‹ Sites et personnagesChapitre 36 sur 47 · Raodl Deberdt (Revue des Revues, lfr mai · texte numérisé non relu

Raodl Deberdt (Revue des Revues, lfr mai

d'exercer sa domination. Aussi, dit Sainte-Beuve, « se fit-il plus d'une fois aimer... ». Les plaintes poétiques et passionnées de Valmore sont au nombre des plus belles qu'aucun homme ait jamais arrachées au cœur d'une pareille amante :

Quand tu vins éclairer mes beaux jours languissants, Ta voix me fit pâlir et mes yeux se baissèrent î

Toute sa vie, Valmore, comme un beau cygne blessé, porta le regret de l'amour de l'ingrat Latouche. Jusqu'à la fin de ses jours qui furent trempés de larmes et souvent désolés, Marceline garda pour la mémoire de son cher Hyacinthe cette secrète affection dont elle-même proclama, dans sa lettre à Sainte-Beuve, l'amer panégyrique et le douloureux deuil *. Des amantes comme Valmore, des amies comme George Sand formèrent,

I. Voir, outre les Poésies et la Correspondance intime de Marceline, les articles d'Arthur Pougin, Sainte-Beuve, Lovenjoul, enfin toute la première partie du chapitre V du second volume de M. Léon Séché : Sainte-Beuve (les Mœurs), L'émouvant et dernier biographe de l'auteur des Pleurs, M. Lucien Descaves, revenant sur la question, a écrit dans La Vie douloureuse de Marceline Desbordes-Valmore : << 11 n'est point indispensable de connaître l'Autre pour raconter les années de jeunesse de Marceline ». Rien, selon M. Descaves, dans l'épisode des amours de Marceline, ne vient désigner ThabauJ de Latouche de préférence à Saint-Marcellin, le comte de Marcellus, Dupuy des Islets ou Audibert.

à ces jours désenchantés de Latouche, comme un consolateur cortège de belles Muses. MIU de Comberousse, que le poète épousa vers 1807 et dont il eut plus tard un fils qui succomba jeune, se dévoua, mais plus vainement encore, au bonheur de le chérir *.

« Latouche, dit Sainte-Beuve, inspira plus d'un dévouement de femme. » Aucun, cependant, n'atteignit, par sa grandeur dans le sacrifice, le profond attachement de cette modeste Flaugergues de qui l'âme poétique trouva dans l'amour d'un

1. « Au commencement de la Restauration, le père de M. de Latouche fut injustement poursuivi et renvoyé devant la Cour prévôtale d'Orléans. Son fils, qui n'avait pas voulu être avocat, accourt, se présente seul comme défenseur de l'accusé, parle, étonne, entraine ses juges, et l'arrache aux terribles rancunes politiques de ces temps néfastes. Le poète venait à peine de sauver son père qu'il perdait son fils Léonce. Léonce avait dix ans. Son intelligence trop précoce, son développement trop rapide causèrent sa mort. Mme de Latouche (née Mu# de Coniberousse), retirée chez ses parents, depuis le voyage de son mari en Italie, fut frappée au cœur. Devant le chagrin de sa femme, M. de Latouche oublia son propre chagrin. Il la soigna, la disputant à la mort à son tour... Mme de Latouche vécut de longuesannées après ce cruel déchirement eteonserva toujours, mêlé à sa douleur maternelle, le souvenir du dévouement de son mari. Jusqua sa mort, arrivée en 1845, elle fut pour lui une amie sérieuse, patiente, infatigable... » (H. db Latocche : dément XIV et Carlo Bertinazzi). (Notice de Ch.de Comberou 1867).

homme accablé, misanthrope et vieilli, l'aliment de toute une vie de tendresse et de souffrance.

Le mal secret dont souffrit toute sa vie Termite malheureux de la Vallée-aux-Loups était tout intérieur et il tenait à l'âme bien plus qu'à tout le reste.

« En réalité, a-t-on dit, Latouche semble avoir été un éternel malade, un torturé, et (malgré ses succès) un exclus d'amour, comme Swift, comme Jean-Jacques. »

Valmore, qu'il a tant fait souffrir, a écrit dans le même sens : « Non ! ce n'était pas un méchant mais un malade !... »

« Cette âme, a dit ailleurs George Sand, n'était ni faible, ni lâche, ni envieuse. Elle était navrée, voilà tout. » Le tort le plus grand de Latouche fut de porter en lui, à la façon de Rousseau, de René et d'Obermann, une telle désolation, un fonds d'hypocondrie tellement incurable qu'ils effrayaient même les plus fidèles de ses amis.

Les rancunes littéraires que ses amers sarcasmes lui avaient values accrurent peu à peu son goût de l'éloignement, sa soif de la solitude. C'est alors qu'il trouva, dans le vallon d'Aulnay,

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ce sauvage et délicieux asile de verdure et d'oiseaux, cette agreste et paisible retraite peuplée d'arbres et de légendes, « petit Gombourg près de Paris » qu'aima Chateaubriand.

