‹ Sites et personnagesChapitre 12 sur 47 · Au moment de mourir, M. de Montmorency écrivit à sa · texte numérisé non relu

Au moment de mourir, M. de Montmorency écrivit à sa

femme : « Mon cher cœur, je vous conjure, par le repos de mou

! âme, de modérer vos ressentiments et de recevoir, de la main

de notre doux Sauveur, cette affliction. » Mmo de Montmorency

écouta cet appel déchirant. (Voir Amédée Renée.)

malheur était égal au sien, MmeS les duchesses de Longueville et de Ghâtillon. Cette vie, jusque-là consacrée à l'amour, aux belles-lettres et aux arts, s'acheva dans la plus vive contrition de la piété. Le cœur de Sylvie, recueilli avec le dévidoir, la quenouille et un petit portrait qu'elle avait laissés, est conservé à Nevers chez les dames de la Visitation. Son corps est à Moulins auprès de celui de son époux dans le beau tombeau sculpté par François Anguier. Mais son souvenir est toujours à Chantilly ; il habité dans le parc et dans cette maison qu'a célébrés Théophile. C'est lui qui s'exprime encore dans la voix des oiseaux, le murmure des bassins et celui des feuillages. Il emplit ce coin du monde, solitaire et charmant, d'une mémoire qui ne peut pas périr. Le nom de Sylvie est inscrit sur les arbres, il nomme la maison, il habite les charmilles et du plus loin qu'on vienne il revit dans le concert des mille voix de la forêt...

Claire-Clémence de Maillé-Brézé

Sanctifiée du souvenir de « Sylvie à la robe blanche » la maison, désormais impérissable de

ce qu'un poète J 'avait chantée, s'entoura de plus d'attrait invisible et charmant. L'Amour y fut pleurer comme à un refuge, et, sur les pas de Théophile et de Mm0 de Montmorency, d'autres hommes sensibles et d'autres dames amoureuses vinrent dans cette douce retraite méditer loin du bruit et des fêtes que menaient constamment les Gondé au Château. Gondé lui-même, le vainqueur de Lens et de Rocroi, y vint promener sous les charmilles avec sa belle du Vigean. Las de la magnificence des canaux peuplés de cygnes, des parterres bien ornés d'où montaient les jets d'eau, de toute la pompe un peu froide des terrasses, des pelouses et des massifs plantés de carreaux de Fin- A

vention des jardiniers, M. le Prince se réfugiait souvent dans ce lieu de retraite ; il s'y épanchait, À

auprès de son amie, de tout Fennui des spectacles où sa gloire le forçait de paraître. Et il y avait bien d'autres dames ! Marie de Hautefort, M0*63 de Longueville et de Ghevreuse, MUô de Bourbon et de Montpensier, Mmes de Montbazon et maintes belles personnes qu'attiraient à Chantilly les réjouissances de toutes sortes dont les loisirs intermittents de la paix permettaient à Gondé de les distraire. Ombrages couverts, paysages faits à souhait, jardins fantaisistes à la française, pièces d'eau peuplées de truites et de carpes, dont

une nacelle pavoisée fend l'onde d'une rame légère, délicieux refuge de fiction et de poésie, que de cortèges d'amants et d'amantes, de princesses et de poètes ont vu passer vos marbres mythologiques, les dieux engainés dans la pierre et les tritons de bronze immobiles sur la rive ! Les daims immaculés et les biches plaintives qui avaient vu Sylvie, jadis, se complaire aies admirer, quittaient leur solitude pour venir manger à la main des dames. Les paons et les perdreaux, perchés sur les rampes de marbre, offraient la beauté de leurs plumages à l'eau qui les mirait. Les étangs ombragés se troublaient du bruit léger que faisaient les colombes en buvant. Et, sous le couvert dos charmilles, de fugaces apparitions de chairs et d'étoffes mêlées révélaient la présence de nymphes qui folâtraient et venaient jusqu'à la rive pour baigner leurs pieds nus. Entre les branches luisait le toit d'ardoises de la maison de Sylvie. Un escalier à balustres en précédait l'entrée ; du sable fin criait sous les pas, une belle allée de treillage offrait là ses arcades de verdure ; des guirlandes de roses, de vignes et de clématites retombaient en murailles odorantes; une vasque, au milieu, gémissait ; des mystères du bois montaient des parfums enivrants ; le printemps adorable chantait dans le bruit des ramures et, le

murmure des colombes en apportait le frisson jusqu'au seuil de la maison charmante où, Sylvie éplorée et nouvelle, venait se réfugier, dans les larmes et le chagrin, la pauvre Claire-Clémence de Maillé-Brézé !

