuse de son parti.

Dans l'exercice d'une vigilance politique à laquelle il n'a jamais dérogé, sir ^^'ilfrid Laurier a fait comprendre

à ses amis qu'il était de première nécessité de s'en tenir à la discussion des intérêts généraux et qu'il serait tout à leur avantage de s'y consacrer exclusivement.

Il y a lieu de remarquer que, se pliant le premier à cette obligation, il a prêché à la fois de précepte et d'exemple, en ne laissant examiner aucune question importante sans y coopérer par une discussion qui révèle le souci d'un homme de conscience soumis à l'idée dominante du devoir.

Par sa maîtrise en l'art de diriger un débat, par une énergie que rien ne rebute, une éloquence qui a peu d'égales, une clairvoyance indéniable, sir Wilfrid Laurier est un virtuose de la politique. Cet homme est deux fois grand par la fièvre libérale qui fait battre son pouls, par la fièvre patriotique qui fait tressaillir son cœur. Dans une carrière, source d'écœurements et de vicissitudes sans nombre, son âme riche, pourvue de puissances diverses, s'est épanouie dans sa plénitude, dévelojjpanl au profit du bien public tout ce qu'elle contenait de germes féconds.

Trente ans de luttes incessantes justifient la confiance conquise par cette judicieuse intelligence toujours prête à exprimer avec sincérité et conviction les graves questions dont son génie s'inspire.

Les stériles compromissions et les combinaisons plus ou moins louches de l'intrigue électorale, les déviations morales et les dégradantes pressions trouvent en lui un censeur impitoyable. Calomnie, scandales et médisances sont incompatibles avec les maximes de sa rigide con- 5cience.

Sa délicatesse et sa dignité répugnent à toutes les vulgarités comme à tous les marchandages et planent visiblement au-dessusdes luttes mesquines et des attaques infimes.

'iliS SIR WILFRID LAURIER.

Sous l'athlète parlementaire aussi capable de grandes choses que de choses suivies, perce l'intransigeant et perspicace libéral possédant le coup d'oeil qui discerne la ligne de conduite à suivre, l'esprit de décision qui la fait choisir et s'y orienter, l'esprit de persévérance qui s'y fait tenir, en dépit de tous les obstacles. C'est alors que ses aptitudes se précisent et dévoilent en lui un guide précieux. Il est grandement temps de faire face à la politique fantaisiste et surannée des Tories et de préparer les réformes indispensables à ceux qui travaillent et qui produisent. Le cœur agité des plus nobles passions, il se montre soutien expérimenté et conseiller précieux du parti libéral à cette époque difficile où ce parti nécessitait plus que jamais une méthode et une direction.

Toute l'influence qu'il a conquise à la Chambre des Communes, il l'a loyalement consacrée au service de ce groupe dont il devint le chef incontesté, lors de la retraite de M. Blake, retraite comportant le caractère d'un acte politique de premier ordre.

... Vous me félicitez, messieurs. Je dois le dire cependant, c'est avec la plus grande répugnance que j'ai accepté la position qui m'a été ollcrte pnr mes amis de la Chambre des Communes ; cette position, messieurs, le ciel m'en est témoin, je ne l'ai jamais cherchée, je ne l'ai même jamais désirée. Mes amis me l'ont donnée, ils m'en ont cru digne, mais moi je n'y aspirais point, je ne m'en reconnaissais pas non plus les aptitudes: j'aurais préféré de beaucoup continuer d'être ce que j'avais été jusque-là, c'est-à-dire continuer d'être plutôt un franc tireur du parti libéral, en prenant part à la lutte lorsque les émotions m'entraînaient, plutôt que la lourde responsabilité qu'il me faut porter, maintenant que je suis chef. Cependant j'ai fait taire mes sentiments. J'ai cru qu'il était de mon devoir d'accepter la lâche, puisque mes amis insistaient dans ce sens. J'ai cru que les services que l'on se doit les uns aux autres me

faisaient im devoir d'accepter dans mon parti le poste le plus exposé, puisque le poste le plus exposé m'était assigné....

