‹ Sirven étude historique, d'aprés les documents originaux et la correspondance de VoltaireChapitre 17 sur 26 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Discussion des témoignages et innocence

des Sir ven.

:.es autorités judiciaires poursuivent la procédure. — Trois mouiloires successif ne révèlent aucuu fait sérieux. — Elisabeth n'était point maltraitée. — La conduite de l'avocat Jalabcrt n'incrimine pas celle de Sirvcn. — L'enlèvenient du cadavre ne constitue pas une charge. — Nullité légale du rapport »Vs médecins. — La folie d'Elisabeth explique su mort. — L'alibi de Sirven c : incontestable. — Le fanatisme perce dans toute la procédure; c'est lui seul qui l'a soulevée.

Pendant que les Sirven traversaient les montagnes et les neiges , la justice de Mazamet donnait cours à ses poursuites.

Le lendemain de leur départ (le 21), les consuls de Saint-Alby furent interrogés sur l'enlèvement du cadavre. Le môme jour, un premier monitoire est lancé dans le diocèse de Lavaur.

Qu'était-ce qu'un monitoire?

C'était un des plus funestes moyens d'information de l'ancienne procédure, un reste positif du principe inquisitorial. On y supposait souvent le crime et toute sorte de circonstances imaginaires. ((C'était la pubïica-

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(( cation d'un thème tout fait sur lequel, pour gagner <( quelqu argent, le premier coquin venu pouvait faire « une déposition mensongère dans l'intérêt du plusof- (( frant. Le monitoire avait pour effet inévitable, quand (( la rédaction en était partiale, de soulever contre l'ac- « cusé la haine publique. »

Ce moyen consistait en un appel imprimé, énumérant les points sur lesquels on devait déposer. Cette espèce de mandement était, pendant trois dimanches consécutifs, affiché sur les places publiques, sur la porte des églises et devait être lu par les curés du haut de Fa chaire « intelligiblement, non pas à vêpres mais au prône <( de la messe paroissiale. » Tous ceux qui avaient connaissance des faits mentionnés étaient tenus de les révéler, sous peine d excommunication et de damnation éternelle. Ces procédures, dont on n usait que rarement, pouvaient amener d'effroyables conséquences pour peu que les haines religieuses reçussent éveil, surtout dans des pays où une sourde hostilité animait encore les divers cultes. Aussi, les monitoires ont-ils eu d'ardents détracteurs. «Cette procédure extraordinaire,dit un homme cé- « lèbre, est inconnue chez tous les peuples qui conci- « lient la sévérité des lois avec la liberté du citoyen: elle

« ne sert qu'à répandre le trouble dans la conscience et « l'alarme dans les familles. C'est une inquisition réelle « qui invite tous les citoyens à faire le métier infâme « de délateur. C'est une arme sacrée qu'on met entre les « mains de l'envie et de la calomnie pour frapper l'in- « nocent, en sûreté de conscience... Un monitoire, en « un mot, est une espèce de proscription. Voyez quel

DES TÉMOIGNAGES

(( horrible effet ont produit les monitoires contre les «. Calas et les Sirven. »

Il faut l'avouer, les monitoires des Calas et des Sirven furent un vrai signal de mort. Ils tracent aux témoins la marche qu'ils ont à suivre, les dénonciations qu'ils ont à faire, supposent sans fondement les détails de crimes imaginaires et, malgré l'ordonnance, désignent assez clairement les prétendus coupables pour que nul, en les lisant, ne puisse s'y tromper. Un ange du Ciel eut perdu sa blancheur sous les flots impurs de cette calomnie. Qu'on en juge par le premier monitoire, transcrit à la fin du volume. (B).

Cette accusation formidable jette l'émoi, dans toute la contrée et amène cent cinquante témoins à révélation. Mais, comme il n'en résulte aucun fait nettement accusateur, le procureur fiscal lance. (le 3 février) un second monitoire plus précis, plus ferme, où ne supposant plus le crime, il l'affirme et détaille même les circonstances qui l'ont accompagné. Les Sirven partis, le champ était libre et l'on ne s'occupait plus qu'à découvrir, par tous les moyens, des preuves qui n'existaient pas. Un troisième monitoire sur l'enlèvement du cadavre est affiché (7 février). Mais ces provocations répétées ne produisent aucune preuve; il n'est possible, d'obtenir, en fait de dépositions à charge, que les dépositions insignifiantes de six Dames noires, dépositions qui étaient parfaitement identiques. On sut, plus tard, par une de ces dames, qu'une des sœurs « écrivit le té- « moignage et que toutes, sœurs et pensionnaires, le u copièrent mot pour mot. »

DISCUSSION

Sans évoquer ici le souvenir de certain procès célèbre où les témoins tenaient tous aussi le môme langage, nous examinerons les faits qui constituent la justification de Sirven, en les groupant autour de quelques points principaux: 1° Persécution d'Elisabeth; 2° Démarche de l'avocat Jalabert ; 3° Enlèvement du cadavre; 4° Rapport des médecins; 5° Démence d'Elisabeth; 6° Alibi des Sirven ; 7° Manœuvres du fanatisme.