Ah ! que triste avait été la journée où cette jeune personne, quittant la maison de son père, le vieux maréchal de Brézé, entra dans celle de Condé pour être mariée à M. le Prince ! Dès cette heure commença la longue et dure vie amèrequila liait à un homme qui ne l'aimait pas, à une famille <n

qui la détestait et ne cessa une seule fois de faire tout pour la mortifier. Ce n'était pas que la nou- ■*

velle princesse de Condé fût très laide. Mme de Motteville dit qu'elle « avait les yeux beaux, le teint beau et la taille jolie » ; Lenet ajoute « qu'elle était bonne, belle et autant agréable qu'il y en aist à la cour » ; et l'émail de Petitot, qu'on peut aller contempler au Louvre, loin de lui être désavantageux, permet d'apprécier une beauté qu'elle avait charmante. Sans doute MUe de Brézé n'avait point appris à connaître, auprès de ses gouvernantes provinciales, de l'habitude des cours. Son père, vieux guerrier fruste et libertin, n'avait jamais songé à la doter de belles manières, et, bien que Mlle de Brézé fût parée de beaucoup de dons naturels, ceux-ci s'étaient développés de telle sorte

qu'ils ne pouvaient point suffire à affronter l'élégance précieuse de Chantilly. Il n'y eut pas, dès le premier jour, d'humiliations que ne lui fissent endurer les princesses. Charles Asselineau, qui a laissé une vie de la pauvre Claire-Clémence, écrit que « sa belle-mère, Charlotte-Marguerite de Montmorency, la méprisait ; Mœe de Longueville, sa belle-sœur, ne l'estimait pas ; M"e de Montpensier déclare qu'elle lui faisait pitié ».

M. le Prince — alors duc d'Enghien — ne l'avait épousée que par contrainte ; il fut très longtemps à la tenir à distance et ne consentit à lui rendre, pour la première fois, ses devoirs, que parce que le cardinal de Richelieu, dont M119 de Brézé était nièce, lui en avait fait porter à demeure Tordre formel. Un instant seulement, la distance sembla se rapprocher entre les époux. Ce ne fut pas, comme on pourrait le croire, à la venue de M. le duc de Bourbon, qui fut le fils unique que M118 de Brézé ait eu de M. le Prince, mais bien plutôt au moment des affaires de la Fronde. La conduite de la pauvre Claire-Clémence s'y montra si vaillante et M. le Prince en fut si touché qu'il lui manda du Havre un exprès où il l'assurait de l'attachement de son cœur pour elle: « Il me tarde, madame, disait le Prince, que je sois en état de vous embrasser mil fois pour toute

l'amitié que vous m'avez témoignée, qui m'est d'autant plus sensible que ma conduite envers vous l'avoit peu méritée ; mais je sçauray si bien vivre avec vous à i'advenir, que vous ne vous repentirez pas de tout ce que vous avez faict pour moy, qui fera que je seray toute ma vie tout à vous et de tout mon cœur. »

Revenue de Montrond à Chantilly, à petites journées de voiture, avec son fils dans les bras, la princesse trouva cette lettre que lui porta son fidèle serviteur Lenet, et qui semble bien être la plus grande preuve d'amour que l'inconstant prince lui ait donnée en sa vie. Cette lettre est là. « Elle la prend, dit Asselineau *, elle pleure, elle la baise ; elle la relit, elle veut la savoir par cœur (car elle peut la perdre !) ; puis elle choisit sur sa toilette son plus beau ruban (un ruban couleur de feu !), et y coud cette précieuse lettre, pour la pouvoir toujours porter sur elle, sous son vêtement, — sur sa chemise, — dit crûment Lenet, qui ajoute que ce délire de joie dura jusqu'au lendemain. » Après quoi elle vint tout d'une traite à Paris se jeter aux pieds de la Reine pour lui demander la grâce de M. le Prince...

1. Charles Asselineau : Vie de Claire-Clémence de Maillè- Brézé, princesse de Condé (Paris, 1872) ; Octave Hombêrg et Fbrnand Jousselin : La Femme du grand Condé.

Maintenant, quand la Princesse vient au bosquet de Sylvie et se glisse furtivement, comme en faute et les larmes aux yeux, dans la petite salle Marie-Félice que M"" de Montmorency habita, c'est pour y relire le billet brûlant où le Prince lui assure « qu'il sera toute sa vie à elle et de tout son cœur ». Ce billet enflammé, Glaire-Clémence l'a caché près de son cœur et son sein, en battant, en devine le contact. Il est noué d'un ruban à la couleur de son amour. Ce sentiment est, chez M"10 de Gondé,si grand pour M. le Prince qu'il touche à Fadoration. Que de vœux a formés cette parfaite amante pour voir revenir à elle le héros admirable qu'elle n'approche qu'en tremblant ! Que grands sont ses désirs de pouvoir le convaincre de tout le feu dont elle brûle pour lui et comme ses yeux en larmes s'essuient rapidement, déjà prêts à sourire, à l'idée qu'il pourrait paraître, rien qu'au bruit que font les pas des promeneurs dans les chemins du bosquet ! Son souhait le plus ardent serait que Gondé se montrât sur le seuil, la prît entre ses bras et la tînt contre lui un instant comme il fit à Marthe du Vigean, avant que celle-ci entrât au cloître des Carmélites.

Hélas ! les malheurs politiques n'ont que peu touché M. le Prince et la nouvelle Sylvie serait seule à pleurer si, parfois, ne se glissait, à pas

l.\ MAISON DES SYIAIKS 93

lents dans son ombre, quelqu'un des gentilshommes de sa suite, M. de Saint-Mégrin, Coligny-Saligny ou ce marquis de Cessac qui l'aida autrefois à revenir de Montrond avec son fils, et que le môme Coligny tua plus tard, à Bordeaux, d'un coup de lame donné en duel. Mais la maison de Sylvie est protectrice, et, si Mn,e la Princesse de Condé y fut aimée de ces Messieurs, c'est de la même façon, qu'au même lieu, Mrae de Montmorency le fut de Théophile de Viau. La maison où Sylvie a passé n'est que le discret refuge de celles et de ceux que l'amour chaste a blessés. C'est un temple dans les bois gardé par les colombes. Les dernières fois que Mme de Condé y vint seule ou suivie d'un de ses gens, ce ne fut que pour relire à satiété, dans le cadre d'un des endroits les plus beaux et les plus solitaires du monde, ce billet où M. le Prince lui avait fait, sans la tenir, la promesse de l'aimer...

