‹ Sirven étude historique, d'aprés les documents originaux et la correspondance de VoltaireChapitre 20 sur 26 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Voltaire et le Conseil du Roi.

flUoix d'un avocat. — Difficultés incroyables. — Lettres interceptées, — Sollicitude de Voltaire relativement au Mémoire. — Lenteurs de l'avocat. — Enthousiasme à la réception du mémoire.

Le grand but que poursuit Sirven est de faire casser ta sentence de condamnation.

Mais, de quelque côté qu'il se tourne, il n'aperçoit devant lui qu'un sombre horizon : le tribunal de Mazamet et le parlement de Toulouse sont connus par leur» préventions ; et quant au Conseil du roi, il ne s'exposera pas de sitôt à une tempête, pareille à celle que som arrêt sur CalaS vient d'occasionner.

Que faire? par quelles voies arriver à ses fins?

Il se décide pour une tentative auprès du Conseil du roi, appelé de ce nom parce qu'il était censé représenter le souverain. Ce moyen est moins chanceux, surtout moins dangereux que les deux autres.

Voltaire, qui le conseille, ne se dissimule point l'«-

trême difficulté de la réussite ; il faut le voir aussi déployer toutes les ressources de son fécond génie.

11 se crée dans la capitale une petite armée d'amis fidèles qu'il commande de Ferney et qui, par leur position élevée, ont partout des aboutissants. Ce sont I)amilaville, le duc de Praslin, le duc de Choiseul, la duchesse d'Enville, le comte et la comtesse d'Argentai, etc., etc. Il ne leur laisse ni trêve ni repos; il les harcèle de ses lettres, comme nous allons nous en assurer. Il s'occupe ensuite de chercher un avocat éminent qui puisse embrasser avec âme ce procès; et il ne croit mieux faire que de confier la défense des Sirven, au défenseur môme des Galas, à Elie de Beaumont, que l'arrêt du Conseil vient de couvrir de gloire. 11 apprend par Damilaville, qu'Elie de Beaumont, qu'il surnomme plaisamment le prophète Elie, ou Elie le véritable, ou Cicéron-Beaumont, consent à se charger de la cause Sirven; il s'en réjouit et s efforce, par mille flatteries, de gagner et d'enflammer son cœur, pour que sa plaidoirie soit pénétrée du feu sacré, qui seul entraîne les • convictions.

Toute l'œuvre de Sirven se réduit à présenter une requête, pour réclamer une nouvelle attribution de juges; la mission de l'avocat , bien plus essentielle, consiste à faire suivre cette requête d'un long Mémoire justificatif.

Quant à Voltaire, âme de tout et de tous, il se charge de se procurer les renseignements, les pièces indispensables, d'encourager, d'exciter, de tenir en haleine tout le monde.

Ët certes, il ne faillit point à sa tâche. Il n'est pas de lettre adressée par lui n'importe où et à qui, dans laquelle ne se trouve un paragraphe, un mot, une allusion sur ce procès dont il déborde. (23 mars 1765, à Damilaville) : « Leur innocence est a plus palpable que celle des Calas. Il y avait au moins « contre les Calas des sujets do soupçons, puisque le « cadavre du fils avait été trouvé dans la maison pater- « nelle et que le père et la mère avaient nié, d'abord, u que ce malheureux se fut pendu ; mais ici, on ne « trou ve pas le plus léger indice. Que d'horreurs, juste « ciell On enlève une fille à son père et à sa mère; (( on la fouette, on la met en sang pour la faire catho- « lique; elle se jette dans un puits et son père, sa (( mère, ses sœurs , sont condamnés au dernier sup- « plice I »

Une fois le défenseur trouvé, il s'agissait de lui fournir les documents nécessaires.

Mais comment se les procurer? de Beaumont avait demandé des copies de procès-verbaux, décrétés, sentences, etc.; et posé plusieurs questions, dont la réponse lui était indispensable. Voltaire s'occupe activement de tout cela et il est à remarquer que son esprit gaulois ne l'abandonne pas même au milieu de ses plus graves préoccupations. (22 avril 1765, à Damilaville) : ci .... Sirven est chez moi ; il y griffonne son inno- « cence et la barbarie des Visigoths ; nous achevons , « le temps presse; voici un mot pour le véritable Elie, « avec les pièces. »

Damilaville était son bras droit à Paris, son autre

lui-même; ce qui explique le style abandonné dont il use avec lui et les commissions dont il le charge familièrement. (22 avril 1765, à de Beaumont) « J'envoie « au protecteur de l'innocence la réponse de Sirven ea « marge ; nous écrivons à Castres pour avoir des éclair- « cissements ultérieurs (1). Il est certain que levêqu« «{de Castres fit enfermer la fille Sirven do son autorité « privée. Je joins aux réponses du père les monitoircs « que vous verrez, Monsieur, entièrement semblable» <( à ceux qui furent publiés contre les Calas. Voilà un « beau champ pour votre éloquence sage et attendris- « santé. Quels monstres vous avez à combattre et quels « services vous rendez à l'humanité I Deux parricides « en deux mois, imputés par le fanatisme !

