‹ Sirven étude historique, d'aprés les documents originaux et la correspondance de VoltaireChapitre 21 sur 26 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Nouveaux efforts de Voltaire.

NégHgeucc de l'avocat. — Le rapporteur . — Imprudence de VAvis au Public* — Voltaire inébranlable. — Sa joie et sa douleur quand le mémoire est achevé. — Circonstances fâcheuses. — Le procès de Beaumont. — Le procureur général. — Le» Toulousaines. — irref du Conseil,

D'après ce qui précède, il semble que l'appel au Conseil du roi est maintenant en bon chemin, qu'il ne reste plus qu a refondre le mémoire, à le faire parapher par les Sirven, signer par quelques avocats, et que le plus beau succès couronnera toutes les peines.

Hélas! que de tribulations étaient encore réservées aux pauvres Sirven et à l'ardent vieillard 1

D'abord, ce sont de nouvelles lenteurs de l'avocat : Voltaire avait reçu l'esquisse de son Mémoire le 1 er février et nous le voyons, six mois après, l'exciter encore a y mettre la dernière main. Puis, ce sont des perplexités relativement au rapporteur de l'affaire, dans le Conseil. Il prie le duc de Choiseul d'user de son influence à l'effet de faire nommer rapporteur, M. Chardon, connu pour ses principes sur la tolérance. La ré-

ponse étant favorable, il écrit à M. Chardon lui-même pour l'instruire des dispositions du duc de Choiseul et pour implorer, non pas sa bienveillance mais sa justice, dans le procès qu'if rapportera.

Sur ces entrefaites, impatienté de la négligence de l'avocat et craignant que l'opinion publique »e se refroidisse pour ses clients, il lance (9 novembre 4766); l'A vis au public sur les parricides imputés aux Calas et aux Sirven (1). Mais il se pressa trop ; le moment n'était pas encore opportun; car il n'en résulta, dans tout le Midi qu'une extrême irritation dont le contre-coup se fit sentir à Paris et qui môme, un instant, menaça de tout compromettre. En l'apprenant, Voltaire en est désolé et il s'excuse sur les lenteurs interminables de l'avocat. « L'affaire de Sirven, écrit-il, (17 décembre) « m'empêche de dormir. Il serait bien affreux que les « retardements de M. de Beaumont eussent détruit nos « plus justes espérances. »

(1) Berlin, 16 janvier 1767, Frédéric II à Voltaire : « J'ai la avec plaisir la •< petite brochure (l'Avis) que \ous m'avez envoyée ; elle fera plus d'impres- «» sion qu'un gros livre; peu de gens raisonnent, au lieu que chaque individu « est susceptible d'émotion, à la narration simple d'un fait. Il ne m'en fallait «t pas tant pour assister ces malheureux que le fiinalisme prive de leur patrie « dans le royaume le plus policé de l'Europe ; ils trouveront dans mes états « des secours et môme un établissement, s'ils le veulent, qui pourra les sous- « traire aux atrocités de la persécution et aux longues formalités d'une justice « que peut-être on ne leur rendra pas.» — Cette lettre, dont la tournure toute française étonne de la part d'un allcmaud, prouve bien que si le repos et le bien. «Hre eussent été placés par Sirven au-dessus de l'honucur, il se serait jeté daus les bras de ce puissant monarque, sans s'exposer aux tourments et aux chances d'une nouvelle procédure II ne pouvait être poussé dans cette entreprise que par le sentiment de son Innocence et par le besoin de la faire éclater à tom 'c* jeux*

Les esprits étaient intimidés ; on ne trouvait plus d'avocats, même à Paris, pour signer le Mémoire et Voltaire put craindre sérieusement qu'il ne fallut renoncer à toute poursuite. C'est ce qui lui inspira cette déclaration empreinte de sentiments divers : « A l'égard « de Sirven, j'en ai pris mon parti ; j'ai trouvé le pu- « blic, le premier des juges ; et les suffrages de l'Eu- « rope me suffisent. Tant de difficultés me rebutent, « et pour peu qu'on en fasse encore, que M. de Beau- « mont m'envoie son Mémoire, je ne veux pas autre « chose, je le ferai imprimer. Les Sirven gagneront <( leur cause dans l'esprit des honnêtes gens; c'est à « eux seuls que je veux plaire, dans tous les genres. » Il se disait rebuté par les difficultés toujours renaissantes et, certes, il y avait de quoi; mais il ne l'était pas réellement.