Mmela Princesse ne devait plus revoir ces beaux lieux, ni, de sa clef d'argent, ouvrir la petite porte de la maison discrète où elle vint plus d'une fois cacher sa peine et ses larmes. On sait ce qui lui arriva et comment, se trouvant à Paris, au Palais Luxembourg, l'un des gentilshommes qu'elle affectionnait le plus pour sa courtoisie à la servir, M. de Rabu tin, parent du comte de Bussy, se prit

de querelle devant elle avec un valet du nom de Duval, dégaina contre lui et visa si bien le drôle, au moment que Mmi de Gondé s'interposait, que la pointe de l'arme alla se planter dans la gorge de cette Princesse où elle ouvrit une blessure sanglante. L'affaire n'eut pas que des suites judiciaires. M. de Rabutin gagna l'Allemagne, où il fut tenter fortune sous les drapeaux de l'Empereur. Duval, protégé de M. le Prince, réussit à s'enfuir avant que le Châtelet s'en mêlât et M"" la Princesse demeura humiliée, souffrant moins de la blessure qui lui était faite que de toutes les calomnies qu'on répandit contre elle. Celles-ci prirent un tel corps, touchant le cas des deux hommes qui s'étaient battus pour elle, qu'on soutint que c'étaient ses amants et que M. le Prince, outré de ce que Mademoiselle en avait ri à la cour devant le Roi, obtint de celui-ci que dès que Mme de Gondé serait guérie, on la mènerait en prison à Ghâteauroux. Le plus odieux est que M. le duc de Bourbon poussa son père à cette extrémité et que Mœe la Princesse, trompée par son fils et par son mari, victime de toutes les haines familiales qui ne lui pardonnaient pas d'être la nièce de Richelieu, mourut ainsi dans la honte et dans le déshonneur, loin de cette maison de Sylvie qui fut peut-être le lieu du monde où elle eut le plus

de bonheur, et cela à cause du calme qui y régnait,du décor de verdure, de l'amitié des biches et des colombes charmantes qui y venaient manger et boire dans sa main...

Le deuil enveloppa à nouveau ces lieux agrestes et solitaires. Pour la seconde fois la porte resta close de la maison de Sylvie. Segrais et Sarrazin ne songèrent plus à la chanter, le malicieux Santeul la délaissa. Ce « La Fontaine de collège au gros sel », comme Sainte-Beuve a appelé ce prêtre poète latiniste, las de rimer ces Chantilliennes où il avait célébré les fontaines, le château, le hameau et les jardins de Chantilly, délaissait le ton de ses odes à la Le Nostre et la Quintinie,pour louer la naissante cour de Sceaux où la duchesse du Maine le conviait â. La Bruyère, vieux et podagre, ne s'égarait plus sous ces ombres où il était venu, du temps de Mme de Gondé, rêver de Mœo de Boisfranc de Belleforière ou de cette M"* de Boislandry qu'il a peinte sous le nom d'Ar-

1. < Le grand Gondé aimait beaucoup Santeul et M. le Prince son fils l'appelait souvent à sa maison de Chantilly. » La Bruyère a peint Santeul sous le nom de Théodas: « Ce portrait est très ressemblant. M. de La Bruyère connaissait le caractère de Santeul : ils se trouvaient ensemble trois mois de Tannée à Chantilly. » Santoliana : La Vie de Santeul, ses bons mots par M. Dinouard, chanoine de Saint-Benoît et de l'Académie des Arcades (Paris, 1764).

ténice. M0" la duchesse de Longueville, retirée à l'Abbaye de Port-Royal-des-Champs, ne menait plus ses pas en un lieu où son frère, par le fait de l'exil de Mme de Condé, avait porté le silence et la mort. M"* de Vigean était aux Carmélites, et Mademoiselle à la merci de Lauzun. Aucun de ceux et de celles dont la présence avait donné du lustre aux bosquets, aux charmilles et à la maison ne s'égarait plus au domaine de Sylvie. Ces princes et ces princesses s'étaient retirés du monde ; les poètes étaient morts; M. le Prince était devenu sénile et bougon. M. le Duc son fils commençait à l'être et aucun de ceux qui venaient ici, jadis, en pèlerinage, ne songeait plus à porter l'offrande d'une fleur ou d'une ode à ce Temple dédié à l'Amour par Sylvie.

Mademoiselle de Glermont

La maison ne se rouvrit que pour les noces de M. le Prince de Gonti avec Mlle de Blois. L'amour rentra en vainqueur dans cette retraite agreste d'où il était parti en larmes et pleurant pour l'exil. Ce fut le malicieux abbé de Ghaulieu qui donna le compliment aux mariés. Aux pampres

l.A maison DES SYLVIES 97

et aux lambrusques qui retombaient en festons au-devant de la fenêtre de la chambre nuptiale, il suspendit ces

CO UPLE TS IRRÉG ULIER S

Faits pour être chantés à la porte dé la Maison de Sylvie, à Chantilly, ou devait venir coucher M. le Prince de Conti, deux jours après son mariage, en 1687.

