‹ Sirven étude historique, d'aprés les documents originaux et la correspondance de VoltaireChapitre 12 sur 26 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

Démenée et mort d'Elisabeth Sirven.

Disparition d'Elisabeth au couvent des Dames noires. — Sa folie. — Sa rentrée dans la maison paternelle — La famille Sirven à Saint-Alby r- Nouvelle disparition d'Elisabeth. — Elle est découverte au fond d'un puits. — Procès- . verbal des autorités judiciaire^. — Sentiment général.

Les années qui avoisinent 4760 en arrière et en avant jusqu'en 4787, appartiennent, je le répète, à une période transitoire. La situation religieuse tendait à se régulariser, mais les droits des protestants étaient encore bien méconnus ; ils vivaient dans les villes, mais traités comme des lépreux qu'on évite, sans droit à aucune fonction publique, sans temples, obligés de se réunir dans les maisons ou au désert, objets de haine, de railleries, de vexations, toujours sous le coup d'un ouragan qu'une étincelle pouvait déchaîner. Du reste, les détails de la procédure Sirven vont révéler à quel point on abusait contre eux des privilèges du temps et de la force.

La famille Sirven était protestante et habitait Castres. Elle se composait de cinq membres : trois filles (Marie-

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mm

Anne ^ l'aînée, mariée ; Elisabeth, la cadette ; Jeanne, la plus jeune); — la mère, Toinette Léger, et le père, Pierre-Paul Sirven, âgé de 54 ans, qui exerçait la profession d'arpenteur-géomètre et de feudiste (1). Cette profession le mettait en rapport avec les meilleures familles du pays dont il était fort considéré. Le travail de leurs mains joint à une certaine aisance, les plaçait à l'abri du besoin. Si leur position était modeste, ils possédaient au moins un bien, plus précieux que l'argent, la paix du foyer domestique. Hélas ! cette paix devait être cruellement troublée

Tout-à-coup (le 6 mars 4760), à midi, l'une de leurs filles, Elisabeth, disparut de la maison paternelle.

D'un esprit faible et borné, d'un cœur naturellement triste et pusillanime, d une physionomie sans jeu où se lisait une sorte d'idiotisme, Elisabeth, à cause de cela même, avait excité chez ses parents une affection particulière.

Après d'anxieuses et vaines recherches, Sirven se rend le soir à l'Evêché de Castres où il est appelé; l'évêque lui annonce que sa fille est venue lui confier son désir d'embrasser le catholicisme et le prier de la placer en un lieu convenable pour son instruction ; qu'en conséquence, elle a été conduite au couvent des Dames noires, où elle se trouvait.

A la force, point de résistance.

(1) Le feudiste s'occupait des registres féodaux, contenant le donombremeut et la nature des héritages situés dans la censive d'un seigneur avec le tribut dont ils étaieut chargés. G. -M. Gattel.

d'ÉLISABETH S1RVÊN.

Sirven dût se résigner à ce mépris des droits paternels, à cet enlèvement sans décret, préparé par les intrigues de M l,e de Barrai, sœur de l'évêque. Peu de jours après son entrée au couvent, Elisabeth perdit tout-à-fait l'usage de la raison. Dans son premier entretien avec l'évêque, elle avait déjà donné des signes de la faiblesse de son esprit. Cette faiblesse 9e transforma bientôt en une véritable démence : elle communiquait avec les an* ges, se dépouillait de ses vêtements, demandait la discipline, qui lui fut un jour donnée d une manière impitoyable, tenait des propos bizarres et se livrait à tous les actes extravagants qui annoncent la déraison. On l'enferma dans une chambre, on la revêtit dans son lit d'un costume à pli de corps nécessité par son état. Elle avait des moments lucides, mais l'aliénation mentale revenait toujours. Les Dames noires avouèrent ellesmêmes que, par intervalle, elle donnait, soit le jour, soit la nuit, des preuves de folie ou d'imbécillité; c'est au point qu'après sept mois de séjour au couvent, elle fut renvoyée, le 9 octobre 4760, sur les ordres même de l'évêque. Les malheureux parents la reprirent défigurée, pâle, « spectre décharné, couvert de meurtrissures et <fe - plaies (1).)> Dans la maison paternelle, lesaccès de folie se répétèrent aussi nombreux et aussi violents : elle s'imaginait qu'elle allait épouser un grand seigneur, elle déchirait et brisait ce qui lui tombait sous la main, elle -arrachait les cheveux à sa mère et à ses sœurs, quand

(1) Mémoire d'Elie de Beaumont, rédige d'après les attestations du inédeciu el du chirurgien.

