‹ Sirven étude historique, d'aprés les documents originaux et la correspondance de VoltaireChapitre 15 sur 26 · DÉCRET D'ARRESTATION · texte numérisé non relu

DÉCRET D'ARRESTATION

Mais les esprits étaient maintenant trop montés ; on se mit donc à poursuivre un crime imaginaire. II n'existait pas de corps de délit, on en créa; trois choses, que nous ne faisons ici que mentionner, contribuèrent à le former: \<> le rapport des médecins; 2° l'enlèvement du cadavre; 3° la démarche de l'avocat Jalabert.

Les médecins avaient fait un premier rapport de vérification ; le tribunal de Mazamet, ne le trouvant pas assez précis comme il n'indiquait pas le genre de mort d'Elisabeth, le renvoya aux auteurs pour qu'ils eussent à le retoucher et à le rendre concluant. Ils se soumettent avec docilité, et, dans un second rapport, ils concluent « que cette fille ne s'est pas précipitée d'elle- « môme dans le puits, mais qu'elle y a été jetée morte, <c probablement après avoir été étouffée ; » premier chef d'accusation.

Le haut-justicier (5 janvier) avait permis oralement au consul Galiber de faire enterrer le caliavre ; dans la nuit du 5 au 6, le cadavre disparut de la maison commune, dont la serrure se trouva forcée ; second chef d'accusation.

Sirven recourut, pour sa défense, à l'avocat Jalabert. Celui-ci se plaint qu'on n'ait pas assigné les témoins à décharge ; réponse lui est faite qu'en se portant partie civile, Sirven pourra les faire entendre; il se porte, en effet, partie civile et seize témoins sont entendus. Dans la crainte qu'il ne se justifie, le procureur fiscal demande la permission de publier un monitoire. Et en prévision des preuves que doit produire le monitoire, il requiert déjà un décret au corps contre le père,

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la mère et les enfants. Le haut-justicier, loin de se rendre à de si criantes demandes, propose à Sirven d'aller (le 20) entendre à Castres, la déposition des témoins convoqués. Rassuré par cette promesse, Sirven part pour Castres et y reçoit (le 19) une lettre du greffier, lui annonçant que territoire est accordé à Castres au juge de Mazamet (1), « lequel ne fera faute de se rendre aux jour et heurp indiqués. » Pendant que Sirven attend paisiblement l'arrivée du juge, le procureur fiscal, voyant sa proie lui échapper, interroge tout-àcoup deux témoins dont il est sûr ; ces deux témoins, le médecin et le chirurgien, révèlent que l'avocat Jalabert leur a proposé de l'argent pour connaître le contenu de leur rapport. Si Jalabert, dit-on alors, tient à connaître ce contenu, c'est que Sirven doit y avoir intérêt, c'est qu'il a donc assassiné ou fait assassiner sa fille ; troisième chef d'accusation.

Aussitôt le juge de Mazamet assisté du juge de Labruguière et de l'avocat Boulade qui s'y refusait, mais que l'on contraignit en l'intimidant, laxèrent contre Sirven et sa famille un décret au corps (2), (le 1 9), le jour même où il recevait du greffier, la promesse for-

( j ) Accorder territoire à un juge, équivalait à lui permettre de faire une enquête ou d'cnleutlre des témoins, dans une juridiction qui n'était pas la sienne.

(1) Voici ce décret d'arrestation qui fut envoyé à la maréchaussée et que nous extrayons du dossier: « P.-J. Landes, avocat en parlement et juge ordinaire, à la requête de Jf. P. Trmauier, procureur fiscal en notre siège, vous mandons prendre et saisir au corps le nommé P. Sirven, feudiste, la femme dudit Sirven, Jeanne Sirven, habitants Saint-Alby, et leur autre fille, femme du sieur Pc'ricr, marchand de Castres, h la Pane, où ils pourront être appréhendes et ensuite amenés en bonne et sûre garde dans les prisons pour y

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melle d'entendre ses témoins. Etait-ce un guet-apens* Le berçait-on d'espoir pour le mieux saisir? Ce qu'il y a de sûr, c'est que, pendant qu'il dort sur la foi des traités, on confisque sa liberté et qu'au lieu du juge de Mazamet qu'il attendait, il voit accourir auprès de lui, sa femme et ses deux filles, qu'une âme charitable avait secrètement engagées à prendre la fuite. Après avoir marché toute la nuit, elles arrivent épuisées de fatigue et d'émotion, lui annonçant avec effroi qu'ils sont tous décrétés d'accusation, comme prévenus d'assassinat et que la maréchaussée va se mettre en marche pour les saisir.

Sirven croitrêver, et son premier mouvement, tant sa conscience est pure et forte, le pousse à se livrer entre les mains de la justice. Mais ses amis l'en détournent; la malveillance était trop décidée, le danger trop terrible. « Fuyez! lui dit-on, le temps presse ; demain, vous ne le pourrez plus. » Il se décide donc à fuir ; et, dans la nuit du 19 au 20, il quitte son domicile pour la maison d un gentilhomme qui habitait un des faubourgs de Castres. Bien lui en prit; car il sut le lendemain que trois huissiers et deux cavaliers de la maréchaussée venaient de se transporter à Saint-Alby, puis à Castres, recherchant leurs personnes, séquestrant leurs immeubles, vendant leurs meubles ou plutôt les livrant au pillage. Les écluses du fanatisme étaient ouvertes; désormais, on pouvait s'attendre à tout; l'expérience le montra bien.

être détenus a droit, jusques avoir satisfait aux charges et informations, tontre eux faites de notre autorité.

Matamct, l9jauvtor 1762.

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