Séjour délicieux, retraite consacrée

A chanter autrefois les peines de l'Amour,

Vous êtes, dans cet heureux jour,

Pour ses seuls plaisirs préparée. li

C'est à toi, prince charmant,

D'achever la métamorphose,

En y faisant tout autre chose

Que d'y soupirer vainement.

Puissant dieu des jardins, que tout amant révère, Prête-nous un secours à présent nécessaire; Viens répandre en ces lieux tes dons et ta vertu Sur un jeune héros qu'un doux hymen engage,

Qui, malgré son grand courage,

Nous paraît trop abattu.

Tel époux de bonne mine, De grand air, de taille fine,

Pour les combats d'amour paraissait un trésor, Dont l'épouse, en confidence, Dit, après l'expérience :

Tout ce qui reluit n'est pas or.

Qui veut aller trop loin, prince, souvent recule. Modère un peu ton amoureuse ardeur :

Pour avoir la valeur d'Hercule On n'est pas obligé d'en avoir la vigueur.

Adieu, c'est assez brocardé.

Satisfais tes désirs, contente notre envie : Fais de la maison de Sylvie Sortir, si tu peux, un Gondé.

Mllc de Blois était fort belle et valait que son époux se donnât la peine d'écouter les conseils de l'abbé. Sur le toit de la maison où Sylvie pleura, les pigeons recommencèrent à roucouler ; ce lieu d'amour revit bientôt les hôtes qui Pavaient laissé. Les paons aux queues brillantes et les faisans de Chine repeuplèrent les bocages désertés et le rossignol des nuits, comme au temps de Mmos de Montmorency et de Gondé, se reprit à pousser ce chant sonore que continua, en le prolongeant, Pécho de la forêt. Ainsi était rompu le désolant sortilège qui pesait sur ce refuge adorable et gracieux. M11" de Blois, du rire léger de ses dix-huit ans, chassa le deuil et le regret de ce

temple consacré à l'amour malheureux. Cette jeune Sylvie ne fit que s'arrêter une nuit au pavillon champêtre où elle ramena les Muses. Mais la maison ne se referma plus. Et quand, près de quarante ans plus tard, Mlle de Glermont y vint, avec M. de Melun, vivre son roman d'amour, elle trouva encore, au clavecin, les couplets à chanter de l'abbé de Chaulieu noués d'un ruban éteint et jaunis par le temps.

M. le Duc de Bourbon fit beaucoup pour l'embellissement de toute la partie du parc qui entoure la maison. Le duc de Saint-Simon a écrit à quel point le fils des Gondés aimait cet endroit et les milliers de livres qu'il dépensa pour en étendre les limites, les verdures en compartiments et l'importance des eaux. Les superbes écuries qui précèdent le château datent aussi de ce temps-là. Elles disent la splendeur des équipages, le luxe des meutes, le nombre des piqueurs et rappellent le souvenir de ces chasses fameuses où M. le duc conviait le roi, le régent et ses filles, enfin tous les princes, à ces parties champêtres que Mlles de Charolais et de Glermont, ses sœurs, rehaussaient de leur présence. Le hameau ne fut ajouté que dans la suite, aussi bien que le jardin anglais, le pavillon romain, le temple de Vénus, la Cascade de Beauvais et ces deux îles d'Amour

Ottavlen3)*

Vert que la Nonette entoure de ses eaux transparentes. Mais le parc existait au moment où se noua et se dénoua, avec une brièveté effrayante, le roman passionné que Mlle de Clermont et M. de Melun y étaient venus vivre.

C'est ici l'aventure de la dernière des Sylvies. Mme de Genlis l'a contée en un roman que Sainte- Beuve apprécie et qui est peut-être bien la chose la plus gracieuse que cette Mère-Caquet-Bon-Bec écrivit en sa vie. Le portrait de Miu de Clermont aux eaux minérales de Chantilly a été tracé par Nattier et se trouve dans la galerie de peinture du château actuel. On y voit une jeune personne vêtue à la manière des nymphes, d'une robe qui enferme la gorge en laissant passer le cou. Celuici est rond et potelé ainsi que le bras et l'épaule qui sont faits à ravir. Le visage est vif et animé ; les traits ont de la finesse, les yeux de l'éclat et la bouche est petite comme celle d'un enfant. J'ai cherché, à côté, le portrait de Louis II de Melun, prince d'Epinoy et duc de Joyeuse, et ne l'ai point trouvé. Mais Mme de Genlis a écrit combien ce prince était noble, charmant, empressé à plaire, courageux, magnifique et doué de tant de vertus qu'on a de la peine à croire qu'un homme pût être à ce point parfait. J'imagine ce couple harmonieux et charmant descendant au jardin

