‹ Sir Wilfrid Laurier, Premier Ministre du CanadaChapitre 9 sur 38 · C SIR WILFRID LAURIER · texte numérisé non relu

C SIR WILFRID LAURIER

Comprenant tout le parti que les libéraux allaient tirer de la question douanière et économique, il inscrivait dans son programme leur principal desideratum : la conclusion d'un traité de réciprocité avec la république anglosaxonne, terrain sur lequel l'opposition faisait une guerre des plus dangereuses au Cabinet.

Pour le Premier tory à TafTiit de tous les moyens d'accroître son influence, cette tactique avait pour objectif d'enlever à l'opposition son arme favorite, le gouvernement n'ayant à la vérité ni le désir, ni l'espoir d'arriver à la conclusion d'un traité de commerce.

Deux ans auparavant, M. Laurier, dans son discours de Toronto, avait pressenti celte volte-face intéressée. Dans le naufrage successif des espérances conservatrices, il avait vu poindre et parfaitement prévu le jeu de ses adversaires.

Tout indique, disait-il en 1889, qu'en ce moment le gou vernement de sir John Mac Donald se j)répare, comme on dit vulgairement, à « mettre les libéraux dedans ». Que si gnifie cela? allez-vous dire. I. a signification de cette expression, telle que les libéraux la comprennent, c'est que sii John Mac Donald, toujours audacieux, veut déroberles vête ments du i)arti libéral et qu'il se prépare à paraître, au> prochaines élections, sous la défroque quil aura audacieu sèment volée. Eh bien, il peut le faire. Il n'est pas à plaindre, oh! non. Ceux qui sont à plaindre, ce sont ces pauvres Tories qui, depuis si longtemps, s'égosillent sur ce thème qui leur va si bien, du danger que recèle pour la fédération impériale la réciprocité illimitée avec la grande nation qui occupe le pays au-dessous du nôtre. Le parti qui est t plaindre, ce n'est pas le parti libéral, mais bien celui qui est contraint d'avaler la dose qu'on dit aujourd'hui si dégoûtante pour le pays et si préjudiciable aux intérêts canadiens. Si les libéraux sont tant soit peu à plaindre en ce moment, c'est qu'après toutes les vitupérations dont ils on! été couverts, ils sont encore tenus de vêtir ceux qui les ont

•abaissés. Quand les Tories se couvrent d'un manteau neuf, l'est avec la détermination de ne l'abandonner que lorsqu'il ^era réduit en haillons; puis lorsque l'heure arrive et que eur nudité devient par trop visible, ils s'emparent des labits des libéraux.

Ces paroles n'avaient point paru sans à-propos et sans justesse aux Canadiens, qui suivaient de près la marche des partis; l'éminente valeur de celui dont elles émanaient leur assurait un juste retentissement: elles démontraient par surcroît avec quelle rare pénétration M. Laurier juge hommes et choses.

Une extrême agitation marquait la période électorale. Les deux groupes, se mesurant du regard, partaient en guerre. Dans les deux camps, l'antagonisme aiguisait la persjjicacité et tendait à envenimer et à déplacer la lutte. Les deux drapeaux étaient aux prises, et la bataille était chaude sur le terrain économique. La plate-forme étant limitée à la question du traité à faire avec les Étals- Unis, les conservateurs préconisaient la « Réciprocité limitée», tandis que tous les efforts des libéraux se portaient sur la « Réciprocité illimitée ». Toutes les ressources de la tactique parlementaire furent employées par les deux groupements rivaux pour assurer le succès à leur devise.

M. Blake avait à nouveau désigné M. Laurier comme l'homme le mieux à même de répondre, dans la situation présente, aux vœux du pays. Si l'ex-leader du parti libéral désirait rendre hommage à la race canadiennefrançaise, il ne pouvait guère accomplir un acte qui le manifestât plus clairement.

M. Laurier était donc, en quelque sorte, désigné, en cas de succès, comme le futur chef vers qui devaient se tourner tous les regards. •

Le parti conservateur se trouvait avoir en face de lui

des adversaires intelligents et actifs groupés autour d'un nouveau chef, partisan avéré des réformes en matière d'économie politique.

La lutte acharnée met en lumière les qualités de persévérance et d'énergie du leader libéral qui tient ferme le drapeau de l'opposition et développe dans une trame savante et sévère les arguments qui lui semblent s'imposer. Guerroyant avec impétuosité, prêchant et luttant sans fléchir, il ouvre une écluse aux sentiments qui bouillonnent en lui et fait une prodigieuse dépense de discours, d'efforts et d'objurgations.

M. Laurier prononce un discours à Québec le 15 février.

Si la concession demandée au Canada, dit-il, comportait la séparation davec la mère patrie, le peuple du Canada refuserait la réciprocité acquise à un tel prix.

Nouvelle harangue le 17 février à Montréal où il définit clairement la situation des deux partis dans la lutte engagée. Il accuse la politique protectionniste de sir John iMac Donald et la condamne, car elle a eu pour résultat la ruine des industries agricoles du Dominion et a déterminé le marasme des affaires.

Les accusations de déloyauté, formulées contre les libéraux, sont fièrement réfutées par le leader libéral qui déclare être fier de l'Angleterre, parce qu'elle a donné au peuple la plus grande liberté politique que le Monde ait eue jusqu'alors.

Bien qu'étant loyaux envers la Grande-Bretagne, les libéraux ont placé les intérêts canadiens au-dessus de tout et en première ligne. Ils ont adopté une politique de libreéchange commercial avec les États-Unis, persuadés que c'était le meilleur remède aux maux causés par la politique

protectionniste. La victoire du parti libéral mettrait fin aux questions de la mer de Behring et des pêcheries de l'Atlantique ainsi qu'aux autres points en litige avec la république américaine. Elle ramènerait la prospérité au Canada.

M. Laurier donnait toute leur puissance expressive à des qualités qui devaient se soutenir à un degré fort remarquable durant tout le temps de la bataille électorale. Il déférait le gouvernement à la barre de l'opinion publique, le combattait avec toutes les ressources d'un talent grandi par l'étude et l'expérience, et traçait tout un programme de conquêtes libérales.

Ce devait être un duel grandissant, une campagne de tous les jours sans trêve ni répit. Le chef des libéraux s'était jeté dans la mêlée d'esprit et de cœur, par le conseil et par l'action, repoussant énergiquement « toute idée de séparation de la Grande-Bretagne, toute pensée d'annexion avec les États-Unis, soit directe, soit résultant indirectement d'une alliance commerciale étroite'. » Aux Tories qui lui reprochaient de préparer le triomphe de l'hégémonie américaine et dénonçaient, de l'Atlantique au Pacifique, les conséquences politiques de l'union commerciale proposée par l'opposition, il répondait par d'étincelants réquisitoires, les accusant de gêner dans son essor l'expansion de la richesse nationale, de retarder la colonisation du pays et de provoquer l'émigration d'un grand nombre de Canadiens aux États- Unis : désastreux exode et forte cause d'affaiblissement pour la nationalité canadienne, sa prolificité légendaire ne pouvant lui être une compensation suffisante.

Dans son manifeste aux électeurs, M. Laurier, avec sa netteté habituelle et sa dialectique sévère, protestait très énergiquement contre toute intention de vouloir porter

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