Tantùm religio potuit suadere malorum !

Lucrèce.

« Vous allez tirer un grand bien du plus horrible des « maux. »

Mais pour atteindre ce résultat, il fallait une pièce que ni démarches, ni stratagèmes, ni prières, n'avaient pu parvenir encore à leur mettre entre les mains : Farrét du parlement toulousain (5 mai 1764) confirmant la sentence de Mazamet (29 mars 1764).

L'effroi était tel dans le Languedoc, que nul n osait

[I] Tel ett, selon toute apparence, l'objet de cinq lettre* inédites de Voltaire qui se trouToot a Aiguefonde tt que je n'ai m£me pai on It »ati«fc«*on 4« pouvoir lira.

s'aventurer jusqu'à la demander, pas môme L les amis, pas môme les parents de Sirven. Aussi, Voltaire propose-t-il de passer outre, estimant que la confirmation de la sentence est constatée par le procès- verbal d'exéeution et que, d'ailleurs, le souvenir de Sirven est assez distinct pour qu'il puisse y suppléer. Il pense qu'on nt doit pas s'arrêter plus longtemps devant cette difficulté et il espère voir, dans peu, ce qu'il appelle la seconde philippiqueiEMe deBeaumont ; la première était, sans doute, son plaidoyer pour les Calas.

De Beaumont ne partagea point son avis et ne voulut absolument pas entreprendre son travail sansj'arrivée de cette pièce qui lui paraissait capitale.

Voltaire dût céder et se remettre en frais d'imagination pour découvrir un sûr moyen de l'avoir. Cette fois, à qui s'en prendra-t-il ? Au cardinal de Bernis luimême ; (1 5 mai 1 765) il lui adresse une pressante lettre : « Il y a une famille plus infortunée que celle des Gâte las, ses malheurs sont dûs à l'horrible fanatisme du « peuple qui séduit quelquefois jusqu'aux nuisit trats... Ces deux exemples des Calas et des Sirven « feront une grande époque. Accordez-moi, je vous « en supplie, votre protection dans cette affaire qui « intéresse l'humanité. Ne pourriez-vous pas aisé- * ment , sans vous compromettre , charger [quelce qu'homme de confiance de copier la sentence de m Mazamet...?» Infructueuse tentative; le cardinal de Bernis déclina la mission dont il le chargeait; «lie lui parut, sans doute, trop périlleuse. — Quel espoir, maintenant, reste-t-il donc de surmonter ub

si puissant obstacle ? Voici l'idée qui surgit et que l'on exécuta aussitôt: faire signer à Gex une procuration aux filles Sirven pour sommer ainsi le greffier de la Tournelle de délivrer copie de l'arrêt ; et, s'il refusait, envoyer à Paris acte de son refus.

Le moyen ne manquait pas d'habileté ; seulement, Voltaire craint que toutes ces entraves ne refroidissent de Beaumont pour les Sirven et il charge (27 mai) son ami Damilaville de les recommander plus que jamais à sa sollicitude.

Le lendemain, il lui écrit encore pour lui apprendre que Sirven, malgré la démarche qui se poursuit à Gex, vient de prendre, dans son impatience, l'audacieux parti d'aller chercher lui-même, à Toulouse, l'arrêt et les pièces nécessaires. Sirven comptait mieux stimuler ses amis par sa présence ; il espérait pouvoir les pousser en avant, tandis qu'il se cacherait pour éviter une incarcération qui, sans doute, l'eût mené fort loin. Il y va de sa tête dans cette entreprise. ... peu importe, il est résolu. « Ce pauvre homme et sa famille me fendent « le cœur. Qu'il est beau, mon ami, de faire du bien u et que M. de Beaumont va augmenter sa gloire I Pour « moi, je n'ai qu'à augmenter ma patience. »

Vers celte même époque, il écrit à M. Audibert, à Marseille : u Nous allons entreprendre un procès assez

« semblable à celui des Calas Heureusement, ce

« jugement, plus cruel que celui des Calas et non moins « insensé, n'a été exécuté qu'en effigie ; mais la fa- « mille, dépouillée de tous ses biens, est dans le « dernier malheur. M. de Beaumont, à qui j'ai

« envoyé toutes les pièces que j'ai pu recouvrer, « prétend qu'il y a des moyens de cassation encore (c plus forts que ceux qu'on a employés en fau veur des Calas. Il nous manque encore des pièces « importantes. Nous essuyons bien des longueurs; a mais nous ne nous décourageons point. Il faut enfin « déraciner le préjugé monstrueux qui a fait, deux fois « des assassins, de ceux dont le premier devoir est de « protéger l'innocence. » Cette lettre caractérise bien la situation et met à nu lœ sentiments qu'il éprouve ; il est ferme quoique contrarié ; longtemps encore, la question resta au même point.

