PRÉFACE. VII
)Iage si rare des qualités supérieures et dominantes (ui créent la popularité du ciloyen, les succès de 'orateur et précisent la valeur de l'homme d'Etat.
Pénétrer ce masque énergique et grave sous lequel germent des desseins nobles aujourd'hui; puissants lemain, si la nécessité s'en faisait sentir; décrire •ette vie dont chaque étape est un enseignement ligne d'être un exemple; propager cette œuvre toute le sincérité, toute de conciliation du Premier Canalien, c'est maintenir au plus haut les croyances et es traditions de la race française, c'est faire res- )ecter aux yeux de l'Univers cette branche cadette [ui, sur le sol américain, s'en réclame avec orgueil.
De nombreuses citations, dues aux amis personlels et politiques de sir Wilfrid Laurier, se trouvent lisséminées dans cette étude; elles mettent le leceur à même de comparer des jugements divers. Ils concordent d'ailleurs par le respect et l'enthou- -iasme qui en découlent invariablement.
A tous sans exception, sir Wilfrid Laurier inspire lans toute son envolée le trij)le sentiment d'admi- •ation, de reconnaissance et de confiant espoir.
Sm WILFRID LAURIER
• La vie est une action et quel qu'en soit le prix, l'exercice de notre énergie suffit pour nous satisfaire parce qu'il est l'accomplissement des lois de notre Etre.»
Thiers.
Liiitérèl que le monde social et diplomatique prend au spectacle d'une énergie qui s'annonce virile, se révèle tenace et se démasque puissante, d'une volonté qui surgit militante et se déploie de même, d'une suprématie qui s'impose sans artifices, les deux premières races du monde l'ont instinctivement et à juste raison ressenti lorsque sir ^^'ilfrid Laurier a pris en main les rênes du gouvernement canadien.
A ce patriote de cœur et de talent, qui, du fait de sa politique persévérante, énergique et réfléchie, a pu assurer à sa patrie un rang conforme à son orgueil, un rôle digne de ses espérances; à ce citoyen grand par la pensée qui conçoit, par la volonté qui décrète, par l'activité qui réalise, le Canada doit une reconnaissance légitime autant qu'absolue; à ce loyaliste convaincu, l'Angleterre doit son respect; à ce Canadien-Français, dont la vigilance veille aux destinées d'une nation sœur, la France doit son estime, son admiration et mieux encore sa gratitude.
Le l'' juillet 1807 marquait dans l'existence du Canada une date solennelle et décisive, prélude d'une ère nouvelle pour ce pays que le drapeau de nos pères a cessé d'ombrag-er, mais où le nom de France n'a jamais cessé d'être aimé.
Depuis lors son histoire comporte deux périodes. L'une, que le célèbre Canadien-Français Sir Georges Cartier frappait à son effigie; a pris fin avant que se lève la première aurore du siècle qui nous contemple. L'autre suit son cours à l'heure actuelle, et, coïncidence frappante autant que significative, c'est encore un Canadien- Français, sir Wilfrid Laurier qui, effaçant toute compétition, ne laissant place à aucune autre réputation, domine cette seconde phase historique et lui imprime son cachet distinctif.
Cette prédominance du génie latin, qui, sur l'autre bord de l'Allanlique, escorte, avec la complicité silencieuse de la Providence, la marche inflexible des années, est, en vérité, bien faite pour tenir en haleine les ardeurs du patriotisme canadien qu'il émeut d'une puissante émulation et entraîne avec confiance et sérénité vers le plus noble des horizons.
Au sein des brumes du Saint-Laurent et de ses affluents, en ce pays anglais où subsistent les traditions, les usages et la langue de nos ancêtres, attendant patiemment que l'heure du pas décisif ait sonné, la race canadienne-française, toute imprégnée de l'esprit latin qui l'anime, s'éveille graduellement.
Prolifique et laborieuse, tenace et combative, elle marche vers l'accomplissement de sa destinée et devance peu à peu l'élément anglo-saxon. Son expansion progressive à travers les vicissitudes et les multiples gêné-
rations que comporte un siècle et demi est à la fois rirrécusable témoin de son édifiante énerg-ie et limas-e saisissante de sa future grandeur.
C'est dans l'un de ces hameaux disséminés sur le sol de la province de Québec, à Saint-Lin, village paisible et modeste, que naissait le 20novembre J84I, un enfant que la Providence destinait à mettre hors pair un nom qui, s'idenlifiant avec l'histoire du Canada, devait être à lui seul une gloire, une puissance, et plus môme encore, le drapeau d'une race et l'orgueil d'une nation.
Willrid Laurier, fils de Carolus Laurier, arpenteur, était issu d'une famille de vieille roche française immigrée depuis 1660 sur ce sol américain où la France a tenu tant de place et l'Angleterre accompli de si grandes choses.
Vivant sans éclat, ses parents jouissaient d'une grande considération. La bonne renommée leur tenait lieu de richesse.
Carolus Laurier léguait à son fils un nom respecté aussi bien qu'estimé; ce dernier devait le rendre glorieux et populaire.
Esprit précoce, né avec tous les moyens d'arriver, cet héritier d'un nom qu'il devait élever si haut, entrait dans la vie muni de tous les dons d'une nature privilégiée.
Placé à l'âge de 15 ans au collège de l'Assomption, il fil ses études dans cet établissement.
Ses aptitudes littéraires s'y manifestaient rapidement. Il se faisait bientôt remarquer par sa facilité de parole
et le développement progressif de ses facultés dans l'art oratoire.
Celui qui devait être plus tard un artisan de la pensée, un maître dans l'art de bien dire, ressentait les premiers tressaillements d'une vocation qui s'affirmait de jour en jour.
En raison de ses qualités natives, ^^'ilfrid Laurier se trouvait être au collèg-e l'orateur populaire et le rédacteur habituel des suppliques; il se rendait fréquemment à la cour de l'Assomption afin d'y entendre plaider ou d'y écouter les politiciens en tournée.
Enfant affable, élève studieux, il se recommandait par tous les dons qui peuvent éveiller la sympathie, se caractérisant par cette politesse, cette délicatesse, ce tact des convenances qui n'ont fait que se développer avec l'âge.
Ses études terminées, il vint à Montréal étudier le droit sous la tutelle de M. Rodolphe Laflamme, député de Jacques Cartier. 11 devait s'y instruire des premiers éléments de la politique.
Jeune homme habituellement réservé et silencieux, à la physionomie pensive et souvent grave, à l'esprit méditatif, ses goûts studieux le prédisposaient à une vie d'étudiant sérieux. Sa santé délicate contribuait également à lui faire aimer la solitude et à le tenir éloigné des distractions de son âge.
D'une humeur quelque peu mélancolique, il se sentait attiré par un goût très vif vers la littérature qui devait passionner sa jeunesse et annoblir sa carrière.
Au cours de son noviciat d'avocat, il se livrait avec ardeur à une lecture et un travail assidus; il étendait et multipliait ainsi ses études, ouvrait son esprit, ajoutait tous les jours à ses connaissances et démêlait les aspirations confuses de son intelligence. Cette gymnastique du cerveau, à laquelle il s'adonnait sans trêve, ne pouvait manquer d'assouplir les ressorts de son esprit; les
réflexions de cette jeune imagination se développaient, ses opinions prenaient corps, s'afTermissaient et se fixaient sous l'influence continue de ses méditations.
En 1864, il obtenait à l'université Mac-Gill de Montréal le grade de docteur en droit; admis au barreau, la même année, il allait, deux ans plus tard, exercer sa profession à Arthabaska, où quelques années devaient amplement suffire à faire valoir son talent oratoire.
Le IT) mai 1868, Wilfrid Laurier épousait une jeune fille de grand cœur, IMlle Lafontaine. Il donnait à sa vie une compagne dont la conformité de goûts et de nobles qualités était un sûr garant d'une heureuse intimité de cœur et d'esprit. ^L J.-S. Willinson, du Toronto Globe, en traçait en 1890 le portrait suivant : « Madame Laurier possède une foule des qualités qui composent le caractère de son illustre mari. On retrouve chez elle le même accueil amical sans alï'ectalion, la même distinction, la bonté naturelle et la courtoisie sympathique qui mettent immédiatement à son aise le visiteur le plus timide et qui ne sont pas moins remarquables dans ses relations avec le monde social et diplomatique. Il existe aussi chez cette femme si aimable, si bonne et si admirable, un esprit de réflexion et de domination sur elle-même, qui en ferait une femme forte et courageuse aux moments difficiles de la vie. On comprend immédiatement que le cercle de famille occupe son cœur et sa pensée, mais on reconnaît instinctivement chez elle un tact, une grâce, une énergie naturelle, qui lui permettront de remplir dignement le poste le plus élevé auquel la fortune peut l'appeler, et, quel que soit le poids des soucis et des responsabilités que l'avenir réserve à M. Laurier, sa femme ne manquera jamais de l'encourager, de le stimuler et de le fortifier. »
Mme Laurier fut toujours, en efl'et, une de ces « femmes que l'histoire ignore; bien qu'elles y collaborent en inspirant ceux qui la font ».
Arthabaska! Que de réminiscences, que de souvenirs s'attachent à ce nom, à celte retraite que sir Wilfrid Laurier affectionne toujours pour y avoir entièrement goûté les joies de Tintimité familiale, les délices de l'existence dépouillée de tout cérémonial.
L'avocat Laurier avait hardiment pris sa place parmi l'élite des jeunes; il était au seuil de la gloire, il allait bientôt y prendre son libre essor.
Dans cette carrière oratoire, aux émulations généreuses, « première arène ouverte aux talents jaloux de se faire connaître », il acquérait en peu de temps une enviable prépondérance.
Mais, bien que ses aptitudes dussent lui assurer dans l'avenir un des premiers rangs, c'était sur un théâtre 1 plus élevé, lui ouvrant les perspectives de la célébrité, que M. Laurier songeait à jouer un rôle.
Menant de front les plaidoiries et le journalisme, il prenait la direction du Défricheur aux lieu et place de M. Eric Dorion, « l'Enfant Terrible », qui venait de mourir. 11 lui était alors possible d'énoncer, de soutenir et de défendre sa pensée sur des questions traitées en toute loyauté.
N'étant point de ceux qui consentent à borner leur horizon, il cherchait l'avenir au delà de sa profession, et cultivait avec ténacité toutes les forces intellectuelles dont l'avait gratifié la Providence.
Il trempait ainsi son âme pour l'action future, et puisait, dans cette incessante préoccupation morale nourrie d'un travail constant, les notions que devait, plus tard, utiliser l'homme politique devenu avec le temps « un parfait modèle d'éducation parlementaire ».
Il possédait une forte teinte de maturité avant Theure, ce jeune homme aux traits émaciés par le travail et la réflexion, qui semblait conscient du rôle qu'il était appelé à jouer, de la puissance que devait plus tard atteindre sa parole dans cette lice politique semée d'embûches et de péripéties toujours nouvelles.
