III. - HYGIÈNE DES GROUPES ET DES LOCALITÉS
Pendant ces trois dernières années, il a été fait pour l'hygiène et la salubrité publiques plus que pendant toute la période qui s'est écoulée depuis la conquête. Ce résultat ne saurait surprendre : il est la conséquence naturelle de l'organisa-
don progressive et méthodique du pays. La première phase, correspondant à l'occupation militaire^ été consacrée à la pénétration et à la domination; la deuxième, administrative et économique, a eu pour objet l'organisation de l'Indo-Ghine et sa mise en valeur par les voies de communication, les chemins de fer, les télégraphes, etc.; la troisième, enfin, a en vue l'amélioration des conditions de l'existence des indigènes.
En même temps que l'organisation de l'Assistance médicale était activement poussée, que les salles de consultations, les hôpitaux et les œuvres de bienfaisance se multipliaient, les municipalités, les Comités et les Commissions d'hygiène se préoccupaient des questions de salubrité. Des études étaient faites pour doter les principaux centres d'eau potable, pour assurer l'évacuation des matières usées, pour remplacer les logements insalubres par des maisons saines et mieux comprises.
Dans les provinces, les administrateurs faisaient disparaître peu à peu les cases en torchis ou paillotes qui avaient servi aux premiers occupants et les remplaçaient par des maisons à rez-de-chaussée surélevé ou à étage, entourées de larges vérandas. A part quelques préposés des douanes, quelques gardes de la milice détachés dans les postes éloignés et dont les logements n'ont encore pu être reconstruits, la plupart des fonctionnaires provinciaux sont placés aujourd'hui dans des conditions d'habitat et de confort qui leur permettent d'accomplir aisément leur période de séjour réglementaire .
Une des questions primordiales dans ce pays, où les maladies à origine hydri- Eau potable, que sont très répandues, est celle de l'eau potable. Le médecin-inspecteur Grall avait entrepris une étude d'ensemble à ce sujet et faisait, dans ce but, pratiquer l'analyse chimique des eaux des principaux centres. Cette étude est poursuiviepar le laboratoire d'hygiène et sera complétée par des données biologiques.
Actuellement, les villes de Hanoi, Haiphong, Saigon et Cholon sont pourvues d'un approvisionnement d'eau aveccanalisationde distribution. Ces installations, qui datent déjà de plusieurs années, sont loin de répondre à tous les besoins, à tous les desiderata de l'hygiène.
A Hanoi, l'eau provient d'une nappe souterraine située dans un terrain d'alluvions récentes ; elle est captée par quatre puits forés à une profondeur moyenne de 47 mètres. Une usine située à Yen-dinh, aux confins de la ville, actionne les pompes qui élèvent l'eau dans un réservoir intermédiaire et, de là, la refoulent dans les réservoirs de la ville. Ces derniers, au nombre de deux, à fond plat, sont en tôle, d'une hauteur de 5 m. 60 et d'une capacité de 1.250 mètres cubes; ils assurent en ville une pression moyenne del3àl4mètres d'eau. La longueur totale des conduites est de 25 kilomètres.
Cette installation, faite de 4894 à 1896 par MM. Letellier et C ie , a coûté 1 .400.000 francs; présentement, l'exploitation est dirigée par MM. Bédat et Dousdebès. Moyennant une somme forfaitaire de 110.000 francs par an, ils doivent amener chaque jour 2 . 500 mètres cubes dans les réservoirs, ce qui met le mètre
cube élevé au prix de fr. 12. La quantité d'eau supplémentaire est payée par la ville à raison de Ofr. 07 le mètre cube. Quant aux particuliers, l'eau leur est débitée uniquement au compteur et le prix varie de fr. 20 à f r. 40 par mètre cube, suivant l'importance de la police .
Cette eau estbasique et contient un carbonate de fer précipi table par l'ébullition» M. Bréaudat y a trouvé d'une façon constante, en 1898, le coli-bacille et le staphylocoque doré; les recherches de M. Salanoue, en 1905, semblent démontrer que la pollution se fait dans la canalisation.
À Haiphong, l'eau provient d'une petite rivière, le Song-Huong, qui coule à travers le massif montagneux de la région de Quang-yen; elle est claire en toute saison, ne renferme pas d'éléments pathogènes et peut être consommée sans fil l ration ni purification d'aucune sorte. Les travaux d'adduction ont été effectués par MM. Bédat et Malou, moyennant un prix approximatif de 4 millions. Unbarrage a été établi sur le Song-Huong, à 6 kilomètres en amont du poste de Huong-bi. La conduite d'amenée est composée de tuyaux de fonte qui s'emboîtent les uns dans les autreset traversent plusieurs cours d'eau, soit au moyen de passerelles, soit à l'aide de siphons immergés..