Il devait encore traverser bien d'autres alternatives d'angoisse et d'espoir.

On ne pourrait croire, si ses lettres n'en faisaient foi , qu'une seule affaire ait pu être la source de tant de péripéties. Quoiqu'il en soit, et quoiqu'il en dise, son âme fermement trempée tiendra bon jusqu'au bout, jusqu'à la veille de la décision et, même après l'échec, espérera contre toute espérance. Peu de jours après la lettre précédente, on le voit, en effet, assez raffermi pour tenir de plaisants propos : s'il était le juge, dit-il à un ami, il condamnerait le bailli de Mazamet à faire amende honorable, à « nourrir et à servir les Sir- « ven le reste de sa vie. »

Il est vraiment curieux de suivre ce roi du dix-

huitième siècle, dans les innombrables phases de cette lutte, sacrifiant repos, santé, tragédies, à la défense d'un obscur particulier, se décourageant, se ranimant, pour se décourager encore et se ranimer de nouveau, et déployant une persévérance cjui suppose, dans son cœur, ou une vraie pitié des malheureux ou une violente passion haineuse contre le fanatisme. Il n'y a que l'amour ou la haine qui soient capables d'enfanter une pareille énergie. Cet homme, pour qui la gaieté était le remède à tous les maux, cet homme à qui les accès de rire duraient des mois entiers, s'élevait contre Tinjustice avec une véhémence extraordinaire et disait, dans sa fureur, en parlant du peuple français : « C'est (( donc là, ce peuple si doux, si léger et si gai ! Arle- « quins, anthropophages 1 je ne veux plus entendre <* parler de vous. Courez du bûcher au bal et Je far « Grève à l'Opér^-Comique ! Rouez Calas, pendez Sir- (( ven... je ne veux plus respirer le mémo air que <c vous. » Il écrivait encore avec la môme force et la même amertume : « Je crains que Protagoras (d'Alcnv- « bert) ne soit trop gai au milieu des horreurs qui- « nous environnent. Le rôle de Démocrite est fort bon, « quand il ne s'agit que des folies humaines; mais les « barbaries font des Héraclites; je ne crois pas que je « puisse rire de longtemps. » Mais la nature est plus forte que l'impression du moment et si on la chasse, elle revient au galop; le rire ne tardera pas à reparaître, en dépit de la plus sérieuse indignation.

Toute une longue année devait encore secouler, * avant le rapport en Conseil du roi. M. Chardon lui avait

bien promis de rapporter l'affaire sans relard ; mais (( les petites niches » du Parlement y mirent obstacle. Sur quoi, Voltaire, dans un accès de bile : « Je ne sais u plus où j'en suis, après cinq années de peines. II faut « se résignera Dieu et au Parlement! » Il se résigne, il prend une nouvelle dose de « racine de patience, » remède que le célèbre docteur Tf onchin lui conseillait pour sa santé ; ce qui ne l'empêche pas de tenir les Sirven toujours prêts à partir pour Paris, au premier signal de Damilaville : * Je mourrai content quand <t nous aurons joint la vengeance des Sirven à celte a des Calas. »

Vers cette époque (février \ 767), un bruit étrange, terrible, faillit déshonorer le protestantisme, avilir la mémoire'des Calas et perdre pour jamais la cause desSirven.

Jeanne Viguiére, l'ancienne domestique des Calas, venait de se casser une jambe. Le fanatisme, aans cesse en éveil pour exploiter impudemment toutes les circonstances, accrédita la nouvelle qu'elle était morte et, qu'à ses derniers moments, elle avait avoué, pardevant notaire, (( quelle avait aidé son maître et sa maîtresse à a pendre leur fils aîné, que les protestants de ce pays u avaient en effet un bourreau secret, élu à la plura- <( lité des voix, lequel venait aider les pères et les mé- « res à tuer leurs enfants quand ils voulaient aller à la « messe et que cette charge était la première dignité « de la religioft protestante.» — Cette infernale calomnie, par laquelle on espérait prouver la culpabilité des Sirven par celle des Calas, et déjouer ainsi les généreux

