La Fontaine : fragments du Songe de Vaux
Fontaine. Il y eut encore quatre déesses qui apparurent : l'Architecture, la Peinture, le Jardinage et la Poésie. Ces quatre belles personnes discutèrent entre elles de leurs mérites. Il va de soi que le poète accorda la palme à la Poésie, mais, par une tendresse bien naturelle à son cœur , il ne manqua pas d'être sensible aux mérites d'Hortésie, la déesse du Jardinage : « Hortésie, dont le tour était venu, nous dit-il, approcha des juges, mais avec un abord si doux, qu'auparavant qu'elle ouvrît la bouche, ils demeurèrent plus qu'à demi persuadés, et ils eurent beaucoup de peine à ne se pas laisser corrompre aux charmes mêmes de son silence. » Mais, si Hortésie séduisait déjà avant que de parler, à quel point elle était touchante en faisant sondiscours ! La profusion des fleurs, cascades, futaies, murmures des eaux et des colombes, qui s'échappait de ses lèvres à chaque mot, enchantait le Bonhomme un peu étourdi de ces merveilles. Le discours d'Hortésie dura un bon moment :
Je ne finirais de longtemps Si j'exprimais toutes ces choses :
On aurait plus tôt au printemps Compté les œillets et les roses...
Le discours d'Hortésie offre, ainsi que tous les autres fragments du Songe de Vaux, trop d'éten-
due pour être donné ici ; mais, en l'indiquant seulement je tenais à montrer, de la part de La Fontaine, quel respect et quel amour un poète aussi tendre, aussi charmant, aussi Français que celui-là avait voués aux jardins et aux fleurs.
Une autre fois qu'il se promenait à Versailles, La Fontaine Fut frappé de la grandeur des proportions, de la noblesse du dessin et de toute cette impression de beauté qui se dégage d'un des autres chefs-d'œuvre de Le Nostre. Et, comme il en était à écrire Les Amours de Psyché et de Cupidon, il imagina que, son poème étant achevé, il venait en faire, à Versailles, la lecture à ses amis. L'on sait qu'il a, dans cette circonstance, affublé ceux-ci de noms d'emprunt. Ariste, Gelaste et Acante ne sont rien moins que Boileau, Molière et Racine ; lui-même, le Bonhomme, s'est masqué, ici, du surnom de Polyphile. A l'instant que Polyphile eut achevé son récit de Psyché, « il demanda jour et rendez-vous pour le lire ». Nous avons plaisir d'apprendre alors qu'Acante, c'està-dire Racine, « aimait extrêmement les jardins, les fleurs, les ombrages ». C'est donc lui qui proposa que la lecture fût faite, « en quelque lieu, hors de la ville ». Ariste, ou plutôt Boileau, n'oubliait pas les plaisirs d'Auteuil. C'est lui qui, se ralliant à la proposition d'Acante, apprit aux
amis « qu'il y avait de nouveaux embellissements à Versailles ». 11 s'agissait de les aller voir. C'est ce qu'approuvèrent Gelaste (Molière) et Polyphile (La Fontaine). A peine furent-ils parvenus à l'Orangerie, qu'Acante, ému de la beauté de toutes les merveilles qu'il voyait assemblées, se laissa aller à composer des vers. La Fontaine n'a pas manqué de pousser la malice jusqu'à faire en sorte que ceux-ci fussent dignes de Racine.
Peu après leur arrivée, les amis firent la collation, puis, « du château ils passèrent dans les jardins » ; même, en leur honneur, « on fit jouer les eaux ». Ce n'est qu'un peu plus tard qu'ayant rencontré un endroit favorable, Ariste, Gelaste et Acante « s'assirent à l'entour de Polyphile >. Pour celui-ci, il « prit son cahier ; et, ayant toussé pour se nettoyer la voix »,il commença le récit des Amours de Psyché. Ce récit permit au Bonhomme, tout séduit encore des beautés que Versailles lui avait fait voir, de transporter cette ville dans Cythère et de nous représenter les Jardins de l'amour avec le même décor, les mêmes jets d'eau et les mêmes bosquets que ceux que LeNostre avait si magnifiquement disposés pour le roi.
Emerveillés d'entendre un conte aussi enchanteur, Ariste, Acante et Gelaste écoutèrent long-
temps Polyphilc. Ils ne furent séparés que par le soir qui les chassa du jardin. Mais, qui donc disait que Boileau, Racine et Molière n'aimaient pas les arbres et goûtaient peu la fraîcheur des ruisseaux, la solitude des bois ? Ces Amours de Psyché nous disent tout le contraire ; elles viennent nous apprendre que les charmilles, les terrasses et les eaux de Versailles n'avaient pas de visiteurs plus assidus que ces maîtres.
Le Bonhomme, toujours dans le même et gracieux ouvrage, nous apprend encore de Psyché que, parvenue près d'une chapelle de Gérés, « elle se prosterna devant l'image de la déesse ; puis, dit-il, elle lui mit au bras un chapeau de fleurs... » Ce présent, qui ne diffère pas beaucoup de ceux que les bergers d'Amyot portaient aux idoles, a le plus heureux sens emblématique ; l'attachement délicat des femmes aux objets les plus charmants de la nature y paraît tout entier. Psyché, sous son voile léger, dans le parfum de sa traîne et parmi ses cheveux épars autour d'elle, n'est peut-être pas autre chose ici que le portrait épuré de ces Françaises si tendrement éprises, vers ce temps du siècle, des refuges odorants des parcs,
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du murmure des bois et des eaux, des retraites à l'ombre. M"" de Sévigné, de Caylus, de La Fayette et Deshoulières, pour ne citer que celles-là, répondent assez, toutes quatre, à ce portrait de bergerie ; elles revêtent, dans le moment où elles vont à la campague, le môme costume exquis que la Psyché du conte ; elles ont des jupes à fleurs, une écharpe à la taille, un chapeau de jardin et s'appuient, tandis qu'elles accèdent aux perrons des terrasses, sur de hautes cannes à pomme d'or ; pour un peu, ainsi que dans les toiles des peintres, des Amours les suivraient et des villageois, en les précédant, joueraient du tambourin et des cornemuses.
Mme de Sévigné n'est point, pour sa part, la moins attachée à ces divertissements que la belle saison apporte après les longs hivers. « Ce que Mme de Sévigné, écrit M. Emile Faguet, chérissait le plus à la campagne, c'étaient les arbres1.» Ceux-ci ne laissent point d'être toujours ses favoris, et, comme Ronsard faisait pour sa forêt de Gastine, elle est toute disposée à les défendre. « Vous me voulez, écrit-elle à quelqu'un, tenter de faire abattre ma belle allée de Bourbillv. Non, madame, je veux que ma fille en fasse une partie