‹ Sir Wilfrid Laurier, Premier Ministre du CanadaChapitre 8 sur 38 · SIR WILFP.ID LALHIER · texte numérisé non relu

SIR WILFP.ID LALHIER

désastres, de ses douleurs, plus encore de ses douleurs que de ses joies.... Le toast proposé par M. Langelier nous rappelle que notre séparation d'avec la France nous a imposé de nouveaux devoirs, créé de nouveaux intérêts et ouvert de nouvelles affections. Nous sommes Canadiens-Français, mais notre iiatrie n'est pas confinée au territoire où profile son ombre la citadelle de Québec ; notre patrie c'est le Canada, c'est tout ce que couvre le drapeau britannique sur le continent américain. Nos compatriotes ne sont pas seulement ceux dans les veines de qui coule le sang de la France, ce sont ceux, quelle que soit leur race ou leur langue, que le sort de la guerre, les accidents de la fortune ou leur propre choix ont amenés parmi nous et qui reconnaissent la suzeraineté de la couronne britannique. Quant à moi, je le proclame hautement, voilà mes compatriotes, jesuis Canadien....

... Quant à moi, je ne veux pas que les Canadiens-Français dominent sur personne, mais je veux aussi qu'ils ne soient dominés par personne. Justice égale, droits égaux.

Messieurs, ayons l'orgueil de notre race. Sachons être justes envers tous nos compatriotes, sans distinction d'origines, sans distinction de croyances. Sachons non seulement être justes, mais sachons être généreux; que toutes nos actions dans la Confédération soient marquées par cette générosité qui a marqué la carrière de la France en Europe.

Cette même année, M. Laurier se croyait obligé de se faire entendre à nouveau en Ontario. Suite inévitable des luttes de partis, les passions politiques se trouvaient aux prises; l'animosité entre deux races qui prétendent mutuellement s'exclure s'était accrue dans de graves proportions ; l'antipathie nationale et religieuse, exploitée par quelques fanatiques, était à son apogée; le moindre incident, soulevé par des ambitions impatientes ou des susceptibilités jalouses, pouvait déterminer une conflagration.

Au milieu de 1 anxiété générale, on se demandait quel

homme politique pourrait conjurer l'orage qui apparaissait distinctement à l'horizon.

M. ^Mac Carthy, le chef des agitateurs anglo-canadiens, n'aurait jamais songé à répandre et faire prévaloir ses vues haineuses dans la province de Québec.

jM. Laurier, l'homme des robustes espoirs et des puissantes pensées, qui s'imposait par son ardeur à défendre en toute occasion la justice, la paix et l'égalité, crut de son rôle de faire face au contlit qui couvait sous la cendre.

Sa conscience lui faisait un devoirde marcher jusqu'au bout dans la voie qu'il s'était tracée et d'opposer, aux coupables semeurs de haine et de révolte son autorité justement populaire et toujours respectée.

Dans sa répugnance instinctive de toute agitation stérile ou dangereuse; dans son espoir de prouver qu'on ne fonde rien sur la haine fomentée entre citoyens, il se rendit dans la capitale de l'Ontario où déjà ses généreux sentiments étaient l'objet d'une grande estime, où l'attrait de sa parole, le mérite de sa décision, la clairvoyance de sa sagesse l'avaient toujours fait écouter avec un véritable respect, où, enfin, son talent et son caractère lui avaient acquis d'illustres amitiés et assuré de nombreux amis.

L'importance du discours qu'il prononçait en cette circonstance ne saurait être méconnue; il est l'un des plus beaux apanages de son talent oratoire, contribue largement à sa gloire et ajoute encore à sa renommée.

On peut, après cet exposé de considérations politiques, redire sans exagération que M. Laurier a l'élévation d'un talent de premier ordre, que rehausse une hauteur de vue saisissante, et que ce talent ainsi renforcé fait de lui le premier des orateurs anglais du Canada.

Imprégnée d'une supériorité morale et d'une impartialité également rares, sa parole s'éleva, exempte d'amer-

()i SIR WILFRIU LAURIER.

tume et de haine, pour parler au Canada el lui dicter son devoir.

Son discours fut, en elTel, l'œuvre d'un esprit élevé qui étend ses efforts et ses aspirations hors du cercle de sa nationalité. On assistait à l'entendre au spectacle de l'éloquence, de la pénétration et de la vigueur toujours supérieures d'un grand caractère, apportant à sa manière de juger le prestige qui lui est propre.