comme celui de Renaud et d'Armidc, les mains liées par l'amour et la rose à la lèvre. L'allée de Melun existe encore dans le parc où elle croise celle de Sylvie. Mœe de Genlis l'appelle « l'Allée fatale » parce que c'est à cet endroit que le cerf donna le coup mortel au malheureux prince. « C'est dans le bois de Sylvie, c'est dans l'allée fatale de Melun, dit Mme de Genlis, c'est sur la trace de deux amants infortunés que j'ai médité le triste récit de leurs amours. » Celui-ci sera digne des précédents. De tant de Sylvies qui parurent dans ces lieux Mlle de Blois fut la plus heureuse, mais le sort qui y conduisit, à tant d'années d'intervalle, M*8 de Montmorency, la princesse de Condé et enfin Mlle de Clermont fut pour ces trois princesses aussi mortel qu'inexorable. Mmo de Genlis a conté tout cela et comment se noua l'aventure. Disons seulement, après elle, que celleci commença de la même sorte que toutes celles de cet ordre : par le badinage et la mutinerie. M. de Melun, prince d'un naturel sérieux, n'était point de ceux qui se livrent aussitôt à l'épanchcment. MUe de Clermont s'en aperçut et l'en blâma. Le soir, à la lecture, dans le petit cabinet du château, dans le parc de Sylvie ou à l'île d'Amour ils se retrouvaient volontiers, se querellant sur leurs sentiments. D'abord Mm8 de G... fut de ces

promenades. Ils se rencontraient au Vertugadin, à Fendroit des statues, et cependant que tous les invités de M. le Duc jouaient dans les salles du château brillamment éclairées, au billard ou au cavagnole, ces trois ombres se glissaient furtivement, de peur d'éveiller les cygnes, au long du canal de la Manche. De là à l'allée des Philosophes et de celle-ci à l'île d'Eros il n'y a qu'un pas. Les jeunes amants ne tardèrent point à le franchir un grand nombre de fois, seuls désormais et sans Mme de G... L'île d'Amour est charmante; un petit kiosque treillage de façon chinoise y protège le marbre d'un jeune dieu ailé, d'une beauté idéale. On y accède par un terre-plein bordé de massifs touffus qui le défendent au regard. Au temps des Gondés un groupe idyllique, figurant un jeune jouvenceau aux pieds d'une nymphe attentive et appelé la Déclaration, faisait vis-à-vis à l'image de l'Amour. Mlle de Glermont et M. de Melun rêvèrent plus d'une fois d'assortir ce beau groupe à leurs vœux. Les fêtes que M. le Duc donna peu après permirent encore aux jeunes gens, par la complicité du désordre que cela répandit dans le château, de s'approcher plus avant dans la confidence. Il arriva une fois qu'à la promenade en calèche une jeune paysanne, s'approchant de la voiture de

MIU de Clermont, tendit un placet en pleurant.

La jeune niaise s'y plaignait de ce qu'un valet du château, l'ayant séduite, cherchait maintenant à l'abandonner ; aussi suppliait-elle Mademoiselle de s'intéresser à son cas. « Si Votre Altesse m'abandonne, disait-elle en ce placet lamentable, je n'aurai plus de ressource que de m'aller jeter dans le grand canal. »

M. le Comte et Mademoiselle n'entendirent point que la fillette en vint à une fin si regrettable. On «retrouva la paysanne au château, dit Mm6de Genlis ; le valet de pied fut appelé, sermonné, la jeune fille richement dotée, les deux amants raccommodés, et l'engagement du mariage irrévocablement pris ». Cette aventure, que M. de Melun et Mademoiselle traitèrent avec la même chaleur que si elle leur eût été propre, leur sembla comme un gage heureux qu'ils se donnaient de l'avenir. Le soir du même jour, après souper, à la promenade en gondoles illuminées qui eut lieu sur le grand canal, M. de Melun vint rejoindre Mademoiselle. Le bruit que faisaient les musiciens avec leurs instruments aida à leurs confidences et il sembla que celles-ci fussent allées assez loin pour que M. de Melun, de manière à sauvegarder le bonheur de son amie, songeât à prendre congé d'elle et à revenir à Paris.

On juge du désespoir de Mlla de Glermont et dans quel abattement la laissa un départ qui la désolait. C'est le temps où elle se retira dans la maison de Sylvie pour y pleurer sans être vue. Un bal splendide ayant été offert au château par son frère, cette princesse, prétextant d'être souffrante, refusa d'y aller.

Enfin revint M. de Melun. Mademoiselle quitta sa retraite mélancolique et ce fut, des deux parts, une joie inexprimable à se revoir. Mlle de Glermont avait établi Claudine, la servante qu'elle avait mariée au valet de pied, dans la laiterie qui est proche du parc de Sylvie. Le jeune couple y demeurait dans une chaumière rustique que la princesse avait fait construire exprès. M. de Melun venait là souvent rejoindre son amante. Claudine leur servait du lait à la tasse, et ils firent si bien les choses qu'un mariage fut résolu. La maison de Sylvie devait en cacher le mystère ; mais l'union préalable devait se consommer à la laiterie. Le chapelain de Mlle de Clermont s'offrit à unir les fiancés. Le lendemain du jour où cela était convenu, à deux heures de la nuit, Mademoiselle quitta le château appuyée au bras d'une suivante. M. de Melun l'avait devancée à la laiterie. Claudine s'était empressée à parer des fleurs les plus belles son logis de paysanne. Ce fut son mari et le valet de

M. de Melun qui servirent de témoins aux illustres époux et qui tinrent le poêle au-dessus de leurs têtes cependant que le chapelain officiait. La maison et le parc de Sylvie furent témoius du bonheur où se livrèrent ensuite ces parfaits amants.

