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La Morinerie (Rev. Littéraire, ibid

Tentière possession du passé envahit tout en elle. Flaugergues, avec une fièvre de sauvage ardeur, revit l'une après l'autre les années anciennes d'amertume et d'amour.

Et moi qui ne vivais qu'à tes pieds, sous ton ombre, D'un regard éperdu, je te cherche toujours...

Elle-même publie un jour son recueil des Bruyères. Ces hymnes forestiers, saturés d'âpre brise, tout bruissants de la vie végétale des grands bois, elle les voue au souvenir de celui qui n'est plus. D'ardentes élégies, des prières amoureuses où se lamente son cœur, elle emplit tout ce recueil d'un souffle souvent pur et d'une âme émouvante :

Ah 1 ne me dites pas d'avoir force et courage, Laissez-moi ! Laissez-moi! ne me consolez pas; Ces deux amers ruisseaux qui creusent mon visage Tariront seulement glacés par le trépas...

Ainsi, droite et muette sous son voile, Flaugergues n'est plus, au bout de longues années, figée dans son deuil et se nourrissant de lui, qu'une figure farouche gardant un tombeau :

Ah 1 ne me parlez pas de fuir cette retraite, Ah 1 ne me dites plus que ces lieux sont déserts, Ici tout me le rend, ici son vœu m'arrête ; C'est encor mon Eden, c'est tout mon Univers ;

Je suis seule, partout, hors dans ce cher asile Où, sans effroi je passe et mes nuits et mes jours, Car, pour me protéger contre tout être hostile, Quelque chose de lui sur moi plane toujours ;

En vain, au sombre appel de la cloche vibrante Ils me l'ont pris, gisant sous le plomb du cercueil; En vain, environné d'une foule pleurante, De son doux Ermitage il a franchi le seuil ;

Il n'est pas tout entier, là-bas, sous cette pierre Où mes mains, chaque jour, portent de tristes fleurs. Il est, il est ici ; l'accent de ma prière L'attire, et, d'un soupir il répond à ma voix...

A chaque anniversaire, Pauline fait la moisson des fleurs de la vallée ; elle en tresse de guirlandes le tombeau de son ami :

Tu reviens, froid novembre, et ta deuxième aurore Ramène, après dix ans, le plus triste des jours ; En vain dix ans ont fui, notre deuil dure encore ; Il durera toujours...

chante-t-elle d'une voix plus tremblante et plus basse, déjà toute cassée par Page et les larmes... Et puis la guerre arrive. Alors c'est effrayant, inattendu, d'une affreuse soudaineté cruelle. Les hordes allemandes approchent ; elles seront là, demain, occuperont Ghâtenay et Verrières, cam-

peront sous les arbres étonnés du vieux Val, envahiront les maisons solitaires et ne laisseront d'elles, après leur passage, que le deuil et les ruines. En vain conseille-t-onà Pauline de quitter Aulnay,de gagner Paris, de se protéger. « L'idée, dit-elle, de m'éloigner de tout cela n'entrait même pas dans mon esprit, et je me disais, en regardant mes grands arbres, mes vieux lierres inséparables des murs où ils s'accrochent par mille petites mains : « Moi aussi je mourrai où je suis attachée. » « Ainsi, dit son regretté voisin, M. de La Morinerie, elle veut rester, elle le doit. »

« Dans le pavillon que le cher poète lui-même a fait construire et qu'il aimait avec prédilection, parce que le site en est charmant, elle a imaginé d'installer une infirmerie : deux lits de soldats au rez-de-chaussée, deux grands fauteuils, du linge, sans oublier du tabac ; à l'étage au-dessus une chambre d'officier... »

Cependant ils approchent, les barbares ; les villages, les maisons se dépeuplent. Il y a danger. Alors Mffle Desprez, femme du maire de Châtenay, n'hésite pas et c'est de force presque qu'elle emmène Pauline, l'arrache à sa chère solitude amoureuse.