1° La persécution d'Elisabeth dans sa famille ne peut être établie sur aucun fondement. Les témoins en masse affirmèrent son désir d'embrasser la religion romaine , citèrent pour l'attester ses actes et ses paroles, déclarèrent avoir entendu à cette occasion des propos de mécontentement du père et de la mère, avoir vu de leurs yeux les mauvais traitements auxquels elle était en butte et déposèrent qu'Elisabeth elle-même, bien des fois, avait formulé des plaintes contre ses parents.

Ce qui est vrai, c'est son projet de passer au catholicisme; ce qui est faux, c'est l'accusation des mauvais traitements.

Ne connaissait-on pas sa maladie mentale, son extravagance intermittente, son langage incohérent et les mesures de précaution que son état nécessitait ? Ne savait-on pas que sa folie avait persisté à Saint-Alby, que le père et la mère ne s'étaient jamais refusés à la livrer au clergé? Quelle portée pouvaient donc avoir ces témoignages dictés, par l'esprit de parti, à coté des témoignages des deux consuls de Saint-Alby déclarant

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qu'ils avaient vu maintes fois Élisabeth, comblée de caresses par ses parents?

2° La démarche de V avocat Jalabert pas plus que l'accusation précédente, ne saurait charger les Sirven. Jalabert , leur défenseur , se rend à Mazamet, prie les médecins de lui montrer leur relation et leur offre une somme, pour obtenir d'eux un extrait ou un changement des conclusions. Sa démarche ne leur parutjpas si choquante puisqu'ils l'invitèrent à diner, puisque sur son refus « ils lui servirent du vin blanc qu'ils burent ci ensemble. »

Plus tard même, dans la confrontation, l'un d'eux « croit que tout ce que peut avoir dit et fait M. Jala- « bert, n'a été qu'une imprudence et par zèle de ren- « dre service à Sirven son client et ne lui imu pute rien de contraire à la probité. » Ce propos du délateur lui-môme mérite, certes, confiance. Jalabert voulait connaître le contenu du rapport que la loi permettait de cacher à la partie adverse et qui, d'après le droit naturel, aurait dû lui être communiqué, f>our qu'il lui fut possible de préparer convenablement sa défense.

En quoi ce désir et cette tentative blessent-ils les règles de la loyauté? En quoi, surtout, font-ils retomber la moindre culpabilité sur Sirven? Si l'avocat a péché, ce qui n'est pas, est-ce au client d'en porter la peine ? Et quand môme Sirven aurait trempé dans tout cela, ce qui n'est pas davantage, — qui ne l'excuserait, sous le règne d'une législation criminelle tout en faveur de l'accusateur contre l'accusé, d'avoir usé de ce moyen,

DISCCISSION

pour sortir plus lot des embarras que lui créait, des pièges que lui tendait «le fanatisme? Où serait le crime? où serait le mal?

3° L'enlèvement du cadavre qui est un des points les plus difficiles à élucider, n'incrimine pourtant Sirven en aucune manière. Certains témoins déposent que le juge avait donné (le 5 janvier) au consul Galiber, Tordre d'inhumer Elisabeth ; néanmoins, il n'y eut pas inhumation puisque le cadavre fut confié, dans la maison commune, à la garde de six fusiliers. — D'un autre côté, pourquoi conserver un cadavre d'où s'exhalait une infection telle, que les six fusiliers furent forcés de se retirer ? Etait-ce, conformément à la législation du temps, pour lui faire le procès en cas de suicide ? Etait-ce pour échauffer les esprits, en l'honorant des somptueuses funérailles des martyrs, comme on l'avait fait, si fructueusement, pour Marc-Antoine Calas ? Mais alors, pourquoi permettre l'inhumation au consul Galiber? — On se perd dans ces contradictions.

Quoiqu'il en soit, il paraît positif qu'en l'absence des fusiliers (nuit du 5 au 6), la serrure fut forcée et le cadavre enlevé. Qui l'enleva? Dans quel but l'enleva-ton? où fut-il transporté? Nul ne le sut, nul ne le dit et le temps n'a pas dévoilé ce mystère; maintenant, comme alors, nous en sommes réduits aux conjectures. — Dans un tel état de choses, que conseillait la sagesse? de suspendre tout jugement. On fit, et, même encore, on fait l'inverse. On s'empara de ce fait, pour accabler Sirven des plus noirs soupçons. Le haut-justi-

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eier, le procureur fiscal, la ville de Mazamet, dans sa défense, exploitèrent ce point de leur mieux ; et dans ces derniers tem ps, quelques historiens ont attribué une haute gravité à cet enlèvement.

Il est vrai qu une circonstance particulière concourut à pousser dans cette voie.