... Dans l'exercice des fonctions dont j'ai accepté la lourde responsabilité, je ne réclame qu'un mérite : celui de m'ètrc efforcé de les remplir au mieux de mon jugement, d'après les dictées de ma conscience, sans crainte et sans partialité pour personne.

Gel excellent connaisseur d'hommes a déployé, au lendemain de défaites désespérantes, une énergie et une activité de tous les instants, dotant son parti d'une utile discipline, coordonnant son unité de politique avec son unité de doctrines et l'élevant, de par ses éclatants services, du rang de force mineure au rang de force dirigeante.

Cette entreprise ardue dit de quelle trempe est faite sa volonté, de quelle laborieuse et courageuse activité est pétri ce dévoué serviteur du libéralisme.

Nous sommes en 1 887 ; les cadres de l'organisation libérale sont flottants et incertains, sans préparation et sans unité. La majorité conservatrice est toute-puissante; elle patronne un exclusivisme de race jaloux et violent et elle vit dans la haine de tout ce qui est français et catholique. Mais c'est une force, il faut en conséquence compter avec elle.

Avec souplesse et persévérance, sans mettre en doute un seul instant le succès fort problématique de ses desseins d'organisation politique, sir Wilfrid Laurier prend de promptes décisions. De main de maître, il trace à l'opinion libérale la voie qui doit la conduire au pouvoir, il proclame les principes auxquels il demeurera invinciblement attaché, il fait appel à l'adhésion de toutes les bonnes volontés.

Au cours de son infatigable propagande, il s'emploie à grouper ses forces, à les organiser pour une œuvre

270 SIR WILFniD LAURIER.

commune, il relève et stimule le moral de ses partisan*, leur inspire l'espoir de la victoire et les entraîne enthousiastes à la suite de son drapeau. Le parti lilK^ral était désormais en marche; un chef lui était né. Le résultai devait légitimer les pensées de l'énergique pilote et combler ses espérances.

Elevé au pinacle par la volonté nationale, il est aujourd'hui l'âme du groupe politique pour lequel il a mis à l'épreuve ses brillantes facultés; il en est le mot d'ordre, sa pensée personnelle en est la pensée maîtresse; il en fait partie intégrante, et son nom restera à jamais inséparable de ce parti libéral, dont il a dégagé et rendu visible les grandes lignes, après lavoir discipliné et marqué de son inelïaçable empreinte.

Il lui a consacré sa vie, sa carrière, de manière à lier indissolublement le chef au parti renaissant qu'il a fait sien.

De ses mains énergiques d'inébranlable champion, il en a cimenté l'œuvre : ouvrir à la Confédération de nouvelles et larges voies, faire du Canada une nation à la fois amie et indépendante de l'Angleterre, une puissance libre ne comptant que sur elle-même.

De caractère droit et tout d'une pièce, sa conduite dans l'opposition fut inflexible, mais loyale et sans acrimonie. Il invoquait fréquemment les exemples de l'Angleterre, car de tout temps l'admiration pour les Constitutions anglaises fit partie du patrimoine des libéraux.

A cet égard, M. Ulric Barthe résume ainsi les opinions du Premier canadien : « Il adore la liberté avec réflexion , c'est à elle qu'il ne cesse d'adresser de sublimes invocations. Il est épris de la Constitution britannique parce qu'elle ne prétend pas être le dernier mot de la liberté, parce qu'elle laisse la porte ouverte aux réformes. Il est pour les fédérations; il y voit le meilleur moyen de gou-

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verner les hommes d'origines diverses et disséminés sur une vaste étendue de pays. Le régime américain lui paraît, par plus d'un côté, un modèle à suivre, parce que la ligne de démarcation y est nettement dessinée entre les pouvoirs des législatures et du gouvernement central, el que les conflits constitutionnels sont laissés à la décision du pouvoir judiciaire. Il voit l'avenir de loin. Il est « home-ruler » par conviction ; l'autonomie des provinces est pour lui une règle de fer, un principe fondamental dont il ne s'est jamais permis de dévier quelles qu'en soient les conséquences. Il est contre le « veto » fédéral contre les « better ternis » laissés au caprice des gouvernants, en un mot contre tout ce qui peut porter alleinte à la liberté. »

Ecouté avec déférence, il ne prétend poinl à la domination exclusive. Sa large part de personnalité, en tani que président du Conseil des ministres, ne l'a point rendu inaccessible aux observations.