C'est sur ces entrefaites que M. le Duc revint, précédant la visite du roi et tenant à ce que tout fût fait magnifiquement pour recevoir le monarque. M. de Melun et Mademoiselle Faidèrent fiévreusement à organiser la décoration de Chantilly. La parure de la maison de Sylvie fut laissée aux soins de Mademoiselle. Au-devant de la chaumière de Claudine, qui en était toute proche, cette princesse fit élever une façade de mousse et de fleurs représentant un petit temple rustique avec ces mots tracés sur le fronton de feuillage : Ici est le temple de V amour et du mystère. Il n'y eut que ceux qui étaient dans le secret du mariage qui purent comprendre le sens de cette énigme. Enfin tout se fit si bien que la fête s'annonça comme parfaite.

Le roi vint. Il n'y eut pas de richesse qu'on ne dépensât pour l'accueillir. Une magnifique chasse à courre vint ajouter aux réjouissances. C'est là que M. de Melun devait trouver la mort. A peine celui-ci, en quittant la voiture de Mlle de Glermont, venait-il de s'engager dans l'allée qui croise celle de Sylvie, qu'on entendit un grand

wr^ .

cri. Un cerf, pressé par les meutes, croisait ce chemin au moment que M. de Melun y passait. Affolé par les abois des chiens et le bruit des cors, l'animal, se précipitant, donna de Fandouiller dans M. de Melun. Celui-ci tomba pour ne plus se relever. Le désespoir de Mademoiselle fut si grand qu'elle faillit mourir. Hélas I ce fut M. de Melun qui mourut l.

Lemontey dit que Mlu de Glermont demeura fidèle au souvenir de son époux. Bientôt elle déserta le château si complètement qu'on ne la vit presque plus au Cabinet des Singes que Christophe Huet avait peint pour lui plaire. Ni le salon des chasses, ni celui de la Musique, ni la pompeuse galerie où sont peintes les actions de M. le Prince ne reçurent plus sa visite. Surtout elle détestait la galerie des Cerfs en raison de ce que c'était l'un de ces animaux qui avait tué M. de Melun. Ses seules promenades furent pour l'île d'Amour, le quai verdoyant du canal des Morfondus, la laiterie où Claudine la recevait et sur-

1. « Le duc de Melun fut d'abord secouru par le duc de Bourbon et par le comte de Clermont. Le sieur Flandin du Montblanc, chirurgien du roi, lui mit le premier appareil et on le fit porter au château où il mourut aujourd'hui 31 [août 1724] à cinq heures du matin, dans la trentième année de son âge, après avoir reçu tous les sacrements et avoir fait son testament. » H.Thirion- (Étude sur Mm0 de Prie),

tout le parc et la maison de Sylvie. C'est là, dans cette demeure des larmes, que la plus fidèle des femmes enfouit ce veuvage mélancolique qui ne finit que par la mort. Les ombres de tous les couples qui étaient venus y gémir furent accueillantes pour elle 1...

Le temps n'est plus où le poète venait ici avec son amie. La dernière fois que Gérard de Nerval visita Théophile, dans les bosquets charmants que son souvenir habite, ce fut le cœur endeuillé de la tristesse où il avait trouvé Sylvie.

1. De travaux plus récents, notamment d'une étude publiée dans le Journal des Débats (juillet 1908) par M. André Hallays, il apparaît que la Mu* de Glermont de Mme de Genlis ne se confondit point complètement à la « Sylvie » de la réalité. Des principales raisons qu'on peut réunir à ce propos, il en est une — dit M. A. Hallays — qui semble sans réplique : « Veuf d'une princesse de Rohan, M. de Melun, peu de temps avant sa mort, venait de se remarier à Mlle d'Albret. En épousant M'1* de Glermont, il eût été bigame. » « Mlle de Glermont, ajoute M. A. Hallays, n'en resta pas moins, malgré l'invraisemblance de beaucoup d'épisodes, «un livre délicieux » offrant de grands mérites : une rapidité merveilleuse, une adresse et une aisance parfaites pour enchaîner les divers épisodes de l'histoire, un art de conter facile, souple et naturel. Si l'on s'en tient à la composition de l'ouvrage, c'est un modèle : Mérimée et Maupassant n'ont rien fait de plus précis et de plus industrieux. »

C'était bien toujours la même fille charmante aux beaux cheveux noirs, à la taille mince et dont le front se cachait sous le large chapeau de paille des campagnes ; mais Fœil n'avait plus ce vif éclat qui faisait que les autres filles disaient ta Gérard : — Qu'elle est jolie, ton amoureuse, petit Parisien ! Le corps n'avait plus le même abandon, le visage était plus sérieux. C'est que depuis le temps où Gérard avait mené Sylvie à Chantilly, en lui narrant les contes des fées, des poètes et des princes, bien des larmes avaient coulé sur les joues de la dentellière.

— Vous ne travaillez donc pas à votre dentelle, aujourd'hui? disait Gérard...

— Oh ! je ne fais plus de dentelle ! On n'en demande plus dans le pays, même à Chantilly les ateliers sont fermés, disait Sylvie.