En 18U, des ouvriers en creusant une cave dans la maison jadis habitée par Sirven (près du Pont-Neuf à Castres), découvrirent, dans le mur, un squelette assez bien conservé, recouvert d une maçonnerie qui ne parut pas ancienne. Les autorités, par négligence, ncr dressèrent aucun procès-verbal, n'y prirent pas môme garde ; en sorte que le squelette, d'abord examiné par la foule, comme objet de curiosité, finit par disparaître sans que personne s'en mit en peine. Qu est-il résulté de tout cela? C'est que quelques écrivains, entr autres le chevalier du Mège, continuateur de DomVaissette, érigent en grief cette seconde disparition, tout aussi bien que la première. Heureusement que, cette fois, Sirven dormait en paix au lieu où finissent les amertumes de la viel

Quoiqu'il y eut jadis un cimetière dans l'endroit môme où se trouva le squelette et qu'il ne fut pas du tout absurde de voir là la solution du mystère (1), je dois

(1) « Depuis peu d'années, on y a découvert un grand nambre de tombeaux « et d'ossements humains. »

Magloirc Nayral, Chronique* eusl mises, III, 457.

l/autcur de ces loyales et précieuses Chroniques, commet à l'endroit de Sirven quelques fort légères erreurs que je signale en passant : après avoir quitte Castres, Sirven s'établit non pas à Aiguefonde (p. 450) mais à Saint-Ail»} } —

DISCUSSION

avouer que le mystère demeure pour moi. Ce qui n'empêche pas l'innocence de Sirven d'être saine et sauve. 11 n'y a rien, dans ces ténèbres insondables, qui parle contre lui; car le squelette de ce mur pouvait être celui d'une personne quelconque, puisqu'on ne fit aucune constatation. Et si l'on ne constata rien et si le squelette disparut inopinément,, — en vérité, qu'y pouvait Sirven, sous la froide pierre qui le recouvrait lui-même?

Je veux mettre la chose au pire; je suppose, malgré bien des improbabilités, que ce squelette fut réellement • celui de sa fille, — je suppose qu'il l'eût transportée furtivement et cachée, là, sous la maçonnerie de ce mur, dansla nuit du5 au 6 janvier, — qu'en conclure? qu'il lavait noyéel Et pourquoi cette conclusion? En la dérobant aux regards, espérait-il cacher les preuves de son crime, si crime il y avait? Comment l'espérer après l'enquête générale qui s'était faite, après le procès- verbal, après le double rapport des médecins? On savait déjà tout ce qu'on pouvait désirer savoir, concernant le cadavre ; un nouvel examen, fait par les mêmes hommes, n'eut rien révélé de nouveau. Quel intérêt devait donc guider Sirven? Absolument aucun. Dans la supposition de sa culpabilité, cet enlèvement ne se comprend pas de sa part, il ne pouvait que le compromettre, sans diminuer d'un atôme les charges qu'on accumulait sur lui. Aussi, nous avons beau chercher, nous ne trouvons

Elisabeth s'échappa de la maison paternelle au milieu d'une paisible nuit et non un jour qu'on l'avait moins surveillée qu'à l'ordinairc(p. 451). — Marie-Anne Sirven n'eut pas son enfant avant terme, an milieu des glaces et des rochers» (p. 452;, mais à Lausanne.

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que ces deux solutions : ou le cadavre a été enlevé par ses ennemis pour accroître sa responsabilité et forger contre lui une nouvelle arme d'accusation, ou il a été enlevé par lui-même pour soustraire sa fille, soit à l'ignominie d'un procès posthume (1 ), soit au mensonge d'une sépulture de martyr. Dans les deux cas, quel que soit celui que Ton préfère, cet enlèvement ne saurait être la source de légitimes soupçons contre Sirven. Il peut prouver son amour pour sa fille ; mais il ne renferme ni preuve, ni indice, ni présomption d'assassinat (2).

(1) On poursuivait le procès, pour les cadavres, de la même manière qur pour les vivants. Et dans le. cas d'une issue défavorable, le corps était lié sur une claie, traîné le visage contre terre dans les rues et sur les places publiques, couvert de boue, accablé de pierres, conspué par les hurlements de la multitude, et enfin pendu au gibet. Cette coutume barbare déchirait l'âme des parents; elle entraînait encore leur déshonneur.

(2) Voici ce qu'Elie de Beaumont, parlant au nom de Sirven, pense de cet enlèvement : « Sa mort parut tellement n'être qu'un malheur, que le procureur fiscal alla prier le vicaire de Pcnterrer et que le médecin et le chirurgien demandèrent leur paiement, comme ayant consommé leur ministère. J'atteste sur tous «es faits les consuls, le vicaire, le chirurgien, les deux officiers de justice euxmêmes. — Le juge qui avait promis de venir le 5 janvier, l'après-midi, pour faire inhumer le cadavre, ne vint point. La nuit s'avauçait; le premier consul, sou parent, va le trouver à Hazamct et rapporte qu'il a obtenu de lui la permission de faire procéder à l'enlerrememt. Je (Sirven) refuse d'y concourir, ne voyant pas de permission par écrit. Je me retira chez moi. Des parents du consul viennent m'en presser encore. Je leur réponds avec cette réserve qu'inspira le malheur, que je ne pouvais ni ne devais m'en mêler. J'iguorais même où était le cadavre. Les consuls qui l'avaient eu leur possession, dans leur maison de ville, le font enterrer; Us attestent hautement, ainsi que tous ceux qui j travaillèrent sous leurs ordres, que ce fut de la permission et autorisation du juge de Mazamct; et sa sentence ne contient, en effet, ni contr'eux ni coulrcuouj aucune charge à sou égard, aucune condamnation. »

