CHAPITRE VI
Premières démarches de Voltaire.
Accueil fait aux Sirven sur te sol étranger. — Leur visite à Voltaire. — Soh énergique résolution. — Il intéresse aux exilés les princes et les rois, — Double épreuve de Sirven. — Incroyable ardeur de Voltaire. — Son plan de campagne. — Son grand espoir fondé sur la réhabilitation des Calas.
Les Sirven auraient donc pu, d'une fenêtr&du Plô, assister au spectacle de leur propre supplice et voir, par là, que la fuite leur offrait plus de sûreté que l'innocence.
Leurs amis qui connaissaient le temps, les homme* #t les choses, les avaient presses de quitter la France ; •onseil excellent qui leur permettait d'aller, de venir •t de travailler paisiblement en Suisse, pendant qu'on les étranglait à Mazamet !
En arrivant dans la Suisse , pays si hospitalier et qui semble être le refuge naturel de tous les opprimés, ils excitèrent une sympathie profonde et générale. La République de Berne voulut aussitôt pensionner la mère et les deux filles qui s'étaient fixées à Lausanne-
Quant à Sirven , il vivait à Genève , du travail de son industrie.
La position de Ferney entre la France, la Suisse et fa Savoie, attirait à Voltaire la visite de nombreux infortunés, a C'est là que vous vintes, couverts des haillons de l'indigence et baignés des larmes du désespoir, déplorables enfants de Calas et toi , malheureux Sirven, victime d'un fanatisme atroce et d'une jurisprudence barbare !» (1) Les Sirven furent présentés à Voltaire par un fils de réfugié, le pasteur genevois Moultou, auquel sa belle intelligence avait valu, en dépit de sa foi chrétienne , l'estime et l'affection du grand apôtre de l'incrédulité.
Recommandés par Moultou , les Sirven furent bien reçus deVoltaire. Une leur accorda pourtant pas, d'emblée, sa sympathie et sa protection ; il chercha d'abord, et très-sérieusement, à se convaincre de leur innocence. Après les avoir interrogés et tournés dans tous les sens, il leur fit lever la main et jurer, avec serment, qu'ils disaient la vérité. Leurs réponses, leur air, leur accent, émurent et gagnèrent complètement son cœur. Aussi, écrivait-il plus tard à un ami , en lui racontant cette première entrevue : «Figurez-vous quatre moutons que « les bouchers accusent d'avoir mangé un agneau ; « voilà ce que je vis. Il m'est impossible de vous « peindre tant d'innocence et tant de malheur. »
Dès ce moment, le céïebre auteur de Mahomet - résolutde leur faire rendre justice; il mit à leur dispo-
(1) La Harpe»
sition sa personne entière, son temps, ses conseils, sa bourse (4), sa plume, vrai levier d'Àrchimède. ce Sous sa plume, la cause de Sirven va devenir la cause de l'humanité, de la justice, de la nature. Soixante ans écoulés, n'ont pu affaiblir la pitié que Ton doit au malheur. » (2)
Au dire de Moultou, Voltaire mérite peut-être plus de louanges dans sa défense des Sirven que dans celle des Calas, puisque l'expérience lavait instruit de toutes les fatigues inhérentes à ces sortes de procès ; puisque, d'ailleurs, l'échec dans une seconde lutte pouvait ternir l'éclat dont la première l'avait couvert. (3) Mais ces considérations ne l'ébranlèrent pas un instant ; il obéit tout à la fois à ses instincts naturels d'humanité et à sa haine passionnée du fanatisme. Il se mit aussitôt en demeure de donner à cette affaire la plus retentissante publicité, d écrire à ses amis , de s'assurer des appuis dans la magistrature et de chercher au loin et au près, des noms illustres et de grandes fortunes qui
(1) Il avait deux cent mille livres de renie, ce qui était énorme pour le temps.
[2] Marturé, Hist. du pays castrais.