Et Gérard pensait bien que Mœe de Montfort, Mmes de Montmorency et de Condé, Mlles de Blois et de Clermont n'allaient plus au village faire l'achat de leurs parures. Ce temps lui parut ancien. Il s'étonna qu'il y eût si longtemps que ces dames ne fussent venues à la promenade à Loisy. Sans doute, étaient-elles mortes. On les avait jetées dans l'étang ; maintenant, c'étaient les brillantes nixes qui jouaient dans les eaux de la Nonettc

UUIl

en se couronnant de feuillages ! Mais les carpes et les truites étaient mortes à leur tour dans la Nonette. Et la vieille tante d'Othys aussi était morte qui leur faisait, jadis, si bon accueil et leur offrait du lait et des fraises. « L'époque n'est plus où les chasses de Gondé passaient avec leurs amazones fières, où les cors se répondaient de loin, multipliés par les échos. » Gérard évoquait le temps où Rousseau vint ici. Les tilleuls qui bordent la Thève Favaient vu souvent autrefois. Et maintenant il n'y avait plus que des souvenirs ! Le profil de Sylvie était grave ; le poète songeait que son cœur était triste et il pensait au pauvre Théophile qui faillit être brûlé en sa vie et qui, depuis sa mort falote, habitait avec toutes les ombres des amoureuses dans la petite maison claire qu'on a relevée depuis et où ses vers sont gravés... Maintenant Gérard aussi est mort. On sait comment et comme quoi sa fin n'eut rien à envier à celle de Théophile. Ils revivent pour nous, l'un près de Fautre, dans ces lieux agrestes. Et, le soir, quand le ciel est clair et que dans l'Ile d'Amour se détache, blanche et nue, la statue de FArcherot, on les voit aux bras de Jean deMairet, de Santeul et de Ghaulieu, sautant sur leurs pieds de faunes et jouant de leur violon aigre pour charmer leurs Sylvies.

Poussin aux Andelys

La Normandie, la belle pluvieuse, que le soleil d'été fait si rayonnante, n'est-elle pas plus admirable encore quand, au printemps en fleur, ses pommiers s'élèvent sur la terre mouillée, enneige d'un rose tendre ? Alors tout, dans son étendue, prend des proportions agréables : le ciel lavé d'eau se tamise et s'argente ; au-dessus des collines descend une buée douce et les peupliers, élevés sur ses rives, perpétuent en les animant le mouvement lent des coteaux, la pente insensible des terres et l'accent plus grave du lent fleuve en marche.

Des Andelys où Poussin vécut son enfance jusqu'à Grand-Couronne, au delà de Rouen, où Corneille habita, la Seine décrit sinon la plus vaste, au moins la plus belle, la plus pleine de ses boucles. La souplesse de sa ligne d'eau, qui s'est essayée, entre Mantes et Bonnières, en un premier rythme, acquiert — dès la belle forêt des Ande-

lys — son développement le plus ample, son cours le plus large et le plus parfait. Au delà de Grand-Couronne, le fleuve vaincra son indolence ; à peine paressera-t-il aux arceaux de Jumièges et — dès Gaudebec — d'un trait impatient, il gagnera la mer. Mais cela ne viendra qu'après que nous l'aurons pu contempler ici !

Aux Andelys, dès le moment qu'il entre dans cette magnifique aventure des eaux, dans cet harmonieux essor de sa courbe la plus forte, le fleuve n'a pas reçu encore cet élan ; sa mobilité est presque insensible ; son détour smueux,loin d'accélérer la marche impétueuse de son cours, la tempère au point que les maisons de Port-Morin, de la Vacherie, les bois de l'île Contant et le Château- Gaillard se reflètent comme en un cristal immobile d'eaux mortes. La modération du beau paysage, sa vigueur recueillie, sa force sans emphase éclatent sur ces rives comme en beaucoup de toiles que Poussin a peintes ; et, sans aller, comme l'ont fait ceux qui ne voient jusqu'à l'exclusivisme, dans les tableaux du maître, que des vues de Normandie, efforçons-nous de surprendre, sous l'air italien, un peu de cette buée de France, de ce rythme de Seine, de ce parfum discret des fleurs de pommiers dont ce berceau de ses jours est tout embelli.

Le pays est plein de pentes et de vallonnements ; le sol, arrosé par des eaux perpétuelles, est d'une fertilité sans pareille en France ; les peupliers les plus hauts, les plus forts, les troupeaux les plus nourris de sève croissent sur ce sol. Le plateau normand, qui s'étend de l'Epte à TAubette et que limite la Seine, coupé de rus, alimenté de fontaines, est aussi verdoyant que la Hollande. C'est le Vexin âpre et fort, puissamment campé sur sa terre. De l'autre côté, en face le petit Andely, entre la Seine et l'Eure, dans le sens de Gaillon, c'est le second plateau de la région, Y Ile de Grâce, comme on dit: celui-là est le mieux disposé pour la vue et ferme le décor. Quand le petit Nicolas Poussin venait de son hameau de Villers, en promenade ici avec Quentin Varin et qu'il accédait, par un sentier de chèvre, au Château-Gaillard, il pouvait, au-dessus du clocher de Saint-Sauveur, embrasser cette vaste étendue de Vile de Grâce ; il en voyait les cimes osciller sous le vent, les moissons bouger, les villages lentement se montrer sous les saules ; le sens des proportions lui était livré ; et, pour la première fois qu'il ouvrait ses yeux sur un grand paysage, il en surprenait

Tordre intime et doux, il en scrutait Fétendue et, de ses yeux sérieux d'écolier appliqué, il en comprenait les plans successifs, les étages de verdure, les jeux de la lumière, le reflet des eaux et des campagnes ; il admirait comment se distribue la nature, avec quelle mesure se succèdent les collines boisées, les champs où les bœufs pâturent ; il découvrait aussi quelle limpidité prennent à l'heure du soir, la douce ligne des saules du côté de Tosny, la crête des forets derrière lesquelles disparaît le soleil et toutes ces molles îles, envahies de silence, où de classiques pécheurs troublent seuls du bruit léger de leur filet le site arcadien...