efforts de Voltaire traversa la France comme un éclair. Fréron se chargea de la répandre à Paris. Une immense rumeur s éleva, des cris affreux se firent entenilrc.... l'opinion était faussée. Que serait-il advenu si Viguière du fond du sépulcre, n'avait pu lever le bras pour protester? Peut-être longtemps encore, le protestantisme eut été pris pour une religion d'assassinat! Peut-être, à cette heure, Calas et Sirven ne seraient, aux yeux du monde, que d'odieux parricides 1 — Heureusement, Viguière vivait encore ; elle s'empressa, devant confesseur et témoins, de faire une Déclaration juridique pour dévoiler l'imposture. Cette déclaration fut imprimée le 9 avril et l'on y trouve un Nota Benè ainsi conçu : ce Cette calomnie avait été publiée dans tout le Languedoc et elle était répandue à Paris par le nommé Fréron pour empêcher M. de Voltaire de poursuivre la justification des Sirven, accusés du même crime que les Calas. Tous ceux qui auront lu cette feuille authentique sont priés de la conserver comme un monument de la rage absurde du fanatisme. »

Le méchant fait une œuvre qui le trompe; jamais parole ne fut plus littéralement réalisée. On comptait, par ce bruit, porter un préjudice mortel à la cause Sirven; on ne fit que lui fournir un nouveau soutien. Bien des yeux se dessillèrent sur ces indignes manœuvres ; le public vit clairement le but qu'om poursuivait et, contrairement à la morale de Loyola, ne justifia pas les moyens par la fin.

Voltaire était dans la jubilation ; et, certes, il y avait 4e quoi : l'ennemi était démasqué.

D'ailleurs, deBeaumont, — au sujet duquel Voltaire avait écrit ces lignes justement sévères : « il nous « fera périr par ses lenteurs; il y a six ans qu'une £a- « mille innocente gémit et il y a deux ans qu'il de- « vrait avoir fini ses peines ; il ne sait donc pas com- « bien la vie est courte, » — de Beaumont avait enfin terminé la refonte de son Mémoire. Quelle ne fut pas au premier instant, la joie de Voltaire! quelle ne fut pas bientôt sa poignante douleur! Le travail avait été fait à la hâte; la contexture en était peu solide et la forme déclamatoire. (30 janvier 4767, à Damilaville): « M. Chardon me mande qu'il a trouvé le Mémoire de « M. deBeaumont pour les Sirven, bien faible; vous « êtes de cet avis; il est triste que vous ayez raison.» Ce qui a bien le droit de surprendre, c'est que la simple esquisse du Mémoire méritât d'être appelée « un « coup de l'art, un effort du génie, » et que le Mémoire lui-même se trouvât si inférieur, si insuffisant; cette contradiction peut s'expliquer en partie par ceci, qu'au premier moment Voltaire avait tout vu à travers le prisme de son enthousiasme, tandis qu'en dernier lieu il portait un jugement de sens rassis.

H s'empresse de remédier à un si grand mal, de s'adresser à M. Chardon, de l'abreuver de louanges et de suppléer ainsi à ce qui manque au Mémoire. Désolé qu'il ne soit digne ni de l'avocat, ni de la cause, il console, en lui écrivant, à la pensée que c'est lui qui rapporte l'affaire et que « l'éloquence du rapporteur « fait bien plus d'impression que celle de l'avocat.» — Du reste, le Mémoire de de Beaumont ne devait pas

ôtrc le seul ; M. Cassen, avocat de Paris, en composa un dont Voltaire fit de grands éloges ; M. Target, également du barreau de Paris, se chargea de la défense des filles Sirvcn ; et Damilavillc lui-même écrivit un plaidoyer que Voltaire appelle un chef-d'œuvre d éloquence, de sentiment et dont il réclame l'impression immédiate.

Le concours de si nombreux talents ranime le courage de Voltaire, et, (le 4 mars 17G8) eji remerciant Messieurs de Berne de continuer la pension aux Sîrven, il ajoute : « La victoire me semble sûre; les hommes « seront de bronze ou les Sirven seront justifiés comme <c les Calas.» En même temps, il rappelle à Damilaville que les Sirven sont disposés à partir, dès qu'il croira venu le moment favorable.