Dans son tête à tête quotidien avec le public, cet esprit méthodique, prompt à s'enflammer pour toutes Les nobles causes, témoignait d'une intelligence ouverte à toutes les grandes questions, « les pénétrant sans s'y empêtrer », les élucidant et les disséquant avec une maîtrise qui décelait la marque d'un talent déjà solide. Il y faisait montre de ces idées maîtresses qui, éclairant les discussions, inspirent généralement les solutions.
Au milieu de cette existence, toute d'étude, il se signalait par ses opinions chères au groupe libéral.
« Le passé brillant de ce parti devait nécessairement entraîner M. Laurier de ce côté-là. De plus, il s'était inspii'é, depuis plusieurs années, de Macaulay, de Fox et de Bright. Il avait fait de ces hommes ses modèles. Les combats pour la liberté civile et religieuse l'avaient passionné. »
Tous ceux qui l'approchaient, à cette époque, ne doutaient pas qu'il n'y eût, dans ce jeune homme, l'étolTe d'un maître prochain de la tribune.
Ses écrits révélaient déjà les judicieuses qualités qui devaient être la marque de ses travaux ultérieurs; aspirant à s'exprimer avec éloquence, il attachait une première importance aux mérites du style.
yVvocat brillant et rechçrché, ses plaidoiries lui fournissaient l'occasion de se signaler et lui attiraient rapidement l'admiration de ses concitoyens.
Dans sa « confiance d'homme qui sent croître ses forces, qui a hâte de prendre possession de la vie « , il fixait et captait l'attention du public.
Ainsi connu, et par surcroît très populaire, peu de temps devait suffire pour substituer les responsabilités de la représentation nationale aux plaidoyers et aux batailles du journalisme.
Doué d'une forte raison, favorisé d'une brillante parole, l'éloquence allait être pour lui l'avenue de la Chambre des communes; il vêtait d'ailleurs admirablement préparé, la politique ayant été l'objet principal de ses études et de son examen. Il n'avait rien négligé pour en approfondir les différentes institutions; il était en mesure de se distinguer.
Ses aspirations dès lors orientées, il se présentait comme candidat à la Législature de Québec; aux élections de 187 1 , il était élu avec une majorité de 1000 voix. Éclatant début qui d'un trait le prédestinait à des succès plus grands encore.
Le jeune homme, sur lequel se portaient ainsi les regards et la faveur des Canadiens-Français, n'avait à cette époque que trente ans.
Une période de féconde préparation, jointe à une merveilleuse puissance de travail, avait transformé le jeune avocat en un homme politique, dont l'opinion et les jugements devaient, avant peu, prédominer.
M. Laurier arrivait au Parlement ayant pour arme la double force qu'est l'éloquence au service de la puissance d'esprit. Il n'avait eu qu'à vouloir pour y exceller.
A un âge où on ne donne ordinairement que des espérances, il siégeait à la Chambre de Québec; il y faisait ses premières armes dans l'opposition comme adversaire du ministère Chauveau.
« Ceux qui fréquentaient les galeries de la Chambre, à Québec, se rappellent bien encore aujourd'hui ce jeune député placé sur les dernières banquettes de l'opposition, toujours vêtu du frac noir, à l'air réservé, occupée écrire ou à étudier, ou bjen suivant avec attention les
diverses péripéties d'une joute entre des orateurs tels que les Cartier, les Holton, les Joly, les Fournier. Avant tout observateur, M. Laurier ne pouvait que tirer profit de ce contact. »
Le talent du jeune orateur, la rectitude de son esprit, son indépendance de jugement, l'estime qui s'attachait à son caractère, laissaient pressentir de rapides succès dans une carrière qu'il devait brillamment parcourir.
Déjà sont visibles dans ses discours les qualités essentielles de l'éloquence; déjà il sait enchaîner les idées de logique et naturelle façon, les développer, les exposer avec autant de clarté que d'agrément.
Son premier discours dirigé contre le gouvernement lui donnait l'occasion d'essayer ses forces et de gagner ses éperons. Il indiquait très nettement ses vues en ces termes :
Les honorables députés qui ont proposé l'adresse ont fait, de la situation du pays, le tableau le plus attrayant. Ils se sont complu à étaler sous nos yeux ce qu'ils ont pompeusement appelé nos richesses, notre prospérité, notre bonheur. Le Canada est un vrai pays de cocagne; tout y est pour le mieux dans le meilleur des mondes, et nous n'avons qu'à rendre grâce à la Providence et au ministère.
Ce tableau est-il bien l'expression de la vérité? Je ne saurais accepter cette manière de voir. On dit que nous sommes riches et prospères. Le sommes-nous vraiment? Interrogez toutes les classes de la société, le négociant, le banquier, le marchand, l'homme des professions libérales, l'agriculteur, le simple artisan, et partout, sans exception, vous constaterez une gêne, un malaise, un état de souffrance et de langueur dénotant qu'il y a un mal quelque part.... Voilà la vérité ! Voilà la véritable situation ! Aveugle qui ne la voit pas! Coupable qui, la voyant, ne l'avoue pas.... C'est pour nous, nous surtout Canadiens d'origine française, un devoir de créer une industrie nationale.
Et, remuant profondément Tàme de ses auditeurs, il traçait la ligne de conduite de la race canadienne-française au travers des luttes et des rivalités séculaires, faisant toucher du doigt les causes de sa faiblesse et laissant, de même, entrevoir les espérances de sa grandeur :
Nous sommes environnés d'une race forte et vigoureuse, d'une activité dévorante qui a pris l'univers entier pour champ de travail.
Je suis jaloux, en tant que Canadien-Français, de nous voir éternellement devancés par nos compatriotes d'origine britannique. Nous sommes obligés d'avouer que, jusqu'ici, nous avons été laissés en arrière. Nous pouvons l'avouer et l'avouer sans honte, parce que le fait s'explique par des raisons politiques qui n'accusent chez nous aucune infériorité.... Mais les temps sont changés et le moment est venu d'entrer en lice avec eux. Nos pères, jadis, ont été ennemis; ils se sont fait, durant des siècles, des guerres sanglantes. Nous, leurs descendants, réunis sous le même drapeau, nous n'aurons plus d'autres combats que ceux d'une généreuse émulation pour nous vaincre mutuellement dans le commerce, dans l'industrie, dans les sciences et les arts de la paix.
Dans sa péroraison se trouvaient la meilleure des leçons et le plus utile des conseils.
Nous, au contraire, nous ne savons que flatter nos préjugés et notre amour-propre; jamais nous n'aurons le courage d'avouer que nous ne sommes pas parfaits, mais qu'il y a chez nous quelque chose à faire. Je reconnais qu'il peut y avoir, au fond de cette conduite, une pensée ou plutôt un excès d'amour patriotique. Mais ce n'est pas là un patriotisme de bon aloi,et ce n'est pas le mien. Mon patriotisme, à moi, consistera plutôt à dire à mon pays de duresvérités, qui contribueront à le réveiller de sa léthargie et à
SA CARRIÈRE. Il
le faire entrer enfin dans la voie du véritable progrès et de la véritable prospérité.
Ce discours, très goûté de tous, fournit à la Chambre l'occasion de faire une ovation superbe à ce talent tout spontanément éclos en pleine lumière.
Ce fut, au sortir de la séance, à qui féliciterait le jeune orateur et lui transmettrait les plus flatteurs témoignages. « La popularité le conviait de suite; il était contraint de répondre à sa prompte invitation. » Cette harangue eut un grand succès de presse;, on couvrit M. Laurier de fleurs et, de tous côtés, l'opinion salua cette brillante recrue parlementaire, étoile naissante du parti libéral.
Il montrait, d'un unanime aveu, que ses talents s'élèveeraient à la hauteur des plus délicates fonctions et que le hasard ne serait pour rien dans sa rapide fortune.
Cette même année, il conquit à nouveau l'admiration générale dans un discours « remarquable de forme et de fond » sur une question qui avait déjà donné lieu à de longues controverses : l'abolition du double mandat.
Avec la marque indélébile du talent qui grandit à vue d'œil au feu de la discussion, il laissa clairement entendre son opinion sur la dualité des mandats législatifs :
La ligne de conduite, adoptée par le gouvernement sur la ({uestion à l'ordre du jour, justifie pleinement le reproche ([MO je lui adressais naguère de n'oser aborder franchement la situation du pays.... Certes, il est bien d'affirmer, de proclamer, de défendre les droits, les prérogatives du peuple. Sur ce terrain, je ne céderai jamais le pas à qui que ce soit. Il n'est personne dans cette Chambre qui ait un plus profond respect que moi pour les droits et les prérogatives du peuple ; il n'est [)ersonne qui en surveille, d'un œil plus jaloux l'intact dépôt.... La liberté du peuple n'est pas illimitée, la liberté du i)euple a pour borne naturelle le droit de la société.
Et quelle haute et sereine raison dans celte éloquente dissertation sur l'étendue des droits du peuple et l'étendue des droits de la société :
Si riiomme était un être parfait, si la notion du juste et de l'injuste était toujours tellement claire, tellement lumineuse, que toute aberration chez lui fût impossible, alors je dirais : « Laissons au peuple une liberté absolue ; laissons-le, sans formuler aucune règle, choisir lui-même, dans chaque cas isolé, les principes qui devront guider sa conduite.... » Mais s'il en était ainsi, si telle était l'heureuse condition de l'humanité, alors nous n'aurions plus besoin ni de constitution, ni de lois.... Le Ministère oublie qu'il est des principes d'éternelle vérité et d'immuable justice, qu'il ne peut jamais être permis à un peuple de violer impunément.
M. Laurier terminait ainsi :
C'est un fait historique que la forme fédérative n'a été adoptée que pour conserver à Québec cette position exceptionnelle et unique qu'elle occupait sur le continent américain. Cette position, je suis jaloux de la conserver intacte, et je dis avec le poète :
Mon verre n'est pas grand, mais jo bois dans mon verre.
Avec le simple mandat, j'ai la garantie que les droits et privilèges de Québec seront conservés, respectés et que sa position lui sera maintenue; avec le double mandat, ces droits et privilèges me paraissent dans un danger perpétuel.
Enfin, je dirai toute ma pensée : avec le simple mandat, Québec est Québec; avec le double mandat, ce n'est plus qu'un appendice d'Ottawa.
Il avait parlé en grand orateur, avec cette véhémence que donne l'accent de la conviction et qu'accompagne une sérénité exempte de hâte et de trouble. Son discours mit le ministère conservateur à deux doigts de sa perte.