« Elle part donc, laissant tout à sa place accoutumée, n'emportant rien que deux médaillons :

PAULINE DE FLAUGhlRGUES 283

une miniature de son père, suspendue à son cou, et l'un des nombreux portraits de Latouche... Mme Desprez la conduisit au couvent de la Retraite, rue du Regard, où elle passa les cruels moments du siège... »

La paix signée, la guerre finie, la pauvre et souffrante Pauline, maintenant vieille femme, usée par les larmes et courbée par les ans, revient à son ermitage. Hélas! les durs vainqueurs, dans leur brutalité, n'ont plus laissé de lui que le toit et les murs 1 Le jardin saccagé, les vitres et les portes brisées, les meubles épars et démolis, voilà le triste aspect qu'offre à la pauvre recluse sa chère solitude. Les livres eux-mêmes ont été pillés, brûlés, détruits : les papiers, les portraits de Latouche jetés au vent ; Purne, sous le mélèze, a été profanée et voici que Pauline ne trouve plus en place, dans le petit pavillon, ces papiers manuscrits d'André Ghénier, trésor inappréciable des lettres de la France, que le poète avait recueillis jadis.

Tant de coups, tant de revers ne purent abattre encore cette femme vénérable. Pauline s'employa, de toute l'ardeur des forces qui lui restaient encore, à réparer le mal de la guerre, à en laver la souillure, à en masquer partout les traces trop visibles. Ainsi se train a-t-elle quelques

années encore. Mais l'âge implacable s'abattait sur elle. Et Flaugergues, ruinée, percluse et malade, fantôme octogénaire de l'ancienne amoureuse, de la Muse abolie, dut se résigner enfin à quitter cette demeure où elle voulait mourir. « Le jour, écrit La Morinerie, qu'on vint la chercher pour la conduire à Fasile de Sainte-Anne d'Auray, à Ghâtillon, affaissée sur elle-même, l'œil terne, on aurait pu la croire inerte : on la souleva de son fauteuil. Mais, à ce moment, comme si une violente secousse lui eût rendu la force et le sentiment, elle se leva brusquement, les membres raidis, la prunelle pleine d'éclairs, les mains crispées. Il fallut l'enlever ; elle se cramponnait aux murs, aux arbres, elle s'incrustait convulsivement dans le sol ; elle jetait des cris rauques et lugubres qui devaient dire : « Pourquoi ne pas me laisser mourir là ? »

Le fatal dénouement ne tarda guère à se produire. C'est le 10 février 1878, à l'âge de quatrevingt-un ans, que la prit le grand frisson. Se fermèrent alors ses yeux où la fraîcheur des larmes avait gardé visible, sur le sylvestre décor de son val et de ses bois, la toujours vive image de l'homme adoré, du poète dont jadis elle fut, pauvre Muse, l'amante et la mère...

Le décor de Tennyson

Le père de Tennyson était un humble recteur de campagne ; sa mère était fille d'un vicaire protestant ; et tous ceux qui ont lu, dans le Vicaire de Wakefield, les petits tableaux agrestes, pleins de finesse et de bonhomie, de la vie ecclésiastique anglaise, se représenteront aisément, à travers le récit d'Olivier Goldsmith, ce que pouvait être, à Somersby, pays de naissance du poète, ce milieu de frugalité, de simplicité et de modestie dans lequel l'auteur d'Enoch Arden et d'Idylles du roi passa son enfance. Le Lincolnshire, pays de fermes et de pâturages, d'une douce fraîcheur d'aspect et d'une belle verdure, en bordure de la mer du Nord, offre d'admirables et purs horizons, d'harmonieux sites et, dans une étendue riche et cultivée, les aspects les plus variés de la campagne. Attentif au spectacle rustique qu'il avait sous les yeux, déjà sérieux, déjà rêveur, le fils du recteur commença, dès l'âge le

plus tendre, à manifester son chaste génie poétique. A peine sut-il un peu de latin que, tout de suite, Virgile le prit, l'enchanta de sa douceur et le ravit de son murmure :

/ salute thee, Mantovano,

I that loved thee since my day begane !

« Je te salue, ô Mantouan, moi qui t'aimai dès les premiers jours de ma vie », écrivit-il plus tard avec reconnaissance.

Ce goût de Virgile ne quitta plus le poète durant toute sa vie inspirée. A Cambridge, dans la vieille université, il ne cessa jamais d'avoir, sur sa table d'étudiant,* entre un Euripide annoté et un manuel de philosophie scolastique », ces Géorgiques délicieuses, toutes parées de printemps et bruissantes d'abeilles, qu'il avait lues dans l'enfance. Mais ce sentiment des « choses ailées » qui se manifesta si précocement en lui, qui donc le lui communiqua avec plus de ferveur, avec une flamme plus limpide et plus douce que ces blancs lakistes, que ces suaves poètes des eaux et des paysages, qui sont comme les fils virgiliens de l'Angleterre? Les divines légendes que les fées tissèrent jadis au fuseau chez les paysans, et les contes de chevalerie qui vont du cycle d'Arthur et de Merlin à celui de Lancelot en passant par

