‹ Sirven étude historique, d'aprés les documents originaux et la correspondance de VoltaireChapitre 23 sur 26 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Voltaire et le Parlement.

Tout n'est par fini. — Impressions de Voltaire sur la seconde sentence. — Maramet compromis.— L'avocat Lacroix. — Sa péroraison. — Voltaire sans nouvelles. — Son espérance.

Malgré son acquittement par le tribunal de Mazamet, Sirven n'était pas au bout de ses peines. Avoir refoulé le fanatisme et lavoir contraint de se condamner lui-même, était un grand point, sans doute ; mais la justice de la Cour contrôlait le tribunal de Mazamet. Il restait donc à conquérir le point, sinon le plus difficile, du moins le plus important : un arrêt suprême du Parlement, qui purifiât de tout soupçon la mémoire des Sirven.

Pas plus ici qu'ailleurs, Voltaire ne fait défaut à la lutte, qu'il a si hardiment engagée et si glorieusement soutenue. 11 saisit de nouveau la plume, son arme souveraine, et il en écrit les plus spirituelles, les plus mordantes lettres : « Mon cher ange, dit-il au comte « d'Argental (29 novembre 4769), vous êtes le prête mier à qui je dois apprendre que l'innocence de Sir-

it ven vient de triompher, que les juges lui ont ouvert (i les prisons, qu'ils lui ont donné main-levée de ses a biens, saisis par les fermiers du domaine; mais il a faut toujours qu'il y ait quelque amertume dans la « joie et quelque absurdité dans les jugements des <( hommes. On a compensé les dépens entre le roi et « lui ; et j'ose me flatter que le Parlement se fera un (( honneur de réparer entièrement son infortune. »

Le lendemain, il écrit à l'abbé Audra, de Toulouse, ce professeur d'histoire, auquel son libéralisme attira tant de chagrins qu'il en mourut. Il entre avec lui dans les détails de ce qu'il convient de faire. Il le prie de ne pas abandonner Sirven. « Son innocence ne peut <c plus être contestée ; faudra-t-il qu'il lui en coûte de u l'argent pour avoir été si indignement accusé, pour (c avoir été exilé de sa patrie pendant sept ans et pour « avoir vu mourir sa femme de douleur? Je suis prêt « à payer les 280 liv. de frais auxquels on le condam- « ne ; mais il serait plus juste que le juge de Mazamet « les payât. Il est vrai que Sirven était contumax; « mais il ne fallait pas le condamner, lui et sa (a- <( mille, quand on n'avait nuHe preuve contre lui. »

Et il termine sa lettre par un de ces traits de grosse bouffonnerie qui lui étaient si familiers : « Le juge et « le médecin méritaient tous deux d'être mis au pilori, « avec un bonnet d'âne sur la tête. »

Heureusement pour ces messieurs, tout ne s'était point passé au gré de ses désirs. Tout ne devait pas non plus se passer avec la promptitude qu'il y aurait mise, s'il eut été lui-même le Parlement de Toulouse.

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Co qui vint compliquer et retarder les débats du Parlement, c'est qu'à la question de l'innocence de Sirven s'en mêle une autre, celle des 20,000 liv. d'indemnité qu'il demandait à la ville de Mazamet. D'accusé, il se transformait en accusateur; il devait en résulter de nouveaux mémoires et par contre, de nouvelles lenteurs.

On se souvient que le procureur Trinquier, redoutant les conséquences lointaines de la procédure, avait eu l'adresse de faire prendre son fait et cause par les Consuls de Mazamet et, parla, d'engager la responsabilité de la ville. Cette imprudence, qui aurait pu coûter cher à Mazamet, ne lui coûta que des craintes et des erinuis.

Pour mieux réussir dans sa double demande de réhabilitation et d'indetnnité pécuniaire, Sirven recourut à la parole de M. Lacroix, l'un des avôcats les plus distingués du barreau de Toulouse, à cette époque. — Du fond de son château de Ferney, Voltaire, quoique dans un déplorable état de santé, miné par la fièvre et ne pouvant dicter que de courtes lettres, faisait sentir à Toulouse le poids de son influence et, cotfime s'il y eut été en personne, inspirait les résolutions, présidait à la conduite de l'appel.