Sa pensée maîtresse est toujours digne d'un homme d'État : le sentiment de la réalité, s'y reproduit et s'y développe vigoureusement, de l'cxorde à la péroraison.

Ses paroles portent l'empreinte de ces mouvements pathétiques et de ces élans généreux qu'inspirent, à des titres divers, la foi civique et la grandeur d'âme d'un homme de cœur secondé par une intelligence d'élite.

Dans une lucide et solide argumentation, il expose, avec une merveilleuse limpidité, la primordiale nécessité de stabilité et d'ordre, seules garanties de la marche sûre et féconde d'une nation que guettent bien des hostilités et que surveille sans répit un puissant ennemi.

Voyant nettement le but à atteindre, il le définit avec précision dans une démonstration où le sérieux du fond s'avantage des beautés du langage. Ses idées qu'il (exprime avec une sincérité convaincue et une force admirable, il les impose aux imaginations surexcitées et les fait triompher dans l'esprit de ses auditeurs.

Sachant intéresser autant qu'émouvoir, impressionner autant qu'exalter, il fait, avec une habile ténacité, vibrer le sentiment patriotique.

En cette harangue prononcée à Toronto, un souffle puissant animait ses paroles et variait leurs inflexions; sa pensée se traduisait avec grandeur en des considérations remarquablement patriotiques et sages.

L'approbation entière du Canada en porte le témoi-

SA CARRIERE. 6r.

gnage, et le succès qui répondit à son plaidoyer en olïre la plus éclatante manifestation.

Vous vous rappellerez, Messieurs, cpie lorsque j"ai, la dernière fois, porté la parole devant un auditoire de cette grande ville, je n'occupais pas la position que je dois à l'excessive faveur de mes amis de la Chambre des Communes. Je dois vous assurer, Messieurs, que s'il est aujourd'hui quelqu'un qui regrette que j'aie à comparaître devant vous en cette qualité, nul ne le fait plus sincèrement que moi. C'eût été une grande satisfaction pour moi que de pouvoir servir, comme je l'ai fait pendant longtemps, sous la direction de mon habile et cher ami M. Blake. Le sort, toutefois, en a décidé autrement.... Dans Texercice des fonctions, dont j'ai alors accepté la lourde responsabilité, je ne réclame qu'un mérite : celui de m'ètre efforcé de les remplir au mieux de mon jugement, d'après ce que me dicte ma conscience, sans crainte et sans partialité pour personne.

C'est animé de cet esprit que je me présente cesoirdevant vous... Il y a maintenant vingt-deux ans que la Confédération existe. Et la grande tâche que nous nous sommes donnée, il y a vingt-deux ans, de faire une nation canadienne ne semble pas plus avancée qu'alors. De nouvelles complications se produisent tous les jours. Elles sont cause que la réalisation des espérances caressées jadis est aussi éloignée qu'à cette époque. Et maintenant, compatriotes, je vous le demande, quelles sont les causes de ces difficultés et de ces périls? Cherchez, examinez, passez ces causes au tamis et vous conviendrez avec moi que toutes, quelque forme qu'elles revêtent, quelque mal qu'elles puissent produire, peuvent se résumer en ce seul mot : défiance. Défiance de race à race, défiance de croyance à croyance ; suspicion des motifs et des intentions qui fait qu'une croyance ou une race se concentre en elle-même, alors que toutes devraient marcher d'accord vers un but commun; suspicion qui engendre une hostilité dont les conséquences sont presque épouvantables. C'est dans la province d'Ontario que j'élève en ce

m SIR WILFRID LAURIER.

