DE LA FAMILLE SIRVEN
Mais avant de dérouler les nouveaux actes de cette procédure, accompagnons la pauvre famille sur la route pénible de l'exil. Tremblante, elle commence cette fuite qu'on pourrait nommer un Calvaire de douleurs et dont on ne peut plus se faire d'idée, avec nos belles routes et nos confortables moyens de transport. Elle quitte Castres dans la nuit du 20 au 21 et, par un temps glacial, à pied, à travers des sentiers impraticables, arrive à Roquecourbe après quatre heures de marche. « Quel voyage et quel spectacle I dit leuravo- « cat, Lacroix; une mère âgée de soixante-trois ans, (( qu'il faut aider à se traîner dans des chemins affreux ; « une fille , enceinte de trois mois, dont il faut à cha- (( que instant soutenir la faiblesse ; la pluie, la boue, (( l'obscurité de la nuit, tout augmentait l'horreur de « ce tableau.)) Us passent ensemble la journée du 21 à Roquecourbe et, pour plus de sûreté, se séparent.
Sirven part pour Cambon et se cache trois jours dans une métairie de la seigneurie de Lacrouzette ; puis, il se réfugie dans les montagnes de la seigneurie d'Arifat où il reste caché jusqu'à la mi-mars. — Quant à sa femme et à ses filles, après deux jours passés à Roquecourbe, elles vont dafts une métairie voisine ; de là, dans la baronie de Montredon où, personne ne voulant les accueillir toutes trois, elles doivent se séparer et se loger, en divers endroits, à plus d'une heure les unes des autres. Que l'on juge des angoisses physiques et morales de ces malheureux; ils ont perdu leur enfant, l'opprobre est sur leur nom , leurs biens sont saisis, leurs personnes décrétées, sans ressources, obligés
DÉCRET DARRESTATION
d errer nuitamment de lieu en lieu, tremblant à toute heure d'être dénoncés ou découverts, privés même de la triste joie de supporter en commun leur infortune, en souci perpétuel sur leur compte, fuyant leur patrie, et marchant vers un avenir sombre et redoutable I Mais Dieu les protégeait; et, une fois de plus, l'expérience devait confirmer cette parole du psalmiste: a Oh! qu heu- « reux est l'homme qui se confie en Toi ! »
Au mois de mars, les bruits alarmants qui, de tous cotés, assaillent Sirven, le forcent à gagner le sol étranger. Malgré l'intensité du froid, il s'aventure dans les montagnes toutes blanches du Rouergue et du Velay et il parvient à Genève, puis à Lausanne, au commencement d'avril 1762. Sa femme et ses deux filles, qui ne partirent que deux semaines après lui, durent faire un long détour jusqu a Nîmes (A) ; elles suivirent les sentiers neigeux et presqu impraticables du Rouergue et des Cévennnes. « Marie-Anne Sirven, dont la « grossesse était très-avancée, tomba onze fois de chet< val et fut mille fois sur le point de perdre la vie, « au milieu des glaces et des rochers. Il est plus aisé « de sentir que de peindre l'horreur d'un si triste « voyage. Elles n'arrivèrent à Lausanne que dans le « mois de juin. »
Qui ne sentirait son cœur se gonfler de pitié? Mais enfin, les voilà sauvés.
Quelle douce émotion neprouve-t-on pas à la vue de ces infortunés qui, après tant de souffrances, d'angoisses et de périls, touchent un sol hospitalier, où leur vie sera sauve, leur pain assuré, où ils pourront