Il adresse à Sirven les louis qui lui sont nécessaires pour pousser le procès; il le recommande aux personnages les plus éminents de Toulouse et lui conseille, en particulier, d'obéir en tout point, à son avocat. « J'es- « père (10 Décembre 1769) que Cicéron-Lacroix fera « rendre une pleine justice au client qu'il protège; je

« salue son éloquence; la bonté de son cœur fait tres- « saillir le mien.... » Cicèron-Lacroix! Les grandes épithètes et les éloges démesurés ne lui coûtaient rien, quand il fallait gagner un homme. Le plaidoyer de Lacroix ne manque pas d'exactitude et de sel ; mais il est passablement injurieux et emphatique et ne ressemble guère aux magnifiques harangues du premier orateur de Rome.

Comme il s'agissait, devant la cour, de plaider l'affaire à fond, Lacroix la reprend du premier au dernier fait. Il accumule les preuves de l'innocence des inculpés et il n'épargne pas aux premiers juges les reproches véhéments.

Nous ne citerons qu'une partie de sa péroraison : « La a cour réformera donc ce jugement d'ignominie qui laisse « sur la tête de Sirven, le soupçon d'un crime dont il est « pleinement justifié par la procédure.... Ce ne serait « pas assez de relaxer Sirven, si on ne lui accordait « des dommages contre la communauté de Mazamet. « Quels devraient être ces dommages, si la Cour vou- « lait les proportionner aux pertes de tous les genres « que cette accusation calomnieuse a causées aux Sir- « ven ? Descondamnations pécuniaires pourraient-eltes « jamais entrer en comparaison avec tout ce que cet (( infortuné a eu à souffrir, pendant le cours de oatte <c accusation qui l'a privé d'exercer les fondions de « gon art? Tous ses biens livrés au pillage, ses effets « dispersés et la plupart perdus pour lui ; quelquesu uns oubliés dans l'annotation, pour pouvoir en dispose ser plus librement; ce ne sont là toutefois que de

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« bien légères pertes comparées à la douleur et à la u honte d une expatriation de neuf années, aux tour- « ments, aux souffrances, aux périls qui en ont été la « suite. 11 a v u expirer une épouse vertueuse dont 1 ame « flétrie par la douleur a succombé sous le poids de a tant d'infortunes. Il a vu sa fille aînée lutter pendant « quinze jours contre la mort et n'accoucher qu'après « des douleurs et des tourments dont on n'avait jamais « vu d'exemple; triste fruit dé ses courses dans les « montagnes do l'Albigeois, du Rouergue et des Cé- <( vennes, lorsquelle fuyait les poursuites du fiscal de « Mazamet. Sans doute , cet officier ne se consolera « jamais d'avoir plongé dans le malheur uae famille « vertueuse et d'avoir si légèrement accusé de parri- « cide des citoyens, dont la conduite avait été jus- « qu'alors irréprochable.

« Le temps des malheurs et des craintes est enfin (( passé pour Sirven, Plus il sent approcher le jugo- « ment souverain qui doit fixer sa destinée, plus il « s'applaudit d'un appel que son honneur a dicté : sa « confiance augmente lorsqu'il se voit aux pieds d'une « Cour auguste qui vient de consoler l'humanité et la « religion par des arrêts immortels, faits pour imposer « silence au fanatisme. »

Pendant que Lacroix travaille à ce mémoire, la ville de Mazamet, sous le coup d'une menace de 20,000 liv. d'amende, ne s'endort pas dans le repos. Elle charge de sa défense l'avocat Desmolles qui compose un court plaidoyer, où il reproduit contre Sirven les accusations tirées du rapport des médecins, de l'enlèvement du cada-

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vre, de la démarche de Jalabert et où il s'efforce d établir que, dans tout le cours de la procédure, le juge et le procureur, ayant procédé conformément aux lois, il n'y a pas lieu d'imposer à la ville, pour avoir pris leur fait et cause, une somme de 20,000 liv. comme indemnité, au profit de Sirven.