la Table ronde, aidèrent puissamment, à côté de cette poésie de la nature, à former son inspiration. Les légendes, avec leur monde exquis et surnaturel d'enchanteurs, de princesses et de héros, accompagnèrent toujours Tennyson dans la vie ; mais lui, le pur poète, ne cessa jamais de les évoquer ailleurs que sur les bords des lacs de son pays. Les fluides et charmantes figures d'OEnone, d'Eléonore, de Liliane, d'Adeline et de la Reine de Mai ne sont pas autre chose, dans son œuvre, que la personnification de ces réminiscences délicates et somptueuses. Et c'est ce que nul au monde, parmi les admirateurs du maître, n'a exprimé mieux ni plus justement dans de beaux vers français que Fabbé Louis Le Gardonnel,quand, au cours d'une Louange entre toutes célèbre, il dit de l'auteur d'Enoch et de The Princess :

Tu nous rendis Spencer aux splendides images, Wordsworth penché le soir sur de pensives eaux, Shelley presque perdu dans les ardents nuages, Keats retrouvant les sons des antiques roseaux : Car ton âme volait d'images en images.

Ces images sont toutes limpides et vaporeuses, elles sont discrètes et musicales ; et les belles rêveuses qu'on voit, dans les toiles de Dante-Gabriel Rossetti ou d'Edward Rurne Jones, disper-

sant des fleurs de leurs mains languides, ne sont pas plus poétiques et ne sont pas plus douces.

0 Tennyson, cor d'ivoire dans le soir pur,

0 Tennyson, cloche d'argent dans l'aube claire...

dit encore, comme touchant de ses mains religieuses une harpe idéale, M. Le Cardonnel. Et rien ne fut jamais plus vrai, rien ne fut jamais plus exact, que ces paroles d'un poète de France louant le poète d'Angleterre! Entendre Tennyson, c'est entendre le petit cor d'ivoire d'un chevalier de légende errant dans les bois, c'est entendre la voix d'une cloche de village qui tinte à l'heure grave du soir où les troupeaux rentrent. Le retentissement de ce cor sans défaut, l'accent de cette cloche cristalline, dépassant de beaucoup le mode légendaire et préraphaélite, sont venus jusqu'à nous comme autant d'appels musiciens. Un écho de YEloa de Vigny, du Lac de Lamartine, semble à nos cœurs français monter de ces poèmes ;nous ne les en admirons que plus volontiers ; mais — en les admirant — ne nous défions-nous pas de l'excès des ornements et, comme dit Taine, de celui des « ciselures » dont ce style artiste d'Alfred Tennyson est comme alourdi ?

La trame décorative, dont ces ouvrages parfaits sont tissés comme autant de tapisseries merveilleuses, a longtemps permis de soupçonner Tennyson de froideur. Notre Hippolyte Taine ne manque pas d'écrire, en le jugeant mal, qu'un petit sanglot de Musset est bien préférable à toutes ces belles plaintes du poète anglais. Mais ici, Fauteur des études sur la littérature anglaise a surtout le dessein de parler de The Princess et à'Ydills of the King ; et, dès qu'il touche à Locksley-Hall, à Mand, à toutes ces brûlantes pages qu'Alfred ïennyson écrivit dans le désespoir de l'amour et de l'amitié, Taine lui-même est ému.

Ce qui laisse, de la lecture de ces nobles vers, cette impression de monotonie et de beauté implacables n'est jamais autre chose, chez Alfred Tennyson, qu'un sentiment de discrétion et de pudeur admirable. Mais, en réalité, un feu sourd couve sous cette cendre brillante et légère, une âme habite au fond de ces légendes ; et les pleurs du poète, jaillis de son amour ou de son chagrin, ne font qu'ajouter une parure de plus à son style orné et à ses beaux vers.