Cet extrait du mémoire, qui appuya la requête de Sirven devant le conseil du roi, fait retomber toute la responsabilité, dans celte question, sur le juge de

DISCUSSION

4° Le rapport des deux médecins présentait une charge tout autrement grave que le fait dont nous venons de parler. Mais ce rapport était-il rédigé avec droiture et en connaissance de cause? Qu'on en juge.

Les experts, sur le désir du haut-justicier, modifient leur première relation qui ne renfermait aucun indice du crime accompli sur Elisabeth. Eux, qui parurent si froissés de la démarche de Jalabert, consentent (c'est leur propre dire), à remanier entièrement leur relation; et, pour la rendre concluante, à ajouter qu'Elisabeth avait été étouffée et jetée morte dans le puits. Quel respect des droits de la vérité et de la vie de ses sembla- .bles! La suite encore dévoilera bien d'autres choses. <( Nous avons, disent-ils dans leur rapport, trouvé sur «. le cadavre un gonflement sur la partie antérieure et « latérale gauche de l'os frontal. . . la tête tournait en tout (( sens, comme si elle ne tenait point aux vertèbres du « tronc... le col était extrêmement gonflé, dans toute « sa circonférence, avec une grande quantité de sang m cxtravasé. Toute la violence que nous avons reconte nue est au col, sans qu'il y ait pu se connaître aucun a vestige de serrement avec une corde ou aucun ins- « trument ; en conséquence, nous disons que cette fille u peut avoir été étouffée par quelqu'autre moyen. » Et pourquoi ne pas dire, hypothèse bien plus simple et bien plus rationnelle, que toutes les lésions observées pouvaient parfaitement provenir de la chute du corps sur les parois du puits?

Mazamet. Et il faut bien qu'en cela il y ail quelque ebose de vrai, puisque s* semence, loin de punir queîqu'tiu tic l'enlèvement, ne le mentionne même pas.

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Ils concluent « de ce qu'il ne s'est point trouvé d eau » dans les intestins ni dans la capacité du ventre » que la fille ne s'est pas noyée, mais qu'elle a été jetée étouffée dans le puits ; — alors qu'il est physiquement sûr que cet indice n'a point de portée. Les premières célébrités médicales flétrirent cette erreur ce comme lune <( des plus impardonnables et des plus grossières qui « aient été jamais commises dans un rapport. »

Le vrai moyen de constater qu'une personne est morte noyée, c'est d'examiner les poumons et la cavité des bronches qui doivent être pleines d'eau, l'eau par l'inspiration prenant la place de l'air et devenant une cause matérielle d etouffement. Dans la confrontation, le médecin Gallet-Duplessis reconnut lui-même que ce moyen est le seul infaillible. Et cependant, les deux experts négligent de se procurer cet infaillible moyen, en n'ouvrant pas la poitrine; ce qui est plus inconcevable encore , c'est que se privant ainsi de la seule lumière capable d'indiquer le genre de mort d'Élisabeth, ils déclarent néanmoins ne trouver aucune indication qui leur prouve quelle se soit noyée elle-même ; et ils concluent gratuitement « qu'elle a été jetée morte dans « le puits, » comme si, dans le cas même où elle n'eût pas été noyée, elle n'aurait pas pu se tuer en se précipitant! Nous ne saurions entrer dans plus de détails; ceux qui précèdent suffisent à montrer le peu de cas que méritait un tel rapport ; du reste, voici le jugement qu'en porta la faculté de médecine de Montpellier : 1° «Les experts n'ont ni connu, ni employé les

DISCUSSION

<( moyens nécessaires pour s'assurer si le sujet avait )> péri noyé ou non..

2° « L'état dans lequel on a trouvé le col du cadavre « prouve qu'il y a eu contusion mortelle ; mais on ne (( peut, sans témérité, prononcerque les dérangements, <( observés dans cette partie, n ont pu quetre l'effet de «. la violence extérieure.