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elles s'opposaient à ses indécences; aussi, dût-on lui mettre une robe munie de longues manches fermées du bout, et la séquestrer dans une chambre, avec des fenêtres condamnées, où on la gardait à vue.

Ce ne fut qu'en janvier 1761, grâce aux soins redoublés dont on environna la malade, que sa raison reprit un peu le dessus.

Mais elle était bien loin d'être guérie. Quoique moins troublé, son esprit l'était encore, comme cela résulte en particulier de la déposition du chirurgien qui fut obligé de la saigner, uses réponses et son pouls annonçant une altération dans le cerveau)) et de la déposition d'un vicaire auquel elle demanda de rentrer chez les Dames noires et qui, d'après son air hagard et ses paroles incohérentes, lui conseilla d'attendre jusqu'à son entier rétablissement. On usait encore envers elle de certaines mesures de prudence ; elle ne sortait jamais seule et ce n'était qu'en s échappant qu'elle se rendait, à linsu de tous, dans les églises ou chez les Dames noires.

Sur ces entrefaites, les Dames noires (ce fut avéré plus tard) envoient à l'intendant de la province, siégeant à Montpellier, une dénonciation anonyme contre Sirven, le représentent comme un tyran qui maltraitait sa • fille, l'enfermait dans un sac et s'opposait à ce qu'elle visitât les églises et leur couvent. Fidèle aux vœux de cette dénonciation, l'intendant ordonne à Sirven, par l'organe de son subdélégué de Castres, de laisser aller, chaque jour, sa fille à l'église et chez les Dames noires. Sirven décline aussitôt cet ordre, en se justifiant ; il n'a jamais maltraité sa fille ; il n'a pris que des précautions

d'élisabeth sirven.

contre sa démence, ce que faisaient les Sœurs ellesmêmes quand elles avaient Elisabeth; il ne peut accorder à sa fille des sorties journalières , à cause des accidents auxquels l'exposait son imbécillité; il ne peut non plus consentir à ce qu'elle demeure chez lui pendant le cours de son instruction religieuse, de peur que si son état l'obligeait alors à quelques mesures sévères , on ne les attribuât à son mauvais vouloir; du reste, il ne s'oppose nullement à l'abjuration de sa fille et il est prêt à la ramener au couvent, pourvu qu'on se charge de sa pension, ses ressources ne lui permettant pas de la payer. Sirven adresse à l'Intendant son mémoire justificatif, et, en même temps, il avertit le subdélégué qu'il doit prochainement se rendre à Saint- Alby, pour s'occuper des titres et des papiers féodaux du sieur d'Espérandieu d'Aiguefonde. De son côté, le subdélégué lui annonce pour le surlendemain la visite du médecin et du curé; mais cette visite n'eut point lieu ; le rapport du médecin sur la malade fut tel, que le curé lui-même jugea la visite superflue.

La famille Sirven transféra donc (16 juillet 1761) son domicile à Saint- Alby, dans le château du sieur d'Espérandieu; leur fille mariée les y accompagna.

Sauf les angoisses que leur donnait Élisabeth, toujours sujette à des absences d'esprit, embrassant ses voisins, sombre, muette plusieurs semaines de suite, frappant les siens et extravagant dans ses paroles et dans ses ac* tes, — sauf ces angoisses, les trois premiers mois se passèrent dans une douce tranquillité.

Mais au commencement de novembre , le vicaire

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d'Aiguefonde, suivi des consuls de Saint-Alby (1), entre riiez les Sirven et leur dit : « je vous ordonne de lais- « ser toute liberté à Elisabeth, votre fdle, d aller à I e- « glisc de Saint-Pierre, sa paroisse, pour assister aux <( offices divins qui s'y célèbrent et pour recevoir ins- « truction de la religion catholique, apostolique et ro- « maine quelle veut embrasser. » Les Sirven lui répondent qu'ils persistent dans les mêmes intentions, qu'ils ne peuvent permettre à leur fille d aller à Saint- Pierre situé à une demi-heure de distance, mais qu'ils sont disposés à la lui remettre, s'il consent à la prendre. Et comme il refusa, Sirven, pour en finir avec ces obsessions continuelles qui ne lui laissaient plus de repos, résolut de la ramener lui-même à l'évêque de Castres et de se décharger ainsi d'une responsabilité si dangereuse.

Dés qu'il apprit le retour de l'évêque des Etats du Languedoc, il fixe son départ pour Castres au 46 décembre. La veille, le 45, à quatre heures du soir, il se rend à Aiguefonde, pour communiquer son projet au vicaire et à la famille d'Espérandieu. Le vicaire et Sirven soupent, tous les deux, au château ; un bourgeois d' Aiguefonde, le sieur Carcenac, vient au fruit ; à onze heures, Carcenac et le vicaire prennent congé ; Sirven passe encore trois quarts d'heure avec ses hôtes ; puis, un domestique, avec un flambeau, l'accompagne dans sa chambre. Le lendemain, il se lève à sept heures et attend au salon le lever de la dame d'Espérandieu, qui

(l) te* fondions des consuls correspondaient à celles de maire et d'adjoint.