M. Rodolphe Lemieux, qui considérait déjà à cette
époque M. Laurier comme l'un des astres les plus brillants de la jeune génération libérale, le décrit en ces termes: « Voici Laurier, il se présente, impassible, dans une sorte de recueillement. Sa voix harmonieuse, son geste élégant et sobre pacifient les esprits. Aucun incident ne trouble son sang-froid. En ("ace du péril, il va jusqu'au bout de sa pensée. Partout on sent le calme d'un esprit qui se possède. La pose de l'orateur est classique et, de toute sa personne, se dégage un air plein de dignité et de noblesse. La voix est claire, le langage est élevé, la diction pure et le style délicat, exquis. L'éloquence jaillit de lui, naturellement, sans efï'orts, limpide et chantante au départ comme l'eau d'une source dans les bois. Ce n'est pas cette éloquence qui, semblable à l'eau d'un torrent impétueux, mousse et bondit sur les rochers avec une voix qui semble entrecoupée par la colère.
« L'éloquence de Laurier est contenue, noble et persuasive; ses discours sont toujours clairs, corrects, étudiés et la phrase en est élégante et châtiée.
« Laurier s'élève parfois vers des sphères inconnues aux autres orateurs et que son génie oratoire seul lui permet d'atteindre. Laurier est avant tout et par-dessus tout un orateur parlementaire. »
Aux élections fédérales de 1875, M. Mac Kensie, libéral, avait fait au pays un appel victorieux. - La réputation ascendante du jeune député étant parvenue à ses oreilles, il l'avait engagé à représenter sa propre division électorale à Ottawa.
M. Laurier avait accédé à cette proposition et l'année 1874 le trouvait au Parlement fédéral représentant le comté d'Arthabaska qui avait vu naître et progresser sa fortune politique. Il entrait de plein-pied dans la grande
politique, dans ia politique transcendante. Transporté là sur un théâtre plus vaste, ses facultés devaient y trouver un horizon agrandi. M. Laurier, dans son génie d'orateur et d'homme d'Etat, avait pour destinée d'y personnifier l'éloquence au service du patriotisme.
11 fut chargé de répondre au discours du Trône et mit le sceau à sa réputation en s'acquittant de cette tâche avec une maîtrise telle que son discours prit les proportions d'une éclatante manifestation libérale.
M. J. D. Edgar, publiciste anglo-canadien, écrivaità ce sujet: « Ceux qui, le 50 mars 1874, assistaient aux débats sur l'adresse en réponse aux discours du Trône, furent témoin d'une joute oratoire mémorable. Thomas Moss proposait la motion ; Wilfrid Laurier l'appuyait. L'auditoire ne fut pas déçu dans son attente. Si le discours de M. Moss fut un splendide elTort oratoire, l'éloquence charmeresse de M. Laurier n'en captiva pas moins, dans sa langue maternelle, tous ses auditeurs. »
Au cours de 1874, il prononçait contre l'expulsion de Riel un merveilleux discours dont les considérations élevées forcèrent l'admiration générale ; puissante harangue conçue par un de ces talents de premier ordre qui relèvent invariablement les sujets traités par la magia de l'éloquence.
Jamais dans une atmosphère aussi surchauffée, cause plus juste ne fut défendue par un meilleur défenseur.
Louis Riel, le chef des métis, avait été élu député de la Chambre des Communes par le comté de Provencher. Il avait secrètement prêté serment et se trouvait à Ottawa.
La Chambre et le pays se trouvaient dans un état d'excitation difficile à décrire. Des actes de violence étaient à prévoir dont il eût été malaisé de mesurer l'importance. La tempête couvait. Le mot d'émeute se devinait dans toutes les bouches.
Dicté par un sentiment de crainte que rien ne semblait
justifier, un mandai d'arrestation avait été émis contre Piiel, considéré comme rebelle.
La situation ne laissait pas que d'être très inquiétante pour le nouveau gouvernement Mac Kensie; elle étaitég-alementdesplus dangereuses pour la tranquillité publique, car, en raison des promesses d'amnistie faites par Mgr Taché au nom du récent gouvernement de Sir John Mac Donald, les Canadiens-Français d'Ottawa et de IIull étaient unanimement décidés, si, le cas échéant, Riel prenait son siège, à le protéger contre l'hostilité du gouvernement. M. Mac Kensie Bowell avait présenté une motion demandant l'expulsion de Riel; M. Holton avait, en revanche, proposé de dilTérer toute décision jusqu'à ce que le comité, désigné pour s'enquérir de la teneur des promesses faites à Riel, eût déposé son rapport.
Affirmant avec énergie sa fidélité au droit, M. Laurier voulut sauver Riel par esprit de justice.
Avec une généreuse loyauté et de pathétiques accents susceptibles d'émouvoir et de vaincre il exposa, dans un éloquent langage approprié aux circonstances, les considérations diverses pour lesquelles la Chambre des Communes devait repousser la proposition Bowell, à son avis éminemment injuste.
Bien que ces débats aient été prolongés au delà des limites de la patience humaine, je me permettrai cependant de mettre à l'épreuve l'indulgence de la Chambre.... Je n'ai aucun parti pris sur la question qui nous est soumise. Contre le député de Provencher (M. Riel) individuellement, je n'ai pas la moindre prévention; je n'ai, d'autre part, aucune prédisposition en sa faveur. Je ne lui ai jamais parlé, je ne l'ai jamais vu, je n'ai jamais eu avec lui aucune relation, soit directement, soit indirectement.... II y eut un temps où la procédure était plus simple qu'aujourd'hui, où la volonté seule d'un homme était suffisante pour enlever à un autre homme sa liberté, sa propriété, son honneur et
tout ce qui fait aimer la vie. Mais depuis les jours de la Grande Charte, un homme n'a pu être dépouillé de sa liberté, de sa propriété ou de son lionneur.
Et rappelant le Parlement au respect de la justice avec cette hauteur et cette sobriété de langage qui conviennent aux grandes causes :
Nous avons bien le pouvoir, mais avons-nous le droit de mettre arbitrairement de côté ces règles qui sont la sécurité de la société et du citoyen? Si la Chambre l'oublie aujourd'hui, elle obtiendra peut-être une satisfaction passagère, mais elle créera un précédent qui sera un danger perpétuel pour notre Constitution et qui, à l'avenir, servira de prétexte aux plus criantes injustices. Je rappelle à la Chambre qu'il n'est pas de pratique plus dangereuse que d'essayer de violer la loi pour obtenir un résultat, quelque désirable qu'il soit. Je suis partisan de l'amnistie pour plusieurs raisons..., et pour cette autre encore que tous les actes, dont M. Riel est accusé, sont des actes purement politiques.... On a voulu dire encore que M. Riel n'était qu'un rebelle. Comment a-t-on pu tenir un pareil langage? Quel acte de rébellion a-t-il commis? A-t-il jamais arboré d'autre étendard que l'étendard national? A-t-il jamais proclamé une autre autorité que l'autorité souveraine de la Reine? Non, jamais.... Qu'il me soit permis, avant de m'asseoir, de me résumer d'un seul mot.... Adopter cette motion serait établir un précédent qui serait un danger perpétuel pour nos libres institutions.
Cet appel à la conciliation de grande allure oratoire, où nulle trace de déclamation, nulle emphase n'étaient visibles, paraissait inspiré par la justice elle-même. Bien fait pour lui concilier de profondes sympathies, il produisit, au surplus, une profonde impression, juste hommage au talent de l'orateur aussi bien qu'au caractère de l'homme politique.
L'amendement Hollon, unique solution pratique et compatible avec le droit des gens, fut adopté; la magnanime intervention de M. Laurier avait été efficace.
De 1874 à 1877, M. Laurier prit rarement la parole à la Chambre des Communes; ce n'est qu'à de rares intervalles qu'il affirma son talent.
A Québec, en 1877, il remporta un de ses plus grands succès de « liustings » lors de son fameux discours sur le libéralisme politique.
M. Achille Larue, président du « Club Canadien », l'avait invité « à jeter une nouvelle lumière sur les principes qui dirigeaient le parti libéral et le but que ses chefs avaient en vue». M. Laurier se fit un devoir d'accepter et prit la parole, le '26 juin, dans une conférence qui eut un extraordinaire retentissement.
Dans ce discours légitimé par l'opinion publique ellemême, il s'éleva au premier rang des dialecticiens et fit la lumière dans tous les esprits attentifs.
Je ne saurais cacJier, dit-il. que j'ai accepté, avec un certain sentiment de plaisir, l'offre qui m"a été faite de venir exposer quelles senties doctrines du parti libéral et ce que comporte ce mot de « libéralisme » pour les libéraux de la province de Québec... Je sais que, pour certains de nos compatriotes, le parti libéral est un parti composé d'hommes à intentions droites peut-être, mais victimes et dujjcs de principes par lesquels ils sont conduits inconsciemment, mais fatalement à la révolution. Je sais enfin que pour une autre partie, non pas la moins considérable peut-être, de notre peuple, le libéralisme est une forme nouvelle du mal, une hérésie portant avec elle sa propre condamnation.
Il n'est ni inutile ni intempestif de combattre les préjugés qui se dressent partout entre nous et l'opinion publique; il nest JM iiuitile ni intempestif de définir nettement notre position telle qu'elle est. Et quand nous nous serons (ait
connaître tels que nous sommes, quand nous aurons fai connaître nos principes tels qu'ils sont, nous aurons, j crois, obtenu un double résultat.
Le premier sera d'amener à nous tous les amis de 1 liberté, tous ceux qui, avant comme après 1837, ont travaill pour nous obtenir le gouvernement responsable, le gouvei nement du peuple par le peuple, et qui, cette forme de gou vernement établie, se sont éloignés de nous par crainte qu nous ne fussions ce que l'on nous représentait, par craint que la réalisation des idées qu'on nous attribuait n'amena la destruction du gouvernement qu'ils avaient eu tant d peine à étaldir.
Dans une éloculion mesurée, il prônait les mérite incomparables de ce libéralisme qui a donné à l'Angle terre des siècles de prospérité.
L'art suprême de gouverner est de guider et diriger, e les contrôlant, ces aspirations de l'humanité. Les Anglai possèdent cet art au suprême degré. Aussi voyez l'œuvr du grand parti libéral anglais. Oue de réformes il a opt rées, que d'abus il a fait disparaître, sans secousse, san perturbation, sans violence!
... Qu'y a-t-il de plus beau que l'histoire du parti libérj anglais de ce siècle? Au début, c'est Fox, le sage, le gène reux Fox, défendant la cause des opjjrimés partout où il a des opprimés. Un peu plus tard, c'est O" Connell, le gran 0' Connell, revendiquant et obtenant pour ses coreligior naires les droits et les privilèges des sujets anglais.
... Je m'adresse à tous mes compatriotes indistinctemer et je leur dis : Nous sommes un peuple heureux et libre et nous sommes heureux et libres, grâce aux institution libérales qui nous régissent, institutions que nous devon aux effort-s de nos pères et à la sagesse de la mère patri(
La politique du parti libéral est de protéger les institi lions, de les défendre et de les propager, et, sous l'empir de ces institutions, de développer les ressources latentes d notre pays. Telle est la politique du parti libéral; il n'y e a pas d'autre.