Son libéralisme est un libéralisme sincère et intelligent « qui admet tout, parce qu'il comprend lout-qui est digne de la liberté parce qu'il sait la vouloir pour les autres, qui possédera l'avenir, parce qu'il respecte le passé ».

Au point de vue économique, sirW'ilfrid Laurier n'esl pas moins libéral qu'au point de vue politique. Ses opinions libre-échangistes sont bien connues. Il est un des partisans les plus convaincus de la réciprocité commerciale la plus étendue.

Je suis en faveur de l'établissement de relations comniercinles plus étroites entre le Canada et la Grande-Bretagne. Jo favoriserai ce mouvement de toute mon Ame. Mais, s'il existe un homme pour croire qu'une telle alliance entre le Cnnada et TAngleterre peut se faire sur une base autre que le libre-échange qui prévaut en ce dernier pays, c'est un

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« Rip Van Wickle », qui a dormi non seulement durant les sept dernières années, mais qui dort depuis quarante-quatre ans.... Mais il existe tout près de nous une nation économiquement située comme nous — les États-Unis — et nous prétendons que cette alliance commerciale, qui n'est pas actuellement praticable avec l'Angleterre, est possible avec les États-Unis. La politique que nous avons préconisée, que nous préconisons encore, comporte la destruction des barrières commerciales, qui existent entre notre pays et la nation si bien favorisée, qui peuple le pays placé au sud du nôtre. Il n'y a personne dans cet auditoire, il n'y a pas un habitant du Canada, j'ose le dire, qui, s'il exprime sa convielion sincère, ne dira pas que ce ne soit là la politique la plus avantageuse pour le Canada.... J'ai appris, moi, que toute reforme demandait des années de travail et, pour ma part, je suis prêt à entreprendre ce travail de plusieurs années. .Te n'espère pas réussir en un jour, mais je suis prêt à rester dans les froides régions de l'opposition jusqu'à ce que je triomphe et jamais vous ne m'entendrez m'en plaindre.

En raison de l'énorme atlraction économique exercée par les États-Unis sur le Canada, il est aisé de se rendre compte que cette question prime toute autre en importance; depuis un certain nombre d'années, le Canada se sent naturellement entraîné vers le libre-échange et cède volontiers à ce penchant. En J891 comme en iSDO, de même qu'en 1900, la question douanière dominait sans conteste la préoccupation électorale. C'est aux inquiétudes et aux espérances tour à tour suscitées par ce problème qu'appartenait la première place aux dilTérenles élections fédérales. 11 absorbe toutes les pensées dans le Parlement et dans le pays. L'initiative prise par le parti libéral, entré résolument dans la voie des réformes, lui assure la direction de ce mouvement considéré comme national.

En exposant la genèse de ses idées politiques, sir Wil-

SON caractère; -275

frid Laurier a, maintes fois, tracé le rôle de son groupe, ainsi que son programme économique.

Écoutons-le, à Toronto, exprimer sa confiance dans le triomphe d'idées qu'il esquisse à grands traits :

On nous demande quelquefois quel est le programme du parti libéral, le voici : obtention du libre-échange continental. C'est notre programme pour le moment. Mais, me diront quelques-uns d'entre vous, est-ce là l'unique question, n'en est-il point d'autres qui requièrent une prompte solLdion? Oui, messieurs, il y a d'autres questions et des plus importantes qui seront bientôt du champ de la politique active.... Mais une réforme à la fois, c'est autant qu'un parti peut opérer. Si nous fixons nos yeux sur une réforme et que nous consacrions toute notre énergie à la faire triompher, le succès couronnera bientôt nos elïbrts. Si nous fi.xons nos yeux sur le but avec obstination, nous atteindrons ce but qui est la réciprocité continentale illimitée.... Ce que nous voulons, ce n'est pas la fédération impériale telle qu'elle a été exposée récemment, mais une réforme commerciale et économique, une alliance qui ne soit pas seulement restreinte à l'Empire britannique, une fédération qui embrassera toutes les nations issues de souche anglaise. Peut-il y avoir une raison quelconque pour l'accomplissement de ce vœu? Peut-il exister une raison justifiant l'exclusion des États-Unis des bienfaits de cette grande réforme"? J'avoue que je n'en puis voir aucune.... Je dis que la ligne de conduite ouverte au parti libéral est celle qui le conduira au prompt accomplissement de Falliance de tous les éléments de race anglaise dispersés sur la face du monde. Et, si nous obtenons une alliance commerciale entre le Canada et les États-Unis, nous aurons formé un chaînon de la chaîne et nous ne devrons nous tenir pour satisfaits que lorsque nous aurons ajouté une maille à une autre maille jusqu'à ce que la chaîne fasse le tour du globe entier.