Malgré l'inévitable faiblesse de ses arguments, ce mémoire est curieux à plus d'un titre; curieux, en ce qu'il atténue les charges plutôt qu'il ne les corrobore; curieux, en ce qu'il porte l'empreirite du grand changement qui s'est opéré dans les esprits (1); curieux enfin par un petit détail qui nous montre ce qu était Mazamet, dans la seconde moitié du XVIII e siècIe, un fort mince et fort pauvre village « qu'une amende de 20,000 livres allait ruiner. » Fidèle à sa flore devise, Crescam et Lucebo, Mazamet, sous l'impulsion d'un progrés inôui , s'est élevé au premier rang des villes manufacturières du Midi. A coup sûr, la somme de 20,000 livres ne le ruinerait plus; et l'on est bien en

« (I) Les protestants, dit ce mémoire, ont tous réclamé la condamnation de «< l'accusé s'il était coupable, pour servir d'exemple à tous les pères qui pour- « raient ainsi outrager la religion et la diffamer. Les exposans doivent le pu- « blier à la louange de cette partie considérable de leurs concitoyens auxquels «« ils sont unis par les liens du sang et encore plus par le sentiment d'estime « qu'inspirent leurs vertus.... Au demeurant* les exposants n'accusent dr « rien le sieur Sirven ; ils aiment même h croire qu'il n'est coupable de rien. » Quelles dispositions si contraires à celles qui firent preudre le fait et came du Procureur et qui présentaient les protestants comme parricides par système ! Quel ton si différent de celui des sanguinaires monitoires ! Ici, loin d'accuser, on aime à croire innocent ; ce qui n'empêchait pourtant pas de relever les vieilles vbarges pour justifier, par elles, la conduite des officiers publics.

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droit d'espérer de sa marche, toujours ascendante, un avenir de plus en plus brillant.

Ce mémoire pour Mazamet, ainsi que celui de Lacroix pour Sirven, prirent du temps; et les formalités ordinaires de la procédure en prirent bien davantage.

Durant ce long intervalle, chose bien fâcheuse, on laissa Voltaire sans nouvelles, soit qu'on n'eut rien à lui apprendre, soit qu'on en fût empêché par de trop ardentes préoccupations, Aussi, il faut entendre maugréer le vieillard acariâtre; il répand sa bile un peu sur tous, en particulier sur Sirven qui, du reste, en négligeant, comme il le fit, Voltaire et ses propres filles, manqua aux devoirs de la reconnaissance et de l'affection.

En janvier 4770, Voltaire déjà se plaint de n'avoir aucune nouvelle de Sirven. En février, il est plus qu'étonné de ne rien savoir encore et les soupçons vont bon train. Il commence à croire que Sirven en a pris son parti et qu'il ne songe qu'à rétablir, en bon état, le petit bien qu'on lui a rendu; cependant, il offre encore de lui envoyer de l'argent, s'il en a besoin. Plus tard, il écrit « qu'il n'entend pas plus parler de « ce pauvre entêté de Sirven, que s'il n'avait jamais « eu de procès criminel. »

Il se trouve alors plus malade que d'habitude. Atteint d'une affection scorbutique, il est réduit à une extrême maigreur; il n'y voit presque plus et passe dans son lit des mois entiers. Néanmoins, il ne perd rien de sa haine contre le fanatisme, ni de son énergie de style : « Ou m'a mis au lait de chèvre, mais j'aime

<( mieux écraser l'hydre; la justification entière des <( Sirven et ce coup essentiel porté au fanatisme, me « feront plus de bien que tous les remèdes du monde.»

