Léon Siîché, ib:'d
Qu'eût dit alors Sainte-Beuve de Flaugergues ? Qu'eût pensé de Pauline le doux Guttinguer? De quel nom de fleur discrète, de colombe complaisante l'eussent-ils honorée celle dont Valmore elle-même, dans une Prière pour lui, qui semble si bien s'appliquer au poète, avait, durant un jour d'angoisse, annoncé, à Latouche, la venue amoureuse :
Dieu ! Créez à sa vie un objet plein de charmes ; Une voix qui réponde aux secrets de sa voix ! Donnez-lui du bonheur, Dieu, donnez-lui des larmes; Du bonheur de le voir j'ai pleuré tant de fois !
J'ai pleuré, mais ma voix se tait devant la sienne ; Mais tout ce qu'il m'apprend lui seul l'ignorera ; Il ne dira jamais : « Soyons heureux, sois mienne ! » L'aimera-t-elle assez celle qui l'entendra?
Douce question, petite question tremblante de Valmore ! Pauline, en se liant pour toujours à Latouche, en vouant désormais toutes ses forces à le chérir, répondit bien au delà des faibles ressources humaines, au dévouement total que le poète des Pleurs attendait pour cet homme. Dès que ce fut décidé, que les derniers de ses scrupu-
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les furent vaincus, elle quitta son pays, laissa tout un passé de souvenirs derrière elle, ne regretta aucune des habitudes, des affections anciennes et, dans la fièvre du sacrifice, craignit de n'arriver pas assez tôt pour lui plaire.
Si ta viens au Vallon, viens le soir, viens loin d'eux...
avait écrit le poète.
Et c'est ainsi qu'elle arriva. Elle venait des montagnes ; elle était un peu impatiente. J'imagine que, comme George Sand, mais avec bien plus de fougue, une bâte plus fébrile, elle prit « l'espèce de diligence » qui descendait à Sceaux ou Antony et qu' « à travers les prés et les champs », par « un sentier qui serpentait sous les pommiers en fleurs », sous la neige odorante et toute rose des vergers, elle « gagna à pied Phumble demeure du poète ».
Flaugergues, il t'attend ce hameau solitaire Où nos premiers plaisirs ont caché leur mystère, Ce toit connu des arts, si cher à nos loisirs Et cet étroit verger plus grand que nos désirs. Là, sous tes pieds, le thym, les généreuses menthes Répondent en versant leurs senteurs plus charmantes.
C'est tout ce qu'il y a de plus gracieux comme bonheur dans l'année ; c'est le temps où les arbres
fleurissent, où la vallée s'éveille ; les pentes de Verrières, toutes plantées de fraisiers, s'ornent déjàde verdure ; le colombier est pépiant d'amour ; un petit merle gazouille sur la noble-épine ; la maison humble de Termite morose sourit sous les lierres et quand le soleil ardent chauffe la terre encore mouillée de la pluie, les hauts châtaigniers étendent sur les toits la douce et tremblante protection de leur ombrage. Lui aussi est bien fier, bien rajeuni, Fœgipan I II a laissé son bâton de coudrier près du feu et le voici qui marche vers sa Muse amoureuse. Tout ce dont il se souvient de son passé, les champs de seigle et d'orge du Berri, les mignons en fleurs au printemps, les chênes élevés, les maisons de chaume du site natal et jusqu'aux buissons verts «que la Sédelle arrose », tout cela chante en lui à mesure qu'il approche et voit la voyageuse. Mais elle, la voilà ! Elle est toute rose de sa hâte, toute fraîche et toute belle sous son chapeau de paille, d'où tombent çà et là des boucles ardemment noires. De revenir à la maison par le chemin des bruyères, ils sentent tout le charme. Voilà : ils étaient seuls, hier encore : lui était vieux et malade ; elle était désolée. Et maintenant ils se sont réunis ; ces deux cœurs se soutiennent, se plaisent et se complètent. Ne voilà-t-il pas un foyer de plus
créé, une famille nouvelle? Pauline, exaltée, le pense et s'écrie, unissant, dans un culte commun de tendresse et de piété, son père à son ami:
Comme vous il rêvait l'avenir radieux,
Et d'un monde opprimé la paisible victoire,
Aux nobles sentiments son cœur qui savait croire,
Eût trouvé dans le vôtre un écho précieux,
Ce père avec bonheur vous voit du haut des cieux,
Adopter son enfant et consacrer sa gloire...
Et Latouche, à son tour, en un bel élan de foi, mêlant en de mêmes vers ses utopies républicaines de 48, la mémoire de sa mère et la bonté de Pauline, répond non moins bien :
Tu me rends mes premiers, mes deux plus saints amours, 0 mon Dieu ! le vieillard qu'une lointaine aurore Vit bercer dans les plis du drapeau tricolore, A revu ce drapeau fêter ses derniers jours, Et tu me rends ma mère à mes regrets ravie. Oui, je trouve une mère aux deux bouts de ma vie, Si je savais un nom et plus tendre et plus doux, Mon cœur, ange béni, le garderait pour vous...