Devant cet auditoire composé de tout ce que Québec comptait d'hommes intelligents et cultivés, le triomphe de l'orateur l'ut sans précédent'.
Un homme politique, présenta cette conférence, a rappelé depuis que « lorsque M. Laurier se leva pour parler devant cet immense auditoire, il devint d'une pâleur mortelle. Ses amis purent croire un instant qu'il était malade. Chacun exprimait ses craintes à voix basse. Puis, pendant plusieurs instants d'un silence absolu, orateur et auditoire se mesurèrent du regard. L'orateur prononça ses premières phrases avec un calme mesuré, mais on sentait dans sa voix un tremblement qu'il pouvait à peine dissimuler. Ses yeux regardaient bravement la foule. Il cherchait à connaître les dispositions de son auditoire. Puis il vit le regard de simple curiosité disparaître du visage de ses auditeurs pour faire place à un bienveillant intérêt et l'enthousiasme illuminer plusieurs figures. La voix de l'orateur ne trembla plus, le courage et la confiance lui revinrent; et, lorsqu'il eut prononcé la dernière phrase de l'éloquente péroraison de ce superbe discours, de l'avis de tous il était plus qu'un politique, plus qu'un brillant orateur. Il s'était révélé penseur profond, érudit, lettré, passé maître dans l'art oratoire le plus persuasif ».
Tout désignait M. Laurier pour un premier rôle. C'est alors qu'il fut appelé à faire partie du cabinet Mac Kensie comme ministre du Revenu de l'Intérieur.
La guerre que les conservateurs lui firent à cette occasion dans le comité d'Arthabaska est restée légendaire. Profitant de la crise qui sévissait alors par toute l'Amérique, et exploitant le cri de protection lancé par sir lolin Mac Donald, les bleus québecquois se ruèrent
1. Une brochure relatant l'extraordinaire retentissement de :elte réunion libérale lub à cette époque publiée à Ouébec sous a direction de M. Hector Fabrc. Voir à l'appendice : le Libéralisme poUlique.
contre jM. Laurier, et, après une bataille désespérée où s popularité fut en proie à des assauts incessants, il du succomber sous l'infime majorité de 17 voix obtenue pa son adversaire.
La carrière parlementaire de M. Laurier se trouvai ainsi interrompue lorsque MJNL Hector Fabre' et Lan gelier vinrent à Arthabaska le prévenir que M. Thibeaii deau était disposé à s'etïacer devant lui et à lui cède immédiatement son siège à Ouébec-Est.
Les électeurs sanctionnaient bientôt à Tunanimit cette haute marc[ue d'intérêt et de confiance; le jeun ministre prenait une revanche éclatante.
Aux élections de septembre 1878, les libéraux étaler écrasés et sir John jNIac Donald revenait au pouvoir à 1 tète d'une énorme majorité et avec un programme nei tement protectionniste particulièrement à l'encontre de États-Unis. Pour les besoins de la cause, la plate-form conservatrice avait été dénommée programme de « pc litique nationale ». C'est à celte époque que se rapport lanecdote suivante que nous devons à M. Rodolph Lemieux, partisan dévoué et admirateur enthousiaste d jeune ministre libéral : « Les partis se livraient un guerre sans merci. Les libéraux voulaient conserver 1 terrain chèrement acquis, et les conservateurs, peu habi tués aux régions glacées de l'opposition, menaient u bruit d'enfer afin de reprendre le pouvoir qu'ils avaient d'ailleurs, toujours considéré comme leur propriété e leur chose. Mon père habitait alors Trois-Rivières, pay foncièrement tory, et il avait été chargé d'une partie d l'organisation de ce district. J'étais moi-même bien jeun à cette époque, je commençais mes études et la politiqu me passionnait déjà. Je me rappelle cette grande assem blée qui eut lieu dans une des salles de l'ancien collèg
1. M. Hector Fabre aujourd'hui commissaire général du Canad en France. Voir Appendice.
OÙ nous résidions alors, et à laquelle plusieurs personnes furent appelées à prendre la parole. Je serais bien embarrassé de vous donner les noms de ces orateurs. Vers le milieu de l'assemblée arriva un nouveau personnage, qui fut vivement acclamé, à qui on livra passage avec respect. Il fut, d'ailleurs, immédiatement appelé à la tribune. Celui-là, je ne l'oublierai jamais. C'était un homme de taille élevée, à la chevelure abondante et bouclée, aux traits délicats et à l'expression intelligente. Sa figure était noble et pensive, son geste gracieux, sa voix forte. Il parla pendant une heure environ, tenant tout l'auditoire sous le charme de son éloquence. J'appris alors que cet orateur n'était autre que Wilfrid Laurier. »
Et M. R. Lemieux ajoute : « Sa noble et sympathique physionomie, son œil plein d'intelligence, à la fois calme et pénétrant, la bonté de son sourire, frappent tous ceux qui l'aperçoivent. On se sent en présence d'un grand caractère, d'un sage, d'un esprit d'élite, épris du Beau, du Juste et du Vrai. »
Quelques années avaient suffi pour faire de M. Laurier un conseiller nécessaire du parti libéral, un des premiers orateurs de la Chambre des Communes, un politicien mûri, reconnaissant dans le libre échange la véritable politique du progrès commercial pour le Canada ; il en suivait, d'ailleurs, les progrès sans impatience, comptant 5ur la force des choses pour en démontrer la nécessité 3t en imposer l'application.
Il était déjà de plein-pied avec tout ce que contenait ie supérieur la Chambre des Communes. La gravité bien connue de son caractère octroyait à son opinion un loids considérable: la juste compréhension des questions •sociales lui avait rapidement donné une autorité préoondérante. Sa conférence politique de Québec, develue le code du libéralisme canadien, l'avait nettement m posé.
-22 SIR WILFRII) LAURIER.
On s'accordait à rendre pleine justice aux idées sous l'empire desquelles agissait cet esprit réfléchi dans le sentiment clair et net des conditions d'un régime appelé, suivant ses convictions, à s'imposer tôt ou tard au Canada. La sagesse ne lui interdisait aucunement cette espérance.
Le fascinant orateur, qui devait un jour rétrécir l'horizon du parti conservateur, faisait, en combattant, œuvre de fondation; il servait puissamment sa cause par cet esprit de suite et de résolution procédant d'une pensée des plus graves et des plus nobles : la gloire de sa patrie. Cette unique et suprême ambition, nourrie sans trêve dans son cœur et son intelligence, devait le conduire au triomphe étonnant de 18',)6, triomphe justement considéré comme l'un des plus beaux titres de noblesse de la race canadienne française et dont ses annales n'offrent aucun autre exemple.
En mars lS,SO,la députation canadienne était en deuil: M, Holton, lun des vétérans et des hommes les plus distingués du Parlement, venait de mourir. M. Mac Kensie, chef de l'opposition, suffoqué par l'émotion, dut s'arrêter dans l'éloge de son vieil ami. j\L Laurier prit sa place et, comme tous les orateurs vraiment dignes de ce nom, il émut profondément en dignifiant son dernier adieu d'une impressionnante éloquence.
En face de cette immense douleur, de cette calamité nationale, s'il m'était permis d'exprimer mes sentiments personnels, je dirais qu'il n'est personne ici qui ait plus que moi raison de regretter la mort de M. Holton.... Ceux qui étaient assez heureux pour jouir de son amitié savent que ses vertus privées égalaient ses vertus publiques....
... Maintenant il n'est plus... Son nom était vénéré partout en notre province de Québec et surtout au Canada où l'on parle français. Mais nous l'avons perdu et notre perte est irréparable.
De ces phrases simples et saisissantes qui ne sont que le « bruit harmonieux de sa pensée », M. Laurier élève les cœurs, il fortifie, il édifie, avec un art qui lui fait le plus grand honneur.
L'élévation qu'il ressent et dont il empreint ce qu'il énonce caractérise nettement cette haute personnalité qui semble, en certaines occasions, plus qu'humaine et qui prend parfois aux yeux de ses auditeurs l'apparence et les proportions dune figure symbolique.
En novembre 1880, un grand banquet fut offert à >L Louis Fréchette. Le plus éloquent des poètes français d'Amérique venait dètre couronné par l'Académie française.
Toute la haute société de Québec, sans distinction de nationalité, y assistait; tous les lettrés y étaient présents.
Appelé à porter un toast à l'Académie française, l'honorable Wilfrid Laurier le fit en traits sobres et forts et de la façon la plus heureuse :
Comme vous l'a dit notre président, j'ai maintenant l'honneur de vous proposer un toast à l'Académie française. En vous priant de boire à cette santé, je ne crois pas être appelé à vous parler du corps savant, du centre de toutes les gloires, du législateur de la langue, de l'arbitre suprême en matière littéraire; je ne crois pas être enfin appelé à vous parler de l'Académie française telle que nous la connaissons. L'Académie existe, et c'est assez. Il est inutile de rien dire de plus, son histoire nous suffit. Je voudrais seulement rappeler à votre mémoire l'acte généreux par lequel l'Académie française, mettant de côté les statuts positifs qui la régissent pour n'écouter que la voix du sang, reconnaissait à notre poète, M. Fréchette, la qualité de Français, et l'admettait, lui, sujet anglais, à prendre part aux concours ouverts, d'après les règlements de l'Académie, aux seuls citoyens français.
Quel est celui qui a pu lire sans émotion le compte rendu
2i SIR ^yILFRID LAURIER.
de celte séance mémorable pour nous, où M. Fréchette i été couronné? Quel est celui qui a pu sans émotion, revoii par la pensée cette foule composée de toutes les illus trations de la France contemporaine, cherchant avide ment à saisir les traits de ce frère d'Outre-mer, que l'Académie offrait à leur sympathie et à leur admiration?.. Messieurs, vous m'en êtes témoins, n'est-il pas vrai, que Is blessure laissée par cette guerre cruelle au cœur def enfants de la Vieille France n'est pas plus douloureuse que la blessure laissée au cœur des enfants de la Nouvelle France....
... Aujourd'hui, après un siècle écoulé, l'Académie française nous donne le droit de cité dans la F«épublique des lettres françaises et elle proclame à la face du monde que non seulement la langue française est encore parmi nous, mais qu'elle est digne de l'Académie.... C'est \k, messieurs, la pensée qui a présidé à cette réunion. Ceux qui sont, ce soir, assemblés autour de cette table, sont ici pour rendre hommage au talent poétique de M. Fréchette, pour aftîrmer qu'ils apprécient les lettres, pour affirmer qu'ils apprécient surtout cette incomparable langue française que M. Fréchette sait parler à l'égal de ceux qui la parlent le mieux en France, au témoignage de l'Académie.
Messieurs, j'ai encore une fois Thonneur de vous proposer la santé de l'Académie française.