11 attend toujours (26 mars) le mémoire de .Lacroix avec la plus vive impatience; (20 avril), il fait une nouvelle démarche, prodiguant à pleine main la flatterie ; car, mieux que personne, il savait combien elle a d empire sur co misérable amour-propre dont, plus ou moins, tous les hommes sont infectés, « Ce qui est « essentiel, ajoute- t-il, c'est que les juges ne fassent « pas rouer un innocent, quand les avocats ont dé- « montré son innocenne; c'est qu'un gradué de village « n'ait pas l'insolence de condamner à mort la face mille Sirven, sur les présomptions les plus absur- « des. » Deux mois s'écoulent encore. Enfin, (49 juin 1770), il reçoit de l'abbé Audra, des détails circonstanciés sur Sirven et sur son procès; et, dans sa réponse, perce toute sa joie : « Vous m'avez raccom- « modo avec Sirven ; je vois avec plaisir qu'il poursuit « son affaire; je ne doute pas qu'un homme aussi «'sage et aussi éloquent que M. Lacroix ne lui fasse « remporter une victoire entière ; tous les honnêtes <( gens vous applaudiront.... Vive désormais le Parle- « ment de Toulouse !

<( Je dois vous dire que j'ai prié M. Lacroix de gron- « der Sirven, d'avoir été, six mois entiers, sans écrire « à ses filles.» — La procédure marche et tourne on ne peut plus favorablement. Ce n'est pas que tous les obstacles soient encore aplanis ; pour n'en citer qu'un seul, on avait affaire à un procureur-général systéma-

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tîqtfement hostile, inspirateur du haut-justicier de Mazamet, le baron Riquet de Bonrepos, dont Voltaire disait (7 juillet 1770) : « Nous avons contre nous, dans « l'affaire Sirven, ce procureur-général de Bclzébuth.» — Toutefois, Voltaire espérait bien triompher de sa mauvaise volonté, comme de tout le reste ; il comptait sur un acquittement complet de Sirven, et tout concourait à lui en donner la certitude. « Votre Mémoire, <c écrit-il à M. Lacroix, est aussi persuasif quelo- « quent; nous verrons si la justice sera juste ; je puis « vous assurer que le public le sera. Qui ne frémirait « d'indignation... » Et il frémit si bien lui-même et s'indigne si fort, que des qualificatifs terribles s'échappent de sa plume marquant, comme d'un fer rouge, le front des coupables.

Toutefois, il n'osait croire, il le déclare positivement dans sa correspondance, que Sirven pût obtenir les 20,000 liv. qu'il demandait en réparation. Du reste, jl s'en préoccupait peu; la question d'argent n'était pas essentielle pour lui.

Il tenait, avant tout,* à la réhabilitation ; et il y tenait, non pas tant pour l'honneur personnel de Sirven que pour pouvoir faire répéter par tous les échos du monde : Sirven a été soupçonné, accusé, condamné, proscrit, dépouillé, déshonoré, sans cause : la seule cause, c'est le fanatisme. Le Parlement de Toulouse vient de le proclamer lui-même. Honte donc, honte éternelle à cet exécrable fanatisme !

Tel était le grand mobile qui inspira et soutint Voltaire dans cette lutte si acharnée, au milieu de tant

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d'obstacles et malgré la débilité d'un corps, ruiné par lage et les maladies. Avant de mourir, au moins, aurat-il la consolation du triomphe? Obtiendra-t-il cette réhabilitation complète, qu'il poursuit avec tant d'ardeur et dont il veut se faire une massue pour écraser le fanatisme? J Oui, ses souhaits seront comblés, la victoire couronnera le combat et il pourra voir ainsi, que pa- . tience et longueur de temps font plus et valent mieux, à tous les points de vue, que force ni que rage. Tôt ou tard, la vérité se fait jour. Comme une lumière, elle perce peu à peu les ténèbres et confond les plus obstinés. Il n'y a qu'à attendre, au milieu d'une action légitime, l'heure propice, l'heure marquée par Dieu luimôme et que le monde entier ne retarderait pas d'un instant.

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