moment la voix. Or, n'est-il pas vrai que dans cette grande province d'Ontario il existe aujourd'hui un sentiment de défiance occulte ou ouvertement manifeste à l'égard de la province catholique de Québec...? Voilà la situation, et en face d'une situation pareille, quel est le devoir du parti libéral? Ce devoir est clair. 11 y a un principe sur lequel je m'appuie avec confiance pour faire appel aux jeunes gens d'Ontario, à la jeunesse de toute la Confédération. En face de cette défiance universelle, le parti libéral a pour devoir de favoriser ou plutôt de continuer la politique d'espérance, de favoriser le développement de la confiance et du respect mutuel.... Je ne veux pas flatter ici les sentiments particuliers de ceux à qui je parle : je suis ici comme Canadien-Français. 11 est vrai qu'il se trouve parmi vous des gens qui disent qu'il est dangereux pour la Confédération de laisser parler la langue française dans notre grand pays. Eh bien! Messieurs, je suis Canadien-Français, j'ai été élevé sur les genoux d'une mère française ; mes premiers souvenirs sont de ceux qu'aucun homme n'oublie; va-t-on me refuser le i)rivilège de parler cette même langue à ceux qui me sont chers? Ne pourrai-je continuer déparier la langue qui m'a été apprise aux jours de mon enfance?.. J'ai dit que si la condition de notre pays ne peut être considérée sans quelque anxiété et sans crainte, nous savons tous cependant que, quelle que soit notre croyance, quelle que soit notre race, quelle que soit notre province, si nous pouvons seulement arriver à avoir confiance les uns dans les autres, à avoir confiance en la meilleure part de nousmêmes, à avoir une meilleure opinion les uns des autres, nous aurons bien raison d'espérer en l'avenir. Jamais je ne me laisserai troubler par les paroles exagérées qui se prononcent dans Québec ou dans Ontario. Ce ne sont que des exagérations de langage ; c'est la soupape de sûreté par aquelle s'échappe le surplus de vapeur. Cela ne produit aucun mal quand l'agitation s'est apaisée.

Souvenons-nous que si divisés que nous soyons de croyances, nous adorons tous le même Dieu. Souvenonsnous que tout en professant des religions différentes, nous

croyons tous à Celui qui est venu sur la terre apporter la paix aux liommes de bonne volonté. Si nous sommes fidèles à ses enseignements, nous saurons faire la part des difïérences et même des préjugés qui existent parmi nos concitoyens et nous aurons toute confiance en l'avenir de notre grand pays. Pour ma part, je ne désespérerai jamais de l'avenir de notre grandissante patrie.

Grâce à la valeur personnelle et à l'incontestable supériorité du chef libéral habitué à manier la parole et à la manier avec éloquence, son intervention, éclairant la nation, ne pouvait manquer, sinon d'être décisive, tout au moins de couper court aux éventualités fâcheuses, à même d'engendrer les plus graves difficultés dans un pays qui ne jouit point de l'unité de race. Sa parole fut en effet le signal d'un apaisement marqué; non seulement elle prévenait l'ouverture brutale d'une querelle de races, mais elle portait au loin la perception très nette d'une situation dont on n'avait à l'étranger qu'une idée confuse pour ne pas dire absolument fausse.

Cette harangue valut à M. Laurier l'avantage d'être comparé aux premiers hommes d'État de l'Angleterre, par le journal la Canadian Gazette publié à Londres.

« Le discours de ]\L Laurier à Toronto — écrivait-il — le porte d'un bond au premier rang des hommes d'État anglais. A l'éloquence innée du Canadien-Français, se joignent chez l'honorable ]\L Laurier l'intégrité, la droiture d'intention et un patriotisme éclairé qui le désignent pour le commandement. D'hommes de cette force intellectuelle et morale, le Canada n'en a jamais eu plus besoin qu'en ce moment à la direction de ses affaires. »

C'est bien là, M. Laurier, Français et Catholique, mais avec sa conscience droite et éclairée, se cloîtrant dans le culte exclusif des grands intérêts du Dominion.

Une nécessité politique lui était apparue. Il avait

immédialement lovil donné, repos, santé, travail. Rien n'avait coûté à son infatigable désir de se prodiguer pour éviter au Canada les écueils. C'était un idéal d'homme d'action et de ferme Canadien, il le formulait sans cesse, le pratiquait toujours et en donnait invariablement l'exemple.

C'est sous l'empire des mêmes sentiments, animé du même esprit politique que par un devoir supérieur de Canadien-Français et de chef du parti libéral M. Laurier prononc^ait, en février 1890, un discours qui enthousiasmait tous ceux que séduisent le courage et la franchise dans les opinions. Cette dissertation, toute de patriotisme, faisait date dans l'histoire parlementaire canadienne, (''est avec une fierté unanime que ses compatriotes lui décernaient les palmes de l'art oratoire.

M. MacCarthy, undes députés d'Ontario, avait saisi le Parlement canadien d'une proposition entraînant l'abolition de l'usage officiel de la langue française dans la législature des territoires du Nord-Ouest ; prélude, disait ouvertement l'auteur de cette proposition, d'une mesure généralisée à toute autre province où le français se trouvait être en usage.

