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Abbé Pluche : Spectacle de la nature

trouvés, depuis longtemps, préparés à cette conception adoucie de la nature. L'origine rurale de beaucoup d'entre eux ajoutait à ce sentiment délicat. Un Champenois comme La Fontaine, un Normand comme Corneille, un provincial coinine Pascal ou La Rochefoucauld tenaient par trop de liens à la terre, ils avaient tout jeunes trop respiré le souffle des plaines, le vent des montagnes ou des forets, pour ne pas ressentir, à certaines minutes, un peu de cette émotion qui devait inspirer plus tard, avec tant d'éclat, le génie des poètes du romantisme. Les églogues de Segrais et de Saint-Amant, celle que le marquis de La Fare consacra à « une belle campagne » ne sont pas, à ce point de vue, les seules dont s'amusèrent les fils de Céladon; mais Tristan l'Hermite avec le Promenoir des deux amants, Théophile de Viau avec sa Maison de Sylvie, rivalisèrent de grâce, d'ardeur et de sensibilité dans l'accomplissement de cette délicieuse tâche qui consiste à chanter les eaux, à vanter les bois et les fleurs, à peupler d'oiseaux les bocages. Les plus raffinés des galants, les plus difficiles des précieuses, ne purent point échapper complètement à cette domination toute printanière de la nature. Quand le beau Dorante du Menteur de Corneille, fort joliment poudré, paré de bouillons de dentelle, chaussé de bottes

molles, le feutre en tête et Fépée au côté, découvre aux Tuileries

Le pays du beau monde et des galanteries

ne s'effbrce-t-il point d'accorder son accent vainqueur, son bel air décisif et son ton de «muguet » à ces jolis parterres de broderies, à ces carreaux de fleurs, à tous ces détours des buissons odorants?

Que fait Godeau, évêque de Vence et Fun des quarante de l'Académie, en déplorant de n'être pas allé, au retour d'un voyage en Gascogne, jusqu'à Angoulême, auprès de Guez de Balzac ? Dans une lettre à l'auteur du Socrate chrétien, il exprime tout le regret qu'il ressent à l'idée des délices champêtres qu'il n'a pu goûter en sa compagnie : « Laissons là, dit-il, les Etats de Languedoc, parlons de votre solitude que j'avais une merveilleuse envie de voir. Oh ! que je me fusse agréablement promené dans les allées de ce jardin, et sur le rivage de cette belle rivière où vous avez si doctement et si délicatement rêvé. J 'aurais trouvé les eaux de votre Charente plus claires j^ue le cristal dont nous formons tous les ruisseaux dans nos vers. » Et, que fait Julie d'Angenles elle-même (Julie d'Angennes de qui Godeau Hait le nain et ami !) au fond de sa chambre bleue,

au moment que M. de Montausier vient galamment la voir? Mais, de ses longs et beaux doigts nacrés, elle reçoit la Guirlande que plusieurs poètes ont composée pour elle. Là, Nicolas Robert, le fameux peintre d'insectes, de plantes et d'animaux, a peint l'anémone et le jasmin, le muguet, le narcisse et l'œillet, la violette et l'oransre ; et cette guirlande exquise est tout admirable !

Notre tort, à nous autres modernes, est d'avoir méconnu ce fidèle et discret attachement que les hommes et les femmes d'alors portaient à la nature composée des jardins : nous demeurâmes | longtemps sans reconnaître assez quel artiste étonnant des fleurs était cet André Le Nostre aux talents duquel nous ne dûmes pas seulement Versailles et Saint-Gloud, mais encore Clagny et Meudon, Sceaux, Vaux-le-Vicomte et Chantilly. Comme Poussin avait peint des sites avec application et comme Jean Racine ordonnait des poèmes d'une unité si belle, on voyait Le Nostre aller parmi ses gens et se mêler lui-même, avec les I jardiniers, à l'exécution des plans si vastes qu'il | avait conçus. « Sire, disait-il à Louis XIV surpris de le voir aider de sa main à tous ces travaux, Sire, comment pour rais-je oublier ma bêche9, » Effectivement c'était avec cette bêche grossière, avec sa bêche et son râteau, que cet homme étonnant

était entré dans les préaux fleuris, dans les « quarreaux j> de buis, que Mollet et Boyceau avaient tracés sous Henri IV et sous Louis XIII. Et là, bouleversant les allées, développant les parterres, élevant les gradins, plantant les charmilles, creusant les canaux et dressant les terrasses, il avait composé ce jardin français qui est resté son chefd'œuvre.

Un jour que La Fontaine était à Vaux, chez Fouquet, il lui advint de s'endormir ; et il ne s'était pas plutôt livré au sommeil, qu'aussitôt il fit un songe admirable. Et là le château, le parc et les jardins de Vaux lui apparurent tels qu'ils devaient devenir par la suite, au moment de leur achèvement. « Le Songe, a écrit Je poète au début de quelques fragments qu'il a laissés de ce beau rêve, éleva son frêle édifice, et tâcha de me faire voir les choses en leur plus grande perfection. 11 choisit pour cela tout ce qu'il y avait de plus beau dans ses magasins ; et, afin que mon plaisir durât davantage, il voulut que cette apparition fût mêlée d'aventures très remarquables. Je vis des plantes, je vis des marbres, je vis des cristaux liquides, je vis des animaux et des hommes l. » Mais, ce n'est pas là tout ce que vit La

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