(( 3° L'assertion positive des experts et la nature (( des altérations dans le col du cadavre excluent toute « idée d'étranglement et nous ne concevons pas comte ment les experts ont pu conclure que cette fille put « avoir été étouffée par quelque autre moyen. »

La consultation du Collégo-Royal de chirurgie de Montpellier est encore plus catégorique : « D'après « l'examen du rapport et nos réflexions, nous concluons « que cette pièce (le rapport) est erronée, qu'elle se « contredit en plusieurs points et qu'elle ne peut faire « foi en justice. »

L'opinion du célèbre M.Louis, chirurgien consultant des armées du roi, est absolument la môme : il suit de « cette discussion que la fille dont il s'agit s'est tuée « dans sa chute, avant de parvenir à la surface de l'eau, « que plusieurs causes ont pu y contribuer, telles que « la commotion du cerveau et la dilacération ou com- « pression de la moelle de l'épine, en conséquence de « la fracture des vertèbres du col ; que le rapport a été « fait sans soin et sans connaissance des principes lu- <( minéux que l'art a acquis sur cette matière, qu'on ne (( peut raisonnablement y avoir le moindre égard. »

Ce qui achève de mettre ce rapport à néant, ce sont

DES TÉMOIGNAGES

les aveux de Tun des experts, bourrelé parle démon <ki remords ou de l'amour-propre.

Dans sa résumplion (18 février 1763), le médecin Gallet-Duplessis avoue que « c'est par condescendance pour le chirurgien (lequel le soutenait avec entêtement) « qu'il a dit que, n'y ayant pas d'eau dans le ventre, la « demoiselle Sirven avait été étouffée avant d'être jetée <( dans l'eau et que, de lui-même, il se serait bien gardé <( de tomber dans une erreur aussi sensible. »

Dans son rapport, il avait donc sciemment avancé le faux pour le vrai et cela, quand il s'agissait de l'honneur et de la vie de toute une famille! Quelle créance devaiton accorder à un homme coupable d'un fait si monstrueux, à un homme qui avait été déjà détenu, pour calomnie, dans la citadelle de Montpellier et qui avait dénoncé Jalabert pour se venger de ce qu'il avait plaide contre lui, en faveur dune pauvre veuve à laquelle il refusait une somme due?

Il n'y a aussi qu'une voix, qu'un cri de réprobation de la part de ceux qui sont initiés au secret de cette oeuvre inique. « Ce rapport , s écrie tristement M. « Fort (1), est une œuvre déplorable où l'on ne sait ce <( qui l'emporte de la légèreté ou de l'ignorance. Il mé- « rite d'être signalé dans les annales de la médecine <c légale, comme l'un des exemples les plus douloureux

(1) Discours de rentrée prononce à Albi en 18 î 3, par M. Forf, actuellement conseiller à la Cour impériale de Toulouse. Ce discours ma et é procuré par M. Àug. La-source, avoué, que je suis heureux de remercier, ici, pourFempro «eroent qu'il a mis à m'être utile, toutes les fois que les points obscurs de mou travail m'ont fait recourir à ses lumières.

DISCUSSION

« des erreurs funestes auxquelles les magistrats peuvent u se laisser entraîner en négligeant de ne recourir dans « ces cas graves et difficiles, qu'à des hommes expédie mentes et prudents. »

5° La démence si notoire d'Elisabeth n aurait-elle pas dû ouvrir les yeux des experts sur son genre de mort? Le puits communal se trouve encore aujourd'hui dans le même état qu'autrefois. Situé à quelques pas du château, maintenant en ruine, il était entouré d'un mur circulaire, recouvert d'une toiture, avec une margelle d'un mètre surmontée d'un porte verrouillée et ne servait guère qu'à l'époque des vendanges ou pour les incendies. U s'ouvrait du côté de la maison, qu'ai-je dit ! du côté de X Hùtel-de-Ville , car cette chétive masure, telle qu'elle, s'appelait (style officiel) : l'Hotel-de- Ville. La salle des délibérations qui servit à Fautopsie d'Elisabeth et qui sert à présent d'école aux enfants du hameau, se trouvait au rez-de-chaussée, sur la gauche du puits, à la première porte, en venant du château. — Si l'orifice du puits eût été à fleur de terre et à découvert, on aurait pu rationnellement admettre, qu'Elisabeth se fut laissée tomber par accident. Mais le cas n'était pas possible; avec un puits, tel que le représente la gravure, il fallait nécessairement ou qu'elle s'y fut précipitée de son propre gré, ou quelle y eut été jetée par une main criminelle.

C'est ce dernier parti auquel on s'arrêta et auquel on put s'arrêter avec une apparence do justice, grâce au fameux rapport dont on connaît la triste histoire.

Deux lignes de ce rapport, celles qui le rendent eon-

DES TÉMOIGNAGES

duant, devinrent la grande ressource des persécuteurs de Sirven et servirent à merveille les passions religieuses qui bouillonnaient alors dans les âmes.

Ces passions troublent toujours le jugement, égarent la pensée, pervertissent le cœur ; sans elles, dans 1 état des choses, on eut naturellementattribué la mort d'Elisabeth à un accès de folie.

On se souvenait à quel point sa démence en était venue à Castres ; on savait de plus qua Saint- Alby, elle avait eu des attaques intermittentes d'aliénation mentale, que la veille même de son évasion, on l'avait vue tournée vers le soleil couchant, regarder deux fois dans le puits commun, en faisant des grimaces de la tête. D'après cela, et d'après l'ensemble des autres circonstances, des autorités judiciaires non-décidément prévenues, n'aurait sans contredit attribué qu'à la démence la mort de cette lille.