(V. 3] Gaberel, Voltaire et Us Genevois. Cet ouvrage, d'une lecture si attrayante et si instructive, est fautif sur plusieurs points de l'histoire de Sirven. «'esta tort qu'il affirme, à la page 93 : 1, qu'une lettre de cachet avait livré Elisabeth aux Dames Noires ; 2, qu'Elisabeth était contrainte et quelle opposa une vive résistance aux Dames Noires; 3, quelle s'enfuit du couveut, que dans «a fuite nocturne, elle heurta la margelle d'un puits et s'y noya; 4, que la mère mourut de fatigue et de froid dans les neiges du Jura ; 5, que les efforts de Voltaire furent couronnés de succès au conseil du roi; 6, que Sirvcu se reudit dan* ' les prisons de Toulouse.
pussent déverser, sur Sirven, une précieuse influenc* et d'abondants secours, ci 11 est bon d écraser deux fois « le fanatisme; c'est un monstre qui lève toujours la <c tête. J'ai dans la mienne de soulever l'Europe pour « les Sirven. »
Et en effets il la souleva. Les témoignages et les dons arrivèrent de tous côtés.
Les protestants de France, la République de Berne comme nous l'avons vu, le Landgrave de Hesse, le Margrave de Baden, la duchesse de Saxe-Gotha, la princesse de Nassau, la princesse de Darmstadt et une foule de grands seigneurs, s'empressèrent d'envoyer des secours aux malheureux exilés, frappés d une ruine complète. Le roi dePrusse, le grand Frédéric, leur adresse 500 livres et leur fait offrir un asile dans ses Etats. L'impératrice de Russie, Catherine II , répond en ces termes à Voltaire : « Vous désirez, Monsieur, un secours modique pour les Sirven, le puis-je refuser ? me louerez-vous de cette action ? y a-t-il de quoi ? Je vous avoue que j'aimerais mieux qu'on ignorât ma lettre d* change. Si cependant, vous pensez que mon nom, tout peu harmonieux qu'il est, (ï) fasse quelque bien à ces victimes de l'esprit de persécution , je me remets à votre prévoyance. » Le roi de Pologne , Stanislas Ponîatowski, en lui envoyant 200 ducats, par l'intermédiaire de M m e Geoffrin , dit à celle-ci : « J'ai cru voir dans la lettre que Voltaire vous écrit, la Raison qui
(I) AllufcioQàunc flatterie antérieure de Voltaire qui aurait voulu qu'eMe t'appelât, Minerve ou Vénus ou Juooq,
DB VOLTAIRE 8f
s'adresse à l'Amitié en faveur de la Justice. » Voltaire, tout ému de ces marques de sa haute influence et de la sympathie qu'excite Sirven, remercie par ces beaux vers, Christian VII, roi de Danemarck :
Pourquoi, généreux prince, ftme tendre et sublime.. Pourquoi vas-tu chercher dans nos lointains dimal» Des cœurs infortunés que l'injustice opprime? C'est qu'on n'en peut trouver dans tes Etats,
En apprenant cette dernière offrande, il s'écriait dans sa verve spirituelle : « J'ai brelan de rois quatrième. . . Il me faut gagner la partie. »
Le nom des Sirven vola ainsi à travers l'Europe et bientôt on s'entretint de lui dans toutes les classes de la société, depuis les trônes jusqu'aux mansardes. Il était bien glorieux pour Sirven qu'un homme , qui comptait pour la première puissance de son siècle, prit si chaleureusement en main ses intérêts; il lui était bien doux en particulier dese sentir, après tant d'amertumes, l'objet de tant de pitié et d'affection.
Mais de cruelles épreuves devaient troubler cette joie si naturelle.
Sa fille, Marie-Anne, dans un accouchement qui dura quinze jours, eut à souffrir les plus atroces douleurs. Sa vie fut sérieusement menacée et le médecin, qui lui donnait ses soins, en attribua la cause au voyage qu'elle venait de faire. Il doutait même qu'accablée comme elle l'était, elle put se relever et son rétablissement passa ses espérances.
Une autre affliction, plus poignaante encore, était réservée à ce malheureux père.