Toute l'éloquence que distille la phrase élégante de M. Laurier se retrouve dans ce discours où il précise, avec un rare bonheur d'expressions, son admiration pour une langue dont il a lui-même butiné le miel.
Le 29 mars 1881, M. Edward Blake, alors au premier rang de la politique du jour, en sa qualité de chef du parti libéral, était à Montréal l'objet d'une grande ovation. Toute la jeunesse française et anglaise donnait en son honneur un banquet à l'hôtel Windsor. A cette fête, dont l'éclat attestait l'importance et la renommée de M. Blake, se pressaient une foule de députés, hommes
politiques et citoyens éminents. M. Laurier, qui suivait })oIiti(iuement le sillage de M. Blake et participait au mouvement ascendant de sa carrière politique, eut à répondre au magistral discours de ce dernier.
II s'acquitta de sa tâche, par une harangue au caractère essentiellement patriotique, et que traversait un grand souffle libéral.
Son langage portait un double cachet de chaleur communicalive et de haute raison.
Il est peu de circonstances dans ma vie — dit-il — où j'ai éprouvé autant de réelle satisfaction qu'en m'asseyant ce soir à cette table.... Jeunes gens des clubs libéraux de Montréal, jeunes Canadiens anglais, jeunes Canadiens français, vous tous, les organisateurs de cette démonstration, il est peut être malséant de ma part de vous offrir des remerciements. Je ne saurais résister cependant au plaisir de le faire.... Le parti qui nous a gouvernés presque sans interruption depuis vingt-cinq ans a oublié ces grandes vérités. 11 a gouverné en faisant appel à la cupidité, en faisant passer les intérêts personnels avant les intérêts généraux. La politique de cette province a été dirigée non pas en vue de cet intérêt pidjlic qui, seul, doit être l'étoile polaire du vrai patriote, mais en vue de l'intérêt de chacun.
Soutenu de ton et d'inspiration, ce discours, où de très hautes pensées s'alliaient au patriotisme, qui ne pardonne aucune faute, se concluait ainsi :
Nous avons l'ambition légitime de triompher et de voir M. Blake à la tète de ce pays, mais si nous l'espérons, ce n'est pas pour le profit individuel que chacun de nous pourrait en retirer, c'est pour le bien du pays tout entier.... On se rappelle avec émotion l'héroïsme de ceux qui sont morts sur les champs de bataille simplement pour l'honneur de leur pays. On se ra])pelle avec émotion cette dernière charge exécutée à Reichshoffen par les cuirassiers de Mac-Mahon,
marchant à une mort certaine et pourtant inutile, mais c'était un dernier sacrifice à la fortune de la France.
Eh quoi! si le soldat donne sa vie pour son pays, est-ce trop exiger du citoyen qu'il sacrifie quelques avantages matériels pour rester fidèle à ce qu'il croit être la cause de son pays?
Quant à nous, encore une fois, nos chefs n"ont rien à nous offrir individuellement et nous n'en attendons rien. Nos adversaires peuvent l'ignorer, mais nous savons ce que vaut le noble orgueil d'être honorable à ses propres yeux; nous savons ce que vaut le fier plaisir de ne rien devoir c|u'à soi-même, d'être patriote de fait comme de nom.
L'homme inaccessible aux calculs de la politique ou de l'intérêt surgit de cette éloquente péroraison avec une vigueur et un relief admirables; d'un bout à l'autre la supériorité du bon sens se greffe sur un esprit politique précis et ferme qui
Nous exhausse le cœiu' jiour mieux nous émouvoir.
Défenseur inflexible de la droiture politique, son talent ne paraît jamais au-dessous d'un sujet quelle qu'en soit l'importance; il s'élève sans efl'orts avec une belle sérénité intellectuelle sans que cela puisse nous étonner, car
Le vrai palriotisme dilate les cœurs, élargit les pensées.
Aux élections fédérales de ISS'i, M. Laurier était réélu député de Ouébec-Est.
En juin 188i ^L Blake se rendait à Knowlton à une manifestation libérale; M. Laurier, son lieutenant en toutes circonstances par la parole et par les actes, y prononçait une harangue contre le gouvernement.
Le mois suivant, il prenait la parole à la Chambre des
Communes dans des circonstances solennelles. Les volontaires fédéraux revenaient de la campagne du Nord-Ouest, qui, après avoir plusieurs mois de durée, coûtait au pays du sang et des millions. M. Blake avait formulé contre le gouvernement un écrasant « indictment », l'accusant dètre le véritable provocateur, le véritable auteur de l'insurrection.
M. Laurier prenait également la parole; dans un long et courageux discours, il flétrissait la conduite du gouvernemenl.
Toute cause juste trouve en lui un ardent défenseur. Ouelles nobles protestations ne fait-il pas entendre contre raulorilarisme de sir John ^lac Donald, contre la violation de droit, et les abus de toutes sortes commis par l'administration au pouvoir!
Sa grande et généreuse voix défend la liberté des Métis et revendique leurs droits.
Ouelle justesse incisive dans ses paroles! Quelle émotion en rehausse la véhémente indignation et s'y révèle en traits admirables !
Le gouvernement fait à Louis Ricl un procès qui décidera de sa vie ou de sa mort; mais je suppose que ce n'est pas le sang de cet homme qu'il veut. Je suppose que, s'il a quelque chose en vue, c'est avant tout l'application de la justice britannique....
... Je répète que les hommes, qui fout à Louis liiel un procès, dont sa vie ou sa mort dépendent, ne désirent pas son sang, qu'ils veulent seulement que la justice suive son cours; et si, parmi les nombreux documents qui ont été supprimés ou qui n'ont pas été soumis à cette Chambre, il y a quoique ce soit qui puisse aider à la défense de Riel, il est de leur devoir de les produire. S'ils tenaient à l'écart la moindre chose susceptible d'aider à la défense de Riel, je les accuserais d'avoir participé à son assassinat,... Je suis d'origine française, et j'avoue que si je ne devais agir (juc selon la voix du sang qui coule dans mes veines, je
serais indiscutablement en faveur des insurgés; mais, pardessus tout, je prétends à ce qui est droit, juste et loyal....
Et M. Laurier termine son discours par un appel à la justice qui revêt un caractère à la fois de profondeur, d'éloquence et de mélancolie et nous fait pénétrer jusqu'aux plus intimes replis d'une intransigeante conscience.
Je dis : rendez justice à ces liommes, accordez-leur leurs droits, traitez-les comme vous avez traité le peuple du bas Canada depuis quarante ans, et bientôt vous aurez le contentement, la paix et l'harmonie dans toute l'étendue de ces territoires où régnent aujourd'hui la discorde, la haine et la guerre au détriment du pays.
Ce sont bien là les expressions de l'àme généreuse qui devait dire plus tard : « Je n'aspire pour ma part à un autre idéal dans ma vie politique qu'à réaliser les vertus qui caractérisent une carrière intègre, c'est-à-dire la probité, l'honneur, le désintéressement, le dévouement au devoir, et au-dessus de tout la défense instinctive des faibles et des opprimés ».
Trois mois se passent.
Dans l'affaire Riel, le gouvernement anglais est demeuré inexorable. Le représentant britannique possédait, cependant, dans toute leur étendue, les prérogatives du pardon, mais il avait résisté à toutes les objurgations. De son côté, le cabinet Mac Donald n'avait tenu aucun compte des considérations invoquées en faveur du métis canadien.
Le 16 novembre 1885, à 8 h. 20 du matin, le sombre drame de Regina s'exécute. Riel est pendu dans la caserne de la police à cheval.
Lorsqu'on lui annonce que l'heure suprême est arrivée,
il ne pâlit point et c'est d'un ton calme qu'il répond pendant le service.
« Pitié, Jésus! » furent les derniers mots qui sortirent de sa bouche. Il mourut sans se débattre. Cet homme avait ainsi connu les variations les plus extrêmes de la destinée.
"^ Cette mort infligeait une cruelle blessure aux sentiments des Canadiens-Français.
Le ministère conservateur donnait, de ce fait, la preuve la plus manifeste de son accablante omnipotence, car Texécution de Riel était une victoire pour la province d'Ontario, une défaite et une humiliation pour la province de Québec.
Elle éveillait l'animosité séculaire et rallumait toutes les passions de deux races rendues de ce fait plus irritables et plus ardentes que jamais. L'opinion publique s'exaltait, l'agitation canadienne prenait une rapide extension. L'effervescence était à son comble dans la province de Québec. Le 22 novembre, une réunion monstre avait lieu au Champ de Mars de Montréal.
C'était un meeting d'ardentes récriminations contre l'inhumaine politique du parti Mac Donald. L'irritation était extrême au sein du peuple canadien et la légitime colère de la majorité des esprits perçait dans un mouvement d'indignation générale.
Ce jour-là, où tous se pressaient pour l'entendre, M. Laurier— s'adressant aux couches profondes de la nation — prononçait une philippi([ue enflammée contre cette exécutionqui n'avait, à vrai dire, dépendu que d'un calcul électqraL/Au"x yeux du loyal et excellent orateur, le seul coupable était, sans conteste, le gouvernement conservateur, qui avait délibérément poussé les métis au désespoir et à la révolte.
« Le cœur ému et le sang agité par ce sombre drame, il stigmatisait et flétrissait devant l'histoire et la postérité
ceux dont le cœur était atrophié et l'esprit bornr par de vulgaires intérêts matériels. »
Son discours, véritable acte d'accusation contre le ministère, exprimait à merveille les sentiments qui grondaient et bouillonnaient dans l'âme de ses auditeurs.
Jamais triomphe ne fut aussi complet que le sien, jamais l'opinion ne fut aussi unanime à le confesser.
En mars 1886, il prononçait au Parlement un nouveau réquisitoire contre le ministère conservateur. L'exécution de Louis Riel en était le sujet.
Son discours fut un succès d'éloquence ; l'orateur libéral s'y imposait par surcroît comme l'interprète de toute une race, formulant dans un magnifique langage l'arrêt de la conscience publique:
Puisque personne de Tautre côté de la Chambre — dit-il — n'a le courage de continuer le débat, je vais accomphr moi-même ce devoir.
Les volontaires avaient un douloureux devoir à remplir, et ils l'ont rempli dune manière qui fait honneur à euxmêmes et au pays. Cependant, il est permis de croire cjue lorsque le soldat est sous les armes, il a encore un cœur et une intelUgence; il est permis de croire que ceux qui combattaient au Nord-Ouest, le printemps dernier, avaient les mêmes sentiments et les mêmes idées qu'éprouvait un grand soldat, un grand roi, le roi Henri IV de France, lorsque, durant de longues années, il combattait ses sujets rebelles. Quand il fra|)pait quelqu'un de son épée, il avait l'habitude de crier : « Le Roi te frappe, cjue Dieu te guérisse. » 11 est permis de croire, peut-être c{ue nos soldats, cpiand ils étouffaient la rébellion, étaient animés du même esprit et priaient Dieu de guérir les blessures qu'il était de leur devoir d'infliger. Ils croyaient qu'on ne devait pas verser plus de sang cju'ils n'étaient obligés d'en verser eux-mêmes. Le gouvernement, lui, a pensé que le sang répandu par les soldats ne suffisait pas et qu'une autre victime devait être sacrifiée.