En cette circonstance, M. Laurier, prenant pour thèse que l'on ne saurait fonder un pays heureux et prospère en humiliant une des races qui l'habitent, prononce un admirable plaidoyer. La chaleur et l'envergure de son éloquence trahissent en leur constante élévation la hauteur des mobiles qui l'animent et des sentiments qui l'émeuvent. Il combat à outrance la proposition de M. Mac Carthy et la condamne à tous les titres et sous tous les points de vue. Il n'a que mépris pour cet injusti-

fiable projet de loi qui, tendant à faire peser sur les Canadiens-Français le jougd'une intolérable oppression, vise à l'abaissement dune race « non moins surprenante par le drame de ses détresses que par le miracle incessamment renouvelé de ses relèvements et de ses résurrections «.

Ce patriote, à qui rien du cœur de ses frères d'origine n'est indifl'érent, a foi dans la libre discussion pour faire triompher la cause dune race que certains veulent condamner à l'impuissance, d'une race à laquelle il est fier d'appartenir, à laquelle il se croit justement tenu de faire honneur par la dignité de sa vie qu'éclaire une confiance inaltérable dans ses destinées.

L'idéal de sa jeunesse est toujours celui de son âge mûr et semble, en ce jour, grandir pour relever son rôle et le faire planer sur un débat où l'intransigeance orangiste laissera son prestige.

Fidèle à sa foi, fidèle à ses traditions, il parle avec une véritable grandeur et une émotion pénétrante qui commandent invinciblement l'attention.

Il s'adresse à la Chambre avec la conviction d'un esprit indépendant, avec l'accent d'unlibéralisme sincère.

Inspiré par un suprême désir de conciliation, il s'efforce, dans un ferme langage, d'éclairer tous les malentendus, de détruire tous les préjugés, d'affirmer les droits d'un peuple dont il se réclame lui-même.

Il porte en ce débat un sens juste, une intelligence saine et exercée, une raison toute d'expérience et de réflexion, une inflexible droiture de cœur.

Son patriotisme prévaut dans toutes les expressions de sa pensée ; toutes ses facultés se concentrent à un haut degré pour en appeler à la sagesse et au « fair play » du peuple anglais, et faire ressortir l'iniquité d'une loi dépouillant de leurs droits, et par voie de suspicion, toute une catégorie de citoyens.

Dans un de ces déploiements d'éloquence qui imposent les grands orateurs et perpétuent leur gloire, en des formules vibrantes de saisissante noblesse, en des arguments décisifs et irréfutables, il faitTélogeet prend la défense de la langue française. « De toutes les langues que les hommes ont parlées, il n'y en a point eu de plus pénétrante au cœur, de plus lumineuse à Tesprit que la nôtre. Il n'y en a pas aussi de plus constante, de plus probe, de plus franche; assez souple pour se plier à tous les besoins de son peuple, et, cependant, assez forte et résistante pour lui rappeler toujours ce qu'il est, d'où il vient, et lui dire à toute heure par chacun de ses verbes, chacune de ses syllabes : « Reste toi-même, reste Fran- « çais, reste loyal, reste généreux, reste juste. »

Aucune passion, si ce n'est celle de la fraternité canadienne , ne domine le discours du grand orateur libéral, aucun esprit de parti ne se trouve masqué par la splendeur d'une parole entraînante :

Si je pouvais, dit-il, ajouter foi à la déclaration maintes fois réitérée par le promoteur de ce projet de loi, non seulement dans cette occasion, mais dans une foule d'autres, ainsi qu'à ses protestations incessamment renouvelées que sa conduite n'est dictée que par le désir, le vif désir de faire disparaître tout sujet de lutte pour l'avenir et d'arriver par là à rétablir la paix et l'harmonie dans le pays, j'éprouverais un véritable chagrin de voir l'honorable député, avec de si hautes visées, s'efforcer d'en atteindre le but par les moyens égoïstes et étroits que comporte, au fond, la proposition dont il a saisi la Chambre.... Son bill, considéré en lui-même, dégagé des motifs qui l'inspirent, n'est pas d'une grande importance, nous nous accordons tous sur ce point, mais il est gros de conséquences à un certain égard : c'est qu'il constitue une déclaration de guerre formulée par l'honorable député et ses amis contre la race française. C'est une déclaration de

guerre, dis-je, contre cette race française, dont l'honorable député a parlé en termes fort irrévérencieux dans cette Chambre et qu'il a traitée en d'autres endroits dans Ontario..., je regrette de ne pas le voir à son siège pour m"entendre..., qu'il a traitée dans des termes qu'il n'osera pas répéter à la face de cette Chambre. L'honorable Monsieur a parlé de la race française en ternies infamants qu'il n'osera pas, je le répète, employer de nouveau dans cette Chambre, en présence de Canadiens-Français, qui, en vertu de la loi, sont avec lui ici sur un pied d'égalité. Il n'osera pas leur appliquer ici les épithètes et les injures dont il s'est antérieurement servi à leur égard. Il n'oserait pas parler ici comme il l'a fait ailleurs. Il n'oserait pas, comme il l'a fait ailleurs, appeler la race française une nationalité bâtarde.

