Célèbres acteurs de Weimar
— Cependant, dis-je à Gœthe,ilest peu de pays où la fortune de Werther îut plus grande, fut plus complète qu'en France.
Gœthe venait de cueillir une petite rose. Un instant il resta silencieux. J'eus le loisir d'admirer sa belle tête vénérable où il semblait que brillât une jeunesse immortelle. Les peines et les ennuis du monde passent sur Gœthe âgé sans laisser plus de trace que n'en laissaient jadis sur son visage plus jeune les malheurs les plus vifs. La robuste force de son corps formait, avec celle de son cerveau, ce merveilleux équilibre, cette double et brillante santé que le temps ne put jamais abattre. La paix était redescendue sur le trouble de son âme. Il était redevenu absolument calme...
— Benjamin Constant, en retournant chez les Français, dit Gœthe, leur porta le goût de mon Werther. Alors ce peuple était vif et romanesque. Werther jeta l'étincelle dans le cœur de ses René, de ses Adolphe et de ses Raphaël. Rousseau avait étrangement préparé à sa venue. Ce Français d'alors était plus voisin de moi que les Français d'aujourd'hui. Je me suis depuis beaucoup éloigné de Werther ; mais les Français aussi se sont beaucoup éloignés de Rousseau. « Ces soupirs passionnés, ces lamentations de Werther, vernies comme de tout le cœur de l'Europe », ainsi que
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Ta écrit ce Thomas Garlyle qui m'a tant aimé, semblent avoir abouti à mon Héros, à cet autre jeune et bouillant moi-même, dont, grave adolescent, j'imaginai la figure en prenant mon café et lisant mon Homère à l'ombre tiède et douce des vieux tilleuls de Wahlheim.
— Il n'est point jusqu'aux femmes françaises, disje, qui ne fussent tout éprises de Werther : Mmo de Staël, vous le savez, emporta, sous le voile de son turban, le souvenir de Charlotte BmT. George Sand l'a célébrée ; enfin, tandis qu'un doux poète comme Gérard de Nerval donnait à votre Faust le langage de Hugo et de Chateaubriand, Paul de Saint- Victor dressait, en l'honneur de vos héroïnes, ce monument de beau lyrisme : Les Femmes de Gœthe, où il lui plaît parler de toutes celles que vous connûtes.
— Ces hommes d'alors m'honorèrent, dit Gœthe. C'étaient des Français romantiques. Ceux d'aujourd'hui ont je ne sais quel irrespect.
— Cela vient, dis-je à Gœthe, de Fexcès du théâtre. Lamartine exaltait Werther. Il disait — vous le savez — qu'il eût préféré de beaucoup écrire cette œuvre que vingt volumes des contes de Voltaire. M. Decourcelle n'est point Lamartine. Il n'a pas su aimer Charlotte au point de n'y pas toucher... Et puis les Français ne sont plus sen-
timentaux. Les articles de leur Paul Adam ont beaucoup fait contre la romance. Nietzsche tend à les viriliser. Au moins est-ce encore notre honneur que le geste soit venu d'Allemagne.
— Ce n'est pas là ce qui me déplaît, répondit Gœthe. Je n'aime point tant à voir que les jeunes gens se tuent d'amour. Je disais, jadis, à Mme de Stein, que mon opinion était de trouver mauvais que Fauteur de Werther ne se fût pas tué lui-même après son héros. Maintenant je ne le dirais plus, j'admire les jeunes gens dont la tête est assez solide pour résister au cœur. Une chose aussi lucide, aussi claire et brillante qu'un cerveau ne se doit point détruire avec une petite balle...
Nous restâmes silencieux. Le soir embaumé grandissait ; le jardin tout entier exhalait ses parfums ; des vols d'insectes poudraient l'ombre de points d'or. Je vis s'allumer une à une les fenêtres de la maison de Gœthe. Ottilie passait de l'une à l'autre, une lumière à la main. Je la voyais à présent devant le vieux clavecin où ses doigts s'égaraient. C'est elle maintenant qui gouvernait la maison de Gœthe. Elle le faisait avec ordre et minutie. J'attendais que Gœthe parlât. Le recueillement de cette minute était si solennel qu'il ne me semblait pas que je dusse en rompre le premier le silence.
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— Je puis vous le dire,Eckermaun, si j'ai tant souffert de l'irrespect de Fauteur français, c'est moins pour Werther lui-même que pour Charlotte, non point pour Charlotte von Stein, « l'apaisante amie », ou la grave Charlotte d'Affinités électives, mais bien pour la première de toutes, Charlotte Buff, Charlotte Kestner si vous voulez, celle que je connus jeune homme au bal champêtre de Volpertshausen. Il me semble si bien que j'ai placé en elle tout ce qui m'attacha le plus intimement aux femmes de mon temps I Je n'ai point aimé les autres comme j'ai aimé Charlotte Buff. Aucune de toutes celles que je connus par la suite et dont vous savez les noms, ne me toucha autant que cette Charlotte rustique, distribuant aux enfants du pain en tartines et me ravissant le cœur d'extase comme à un villageois...
Ces mots me firent penser à Bettina d'Arnim, à Frédérique, à Lili, à Marianne et à toutes celles à qui Werther ouvrit le cœur de Gœthe comme avec une clef d'or. Je compris alors l'amertume de Gœthe très intimement. Il voulait que les hommes respectassent Werther comme une effigie de sa jeunesse, que son destin ne pâlit pas plus que son étoile. Le génie vieillissant de Gœthe ne comprenait pas qu'on insultât aux dieux. Son vénérable déclin, pas plus que sa chaude maturité, ne
savait contempler le monde autrement que par des yeux qui reflétaient la Grèce. Il a coutume de dire que Paris est un mauvais lieu ; il lui rappelle Leipzig qui est le marché aux livres. Goethe ne comprend point qu'on fasse marché de ce qu'il y a de plus intime dans l'homme, de sa claire pensée intérieure. Il garde de Werther au théâtre — plus que de Faust encore — une idée de sacrilège. Il dit sensément que Werther ne convient plus à nos jours ; qu'il est cruel de l'avoir voulu refaire vivre.
— Voilà, ajouta- 1— il, la seule ombre pénible qui traversera ma lumière finale, le jour où je descendrai prendre place, dans les tombeaux de Weimar, entre Frédéric Schiller et mon cher Charles- Auguste . . .
Maintenant la nuit était tout à fait venue. Elle inclinait son urne sur les fleurs des bosquets et le mouvement de nos pensées. Le suave parfum des plantes enveloppait nos tristesses en les effaçant. Des pas craquèrent sur le sable de l'allée. Nous nous levâmes en même temps d'un même geste. Une lumière parut. Gœthe me mena audevant de Mm8 Ottilie...