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doit lui donner quelques ordres pour Castres, — lorsqu'un bruit se fait entendre, les portes s'ouvrent : c'est un exprès qui arrive en toute hâte de Saint- Alby, pour annoncer qu'Elisabeth a disparu dans la nuit !

Sirven gagne précipitammant Saint- Alby ; il trouve sa femme et ses deux filles dans le désespoir et une foule sympathique qui cherche à les consoler. Il interroge et voici ce qu'il apprend : entre minuit et une heure, Elisabeth s'est levée, en disant à sa mère qu'il était jour et qu'elle descendait pour chercher du bois ; comme elle tardait à remonter, Jeanne, sa sœur, se mit à la chercher et ne la trouvant ni dans sa chambre, ni au bûcher, elle entre chez les locataires qui hii dirent avoir entendu là porte du dehors s'ouvrir à petit bruit ; informéc<lecefait, la mère Sirven à demi-vêtue, courut chez le premier consul qui, avec son collègue, fit, pendant le reste de la nuit, d'inutiles perquisitions dans tout le village. Pendant plusieurs jours, Sirven continue ces recherches au près et au loin, sans réussir à dissiper le profond mystère qui enveloppe cette disparition.

Des bruits étranges se répandent. La famille, se souvenant du départ furtif d'Elisabeth pour le couvent des Dames noires, commence à croire à un second rapt du même genre, d'autant plus qu'un curé (déposition d'un témoin) avait dit qu'on ne devait pas être en peine de cette fille, que là où elle était, elle se trouvait mieux qu'avec ses parents.

Quinze jours s'écoulent, sans que l'on parvienne à rien savoir.

Pressé par la dame de Falguerolles de se rendre à

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Burlats, pour un important travail , Sirven se met en route le 3 janvier 4762. A peine arrivait-il, qu'un exprès de St-Alby porte la nouvelle que sa fille a été retrouvée, mais... sans vie! — A l'entrée de la nuit du 3 au 4 janvier, quelques enfants, munis de. torches de paille, s'amusaient à faire le long des baies, la chasse aux oiseaux, vulgairement appelée la hminado; en rentrant à St-Alby, l'un d'eux, jette , en le suivant de l'œil, son flambeau dans le puits du village ; il pousse un

cri à la lueur de la paille enflammée, il avait ap-

perçu un cadavre flottant 1 Les consuls sont prévenus ; quatre hommes font garde autour du puits ; et le lendemain matin, un émissaire se rend à Mazamet, chef-lieu de la juridiction dUautpoul, Mazamet et Hautpoulois, pour informer du fait le procureur fiscal , Trinquier. Ce magistrat, chargé de diriger l'action publique devant la juridiction seigneuriale, vient àSaint-Alby (4 janvier), accompagné du haut-justicier Landes (1), du docteur Gallet-Duplessis et du chirurgien Husson. Le cadavre est retiré du puits et, comme on ne le prévoyait que trop, ce fut celui de la pauvre insensée. (2) On la transporta dans la salle de la maison commune et Ton rédigea un procès- verbal de visite.

La conviction de tous, fut qu'elle s'était précipitée, dans un accès de démence. Le soir même de la décou-

(1) Ce haut-justicier, qui mourut le 5 décembre 1807, fut le dernier hautjusticier de Maïamet. Celte charge fut supprimée le 5 août 1790, lor« de la « i cation des justices de paix, des tribuuaux de couciliation.

(2) L'identité fui constatée par les traits du visage et par les vélcmeuts.

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verte, pendant que tout le village se presse autour du puits, cette conviction s'échappe instantanément des coeurs sous cette forme, conservée par les traditions locales : L'oou chercado pla lèn, è l'abiou pla prèb ; la malurouso s'éïnégado! (1)De l'abondance du cœur la bouche parle.

Tel fut le premier témoignage si important, témoignage spontané, témoignage vrai de la nature, qui recevait encore plus de poids des souvenirs de quelques témoins ; ils avaient, dirent-ils, vu Elisabeth, le jour môme qui précéda sa disparition , « se tourner vers le « puits, au soleil couchant, et faire des grimaces comme u une folle. » Aussi, le village entier de Saint-Alby, s'unit-il de cœur aux Sirven et leur donna-t-il des marques non équivoques de sa profonde sympathie.

(1) On Pa cherchée bien loin et on Tavait bien près , la malheureuse s'est

novee!

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