Par une petite poterne du Château-Gaillard on aperçoit, comme fixés dans un cadre de pierre à la manière dont usaient les Primitifs, les rues, les maisons, les toits et la flèche aiguë du clocheton du Petit-Andely. Du temps de Poussin, les toits de tuiles et de chaume sans doute étaient plus nombreux; les maisons des pêcheurs étaient plus rustiques ; mais, tout le site lui-même, vaporisé au gris instant du soir, a conserve son aspect de ce temps-là ; le coude de Seine est le môme ; voici les tanneries et les corroiries, animées par un bruit intérieur ; enfin voici les moulins comme dans le temps du roi :

A Andely-sur-Seine

Trois moulins avait, moulinet...

murmure une chanson locale assez contemporaine de notre grand artiste. Et, au long du Gambon, qui va vers Villers, il y a aussi des moulins. Le tic-tac en est toujours aussi sobre, aussi grêle, aussi délicat au milieu des saules, parmi les roseaux, qu'au temps où notre écolier, comme nous ce soir, les yeux éblouis de la première vision de la nature, redescendait avec Quentin Varin, du château au vallon et regagnait rêveur son hameau natal.

Je l'ai voulu revoir ce hameau de son enfance, ce petit Villers délicieux qui est au delà d'Andelyle-Grand, du côté de Mantelle. Il faut, pour cela, suivre au long du Gambon un chemin plein de fraîcheur, bordé d'aubépines, où chantent des femmes en coiffe qui vont laver le linge. Le paysage^ mesure qu'on avance au long de la rivière, acquiert plus d'ampleur ; des masses d'arbres se dessinent, les saules fluides s'estompent, le ciel s'éclaire et voilà bien, sur toute l'étendue, le gris délicat de ces contrées, ce gris d'argent et de

UMà

cendre d'une suavité si fine que seuls Corot et Puvis retrouveront un jour et que Roger de Piles, si aigrement, reprochait à Poussin. Et le Gambon jase au milieu des cressons, parmi les iris ! Son cours est d'une limpidité admirable ; on peut compter les pierres dans son lit humide ! Bientôt voici le chemin; un peu avant le lieu dit La Rivière flue un autre petit ru, affluent du Gambon, que côtoie un sentier. Nous inclinons à droite ; mais, tandis que le ru discret, lointain, se perd dans un petit vallon, le sentier s'élève en lacets sur la crête; il nous mène vers un plateau b( les arbres, à peine vêtus de feuilles, ont l'abandon de l'hiver; une pauvre bûcheronne marche avec son fardeau, des bœufs reviennent du labour; un grand herbage se montre avec l'arbre à cidre ; dans sa tranquillité et dans son silence, voici enfin Villers. Un calvaire usé, des toits de chaume, une ferme et un abreuvoir: et c'est tout le pays ! Dans la rue la plus large du hameau, des poules picorent, un coq chante, un chien s'étire au seuil de l'auberge ; enfin, voici d'opulentes vaches à la fois rousses et blanches; l'odeur du lait et du cidre emplit l'air. Le pays, à ce moment, témoigne d'une rusticité plus proche de Cuyp et de Troyon que de Poussin. Sans doute ! Mais, c'est le cadre, c'est le décor où l'auteur du Polyphhne

a grandi ! C'est là qu'il a souri, pour la première fois, dans les plis odorants du manteau de Pomone 1 C'est là qu'il a vu, avant sa rencontre avec ceux d'Arcadie, des bergers farouches et de lourds bouviers ramener vers l'étable les troupeaux de son pays. Chercherons-nous, dans le bourg, la maison de Nicolas ? Hélas ! comme le dit l'un des plus intelligents de ses biographes l : « La chaumière n'a pas laissé de vestige et seul un vieux poirier noueux marque la place du jardin. » Cela sans doute est bien peu ; mais M. Desjardins a retrouvé un « Clos Poussin » qui est proche de là. Et puis voilà, toutes grisâtres, toutes charmantes, toutes ratatinées, semblables à de vieilles paysannes de jadis, des chaumines pareilles à celle qu'occupèrent Jean Poussin le Soissonnais, soldat du régiment de Tavannes et Marie Delaisement, de Vernon en Normandie, son père et sa mère. Enfin, voilà le chemin, voilà la colline et voilà le pâturage, ainsi que les ont respectés le temps et la guerre. C'est ici, sous ce ciel, sur ce sol riche en froment, sous ce poirier et ces hêtres, que le petit Nicolas, d'un crayon studieux, pour la première fois, fit des portraits d'arbres.

Page 1