L'affaire va bon train; le Mémoire de de Bcaumont est signé par dix-neuf avocats. « M. de Bcaumont, qui « a justifie les Calas, vient de justifier les Sirven par un « Mémoire signé de plusieurs avocats, mémoire qui dê- « montre que le jugement contre les Sirven est encore* « plus absurde que l'arrêt contre les Cafas.» Voltaire ne se possède pas de joie; énumérant au jeune pasteur Vernes tout ce qu'il a fait, il se vante aux dépens de Jean-Jacques Rousseau, qui n'écrit que pour écrire, tandis que lui écrit pour agir. « Bénissez Dieu, mon « cher huguenot, qui chasse partout les jésuites (1), et « qui rend la Sorbonne ridicule. »

(i) Les Jésuites furent expulsés de Fi juceeu I7G2, — autorises à rentrer/»* 17i3i, — et de nouveau chassés, le 9 mai 1707, moment où écrit VoHafre.

Au premier jour, le conseil du roi va prendre en main le procès et (42 juin 1767) Voltaire annonce à Damilaville, en le lui recommandant comme à son protecteur, le départ de Nervis (Sirven) pour Paris ; il devait se cacher avec soin et stimuler par sa présence , 1* zèle de ses défenseurs.

Mais une série de nouvelles complications vint tout enrayer : on s'aperçut que Sirven était parti trop tôt et qu'il devrait passer inutilement plusieurs mois dans la capitale. De plus, ce qui était autrement grave, de Beaumoht entreprit un procès personnel et, pour le faire réussir, il s'appuya sur les mêmes lois qu'il maudissait dans son Mémoire de Sirven; contradiction qui, en avilissant son caractère, compromettait singulièrement la cause de ses clients ; soutenir le pour et le contre au même instant, fouler tout principe de droit et ne s'inspirer que d'un sordide intérêt, c'était s'exposer à voir s'évanouir tout-à-coup l'appui si précieux de ! opinion publique. — Ce n'est pas tout, une circonstance malheureuse avait mis aux mains, dans la Saintouge, les protestants et les catholiques, et, dans lechauffourée, un prêtre avait été tué; événement funeste et bien peu propre à faire obtenir, contre les lois du royaume, une nouvelle attribution de juges, en faveur d'une famille huguenote. — Autre contre-temps fâcheux : le procureur-général de Toulouse arrive à Paris (4 juillet) et réclame vivement les prérogatives de son corps, auquel /revient le droit de juger les Sirven. L'horizon s'assombrit donc encore. Voltaire s'in-

NOUVEAUX RPrORTS

quiète de la tournure des choses; il craint que « tout nt s'en aille en fumée » (23 septembre). — Par surcroît d'infortune, M. Cassen, l'avocat sur lequel Voltairt eomptait le plus, depuis l'odieux procès de de Beaumont, vient à mourir. — Enfin, peu s'en fallut qu'un •xcès de zèle n'anéantit pour toujours cette affaire qui avait tant coûté de démarches et de sacrifices.

Court de Gébelin (1), l'auteur du célèbre Monde primitif, publia dans la Suisse, d'après des mémoires d« P. Rabaut, les Lettres Toulousaines, son premier ouvrage, plein de feu, d'apostrophes et de déclamations à la Diderot. C'était la satire la plus mordante et la plus passionnée des derniers actes du fanatisme dans le Midi de la France. Cette publication peu mesurée, peu opportune, risquait, en rallumant les vieilles haines, de ramener des tempêtes et surtout de faire perdre le procès de Sirven encore en suspens. Aussi, de tous cotés, ses amis se mettent en campagne pour en arrêter provisoirement la circulation. « Les Toulousaines a n'ont point encore paru ici (Monta uban); on y ignore (( même leur existence ; il est à désirer qu'elles n'y « percent point (2). » Voltaire s'en émeut à bon droit. Il trouve que les Lettres Toulousaines s'étendent beaucoup trop sur l'affaire Sirven qui n'est pas jugée et il recourt à plusieurs intermédiaires pour obtenir de l'aUtO Court de Gébeliu était le Gis d'Antoine Court, fondateu: de la Facetté de Théologie, de Lausanne, et restaurateur des Eglises réformée*.