La compagne de sa vie, usée par ses chagrins et ses fatigues, quitta ce monde, le laissant seul avec ses deux filles et son petit-fils. « Je ne sais, écrit Voltaire à un ami, si je vous ai mandé que la femme de Sirven, est morte, en prenant, comme Galas, Dieu à témoin de son innocence. La douleur a abrégé ses jours ; le père est au désespoir. Vous voyez les malheurs horribles que cause le fanatisme ! »
En 1763, il avait déjà publié contre le fanatisme, un pamphlet célèbre, le Traité de la Tolérance, ouvrage spirituel, marqué au coin du bon sens et de l'équité , « quoique mêlé de beaucoup de poison. » Maintenant les épreuves de Sirven redôublent son indignation et s'il n'en vient pas encore à des démarches plus actives auprès des personnages haut placés, c'est que le moment n'est pas propice.
Il se contente de préparer le terrain ; il communique au monde sa propre indignation ; il dispose les esprits à le seconder dans ses desseins pour l'avenir ; et comme il le dit ailleurs à M m e du Deffand, il lance du pied des Alpes, à Paris et dans les provinces, «des fusées volantes qui crèvent sur la tête des sots. »
Il ne découvrit toutes ses batteries , qu'après avoir connu les grandes chances qu'avaient les Calas , de faire casser la sentence toulousaine qui les avait condamnés.
Dès lors, il faut suivre dans sa volumineuse correspondance, (nous la citerons souvent), les phases diverses
de cette lutte passionnée. Il est curieux d'assister à ses émotions, à ses cris de joie, à son désespoir, au déploiement de ses inépuisables ressources. On dirait que cette affaire rallume en lui le feu de son jeune âge; il es t absorbé par elle; pour elle, il néglige poésie, théâtre, travaux littéraires; il n'en dort pas; il s épuise. C'est une ardeur, une rage que rien n'arrête ou qui, arrêtée sur un point, se ranime plus vive et plus puissante sur dix autres.
11 écrit, (8 mars 4765) à Damilaville : « Vous m'ap- « prenez deux nouvelles bien intéressantes ; on juge « les Calas (1) et le généreux Elie (2) veut encore dé- « fendre l'innocence de Sirven. Cette seconde affaire « me paraît plus, difficile à traiter que la première, « parce que les Sirven se sont enfuis et hors du « royaume, parce qu'ils sont condamnés par contumace, « parce qu'ils doivent se représenter en justice, parce « qu'enfin, ayant été condamnés parun juge subalterne, « la loi veut qu'ils en appellent au Parlement de Tou- « louse. »
En dépouillant, jour par jour, ses innombrables lettres, on voit sa pensée se dessiner peu à peu : la loi voulait que la contumaoe fut purgée devant les mêmes juges de Mazamet, (3) à moins que, pour des raisons
[1] En conseil du roi.
[2] de Beaumont, l'avocat.
(3)Voici comment les choses se passaient alors, dans la hiérarchie judiciaire font coudamné purgeait sa contumace devant les mêmes juges ; ou bien, il devait cire autorisé par le conseil du Roi à se présenter devant de nouveau*
gf PREMIÈRES DÉMARCHES
majeures, pour suspicion par exemple, ils ne fussent dessaisis de l'affaire. Et, dans ce cas, l'affaire revenait dê plein droit au Parlement de Toulouse.
Mais Voltaire tremble, et non sans raison, que les Sirven trouvent à Toulouse des juges irrités qui l'y feront rouer, pendre, brûler, pour se venger de la cassation de l'arrêt du Parlement, que le Conseil du roi, au moment môme, était en train d'accorder aux Calas. Son désir serait bien aussi d'en appeler au Conseil du roi, qui lui semblait seul capable de comprendre ou d'avouer l'innocence des Sirven ; ce qui l'arrête , c'est la, crainte d'une issue défavorable; il n'ose espérer que l'on consente pour la seconde fois en 6i peu de temps, à faire affront au Parlement de Toulouse, en arrachant les Sirven comme les Calas, à sa juridiction naturelle. (1) - .
juges. — Cctlc autorisation emportait l'annulation de la première sentence et ia nécessité de reprendre à nouveau toute la procédure.
Le Conseil du Roi « est une assemblée de Parlement choisie pour connaître de tout ce qui intéresse l'administration générale du royaume; il se divise cm cinq branches..,, de la nature d'affaires dont le conseil privé du roi connaît exclusivement, sont : les demandes en cassation d'arrêt?, rendus par les cours fcuperieurc? , les conflits suscités par ces mêmes cours etc.