SA CARRIÈRE. ol
Le jugement de l'histoire, le jugement de la postérité, de cette postérité à laquelle nos adversaires font maintenant appel, a rangé au nombre des meurtres judiciaires, l'exécution de Tamiral Byng. Et je ne crains pas de prédire que l'histoire rendra un jugement semblable dans la cause qui nous occupe, car il en a été de même chaque fois qu'un gouvernement a voulu appliquer la loi avec une rigueur implacable, lorsque tout le monde demandait de pardonner. Dans la province où je vis, et surtout parmi ceux auxquels je suis lié par une commune origine, l'exécution de Louis Riel a été universellement regardée comme le sacrifice d'une vie humaine, non pour satisfaire l'implacable justice, mais à des idées de vengeance et à des passions haineuses.
• Et impatient de disculper sa race de toute calomnie, il ajoutait :
Je revendique cette justice pour mes concitoyens d'origine française, qu'on ne peut trouver, nulle part ailleurs, sous le soleil, une race plus docile, plus calme, plus soumise aux lois.
Je revendique cette justice pour mes concitoyens d'origine française et j'en appelle au témoignage de tous ceux qui les connaissent et qui ont vécu au milieu d'eux, pour dire que, s'ils ont commis des fautes, ils n'ont jamais du moins caché, protégé et encouragé le crime.
Il est vrai que, dans la présente occasion, ils ont montré une vive sympathie pour l'infortuné, mort sur léchafaud le 16 novembre dernier. Mais cela n'était pas dû aux préférences nationales ou aux préjugés de races, si vous voulez leur donner ce nom.
Ils n'ont pas été i)lus aveuglés par les préjugés de races que ne l'a été la presse étrangère qui a blâmé l'exécution de Riel. La presse américaine, la presse anglaise, la presse française presque sans exception, ont considéré l'exécution de Riel comme un acte injuste, inexcusable, contre les idées de notre époque.
Et constatant qu'en dépit de tout l'Angleterre porte-
rait dans l'avenir des siècles la responsabilité de cet attentat commis contre l'humanité.
Des cœurs froids ont dit que rexécution de celui que ses amis regardaient comme un insensé ne justifiait pas l'explosion de sentiments dont Québec a été le théâtre lors de la mort de Riel. Je ne suis pas de cette opinion. A notre époque, au point de civilisation oîi nous sommes parvenus, la vie humaine la plus humble a sa valeur et a droit à la protection des conseillers de la nation. Il y a quelques années, l'Angleterre envoya une expédition, dépensa des millions, répandit le sang de quelques-uns de ses meilleurs soldats, dans Tunique but de délivrer quelques prisonniers d'entre les mains du roi d'Abyssinie.
Il en est de même ici; la vie d'un simple sujet de Sa Majesté a sa valeur et ne doit pas être traitée légèrement. S'il y a des membres de cette Chambre qui pensent que l'exécution de Riel n'était pas justifiable, que dans les circonstances cela n'était pas judicieux, que cela était injuste, je dis qu'ils ont le droit de porter une accusation contre le gouvernement devant l'opinion publique, et si cette accusation est portée et que le gouvernement soit appelé à y répondre, on doit s'attendre à ce que des gens surgiront (pii prendront une part plus vive au débat.
Parvenu au terme de son discours, le grand orateur canadien-français laissait tomber ces paroles :
Si le gouvernement avait pris les mêmes peines pour faire le bien qu'il a prises pour punir le mal, jamais il n'eût eu besoin de prouver à ce peuple que la loi ne saurait être impunément violée, parce que jamais la loi n'aurait été violée en rien. Tandis qu'aujourd'hui, pour ne rien dire de ceux qui ont perdu la vie, nos prisons regorgent d'hommes qui, désespérant de jamais obtenir justice par la paix, ont cherché à l'obtenir par la guerre, d'hommes qui désespérant de jamais être traités comme des hommes libi'es, ont préféré courir à la mort plutôt que de se voir
traités en esclaves. Ah, ces hommes ont cruellement souf l'ert... ils souffrent encore, mais patience! leurs sacrifices ne resteront pas sans récompense. Leur clief est dans la tombe : ils sont eux-mêmes dans les fers, mais dn fond de leurs cachots, déjà ils peuvent voir se lever sur leur pays.
L'aurore de celle juslice, l'auroie de celle liberté,
qu'ils ont réclamées en vain, mais pour lesquelles ils ne se sont pas battus en vain.... Oui, leur martyre a préparé le triomphe de leur pays! Ils sont dans les fers aujourd'hui: mais les droits pour lesquels ils se sont battus sont reconnus.... Oui, je le répète encore, leur martyre a préparé le triomphe de leur pays et ce seul fait nous prouve qu'il y avait là cause suffisante, indépendamment de toute autre, pour se montrer clément et pour celui qui est mort et pour ceux qui survivent !
Une longue agitation suivit ce discours, qui reçut un hommage unanime comme etTort extraordinaire d'éloquence, de précision et de clarté.
C'est au lendemain de ce réquisitoire que la presse anglaise du Dominion lui décernait le surnom de « silvertongued Laurier — Laurier à la langue d'argent ».
M. Laurier est, sans aucun doute, un grand orateur dune compétence parfaite et sans nulle trace de pédanterie. « Sa verve est sans déclamation, ses traits sont sans recherche, ses images sans pompe. »
Ses harangues sont essentiellement imprégnées de cette triple puissance de l'intérêt, de la vigueur et de l'inspiration.
La déduction est chez lui lucide et persuasive, elle accroît ainsi les avantages d'une phrase à la fin sévère et brillante.
Ses discours, où la pensée et l'expression, animées d'un souffle identique, s'harmonisent agréablement, semblent réunir la perfection de l'étude et l'envolée de l'improvisation; nombre de sentences remarquables s'y enchas-
54 Sir. WII.FRID LAURIER.
seul, où rampleur du langage et la fermeté du dessin atteignent souvent à la plus haute éloquence.
Il convient de reproduire ici quelques opinions de notabilités canadiennes sur M. Laurier.
Elles mettent en évidence sa chaleureuse tendresse de cœur et son sincère enthousiasme pour tout ce qui réconforte et élève les âmes.
Elles sont autant d'hommages rendus à une éloquence dont l'art et le fini portent au fond des consciences les grandes idées morales et les grands courants de patriotisme.
Au lendemain de son discours sur Louis Riel, M. Blake, chef du parti libéral, lui rend, de sa parole autorisée, ce témoignage flatteur : « Non content d'avoir, depuis de longues années cl dans sa propre langue, remporté la palme de l'éloquence parlementaire, mon honorable ami nous a enlevé la nôtre ; il vient de prononcer un discours qui, à mon humble jugement, mérite ce compliment, car je crois être vrai en déclarant que c'est le plus beau discours parlementaire qui ait été prononcé dans le parlement du Canada, depuis la Confédération. »
INI. Tarte, aujourd'hui ministre, proclamait hautement son admiration pour M. Laurier au moment où ce dernier prononçait un discours en l'honneur du cinquantenaire du Collège de l'Assomption.
« Il a fait un discours ^ — écrivait M. Tarte dansleCanc/dien — qui, dans n'importe quel pays du monde, placerait son auteur au premier rang de maître de la langue française. M. Laurier n'est vraiment hors de pair que dans l'éloquence étudiée, policée, qui fait les délices des auditoires triés sur le volet. Les clameurs violentes de la foule le laissent froid et indifférent; il s'enivre d'un amphithéâtre garni de lettrés. »
Dans son inaltérable admiration, M. Rodolphe Lemieux excelle à le dépeindre. « En présence de son imposante
slalure — dit-il — à la vue de son gesle plein de noblesse et d'enlraîneinent, en écoutant celte logique claire, honnête, frappante et exprimée dans un langage vraiment attique, Ton se sent en présence d'un homme d'État de haute distinction qui concentre en lui toutes les puissances de Tart oratoire et devant qui les préjugés se dissipent comme par enchantement. Je n'exagère pas en disant que Laurier apparaît, en ce moment, au-dessus des masses comme un astre national que tout Canadien aime à admirer avec orgueil et enthousiasme. »
M. Rodolphe Lemieux décrit ainsi M. Laurier au Parlement :
« N'est pas « debater » , qui veut à la Chambre des Communes. Pour être écouté dans le Parlement il ne suftit pas de posséder cette éloquence qui émeut et passionne les masses, et tel, dont la voix et l'action ont maintes fois électrisé la foule et soulevé des applaudissc- Tients frénétiques, sera à peine remarqué de la députaion. Combien d'hommes doués de talents remarquables, labiles et retors dans la discussion, ont misérablement îchoué, lorsqu'il leur a fallu prendre part à un débat levant la Chambre! Pour être orateur parlementaire, lans le sens que l'on donne à ce nom, il faut apporter à a discussion, outre une voix agréable et un style châtié, ine rare faculté d'organisation, un esprit très pratique et me grande connaissance des faits. M. Laurier possède ;es qualités, et il suffît de l'avoir entendu une fois pour le plus être étonné de ce qu'il ait pris rang comme prenicr « debater » du Parlement. Nul ne sait aussi bien exprimer dans une langue correcte et souple ce qu'il eut dire; nul ne parle avec autant d'autorité. Partisans )U adversaires avouent qu'il parle en homme d'Etat, ion pour l'effet (quoique sa parole soit une musique), mais )Our un résultat réel. Chezlui, chaque parole est pesée et ;orrespond à une résolution inflexible. Énonce-t-il un
ÔO Sm WILFRID LAUUIER.
principe, une idée, qu'il ne lasse pas d'y revenir; il fau voir avec quelle habileté et quelles ressources il altein son but. La phrase harmonieuse, le geste sobre et métho dique, tout chez Laurier porte le cachet de l'originaliti^ de son caractère.
« Quoique la Chambre des Communes, ajoute M. R. Le mieux, soit le théâtre où M. Laurier ait le plus déploy( ses grandes aptitudes, il doit une grande partie de s; popularité à ses succès de « husting ».