6° L'alibi de Sirven était, certes, bien fait pour accréditer cette opinion. Je ne répéterai pas ce qui a été déjà dit au chapitre II.

Le soir du 15 décembre, veille de la disparition d'Elisabeth, on vit Sirven partir à cheval avec M. d'Espérandieu fils, pour Aiguefonde, village assis au pied de la Montagne-Noire, presque vis-à-vis leg ruines de Saint- Alby et distant d'une lieue. Le vieaire d'Aiguefonde déposa avoir soupe avec eux au château ; tous les domestiques furent témoin qu'il y coucha ; c'est là, que l'exprès, parti de Saint-Alby à la pointe du jour, vient le trouver pour lui annoncer la perte de sa fille. Le procureur fiscal refusa d'assigner les gens du château ; l'or-

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donnance de 1670 lui en donnait, il est vrai, le droit; mais on comprend qu'il nhisa de ce droit que pour évi* ter la preuve sans réplique de l'alibi de Sirven. Cet alibi est enfin constaté d'une manière irréfragable par ce certificat dont nous donnons quelques fragments :

<( Nous, P. M. A. d'Espcrandieu, seigneur d'Aigueu fonde, Saint-Alby, Lacalm, Calmont, co-seigneur de « la baronie d'Hautpoul, Mazamet et Hautpoulois, che- « vau-léger de la garde ordinaire du roi, certifions, <( pour rendre témoignage à la vérité, que je me reste souviens très-parfaitement comme le 45 décembre u 1761, étant à mon château de Saint-Alby.... le sieur u Sirven me communiqua que, le lendemain mate tin, il avait résolu de mener sa fille Élisabeth à M. u l'évêque de Castres, pour le prier de la recevoir et « <Ven avoir soin.... qu'auparavant, il voulait demande der au vicaire d'Aiguefonde s'il avait des ordres ulté- «( rieurs... et, le soir, voulant m'en retourner, j offris « un cheval au dit Sirven; il vint avec moi et étant « descendu de cheval, il fut chez ledit vicaire avoc ïe- <( quel il monta au château, pour faire part de son «. dessein à ma mère qui le retint à souper avec ledit u vicaire et avec toute la famille... Il se couche; (le a lendemain un exprès arrive)... A cette nouvelle, je le <( vis partir. Au surplus, je déclare avoir reconnu que « cette fille était dans la démence, lequel état était de h notoriété publique; en foi de quoi, je donne cette at- « testation pour servir où pardevant il appartiendra, y « ayant apposé le cachet de mes armes.

(( A l'Hôtel desChevau-Légers, le 2 juillet 4767.

u d'Espér vindieu d Aiguefonde signé. »

Cette pièce ne fut produite qu'à l'époque de la révi-

DES TÉMOIGNAGES

I • Ml*

sion du procès. Mais, sans elle, les faits ne manquaient pas, tout d'abord, pour attester l'absence de Sirven ; on le savait, on en était convaincu, puisqu'on s'obstina à ne point entendre les témoins qui l'avaient vu à Aiguefonde.

D'un autre côté, Sirven était-il de ces hommes que l'on put soupçonner de s'être éloigné pour se donner les dehors de l'innocence, pendant qu'il armait t contre sa fille des mains étrangères ? Mais où trouver le plus léger indice de cette atrocité? En outre, ce serait le supposer bien avancé dans les voies de la scélératesse.

Quelques crimes toujours précèdent les grands crimes ; Ainsi que la vertu, le vice à ses degrés . Un jour seul ne fait point d'un mortel vertueux, Un perfide assassin, un lâche incestueux.

Où sont les tâches antérieures, les crimes de Sirven qui rendent plausible, de sa part, l'horrible assassinat de sa fille par un tiers? D'ailleurs, il fut constaté (et dans un hameau rien n'était plus facile) que le jour de la disparition d'Elisabeth et le jour d'auparavant, aucun étranger n'avait paru dans le château, ni dans Saint- Alby. D'après cela, ii faudrait que trois femmes, — une mère et deux sœurs, — eussent perpétré le plus exécrable crime 1 Tant de noirceur révolte la nature et soulève ses plus profondes protestations.

Je ne veux point parler des soixante-trois ans de la

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mère, ni de la grossesse de Marie-Anne, ni de lage de Jeanne qui finissait à peine ses vingt ans. Je demande, en supposant, abstraction faite de tout, que le crime se soit commis dans la maison, s'il est admissible qu'il se soit commis dans le silence le plus absolu, si! est admissible qu'une personne soit étouffée sans débats, puis portée, morte, sur les épaules jusquesdans la rue, sans que le plus léger bruit parvienne, au moins, à l'oreille des locataires?