Le 22 juin, c'est toujours la même attente, la même anxiété; il craint de ne pas obtenir copie de l'arrêt, et d'être obligé de se contenter d'une protestation, contre le refus qu'on fait de la leur délivrer ; du reste, il pensait que cette protestation serait très-favorable à Sirven et quelle servirait à lui faire obtenir plus aisément un« attribution de juges, en constatant la mauvaise volonté et l'injustice des tribunaux du Haut-Languedoc. Le \ G juillet, les choses n'ont pas avancé d'un point, comme cela ressort d'une lettre au marquis d'Argence, auquel il annonce qu'il s'occupe, pour le moment, de tirer du greffe la sentence qui a condamné Sirven.

Tous ses efforts furent vains ; Sirven lui-même ne pût effectuer son voyage; et Ton n'obtint du greffe ni la copie de l'arrêt, ni d'autres pièces nécessaires.

Mais quetait-ce que Cette contrariété à côté de toutes celles qui se préparaient !

Une longue suite de circonstances malheureuses st succédant sans interruption, semblèrent vraiment conjurées contre les Sirven et leur dévoué protecteur.

Sous le régime de ce vieux temps, que lultramontanisme se plaît à peindre avec les riantes couleurs de lage d'or, — la poste n'avait point de secrets ; chacun devait s'observer avec une extrême prudencê et Voltaire plus que personne. Heureusement, il était fertile en expédients et, pour dérouter les inspecteurs et ravisseurs de ses lettres, il usa de ce [stratagème : il écrivit des lettres ostensibles, qu'on devait saisir et dans lesquelles il se défendait énergiquement des accusations qui pleuvaient sur lui , — et d'autres, sous les noms supposés de Lantin, Boursier, Ecrlinf (écrasons l'infâme), etc., dans lesquelles il laissait librement courir sa caustique verve.

Malgré cela, il se plaint amèrement au comte d'Àrgental (juillet 4765) qu'on ait intercepté quelques pièces essentielles, qu'il adressait à de Beaumont. Il en *st inquiet, découragé, d'autant plus que son âge (78 ans), une inflammation de poitrine et une continuelle fluxion aux yeux, lui rendent de plus en plus pénibles les soins de ce procès (4).

Le mémoire de l'avocat devait encore lui causer biei îles enûuis et des tourments ; malgré ses recommanda-

(I) Quand il était empêché d'écrire, ce qui lui arrivait souvent, il recourait à la plume de son secrélaireWagnère. Celui-ci couchait dans uuc chambre audes&us de la sienne et, au premier appel, descendait par mue trappe p«w ••rire toussa dictée,

lions, ses louanges, ses prières, de Beaumont le négligea pour d autres causes, pendant dix-huit mois! Voltaire, qui l'attendait de jour en jour, passa tout ce temps dans une cruelle angoisse, tantôt abattu, tantôt irrité, aiguillonnant en vain l'avocat par ses lettres et par ses amis et tremblant que l'opinion publique ne finit par oublier Sirven.

Un autre de ses soucis, c est que le mémoire si attendu ne répondait pas dignement aux besoins de la cause. Il voudrait, dit-il au comte d'Argental (le 8 octobre 1765), qu'il fut dépouillé de la déclamation du barreau, si contraire à la véritable éloquence; et (le 7 novembre suivant) il écrit à la marquise deFlorian... « L affaire Sirven me tient à cœur; elle n'aura pas « l'éclat de celle de Calas ; il n'y a eu malheureuse- « men t personne de roué ; il faut aussi que M. de « Beaumont répare, par son éloquence, ce qui manque a à la catastrophe; il faut que son mémoire soit ex- « collent. Je voudrais bien le voir avant qu'il fut im- « primé et je voudrais surtout que les avocats se défis- « sent un peu du style des avocats. »

Sa sollicitude va môme jusqu'à tracer la marche à suivre..., il aimerait, confie-t-il à son ami Damila ville, que M. de Beaumont rappelât dans son exorde, la dernière aventure d'un citoyen de Montpellier qui, dans le temps qu'il pleurait la mort de son fils, fut accusé de l'avoir tué, vit descendre chez lui la justice avec le plus terrible appareil, s'évanouit et fut sur le point de mourir. Cet exemple, joint à l'infortune éternellement