Une « nationalité bâtarde »! Un danger pour le Canada.... L'honorable Monsieur n'est pas ici, encore une fois je le regrette, je serai plus à mon aise en sa présence.... Ce projet de loi n'est qu'une escarmouche qui va être suivie d'une guerre générale contre la race française. J'ai sous les yeux les paroles mêmes de l'honorable député; il ne s'est pas gêné de nous dire, de nous répéter que ce qu'il avait en vue, c'était une lutte, corps à corps, avec la race française au Canada. Il n'y a pas à 'se méprendre sur ce qu'il dit : son but suprême, c'est l'anéantissement de la race française comme élément distinct dans le Dominion.... On pourra suspecter le jugement de mes compatriotes, mais non leur sincérité. C'est une odieuse imputation que d'attaquer la pureté de leurs motifs. Je ne puis laisser entamer par de fausses appréciations la bonne renommée des Canadiens-Français, je ne puis laisser répéter, au loin, sans le contredire, que la population de Québec n'obéit à d'autre loi qu'à celle de son égoïsme. Nous avions le droit d'espérer que M. Mac Carthy, en se rangeant à l'attitude qu'il a prise, en inaugurant cette nouvelle politique qui explique la conduite qu'il tient depuis quelque temps, serait mû par des motifs d'un ordre plus noble et plus relevé....

... L'honorable député est fier de sa race et il a tout lieu

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d'en être fier, mais il ne s'ensuit pas que nous devions être tous Canadiens-Anglais, que nous devions tous nous fondre dans l'élément anglo-saxon. Certes, personne ne respecte ou n'admire plus que moi la race anglo-saxonne; je n'ai jamais dissimulé mes sentiments à cet égard; mais nous, d'origine française, nous nous tenons pour satisfaits de ce que nous sommes et ne demandons rien de plus. Je revendique une chose pour la race à laquelle j'appartiens : c'est que, si elle n'est peut-être pas douée des mêmes qualités que la race anglo-saxonne, elle en possède de tout aussi grandes; c'est qu'elle est douée de qualités souveraines à certains égards, c'est cju'il n'y a pas aujourd'hui sous le soleil de race plus morale, plus honnête, je dirai même plus intellectuelle.... Quand j'étudie notre histoire et que j'assiste aux péripéties du duel prolongé, opiniâtre, implacable que se sont livré l'Angleterre et la France pour la possession de ce continent; quand je retrace page par page, le dénouement fatal, indécis d'abord, mais prenant graduellement forme et devenant inévitable; quand je suis la brave armée de Montcalm retraitant devant des forces supérieures en nombre, retraitant même après la victoire, retraitant dans un cercle de jour en jour plus serré; quand, arrivé à la dernière page, j'assiste au dernier combat où le vaillant Montcalm, cet homme vraiment grand, a trouvé la mort dans sa première défaite.... Non, Monsieur, je ne cache pas à mes concitoyens d'origine anglaise que j'ai le cœur serré et que mon sang français se glace dans mes veines!... Oh! ne me parlez pas de vos théories purement utilitaires? Les hommes ne sont pas de simples automates. Ce n'est pas en foulant au pied les sentiments les plus intimes de l'âme que vous atteindrez votre but, si tel est le but que vous poursuivez.... En attendant, nous devons tous, français, anglais, libéraux et conservateurs, nous souvenir qu'aucune race en ce pays ne possède d'autres droits absolus que ceux qui n'empiètent pas sur les droits d'autrui. Nous devons nous souvenir que l'expression des sentiments de race ne doit pas dépasser une certaine limite; que si elle la dépasse, môme en restant dans les bornes du légitime, elle

peut froisser les sentiments des autres races.... Nous nous rappellerons que les vrais principes ne sont qu'une émanation de la vérité divine et qu'il existe au-dessus de nous une Providence éternelle, dont la sagesse infinie connaît mieux que l'homme ce qui convient le mieux à rhomme, et qui, lorsque tout semble perdu, dirige toute chose pour le plus grand bien.