Et précisément, il y avait des locataires dans • le château qui habitaient immédiatement au-dessous de la chambre des Sirven et voici quel fut leur témoignage non pas légal (puisqu'en dépit de cinq sommations on refusa de l'entendre) mais public et constant : Antoine Hue, le mari, n entendit rien; quant à sa femme, vers minuit, « elle était éveillée et assise sur son lit, <c donnant du lait à son nourrisson, elle n'entendit pas « autre chose qu'une personne descendant l'escalier et « ouvrant la porto de dehors à petit bruit; un instant «c après, Jeanne Sirven descendit de sa chambre pour u leur dire qu'Elisabeth venait de sortir et prier An- <c toine Hue de voir un peu où elle était allée. » Ce témoignage, en lui-même décisif, ne vient-il pas, ens'ajoutant à tous les autres, confirmer avec certitude ee fait qui, le premier, saute aux yeux, que la pauvre fille, dans un moment de délire, alla se jeter dans ce puits que, quelques heures auparavant, elle envisageait d'un air si extraordinaire?

Nous avons épuisé la revue des charges ou plutôt des conjectures gratuites dont Sirven fut l'objet.

DES TÉMOIGNAGES

Nulle part, nous n'avons découvert, je ne dis pas des preuves, mais même des présomptions indiquant chez lui la moindre culpabilité.

Le sèns commun ne dit-il pas qu a vouloir noyer Elisabeth, on n eut point choisi le centre d'un village, dont les habitants, réveillés par les cris ou le bruit des pas, auraient pu tout voir de leurs fenêtres? N 'était-il pas plus simple, plus prudent, d'attirer la malheureuse sur les bords déserte du Thoré qui coule aux pieds du Causse et de la jeter dans ses eaux qui en eussent gardé l'éternel secret? L'éloignement, la solitude, les ténèbres auraient favorisé le crime. — Or, c'est au milieu d'une place publique que le cadavre est retrouvé. — Les assassins recherchent-ils les places publiques, pour théâtre de leurs forfaits?

La plus pure innocence ressort de l'ensemble et des détails de ce long examen, à quelque point de vue qu'on se place. Cet examen démontre surabondamment que la mort d'Élisabeth fut le résultat d'un suicide et non d'un meurtre. Tout le prouve : l'estime générale dont jouissaient les Sirven, leur tendresse mêlée de pitié pour leur fille, leur support quant à ses projets d'abjuration, le touchant empressement du village au premier moment de la disparition, le sentiment du public qui la croyait retirée dans quelque couvent (1), les quarantecinq témoins qui ne firent planer sur eux aucune om-

(1) « Les gens qui la gardent chez eux, disait un curé après la deuxième disparition d'Elisabeth, ont tort de ne pas en donner avis à ses parents pour les tirer de peine.

DISCUSSION

lire de soupçon, l'alibi manifeste de Sirven, la folie intermittente d'Elisabeth, l'absence de toute preuve de culpabilité et de crime, l'impossibilité d'établir l'accusation absolument sur rien autre chose que sur le honteux rapport des médecins.

Dans cette affaire, beaucoup plus encore que dans celle des Calas, le fanatisme fut le souverain moteur. Calas était chez lui quand son fils se pendit; l'alibi de Sirven, quand sa fille se noya, est irrécusable. Il y avait au moins contre Calas, dans son mensonge pour sauver l'honneur de son fils, une apparence de mal, une contradiction avec les faits qui pouvait, jusqu'à un certain point, induire en erreur le jugement des Capitouls; contre Sirven, il ne s'élevait point, je ne dis pas un seul fait, mais même une seule apparence fâcheuse. Ici, décidément, le fanatisme était tout; c'est lui qui inspirait le cœur, conseillait l'esprit, dirigeait la main et conduisait les pas. On ne cherchait pas tant des preuves de crime que des prétextes de persécution ; on tenait moins à venger la loi qu'à se venger soi-même d'hérétiques, dont on supportait impatiemment la présence.

Au fond, positivement, on ne crovait Sirven coupable.

J'en appelle à ces paroles échappées dans un élan de sincérité et que le cours de la procédure reproduisit forcément, malgré la répugnance de celui qui les avait tenues : « tout préjugé à part, j'ai dit non pas une fois « mais peut-être vingt fois, qu'on voyait des enfants « attenter à la vie de leur père et qu'on n'avait pas vu « encore un père se porter à ôter la vie à ses enfants,

DES TÉMOIGNAGES

VA

« qu'il était contre les lois naturelles de le- présumer (( et que je croyais l'accusé innocent. » C'est l'un des auteurs du rapport, le chirurgien Husson, qui tient c« langage et manifeste bien ainsi qu'il était poussé contre lui par autre chose que par son prétendu crime, puisqu'il croyait Vaccusè innocent.

Remarquons encore ce propos si caractéristique du Haut-Justicier à l'avocat de Sirven:

a Pourquoi vous, qui faites profession de la foi ca- « tholique, vous étes-vous chargé de solliciter pour « une affaire qui lui est directement contraire? » Cette question n'a pas besoin d'être approfondie; elle révèle, à première vue, la pensée qui préoccupait le tribunal de Mazamet, comme du reste la masse de la population: a Sirven professait la religion protestante et alors c'était « un titre de réprobation (1). »

Observons enfin que le médecin Gallet-Duplessis avait écrit à Toulouse, au procureur-général, avant la fuite de Sirven, que « depuis peu, (2) il s'était tenu un « synode de protestants, du côté de Lacaune, à 5 lieues « de Mazamet, dans lequel on avait délibéré que les pè <c res pouvaient tuer leurs enfants s'ils voulaient abjurer « leur religion et que, comme il craint lui-même pour

(1) Magloire Navrai. Citron, castraiscs, III, 4 49.