Au-dessous, et dépendant du Conseil du roi, se trouvait l'Hôtel des Requêtes, tribunal tenu au Palais par les maîtres des requêtes, qui statuait sur les affaires que les ordonnances lui attribuaient, et en particulier sur l'admission ou le rejet des requêtes en cassation. 11 était ce qu'est de nos jours une section de la cour de cassation, à laquelle cour correspondait le conseil du roi. Nous verrons par la suite que la requête de Sirven, admise par l'Ilôtel des Requêtes, fut rejetée par le Conseil du Roi. — Voyez Mbrlih.
Il] Le parlement de Toulouse avait témoigné une extrême irritation de te que le Conseil du Roi évoquait à lui l'affaire Calas et s'y était opposé de tou- «es ses forces;, «'était, en effet, une humiliation, sinon une atteinte à tes droits.
Voltaire use donc d'une grande prudence. Avant d essayer aucune démarche trop ouverte, il tient à ce que le triomphe des Calas, au conseil du roi, soit assuré. Il ne voudrait pour rien le compromettre, par un zélé intempestif. Sans doute, il s'écrie dans son enthousiasme : « Ce sera une belle époque pour la philosophie qu'elle seule ait secouru ceux qui expiraient sous le glaive du fanatisme. » Mais ce ne sera qu'après le premier triomphe des Calas, qu'il poursuivra hardiment celui des Sirven.
Ce fut le 9 mars, trois ans jour pour jour après l'exécution de Calas, que le conseil du roi rendit un arrêt, cassant celui du Parlement de Toulouse. 50 Maîtres des requêtes avaient, d'une voix unanime, déclaré la famille innocente et l'avaient recommanda aux générosités du roi ; le roi lui fit un don de 36,000 livres sur la sollicitation du duc de Choiseul qui, luimême, ouvrit largement aux malheureux sa propre bourse. Tout Paris courut en foule pour voir sortir de prison la veuve et les enfants Calas et battit des main» en versant des larmes.
A la nouvelle de cet événement, très prévu du reste, Voltaire laisse percer sa joie dans toutes ses lettres : « Vous savez que le roi adonné 36,000 livres à la « famille Calas et que cette infortunée famille qui a (( fait tant de bruit dans le monde, a la permission de « prendre ses juges à partie, ce qui n'était point arrivé « ce me semble, depuis le massacre juridique de Mé- « rindol et de Cabrières, sous François I<*. Un tel
exemple doit rendre les juges bien circonspects, « quand il s agit de la vie des citoyens. »
Cette cassation de l'arrêt de Toulouse était bien fait* pour relever le courage de Voltaire.
Plus que jamais il reprend espoir ; il va disposer son plan d'attaque et le poursuivre sans relâche, avec une persévérance que ne rebuteront, ni ses travaux excessifs, ni des lenteurs interminables, ni la vieillesse, ni les douleurs physiques, ni les déboires. Qu'une première campagne soit infructueuse, sans se reposer, il en recommencera une seconde et la poursuivra jusqu'à ce que la victoire lui demeure.
Il est soutenu par la justice de la cause qu'il a si énergiquement embrassée et par l'espoir d'asséner à l'Infâme {le fanatisme) un coup mortel.
Voulons-nous avoir la parfaite expression des sentiments qui le possèdent, écoutons-le • « Je ne peux « faire la moindre attention aux tracasseries de la cote médie. Cela peut amuser Paris ; pour moi , je suis t( rempli d'autres idées; la générosité Russe, (1) la « justice rendue aux Calas, saisissent toutes les puis-
« sances de mon âme Il faut réussir à l'affaire
« Sirven, comme à l'affaire Calas ; ce serait un crime * de perdre une occasion de rendre le fanatisme exé- « crable. »
Telles sont ses premières démarches et les dispositions qui l'animent; elles ranimeront jusqu'au bout, et
[I] Outre ce qu'elle donna aux Sirven, Catherine II avait déjà donné 5.Q03 | i Très à Madame Calas.
jusqu'au bout, lui feront victorieusement tenir Vête aux préventions de tout un monde et de tout un siècle. Mémorable exemple de ce que peut une ferme volonté, mise au service d'une noble cause !