Ce discours avait pour principal effet de mettre en lumière la puissance de l'orateur sur l'opinion canadienne. Le succès répondait à ses efforts; il recevait les plus flatteuses manifestations de la Chambre des Communes et la majorité de la députation, sous l'impression de ces magnifiques déclarations, repoussait le bill Mac Carthy.

Ces citations suffisent à justifier le culte fidèle que lui gardent ses compatriotes et l'affectueuse autant que chaleureuse émotion quils ressentent indistinctement pour ses actes et ses discours.

On subit, tant on y trouve d'attrait, l'irrésisfible influence de cette infatigable éloquence que renforce l'ascendant réel d'un caractère qui sait imposer et plaire, la verve entraînante d'un polémiste puissant dont les croyances à la fois très nobles et très fortes n'ont pour stimulant que la voix de la conscience et de la justice.

Rigoureusement conforme aux précieuses traditions d'honneur et de légalité, toujours égal à lui-même, le langage de M. Laurier pénètre d'autorité dans les cœurs, anime les convictions et leur inspire les ambitions patriotiques qu'il recèle.

Ce plaidoyer en faveur de la langue française fut fort admiré; la presse canadienne, évoquant les plus illustres noms de la tribune britannique, saluait en M. Laurier leur égal et le proclamait le plus grand orateur canadien.

On louait sans réserves ce dessein très élevé du premier des Canadiens-Français, d'assurer, en raison de ses

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qualités et de son rôle essentiel, la tradition de la langue française au Canada; de la vouloir conserver toujours, cette langue douce et persuasive, lien fraternel et intellectuel entre tant d'êtres humains aspirant aux mêmes désirs, aux mêmes espérances, aux mêmes- illusions, et communiant ensemble dans la vieille âme française.

En décembre, M. Laurier commençait une campagne politique dans les provinces maritimes.

Son discours dlialifax résume l'apologie d'un régime qui répond à la fois à un profond instinct public et aux plus sérieux intérêts économiques du Canada ; il démontre que la politique des Tories est loin de représenter les vœux de la masse nationale 'qui ne demande qu'à être respectée dans ses intérêts; il connaît à fond son plan, son but, ses intérêts.

La politique du parti libéral comporte pleine et entière réciprocité envers les États-Unis, dit-il. Malgré les barrières qui existent, le commerce du Canada avec les États-Unis est plus considérable qu'avec le reste du monde, et la réciprocité le doublerait....

C'est une honte, ajoule-t-il, que deux nations semblables, placées à la tète de la civilisation, poursuivent l'une envers l'autre, un système qui est réellement un affront au christianisme. Il repousse le reproche fait au parti libéral de n'être pas loyal à l'égard de la métropole. Il ne croit pas que l'union douanière soit le prélude de l'annexion; que la justice et la générosité aient pour résultat l'absorption et que l'hostilité à l'égard des États-Unis soit un élément essentiel au maintien de la nationalité canadienne.

M. Laurier termine par cet appel au bon sens :

Profitons du mécontentement soulevé chez nos voisins

par l'inepte politique Mac Kinley pour nous y créer des alliés et préparer la voie à un accord fécond pour les deux peuples.

Depuis un certain nombre d'années, le Canada se sentait naturellement entraîné vers le libre-échange et cédait volontiers à ce penchant; un fort courant libéral se dessinait et progressait constamment. La marche ascendante du parti libéral lui-même attestait l'intluence intelligente de son chef M. Laurier. Ce dernier avait parlé haut et net à la face du pays.

Du fait de ses interventions parlementaires généralement décisives, de ses dons d'orateur et de sa largeur de vue, il s'était montré des plus aptes à l'action politique.

Les forces du parti libéral s'accroissaient d'un cours régulier à chaque élection ; le groupe conservateur, écrasé par le poids des difficultés économiques, traversait une phase critique, le pays se dérobait, lui manquait dans la main, le caprice des majorités aidant, l'avenir apparaissait plus que sombre aux Tories.

Voyant son ascendant déchoir et sa situation s'affaiblir, sir John Mac Donald combinait ses dispositions avec tout l'art d'un diplomate consommé et faisait prononcer la dissolution du Parlement. Lord Stanley de Preston, gouverneur général, en donnait avis le H février. Le leader conservateur s'efforçait, en avançant le scrutin, de conjurer le succès du redoutable compétiteur qui s'annonçait contre lui. Comme prétexte de cette dissolution anticipée qui témoignait de ses inquiétudes profondes, l'adversaire de M. Laurier alléguait le désir du gouvernement de consulter le corps électoral, premier et seul juge de ses destinées, avant d'engager les négociations avec les Etats-Unis.

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