Alors qu'il n'avait que quinze ans à peine et qu'il était encore à Somersby, le bruit du grand désastre de Missolonghi et de la mort de Byron parvint jusqu'au fond des campagnes où Teony-

son vivait. Oq dit que cette terrible nouvelle fit une impression ineffaçable sur l'esprit du jeune homme. Il s'échappa de chez son père les yeux baignés de pleurs ; il erra longtemps par les bois ; son désespoir se trahissait par les cris dont il emplissait le silence des forêts ; enfin il parvint dans un lieu solitaire, et c'est là qu'il grava, sur le pan d'un rocher, ces mots douloureux: « Byron est mort ! Jour où pour moi le monde entier a paru se couvrir de ténèbres ! »

On sait que, par la suite, une amitié étroite le lia à Arthur Hallam, le fils de l'historien. Depuis la grande liaison de Pope et de Swift, aucune sympathie littéraire aussi fidèlement pure n'avait rapproché d'aussi près deux hommes de l'Angleterre. Aussi la mort qui emporta Hallam laissât-elle Tennyson à jamais blessé.

Son beau poème In memoriam est tout pétri de cette douleur :

Où est la voix que j'aimais ? Ah ! où

Est cette chère main que je voudrais presser ?

Hélas ! les larges cieux froids et nus ;

Les étoiles qui ne connaissent pas ma détresse !

La vapeur façonne le ciel !

Des formes indécises se meuvent dans l'ombre !

Plus grande que nature voici passer

L'ombre de l'homme que j'aimais,

Et elle joint les mains comme en prière...1

Et, dans Maud, dans Locksley-Hall, Tennyson n'a pas de cris moins beaux ni moins déchirants.

Ce n'était donc pas qu'un délicat artiste et qu'un froid rimeur, celui qui traça ces vers, celui dont la résignation avait purifié le cœur, et qui pouvait écrire à sa chère fiancée, Emilie Sellwood, ces mots d'une acceptation aussi digne que poignante : « L'avenir éloigné a toujours été le inonde que j'habite. »

Et pourtant Tennyson n'a pas reçu que de l'avenir justice et réparation. Le présent lui a été favorable. Nul poète au monde, dans les temps modernes, si ce n'est notre Victor Hugo, n'a été plus fêté, n'a connu plus unanime hommage des vivants.

Celui que lord Selborne appelait « le premier homme » d'une génération qui comptait pourtant Gladstone et Darwin dans ses rangs atteignit la vieillesse entouré d'ovations, chargé de dignités, dans le respect de tout un peuple. Les hommes

i. Trad. par M. Firmin Roz (dans son Tennyson).

les plus réputés de l'Europe: Ruskin, Browning", Carlyle, Renan, Tourgueneff, viennent le visiter dans sa petite maison de Fîle de Wight ; Robert Peel lui fait accorder une pension ; la reine Victoria le crée baron d'Aldworth etdeFarringford ; il obtient la pairie ; enfin, en 1883, à Kirkwall, en Ecosse, il connaît l'apothéose. Gladstone, cette fois-là, le célèbre publiquement et prononce devant tous le fameux speech commençant par ces mots : « Le temps est sans pouvoir contre le poète lauréat... »

Et, poète-lauréat, Tennyson l'était depuis 18o0 ; le prince Albert lui-même l'avait choisi. Et il succédait à son maître Wordsworth, comme Wordsworth avait succédé à Southey, comme Southey avait succédé à tant d'éminents hommes I Ce titre de poète-lauréat, qui n'a pas son équivalent en France, fut décerné pour la première fois au xv° siècle, sous Edouard IV. Le premier, John Kay reçut le traitement annuel de 127 livres et la barrique de vin de Xérès qui sont afférents à cette dignité; plus tard, ce fut Dryden, à qui Jacques II donna le titre et la pension, mais à qui il refusa le vin de Xérès 1

Devenu poète-lauréat, Tennyson ne perdit rien de son aménité, de son accueil cordial et de sa modestie. C'était l'une de ses vertus de n'aimer

pas les basses et stupides flatteries. A quelqu'un qui, pour le vanter, rabaissait devant lui la mémoire de Johnson, et pour s'y aider mieux, rapportait le témoignage d'une vieille demoiselle qui disait avoir vu le célèbre auteur tourner sa limonade avec un doigt malpropre, Tennyson vertement répondait : « Je crois que c'est plutôt dans le cœur de cette créature qu'était la malpropreté ! »

Entouré du respect de l'Angleterre et de l'amour de sa famille, le créateur de tant d'œuvres, le poète de tant de beaux ouvrages, habita jusqu'au jour final de sa vie dans sa chère résidence de Wight. Il ne quitta cette île admirable, ces côtes magnifiques et son petit cottage de verdure qu'en octobre 1892, époque douloureuse où ceux qui le vénéraient vinrent solennellement chercher sa dépouille pour la porter à Londres, à Westminster-Abbey, auprès de celle de Ghaucer.

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