« Qui ne se rappelle cette fameuse joute oratoire d( Longueuil, lors de Télection de M. Prefontaine,le SOjuil let 1880! M. Laurier parlait avant ^L Chapleau, il es vrai, mais il eut le talent de détruire d'avance chacun dei arguments de son adversaire. Il me semble encore le voi se tournant vers le secrétaire d'État et lui lançant cette foudroyante apostrophe : « Vous parlerez après moi « mais je sais ce que vous direz et vous réponds de: « maintenant. Je connais depuis longtemps le circuit qm « le boulet rivé à vos pieds vous permet de parcourir. Fox, le grand Fox, n'eût pas caractérisé d'un trait plu mordant la position humiliante dans laquelle se trouvai alors M. Chapleau. »
M. Donoso, publiciste canadien, a fait connaître ce autre trait de M. Laurier : « Pendant les élections le cales de 4886, il y eut une grande assemblée des électeur anglais de Megantic. Le fanatisme avait fail son œuvre lesOrangistes, au moyen delà question Riel, avaient sou levé les préjugés de l'élément protestant contre nous Un de nos amis terminait son discours, quand un Oran giste de l'endroit, véritable forcené, s'écria avec rage « On n'a pas parlé de Riel, et on n'osera pas en parler » Des cris s'élevèrent, des vociférations éclatèrent d( toutes parts. Laurier répondit simplement : « I will {y « vais le faire) ». Et, s'insinuant habilement dans leu esprit par un appel à la loyauté britannique, leur rappc
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lant l'esprit de tolérance et de justice qui doit animer tous les citoyens d'un pays mixte, il leur raconta les détails de cette sombre tragédie du Nord-Ouest.
« Quelqu'un nous disait que cette foule hostile courba la tète, pas entièrement convaincue, mais domptée, subjuguée,par le courage de l'homme et l'éloquence de l'orateur.»
M. Ulric Barthe, grand admirateur de M. Laurier, a Iracé de lui ce portrait très vivant : « Une telle éloquence force l'admiration. Les principes présentés de cette façon perdent de leur austérité. Plus l'orateur ainsi doué dit de dures vérités, plus il est applaudi: plus il flagelle, plus on l'admire. Il débute en 1871 par un réquisitoire absolument pessimiste; on l'élève aux nues, on dit : « ^'oilà un homme! » D'un bond, il arrive au cabinet fédéral, puis au commandement en chef des forces libérales. Il jette le sang des victimes de 1885 à la face des ministres, et, le lendemain, la presse ministérielle le baptise thc silver-tongued Laurier ! Il va répéter au cœur d'Ontario le langage qu'il tient à ses propres compatriotes sur les questions les plus brûlantes, et les protestants l'acclament : un journal de Londres le proclame au rang des premiers hommes d'État de l'empire. Ce sont là des coups d'ailes d'aigle et c'est ainsi que procède M. Laurier. »
Tels sont les témoignages qui caractérisent son talenl dans tout son éclat et dans toute sa profondeur, talent où dominent à l'envi trois puissances : la raison, la justice et l'humanité. Il empreint son langage de la .pureté, de la noblesse et de l'élégance de la langue française, et c'est là, sans contredit, la parure de cet esprit puissant.
En décembre 1886, M. Laurier fit un voyage politique en Ontario. Ses adversaires avaient, en effet, laissé entendre qu'il n'oserait renouveler dans cette province le langage qu'il avait tenu en Québec au sujet de la
rébellion des Mélis. M. Laurier saisit la première occasion de relever ce défi cl se rendit à Toronto pour } plaider, avec la vraie noblesse qui émane de Taccomplissèment du devoir, la cause de Ihumanité.
Ce sont de ces actes qui, rellétant la probité d'uni ardente conviction, surpassent de cent coudées tous talents et succès oratoires.
Assisté de M. Blake, M. Laurier prononça, le 10 décembre lS8t), dans le Pavillon de l'horticulture, luu harangue politique qui eut le don de captiver ceux qui furent à même de l'ontendre.
L'assistance se composait de tout Toronto. La salle était comble. Les conservateurs s'y trouvaient en granc nombre. Le fauteuil de la présidence était occupé pai yi. W. D. Grégory,présidentdu Club des Jeunes Libéraux
L'initiative humanitaire et intelligente de l'orateui <'anadien-français, son courage et son éloquence alliéî à sa haute dignité morale élaicnt bien faits pour séduire ses adversaires, car ils soulignaient, dans leur conception première, la grandeur des efforts à entreprendre el <les progrès à réaliser.
En cette ville sainte de l'Orangisme, la Mecque di Nationalisme, les plus résolus parmi ceux-là mêmes qu ne partageaient pas gcs opinions ne purent dissimule) leur admiration.
Pas un mot de son discours, tout entier consacré i célébrer les avantages de l'entente cordiale des deuj races, qui ne condamnât sans ambages la politique gouvernementale et ne réclamât le fair play britan nique, seul obstacle à la mésintelligence inévitable, à 1î rupture éventuelle et au conflit final.
C'est toujours avec une certaine émotion, dit-il, que je m( présente devant un auditoire anglais. C'est une impressioi dont je ne puis me défendre, car j'ai toujours conscienci du désavantage qu'il y a à mexprimer dans une langue qu
SA CARRIÈRE. ôlt
n'est pas ma langue maternelle. Cette crainte, il est vrai, est atténuée en ce moment par le plaisir et l'honneur de prendre la parole devant un auditoire de cette grande cité de Toronto, à laquelle on est unanime à accorder la palme pour la culture intellectuelle au Canada.... Depuis plusieurs mois, la presse conservatrice de cette province, et en particulier de cette ville, s'est appliquée à répandre au loin, à répéter sur tous les tons qu'il y a dans la race française au Canada un vieux levain de rébellion en fermentation constante; que les Canadiens-Français sont loin d'être unanimement loyaux àla Constitution; cju'ils ne savent se soumettre à leurs devoirs de citoyens de ce pays qu'autant que cela s'accorde avec leurs intérêts et concorde avec leurs préjugés ; et l'on me permettra bien de faire allusion à ma propre personne en cette circonstance; ne suis-je pas moi-même représenté, tou.s les jours, comme un traître et un rebelle ?
Et M. Laurier de remercier les jeunes libéraux de Toronto, d'applaudir à leur pensée de lui avoir fourni roccasion de réduire à néant les insinuations calomnieuses et de répondre aux machinations de l'intrigue et de la malveillance.
Je suis Canadien-Français, mais avant tout je suis Canadien, il existe donc entre nous des intérêts communs sur lesquels nous sommes unis.... Comme Canadiens nous avons des liens locaux et nationaux qui nous unissent.... A'oilà les sentiments de la race à laquelle j'appartiens, et, en les exprimant, je sens que je suis fidèle à mon sang, fidèle au Canada, fidèle à l'Angleterre.... J'appartiens à l'école de ces hommes qui remplissent de leurs noms les pages de l'histoire d'Angleterre et qui ont toujours su affronter les puissants chaque fois qu'il s'est agi d'obtenir justice pour les humbles.... Tant que j'aurai un souffle de vie, surtout tant que j'occuperai un siège au Parlement, chaque fois que je verrai des hommes foulés aux pieds, fussent-ils Français, Celtes, Anglo-Saxons, je défendrai leur cause de toutes les forces de mon être....
iO SIH WILFRID LAURIER.
Je ne puis m'attendrc à être approuvé par tout le monde mais je m'adresse à tout Anglais, à tout homme ne portani pas seulement un nom anglais, mais ayant un cœur anglais dans la poitrine; est-il parmi eux un seul homme prêt ; condamner une rébellion simplement parce que c'est unt rébellion? N'est-ce pas un fait que l'histoire d'Angleterre esl remplie de rébellions? 11 n'y a pas une race qui ait fait autani que la race anglaise pour la cause des libertés humaines et pourquoi cette Angleterre, qui est aujourd'hui si grande a-t-clle grandi, sinon parce que jamais un enfant de l'An gleterre n'a voulu se soumettre à la tyrannie.... Vous m( direz que ces pauvres Métis à demi sauvages ne peuven' être comparés aux héros de l'histoire d'Angleterre. Eh bien soit, il n'y a pas de comparaison possible entre ces deuj classes d'hommes. Mais, messieurs, l'esprit de liberté nes\ pas absolument le résultat de la culture intellectuelle. Or le trouve chez le plus humble des hommes. Et, si humbk que soit son rang, tout homme à qui on refuse justice f droit à la justice.... Ils se sont révoltés sans plan apparent sans ordi-e de campagne. La raison de leur insurrection esl assez simple, la voici : c'est que le plus petit vermisseau qui rampe sur la terre se redresse et cherche à mordre le pied qui l'écrase, et cest pour cela que j'affirme que lîi culpabilité de cette insurrection ne retombe pas tant sui ces hommes que sur ceux qui l'ont provoquée. Je dis que c'est le gouvernement qui est responsable.
M. Laurier termine son discours avec une robuste énergie et une prééminente autorité qui a, depuis, reçu des événements la plus éclatante justification.
C'est la pensée inspiratrice d'une impeccable justice (jui frémit sous ses paroles et les agite d'un souffle véhément; c'est au bruit d'innombrables applaudissements qu'il illumine sa péroraison de tous les feux de son prestigieux talent.
Chacun doit agir selon la dictée de sa conscience. Eh bien ! messieurs, convaincu comme je le suis que ces
hommes étaient dans leur droit, qu'ils défendaient leurs justes droits, qu'ils avaient été poussés au crime par le gouvernement, j'ai, comme toujours, exprimé mes convictions dans un langage aussi franc et aussi énergique qu'il étaiten nionpouvoirde le faire. Je sais ciue j'ai été une cause de scandale pour la phalange des journalistes bleus qui se sont torturé le cerveau pour en tirer de longues phrases dïndignation et de mépris qu'ils m'ont impitoyablement lancées à la face. Ma patrie n'est pas seulement la province de Québec où je suis né, elle s'étend encore à toutes les parties de ce continent où flotte le drapeau britannique. Mes compatriotes ne sont pas seulement ceux de descendance française. Non, je reconnais pour mes compatriotes et pour mes frères tous ceux qui, sur ce continent, vivent à l'ombre et sous la protection du drapeau britannique, quelles que soient leur race et leur croyance. Et vous conviendrez certainement avec moi qu'il est dansles desseins de .Dieu que tous les peuples, sans distinction de race et de religion, qui vivent à l'ombre et sous la protection du drapeau britannique, doivent être égaux devant la loi, et quand nous voyons un gouvernement maltraiter un pauvre peuple simplement parce qu'il est pauvre et ignorant, nous devons ressentir l'injure et l'injustice. Quand nous voyons un gouvernement violer ainsi les desseins de la Divinité, il est du devoir de tout bon citoyen de résister à cette violation et delà combattre par tous les moyens constitutionnels en son pouvoir.
Cette argumentation était si convaincante qu'elle arrachait des hommages aux plus hostiles, des applaudissements aux plus rebelles. On y sentait vibrer celte éloquence de la raison, la seule immuable, surtout lorsque l'effort d'une intransigeante conscience ajoute encore à sa puissance, de cette raison « qui ne s'arrête pas aux mots d'ordre et aux formules de parti, mais qui considère l'esprit et les besoins des peuples ».