(2) Par un siogulier bonheur, j'ai trouvé chez mon père les procès -verbaux de? synodes tenus à Lacaune, vers cette époque ; et j'affirme qu'on s'y occupait exclusivement de réparer les bnklies, de serrer les rangs, de ranimer le zèle de» églises et de raffermir l'administration, si bouleversée par tant d'orages,

6S DISCUSSION

c ses jours, il prie M. le procureur-général de le prencc dre sous sa protection. »

Nous retrouvons bien là le môme homme auquel la calomnie coûtait si peu. Ce bruit vague, qui circulait dans l'air et qu'il donnait, lui , sous la forme d un fait certain, commençait à exalter les imaginations si passionnées et si crédules du Midi.

Il finit par prendre une telle consistance, qu'il devint un sérieux danger pour les protestants.

Les idolâtres autrefois accusaient les chrétiens d'égorger et de dévorer un petit enfant, pendant leurs agapes ; avec la môme naïveté ; on crut les Réformés capables de mettre à mort leurs enfants rénégats.

On alla môme jusqu'à lui donner, pour base, une citation de Calvin (1). Aussi, les protestants durent-ils le réfuter en bonne règle, puisqu'on s'en emparait, comme dans les procédures de Calas et de Sirven, pour combattre des peines capitales. Les avocats réfutèrent cette calomnie par la discussion des principes des Réformés, par leur histoire entière, par la Bible / ui leur servait d'unique appui, par des certificats, venus de Genève signés par l'Église et la Faculté, contresignés par l'autorité cantonale, le résident de France, et dans lesquels on témoignait qu'aucun synode et qu'aucun théologien n'avaient jamais enseigné une si monstrueuse doctrine. Paul Rabaut, alors patriarche des églises, lança môme en décharge de Calas (1762), unebro-

(3) Institution, liv. II, cli. 8 ; v. Lettres toulousaines, p. 177.

DES TÉMOIGNAGES

chure intituléeXa calomnie confondue, dans laquelle il repoussait avec indignation cette odieuse croyance. Cette brochure souleva un grand tumulte; — le parlement la fit lacérer etbrûler par la main du bourreau sur la place du Palais et il est à croire que son auteur aurait subi le môme sort, si l'on avait pu ou osé le lui faire subir, « Le titre seul, disait Riquet de Bonrepos, suffirait pour armer la sévérité des lois (1).» Le parlement décréta qu'on informerait « contre tous ceux qui « ont composé, écrit, imprimé ou débité ledit libelle.» Aussi, les protestants tremblaient-ils pour la vie de l'auteur, qui leur était si chère.

Tant de vexations, d'injustices et de périls sans cesse suspendus, comme une épée, sur la tête des pasteurs et des fidèles, arrachent à Court de Gébelin ce cri éloquent mêlé d'un peu d'enflure. « 0 ma chère patrie, pourquoi (( es-tu encore si barbare? pourquoi voit-on régner dans « ton sein plus d'inhumanité que parmi les sauvages et « les monstres de l'Afrique? Quand est-ce que tu ces- <( seras de faire périr les hommes et de dire : ils sont (( coupables ? (2) » C'est dans ce fanatisme, dans cette inhumanité contre laquelle se plaint Court de Gébelin

(4) (Test le nom du procureur-général que nous avons vu suivre d^n oeil s jaloux la procédure Sirveu et qui avait déjà joué un trisle rôle, dans l'affaire Calas; c'est de lui que Voltaire écrivit plus tard en 1771 : « Nous avons contre nous, dans l'affaire Sirven, ce procureur général de Belzébutb. »

[2] Lettres toulousaines. — Dom Vaisselle, Uist.gën. du Languedoc, \, X.

DISCUSSION ETC

et qui était alors en pleine recrudescence, c'est là, et pas ailleurs, que doit être recherchée la cause des persécutions qui fondirent sur les Sirven. Ils étaient évidemment innocents. « Leur innocence, pour citer un mot de « Voltaire, était démontrée comme une proposi- « tion d'Euclide ; » le fanatisme seul voyait ou tenait à voir en eux des coupables. « Dans cette procé- « dure froidement étudiée, dit un magistrat de haut u mérite, pour nous que la distance soustrait faci- (( lement à l'impression de toute prévention contempo- (c raine, il ne se trouve ni preuve matérielle, ni preuve « morale, qui put sérieusement faire considérer les « Sirven comme auteurs ou complices du prétendu « crime auquel Élisabeth avait succombé (1). »

(2) Fort, Disc, précédent.

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