Ainsi leurs cœurs murmurent dans le Val-des- Loups ; et, dans de douces promenades faites dans le site champêtre, au Plessis, la Fosse-Bazin, dans leurs sentimentales excursions botaniques aux bois de Verrières et de Meudon, dans le plaisir qu'ils
éprouvent à aimer les mêmes arbres, chérir les mêmes fleurs, à relire ensemble les hymnes émouvants des poètes préférés ils mêlent peu à peu et si bien leurs deux cœurs qu'un seul et pur souffle, une pensée unique semblent les mieux confondre et les animer mieux.
Mais ce parfait bonheur, d'abord vainqueur du mal qui terrassait Latouche, faiblit peu à peu et, de trop s'exalter, finit par languir. Le poète, un instant revenu à l'espérance, à l'activité, au travail, retomba bientôt dans le marasme ancien de ses souffrances et de son deuil. D'abord il eut peur d'affecter son amie, de la trop accabler de tout le poids de sa détresse ; il craignait d'assombrir, de peines imaginaires, celle qu'il nommait si bien sa chère Antigone. Mais quelles ruses échappent à l'affection? Pauline ne fut point dupe. « As-tu, lui demanda-t-elle,
As-tu quelque douleur qu'elle ne m'appartienne? Ton âme ne s'est point confiée à la mienne, Et pourtant sur ton front, ami, j'ai vu tracés Des plis par l'insomnie ou la fièvre laissés.
Sur ta force appuyée et la main dans la tienne, J'ai marché sans elfroi, six ans déjà passés. Que mon bras à son tour t'enlace et te soutienne, Si la route un moment meurtrit tes pas lassés...
Ce furent, à l'automne, des journées encore belles. Elle, pour mieux lui plaire, évoquait ses souvenirs, le charme de ses voyages : Lisbonne, Belem, l'Espagne, enfin Grenade lointaine et somptueuse. Et lui, aussi, disait tout ce qu'il savait d'heureux, tout ce qu'avait en lui laissé la vie ancienne :
Nous aimions les sentiers d'où la lune s'exile, Les éclairs disparus de l'étoile qui file, Et ces lointains appels dans l'espace amoindris Qui vont, sous les blés noirs, avertir la perdrix...
Mais éclataient les crises. Il en était de terribles.
« Ce que cette intelligente, courageuse et modeste femme, dit George Sand, a souffert auprès de ce mourant si aimé, nul ne le saura jamais, car jamais aucune plainte ne sortit de son cœur, jamais un regard, jamais un soupir d'impatience ou de découragement ne firent pressentir au malade ou à ses amis l'énormité d'une tâche si rude pour un être si frêle. >
Dirai-je que les dernières années d'une liaison que la mort fut seule assez forte à rompre s'assombrirent encore chez le poète accablé, de l'irritabilité croissante du caractère? Son humeur hypocondre, ses souffrances continuelles, l'obligeant à l'inaction totale, le rendirent vers la fin l'esclave
de ses colères. « Brusque il l'était certainement, écrit M. de La Morinerie », et, dans un triste aveu dont il s'efforce assez d'atténuer la honte, l'exact confident des malheurs de Flaugergues ajoute comme à regret :
« N'avait-il pas levé la main sur sa douce et affectueuse compagne? Dans un moment de surexcitation nerveuse et d'accès de fièvre sans doute? »
La mort réparatrice vint pacifier enfin ce pauvre cœur aigri. D'instinct il la sentait venir; et, dès décembre 1850, elle apparaît proche dans ces lignes d'un court testament autographe :
Je lègue et donne à Mademoiselle Pauline de Flaugergues tout ce que je possédais à l'heure de ?na mort.
Aulnay, décembre 1850.
H. de Làtouche.
Que de torts réparés, que de regrets discrets à l'adresse de « l'ange » dans ces pauvres lignes ! Enfin le grand jour arrive. C'est un matin d'hiver, la neige blanche et pure envahit Val-de-Loups ; çà et là de noirs corbeaux se posent sur les haies nues, volent dans les châtaigniers. Flaugergues à veiller, depuis des nuits et des nuits, n'apparaît plus, à ceux qui viennent la visiter, que comme
le fantôme d'elle-même. Apre dispute, amère rébellion d'une âme devant la mort ! Enfin « l'agonie étreint le malade ; le râle commence ; une lueur d'accalmie paraît ; encore des vers ; ceux-là à demi éteints, à peine entendus, un souffle... puis rien. Le voile de la mort couvre les yeux du poète ; midi sonne... C'était le 17 février 1851. Latouche avait soixante-six ans *... »
Elle plaça, dit-on, dans une urne de pierre, à la base d'un mélèze, le cœur du poète; elle mit partout aux murs de la maison agreste des portraits du cher hôte. Toutes choses laissées intactes dans le jardin intime, dans la chambre où l'ami passa ses derniers jours, toute vêtue en noir, amaigrie et les yeux battus de pleurs, elle se recueillit en lui, assembla ses souvenirs et se consacra des jours à veiller sa mémoire. Bientôt elle publia, sous ce titre : Encore adieu, les derniers des poèmes de son cher Latouche. « Nous donnons — disait-elle — avec les quelques lacunes qui s'y trouvent — ces pages mouillées de larmes, ces sentiments que le poétique malade a, pour ainsi dire, pensés tout haut. » En même temps