(*) Lettre de M. Bagel à P. Rabaut. Hi$t, des Eglises du Désert, par 8H. Cequerel, H, 494.

teur qu'il arrête le débit du livre jusqu'à la fin du procès; a sinon tout est perdu; Fauteur ne risque rien e» «différant; il détruit tout notre ouvrage, en se près- « sant. )> Court de Gébelin le comprit et eut assez de sagesse pour attendre.

Fut-ce la suspension des Toulousaines qui ranima les espérances de Voltaire, fut-ce autre chose? Nous n'avons pu le savoir; ce qu'il y a de sûr, c'est que Voltaire reprit courage au point de ne plus douter du succès. Nous en trouvons la preuve dans son intéressantt lettre au pasteur Moultou (3 janvier 1768) : «Mon « cher Moultou, enfin, après cinq années de peines et « de soins incroyables, la requête des Sirven fut ad- « mise au Conseil, samedi, 23 janvier, après un débat « assez long et le procès doit avoir été rapporté ven- « dredi dernier, 29, devant le roi. Il n'est plus douteux « que cette famille ne soit rétablie dans son honneur <( et dans ses biens et que l'arrêt infâme qui les con- « damnait à mort ne soit cassé comme celui des Calas. « — Vous le voyez, mon cher philosophe, il ne faut « désespérer de rien; mandez cette nouvelle à vo« « amis du Languedoc (1).» Comme ce langage, tenu la veille presque de la décision du Conseil, nous révèle bien l'état de son âme!

Il compte avec certitude sur une heureuse issue, parle des fruits de sa persévérance, autorise, engage même son correspondant à communiquer, par anticipation, cette grande nouvelle aux amis du Languedoc.

[I] Toltairt et Ut Gtwoi$, p. 9t.

On peut apprécier par là le coup terrible qu'il dut recevoir en apprenant contre toutes les prévisions, que le Conseil, d'un avis contraire à celui de la Chambre des Requêtes, avait rendu un arrêt "défavorable, que Sirven était débouté de sa demaude, qu'une nouvelle attribution de juges lui était catégoriquement refusée. — Arracher Sirven à la juridiction du parlement de Toulouse, eût été de la part du Conseil un acte téméraire, dans lequel tous les parlements du royaume auraient vu une atteinte à leur autorité ; dès lors, il pouvait s'en suivre une rupture éclatante ou une guerre sourde avec ces corps, qu'il était bon de ménager. Telle fut la raison pour laquelle le Conseil du roi ne voulut ou n'osa point braver, une seconde fois, les colères du Parlement de Toulouse.

Cette décision fut un coup d epée au cœur de Voltaire. On s'en aperçoit bien à la manière brève et profondément sentie dont il exprime sa douleur; (8 févrie» 4768, à Damilaville) : ce .... Le malheur des Sirven « fait le mien ; je suis encore atterré de ce coup. Je <( conçois bien que la forme a pu remporter sur le fond. « Le Conseil a respecté les anciens usages. Mais, mon a cher ami, s'il y a des cas où le fond doit faire taire a la forme, c'est assurément quand il s'agit de la vie « des hommes. » (49 février, 4768 au comte d'Argental) « .... Sirven est revenu. Celui-là pourrait dire plus « qu'aucun autre, combien la vie est affreuse. »

Voilà donc où viennent aboutir tant d'efforts, tant de fluctuations, tant d'espérances. . . à un échec complet, à un renvoi devant les premiers juges! Ce cruel mé-

compte pouvait bien conduire au tombeau le débile vieillard de Ferney, naturellement absolu et irrascible. Et pourtant, non seulement il n'en mourut pas, mais môme il n'en fut que peu de temps abattu. Comme un arbre, un instant courbé, se relève avec plus de force, — il se releva aussi plus décidé que jamais.- Sa joyeuse H caustique verve revint animer sa plume et il se prépara à rouvrir activement la lutte sur un nouveau terrain, le seul qui lui était permis. On n'aurait ni plus ni mieux fait à vingt-cinq ans, H en avait soixantequinze.

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