Sur ce sujet, comme surtout autre, la voix de sir Wilfrid Laurier est celle d'un maître.

tiTi SIIl WILFIÎID LAURIER.

Jamais, dans ce qu'il a de plus noblement démocratique, le Canada, assuré de faire prévaloir son choix el de le faire librement reconnaître, n'a été plus dignement représenté que par cette autorité et cette expérience qui, n'hésitant pas à faire face à toutes les éventualités, sont aussi de nature à compter dans les déterminations que comporte le délicat et difficultueux problème de diriger et de gouverner un peuple.

L'importance des services de sir Wilfrid Laurier, et l'assentiment national, qui en est le prix, l'enveloppent d'une estime qui, ne se trompant jamais, se refuse à faillir. Les succès du parti libéral peuvent jusqu'à un certain point passer pour l'œuvre du temps et des circonstances. Ils sont en grande partie dus à la raison éclairée du Premier Canadien, à la patiente modération et à l'habile mesure d'un chef de parti qui ne suscite aucune espérance à laquelle il ne puisse répondre, et dont le génie politique fait de patience se double d'une ardeur qui croît avec les difficultés.

« On ne saurait nier, fait justement remarquer M. Bruneau, qu'il ait fallu à Laurier un grand courage, un courage extraordinaire pour résister à toutes les épreuves, dont la politique l'a abreuvé, eu égard à la sensibilité de son âme et à la noblesse de son caractère. Laurier ne s'est jamais découragé, et, jusqu'à son triomphe définitif, il a persévéré droit et ferme, sans peur et sans reproche, dans le droit chemin qu'il s'était tracé dès ses premières années. Ni les outrages, ni les insultes d'une presse adverse, ni les persécutions, ni les calomnies de tout genre dont il a été l'objet, n'ont pu, un seul instant, le faire dévier de son but. Durant la campagne électorale de 1896, à ma connaissance personnelle, les Torys se voilaient la figure en disant insolemment de Laurier qu'ils n'étaient pas surpris de l'avoir vu tuer le fameux bill remédiateur parce que c'était un catholique

(le nom seulement. Rien de tout cela, cependant, n'a pu le faire dévier de son chemin. Il s'est contenté de rester sur le terrain politique, assez grand, d'ailleurs, pour y développer sa vaste intelligence. Laurier n'a jamais pensé à limiter les droits politiques de qui que ce soit. Cette idée est trop antilibérale pour qu'il y ait jamais songé. Mais ce que Laurier a le droit de blâmer à son égard, ce sont les exagérations de langage, ces diatribes furibondes, ces calomnies mensongères contre un homme comme lui, qui n'a jamais connu dans la vie privée que son dévouement à la religion et à sa famille, et dans la vie publique que son dévouement à son pays. Laurier n'a jamais voulu faire l'étalage d'une religion d'emprunt pour tromper les autorités religieuses, afin d'obtenir au bénéfice de son parti et de ses amis une influence aussi respectable. Ce n'est pas au nom d'une religion que personne n'attaque et que Laurier respecte et pratique comme ses adversaires, qu'il fait la lutte. Non, c'est au nom d'une politique nationale et patriotique, définie par la convention du parti libéral à Ottava en 1895 et mise à exécution depuis son arrivée au pouvoir. »

Ce qu'il avait à peine osé espérer en 1887 s'est, néanmoins, réalisé en 1896, date mémorable dans l'histoire du parti libéral: les événements se sont prononcés en laveur du groupe Laurier, sa sympathique personne n'ayant d'ailleurs pas été étrangère au succès.