« Sa petite maison, ajoute George qui l'y vint voir souvent, n'était qu'une sorte de presbytère dont il avait fait une habitation saine et commode. Son petit jardin, tombant en pente sur des prairies coupées de buissons, cachait sous les arbres ses murs de clôture, et se trouvait, par ses ombrages, convenablement isolé des maisons voisines. Il était Là bien seul, bien ermite, bien poète : mais aussi bien rêveur, bien mélancolique, et peu à peu il y devint bien misanthrope. »

Rousseau à Montmorency, maussade et bourru, cloîtré chez lui, ne sortant que pour botaniser aux champs, mal vêtu, semblable à un sorcier, se trouva revivre encore, mais avec plus d'excès dans le cœur désespéré de ce Timon des bois. Et cela devint tel, si Ton en croit M. de La Murinerie, « que personne à quelques intimes près ne tenait plus à le voir ».

Un goût commun pour tout ce qui, dans le monde, germe, pousse et fleurit, l'identique attrait qu'exerçaient sur eux la vue des mêmes sites, les souvenirs des mêmes arbres admirés, des mêmes forêts connues rapprochèrent, à ce moment, Pau-

line et Latouche. Lui, l'amer Berrichon, avait gardé au cœur Famour des prairies, des sites de son enfance, de ce courant de la Creuse qui berça ses jeunes ans ; et il était semblable à l'homme des sources et des bois, à l'antique aegipan, comme il aimait à dire.

Elle, selon La Morinerie, « son nom de Flaugergues, âpre et rocailleux, sent la montagne ». Ils ont tous deux une même entente de la nature, la comprennent et l'admirent et, dans cette mutuelle et puissante communion, en viennent peu à peu, malgré les craintes de l'une, malgré l'humeur de l'autre, à désirer de vivre au milieu de ses retraites. De son exil provincial, du fond de sa petite vie humble, là-bas, dans le Rouergue, Pauline salue l'ami souffrant, se porte, par la pensée, à la Vallée-aux-Loups :

Vers ce toit brun s'élance en longs festons le lierre;

Le jasmin étoile jette, frêle espalier,

Au mur qu'il réjouit sa grâce printanière,

La fenêtre en s'ouvrant froisse un jeune églantier;

Le soleil renaissant dore le clair vitrage

Et des senteurs d'avril les airs sont enivrés;

La rose au buisson vert, le ramier sous l'ombrage !

Près de vous tout fleurit, tout chante et vous souffrez!

Sensible à l'hommage de sa correspondante, flatté de l'intérêt que porte à ses maux cette jeune femme « aux sentiments pudiquement ardents dans leur chaste audace », d'autant plus surpris qu'il est plus délaissé, plus seul et plus meurtri, le poète, qu'une fidélité si secourable au malheur a touché d'une manière si profonde, pense que le temps est venu de chasser sa tristesse, de secouer sa torpeur et de puiser enfin, dans un dernier amour, la force nécessaire à se survivre encore.

Venez, songe de l'élégie,

Moitié femme et moitié douleur,

écrit-il alors en réponse à Pauline ;

Venez voir aux flancs des coteaux, Bruyères et châtaigneraies, D'ombreux taillis, quelques futaies, Les remparts morts des vieux châteaux; Ce haut moulin blessé d'une aile, Que la Fronde a nommé fidèle; Cette fontaine que Richard, Un pâtre qui craignait plus tard De voir sa mémoire en allée, Laissa pour des voisins jaloux.

Avec son nom, dans la Vallée D'où se sont exilés les Loups...

Mais Pauline s'attarde encore ; la muse des Bords du Tage hésite un peu. Comment a-t-elle pu, si petite, si humble, si « demoiselle aux champs », retenir Fattention, mériter le cœur du poète de tant d'œuvres imprégnées de génie âpre, de celui que, dans sa naïveté, elle confond, elle égale peut-être, éditeur et auteur, au pauvre André Ghénier ! Déjà le malheur a flétri ses traits; ce ne sera pas, auprès du poète accablé, une muse éclatante ; enfin, moins cérébrale que passionnée, elle n'est point, bien qu'on en ait pensé, à l'image des Emma Hamilton, des Gabrielle de Saint-Alverte, et de tant d'autres héroïnes du romancier, Tune de ces fluides figures de rêve de qui l'amour candide est tout immatériel, tout psychique et ne monte peu à peu vers l'homme adoré que comme un encens pur. Une forme plus absolue, plus totale de l'amour a vécu dansFlaugergues. Flaugergues, c'a été,pour Latouche, Valmore rajeunie, Valmore revenue, libre et soumise, mais peut-être bien aussi Valmore plus humiliée, plus petite et meurtrie.

« Je ne savais pas, avait écrit un jour Sainte- Beuve parlant de la première liaison de Latouche avec Marceline, je ne savais pas que ce fût pour le Loup que la Colombe avait tant gémi \ »

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