Ce discours précisait, une fois de plus, le haut objectif de cet esprit d'élite ouvert à toutes les initiatives gêné-
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relises et son invariable décision de prêter en toute circonstance son appui à la cause de la Légalité; il laissait également entrevoir celte magnanime ambition d'une noble existence : un inaltérable attachement à la délense des faibles.
Les trois primordiales qualités politiques, le talent, le courage et la passion du bien public, se concertaient pour assigner un rang glorieux à M. Laurier, prédestiné à bientôt devenir un privilégié de la scène publique : « l'homme d'une période de l'histoire », le représentant d'une politique.
Aux élections fédérales du '■22 février 1887, le gouvernement conservateur obtenait une majorité de 45 voix. M. Laurier, qui inspirait une confiance absolue, était réélu avec une forte majorité.
Il prononçait, quelques mois après, un vigoureux plaidoyer en faveur des Irlandais.
Par deux fois déjà, en 1882 et en 1886, la Chambre des Communes avait voté des adresses à la Reine en faveur de l'Irlande dans sa lutte pour le « self-government ».
Le 21 avril, une résolution de protestation était votée contre le « bill de coercition ».
C'est à ce sujet que M. Laurier fit entendre des paroles émues, exprimant les vœux de l'union momentanée de tous les députés irlandais, des Canadiens-Français et du parti libéral tout entier. Il s'exprime en ces termes :
Que le gouvernement anglais traite le peuple irlandais comme il a traité le peuple canadien ! Qu'il ait confiance dans le peuple irlandais comme il a eu confiance dans le peuple canadien !
Quïl s'adresse aux cœurs, à la reconnaissance, aux j)lus
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nobles sentiments de ce peuple; qu'il relâche l'étreinte dans laquelle il enserre maintenant ce malheureux pays, qu'il lui accorde une certaine autonomie, qu'il l'établisse le Parlement à Collège Green, et j'ose dire que ce profond mécontentement, créé par des siècles d'agression, disparaîtra en quelques années. J'ose dire qu'après cela l'union entre l'Angleterre et l'Irlande deviendra })lus étroite qu'elle ne le fut jamais.
L'heure sonnait, oîi le soin de maintenir les traditions du parti libéral et d'en faire triompher les doctrines, allait échoir à M. Laurier.
Fatig^ué par une lutte sans trêve ni merci, miné par la maladie, M. Blake offrit, vers la fin de la session fédérale, sa démission de chef du parti libéral.
11 désignait, comme à même de le remplacer, ]\L Laurier en qui il avait discerné les qualités propres à remplir toutes les fonctions, si grandes fussent-elles.
M. Laurier avait, en effet, tous les droits à occuper le premier rang dans son parti.
La passion qu'il avait apportée de longue date à toutes les questions qui intéressaient la force, la grandeur et le bien-être du Canada, sa conception claire et pratique de la politique nécessaire à son pays, son dévouement infatigable aux idées libérales, le désignaient d'emblée aux suffrages et aux espérances des libéraux.
A un cauciis tenu lors de la retraite de M. Ed. Blake, M. Laurier fut choisi comme « leader » par le parti libéral canadien.
La proposition fut laite par sir Richard Gartwright et fut appuyée par M. Mills. Tous les libéraux acclamèrent ce choix à une exception près, celle de M. Laurier en personne. Il lui fallut certainement une conviction bien forte pour le décider à un acte aussi peu conforme à sa modestie et à son désir habituel de s'elTacer.
« Peu de gens en dehors du parti libéral, — a écrit à
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ce sujet M. J. S. Willison, — savent combien M. Laurier a lutté contre la proposition de l'élever au poste de chef du parti libéral. Il ne convoite pas les honneurs. Il ne s'est jamais adressé à qui que ce soit pour obtenir des emplois, des avantages et des préférences. Il possédait la confiance de ses amis, une place honorable dans leurs conseils, il vivait suivant ses goûts et ses moyens. Il ne voulait pas envisager sérieusement la proposition qu'on lui faisait de changer tout cela, de dépasser la limite de son ambition, de se consacrer entièrement à la politique et d'accumuler sur ses épaules les fardeaux et les responsabilités qui avaient brisé Alexander Mac Kensie dans la force de l'âge, qui avaient terrassé la forte constitution et l'intelligence d'élite d'Edward Blake. M. Laurier connaissait les services rendus au Canada par M. Blakeet M. Mac Kensie, — car ils n'eurent pas de plus loyal partisan que lui. La présence même de M. Blake, sa voix magnifique retentissant encore dans la Chambre des Communes, l'enthousiasme pour les ressources merveilleuses du grand chef comme tacticien parlementaire, encore vivace dans le cœur de ses partisans, — car nulle part M. Blake n'était plus maître de son parti que dans l'arène parlementaire, — M. Laurier voyait tout cela. — On peut facilement comprendre que M. Laurier ait repoussé, comme ne méritant pas un moment de considération, l'idée qu'il pouvait occuper le poste de chef que ses amis le priaient d'accepter. Mais la demande fut réitérée avec une persistance et une unanimité toujours croissantes, et M. Laurier céda, mais avec l'espoir qu'on ne lui demanderait qu'un service temporaire dans la haute position à laquelle il n'avait jamais aspiré, et (jui n'était pas le véritable but de son cœur et de son ambition. Mais longtemps avant qu'il eût complété sa première session comme successeur d'Edward Blake, il n y eut pas une voix sur les banquettes de l'opposition
qui ne parlât avec enthousiasme de sa patience, de sa prudence, de son courage et de sa sagacité; pas un homme parmi les libéraux des Communes qui ne fût son ami et son partisan dévoué. »
L'unanimité des libéraux anglais, en celle circonstance, est, — d'après M. R. Lemieux, — une réponse éloquente aux accusations de fanatisme et de bigoterie portées contre eux. L'opposition, par ce choix, a proclamé à la face du monde que, dans les rangs du parti de la réforme, le nom de la province où l'on est né, non plus que le nationalité ou la religion dont on se réclame, ne sont considérés comme un obstacle à l'avancement.
< Cet acte seul, nous dit M. David, démontre non seulement la liberté et l'esprit de justice des libéraux anglais, mais encore la popularité et le mérite de ^L Laurier. Un grand parti qui renferme tant d'hommes de talent ne se serait pas incliné devant un Canadien- Français médiocre et incapable de faire honneur à une position élevée. »
^L Lavu'ier connaissait à fond les opinions et les intentions de ^L Blake. Il lui succédait porlé par son seul mérite au commandement. Son succès ne se réclamait d'aucun caprice de la fortune, il l'avait conquis de haute lutte, sans concession et sans atténuation. C'était un véritable succès pour la prépondérance française au Parlement; en raison de la profonde sympathie existant entre le grand orateur libéral et la race franco-canadienne, l'influence de cette dernière ne pouvait, dès lors, <{ue s'accroître.
Esprit exact et mesuré, inspirant l'estime par son irréprochable probité politique, doublée d'une impeccable dignité morale, il arrivait, chose rare, — presque unique, — sans elfort et sans intrigue, grâce à sa valeur, à son éloquence et à son prestige.
Le talent qu'il déployait, l'importance de ses services,
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l'autorité croissante acquise'au sein de. son parti, avaient surabondamment suffi pour l'imposer.
L'assentiment des membres du groupe libéral était consacré par la volonté souveraine d'une race.
Le 2 août, la province de Québec fêtait l'élévation politique de son enfant ; un grand banquet était organisé à Somerset où les admirateurs du « futur premier ministre du Dominion » se réunirent par milliers. On comptait sur l'estrade au moins deux cents sénateurs, députés fédéraux et provinciaux, journalistes, etc.
Le discours-programme de M. Laurier, d'une clarté et d'une lucidité extrêmes, fut accueilli avec un enthousiasme extraordinaire. Particulièrement remarqué en ce sens que l'orateur y donnait la préférence à l'union douanière britannique sur l'union douanière américaine, les traits généraux s'en détachaient en termes catégoriques. ^L Laurier eut rarement l'occasion de donner plus complètement sa mesure.
A une époque où la loyauté de la province de Québec était vivement suspectée par ses détracteurs, les déclarations du grand orateur libéral, interprète autorisé de la race canadienne-française, tenaient lieu de plateforme politique pour l'avenir.
Voici en quels termes M. Laurier laisse pressentir sa ligne de conduite future et entrelace habilement, à cet effet, les vues générales aux faits caractéristiques.
Je vous dois des remerciements pour faccueil que vous me laites aujourd'hui. Je remercie tout le monde d'être venu, je remercie mes amis d'avoir pris l'initiative de cette magnilique démonstration, et j'exprime aussi mes remerciements à mes amis du comté d'Arthabaska, spécialement pour l'adresse qu'ils m'ont présentée. En 1877, — je n'ai tle reproches à faire à personne. - chacun a cru faire son devoir, mais je dis sans hésitation aux électeurs du comté d'Arthabaska que, lorsqu'ils m'ont repoussé en 1877, et
qu'ils m'ont fait l'honneur unique d'être appelé à représenter ce que je crois être la circonscription la plus patriotique. la circonscription de Québec-Est, ils m'ont peut-être rendu service.
Mes amis, tous vous me félicitez du choix qui a été l'ait de ma personne pour guider désormais, le parti littéral du Canada. Vous m'en félicitez, messieurs.... Mais la perte de M. Blake est une perte irréparable pour le parti qu'il dirigeait avec tant de sagesse, de grandeur et d'éclat, irréparable pour le parti qui le suivait avec tant de dévouement et d'affection, irréparable pour le pays auquel il donnait sa grande intelligence, sa santé, son temps.... Sans doute, messieurs, je suis homme, et les hommes ont leurs sympathies et leurs préférences. Mais je dirai comme le poète latin : « Homo sum et humani ni/ni a me alienum puto. Je suis homme et rien de ce qui est humain ne doit m'étre étranger. » Je suis Canadien-Français et j'ai tout l'orgueil de ma race, mais tous les droits de la Constitution anglaise me sont aussi chers que ceux de ma race — et si l'occasion se présentait jamais que les droits de nos frères séparés fussent assaillis, je les défendrais avec autant d'éneigie et de conviction qnejedéfendrais les droits de ma propre race.... Canadiensl'rançais, je vous demande une chose. C'est que tout en vous souvenant que moi, Canadien-Français, j'ai été élu chef du parti libéral, vous ne perdiez pas de vue que les limites de notre patrie ne sont pas confinées à la province de Québec, mais qu'elles s'étendent à tout le territoire du Canada et que c'est là notre patrie où Hotte le drapeau britannique en Amérique. Je vous demande de vous en souvenir pour vous rappeler que votre devoir est simplement et avant tout d'être Canadiens.
Et après avoir développé son programme de paix et de prospérité, M. Laurier termine ainsi, avec le naturel parfait et l'art achevé qui lui sont coutumiors.
J'affirme, à mes compatriotes de toute race et de toute origine, qu'il est temps de mettre lin à une politique qui n'a d'autre but que le triomphe d'un parti et qui sacrille les