Depuis son arrivée au pouvoir, il a abordé avec indépendance et sans parti pris toutes les grandes questions qui sont le patrimoine commun des deux races canadiennes et les a discutées avec la gravité d'une parole supérieure aux passions des partis. Résolu à seconder l'étude et la réalisation de toutes les améliorations sociales, nous l'avons vu, en esprit pratique, aux opinions mûres et raisonnées, développer une politique nouvelle, qui répond aux exigences du mouvement économique

-im SIR WILFRID LAURIER.

canadien et dont la Confédération est en droit d'attendre d'excellents résultats.

Il commande aujourd'hui à une imposante majorité qui lui permettra de réaliser les principaux points de son programme. Cet espoir ne saurait être mis en doute. Resté fidèle à ses promesses, l'homme de gouvernement s'est donné pour but d'effectuer la tâche tracée par l'homme de l'opposition.

L'étude attentive d'un régime commercial, le soin de créer des débouchés, d'établir et de reviser des traités, d'assurer l'adhésion des capitaux au travail national sont de grandes tâches qu'un homme d'Etat, fût-il soutenu par l'approbation unanime de lopinion, ne réalise pas d'un trait de plume.

Sir Wilfrid Laurier possède sur ces points des vues précises, une pensée arrêtée, et sa ligne de conduite nettement tracée autorise à croire qu'il se maintiendra dans les positions conquises.

L'espoir de les rendre imprenables et d'éviter, de ce chef, à ses compatriotes la mauvaise fortune de retomber sous le joug des anciennes forces prépondérantes, sera pour lui l'occasion de rendre de précieux services à sa patrie et de produire à nouveau ses plus rares facultés.

Cet homme d'État supérieur, spontanément enfanté par la race française, personnifie cette vertu maîtresse qu'est le courage : le courage d'un patriote assidu qui, vivant et agissant comme tel, seconde et soutient, de ses efforts tous ceux qui font appel à son cœur combatif. Un idéal .sévère a prestigieusement grandi ce majestueux orateur

qui lutte, visage découvert et bannière au vent. Il n'en est point, même parmi ses adversaires, qui n'attachent un grand prix à ses efforts qui se juxtaposent et s'additionnent pour augmenter et développer ce « patrimoine intellectuel patriotique et social que le passé lègue au présent, que le présent doit léguer à l'avenir après l'avoir accru ou tout au moins préservé, et qui fait la valeur, la force et l'individualité d'un peuple ».

Dans le souffle puissant d'une voix vibrante et nette, l'inébranlable fierté de son origine tient invariablement la première place.

Mes ancêtres, — expose avec grandeur sir Wilfrid Laurier, — ont cond^attu TAnglelerre sur maint champ de bataille. Nulle part la valeur fiançaise et le courage anglais ne se sont rencontrés avec plus d'éclat que dans les forêts d'Amérique. Le sort de la guerre a fait de mes concitoyens des sujets britanniques. Leurs droits, leurs croyances, leur langue ont été respectés. Ils sont fiers de leur origine; ils ont aussi l'orgueil de leur gratitude

Quand un homme s'attache à de telles réminiscences, se réclame de telles aspirations, sa grandeur s'explique et fait revivre à nos yeux la silhouette d'une puissante personnalité, d'un fervent apôtre de la religion du passé.

Dans la plaine d'Abraham — dit-il en Angleterre — le général vainqueur et le général vaincu tombèrent.... Si vous allez à Québec, vous verrez un monument commémoratir de cette bataille. Les monuments qui célèbrent une victoire ne sont rares ni en Angleterre ni en France. Celuilà, je crois, est unique au monde, car il confond dans un même bloc celui qui vainquit et celui qui fut vaincu, Wolf et Montcalm. En vérité, c'est le monument dressé à deux races égales en courage, en renommée, en gloire.

Cette égalité n'est pas seulement dans la pierre, elle est

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