VOLTAIRK

mémorable des Calas, « fera voir quels horribles prête jugés régnent dans l'esprit des Visigoths. »

Il est infatigable, il écrit de tous côtés et il témoigne à Damilaville son extrême impatience : « Je vous dec( mande en grâce de presser M. de Beaumont sur « l'affaire Sirven ; elle me parait toute prête; le temps « est favorable; je ne crois* pas qu'il y ait un instant <c à perdre. i>

Enfin, il reçoit de bonnes nouvelles : (20 janvier 4766) « Je puis donc me flatter de voir le mémoire de « Sirven! Le véritable Élie n obtiendra peut-être pas un « arrêt d'attribution , mais il obtiendra un arrêt d'ap- « probation au tribunal du public. »

Peu de temps après, comme il en avait été prévenu, le mémoire, ou seulement une esquisse du mémoire, lui parvient et immédiatement il exprime toute son émotion à Damilaville : « Il y a deux nommes attendris « et hors deux-mêmes, c'est Sirven et moi. Vous trou- « verez, ici, mes remerciements au généreux M. de « Beaumont ; je vous prie de les lui faire passer ; je « renverrai incessamment le mémoire. Je commence à « espérer beaucoup. Il me paraît bien difficile qu'on « résiste à des faits si avérés, â de si bons raisonne- « ments et à tant d'éloquence. »

Et voici quels sont les remerciements dithyrambiques qu'il transmet à M. de Beaumont, dans la lettre de son ami. (1er février 4766, à M. de Beaumont), « Je « vous assure qu'un de6 beaux jours de ma vie a été « celui où j'ai reçu votre mémoire. J'étais accablé de « maux; ils ont tous été suspendus. J'ai envoyé

« chercher le ton Sirven: je lui ai remis ces belles « armes avec lesquelles vous défendez son innocence « il les a baisées avec transport. J ai peur qu'il n'en « efface quelques lignes avec les larmes de douleur et « de joie que cet événement Jui fait répandre. .. Je v ous et demande en grâce de faire tenir votre factum aux « puissances du Nord. J'ai l'ambition de vouloir être « la première trompette de votre renommée à Péters- « bourg et à Moscou... Vous vous êtes tiré de toutes et les difficultés par un coup de l'art ; vous avez su ren- « dro cette cause celle de la nation et du roi même. « Vos mémoires sur les Calas sont de beaux morceaux « d'éloquence; celui-ci est un effort du génie. Si j'avais « votre éloquence , je vous exprimerais tout ce qu« « vous m'avez fait sentir. »

Cet enthousiasme de la première heure ne l'empêch* pourtant pas de retoucher, de sa plume même, quelques points du mémoire et de donner à l'avocat d'excellents conseils, tendant à modifier la forme et à rejeter en note, certaines longueurs.

Dans sa joie de tenir enfin ce travail, si désiré, il s'empTesse d'écrire à Frédéric II qu'il y a en France un nouveau procès tout semblable â celui des Calas; et qu'il paraîtra dans quelque temps un mémoire signé de plusieurs avocats. Si Sa Majesté le désirait, elle voudrait bien lui faire savoir où il doit le lui adresser. (4 février, au comte d'Argental) : « J'ai l'esquisse du « Mémoire d'Elie; je me flatte qu'il fera un très-grand « effet et que nous obtiendrons un arrêt de réhabilita- « tion » (42 février à Damilaville) : « J'ai

« grande impatience de savoir ce que vous pensez du « Mémoire d'Elie. Je vous réponds que je lui donnerai « des ailes pour le faire voler dans l'Europe. »

Cette admiration excessive pour une œuvre médiocre et boursoufflée(l), dura fort peu, comme nous le verrons tout-à-l'heure. Cela se comprend de la part d'une nature impressionnable, légère et mobile comme celle de Voltaire, surtout quand le parti pris s'en mêle. Or, il était, à l'avance, décidé à trouver le Mémoire magnifique. Il est à croire qu'il ne répondit pas à toute son espérance et que, cependant, la joie de l'avoir lui lit illusion; en sorte que les louanges incroyables dont il l'accable , sans è'tà entièrement sincères , ne sont pas non plus entièrement hypocrites.

Ce qui lui dessilla les yeux, ce fut l'opinion plus calme et plus impartiale de ses amis, qu'il finit par adopter lui-môme. Mais n'empiétons pas.

(1) Co mémoire a pourtant trouve pîaeodans le Recueil des pièces oratoire», f-ut par M. Berryer.

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