L'eau est collectée dans six réservoirs ayant une capacité de 350 mètres cubes, soit en tout 2.190 mètres cubes. Les conduites de distribution mesurent environ 21 kilomètres.
A Quang-yen, l'alimentation d'eau potable est assurée au moyen de puits. Le niveau de la nappe souterraine est à 5 mètres du sol ; elle est recouverte par une couche de grès et d'argile absolument imperméable. L'eau est très limpide, incolore, sans odeur ni saveur, en un mot de bonne qualité.
A l'hôpital, les puits sont au nombre de deux ; ils ont 1 m. 20 de diamètre et des parois en briques et ciment de Om.45 ; ils sont protégés par une margelle de m. 50 et recouverts d'une toiture.
L'eau est puisée au moyen de pompes à double effet, actionnées par des animaux; elle est élevée dans des réservoirs en tôle, montés sur des pylônes.
En ville, la plupart des puits ne possèdent ni couverture ni margelle et l'eau est puisée directement avec des seaux.
A Saigon, l'eau est fournie par une nappe souterraine sur laquelle des puits sont forés. Cette nappe est souvent insuffisante ; à certaines époques de l'année, les pompes ne puisent que du sable. Des analyses, faites à l'Institut Pasteur, ont en outre dénoncé la présence d'amibes et de microbes pathogènes. A la suite d'un vœu émis par le Conseil colonial en 1903, le Lieutenant-gouverneur de la Cocbinchine fit étudier un projet d'adduction d'eaux fluviales. La captation d'eaux potables et inépuisables ne pouvait se faire qu'en deux points, situés respectivement à 40 ou 60 kilomètres de Saigon : le plus rapproché, dans la province de Thudaumot, offrait des sources débitées en cuvettes à ciel ouvert ; le second, en amont des chutes deTrian, sur le Donaï, était la nappe courante et indéfiniment
alimentée par les eaux fluviales, protégées contre la souillure des marées, grâce à un puissant el large escalier de roches. C'est ce dernier qui fut choisi et le projet, voté à l'unanimité par le Conseil colonial, accepté par le Ministre des Colonies, ne tardera pas être exécuté.
À Hué, le Comité d'hygiène a étudié et adopté un projet d'adduction d'après lequel l'eau sera prise aux environs de la capitale, à l'embarcadère du tombeau de Tu-Duc. Elle sera amenée dans un réservoir élevé et distribuée ensuite, après filtrage et dégrossissage d'après le procédé Puecb, mode employé par la ville de Paris. Ainsi, disparaîtront les poussées épidémiques de dysenterie et de choléra dont les germes sont véhiculés par l'eau actuellement utilisée de la rivière.
L'évacuation des matières usées a, de même, fait l'objet de travaux considéra- Eaux résldualre* blés. A Hanoi, Haiphong, Saigon et Cholon existent des égouts ; ils sont en projet et é0©uts. à Hué et Tourane.
A Hanoi, le réseau a une longueur de 26 kilomètres et a coûté environ 1 million 300.000 francs ; sa section varie de 0,85/0,60 à 1 ,60/1 ,70. La pente, commandée par le terrain, est généralement inférieure à 1 millimètre par mètre et ne dépasse guère 2 millimètres. Les eaux sont évacuées par trois collecteurs qui débouchent à l'extrémité des boulevards Armand-Rousseau, Carnot et Félix-Faure. Par suite de sa faible pente, le réseau d'égouts ne peut recevoir que les eaux ménagères et une partie seulement des eaux de pluie; il est fort insuffisant : la ville indigène surtout est mal desservie el certains quartiers, dans le voisinage du boulevard Gambetta et de la rue des Teinturiers, par exemple, sont souvent inondés à ta saison des pluies.
Quant aux matières excrémentielles, elles sont évacuées au moyen de tinettes et par les soins d'un entrepreneur.
A Haiphong y l'évacuation des eaux résiduaires et des matières usées est soumise à une réglementation semblable à celle de Hanoi. Le réseau d'égouts présente une longueur de 10 kilomètres ; il a une pente d'environ 5 millimètres par mètre et une section moyenne de 0,80/0,40. Les égouts sont construits en maçonnerie de briques ou en béton de ciment. Us servent à l'évacuation tant des eaux pluviales que ménagères et fonctionnent par gravité. Ils sedéversent dans les cours d'eau qui entourent la ville, le Cua-Cam, le Song-tam-bach, le canal Bonnal, sans que leurs eaux aient subi la moindre épuration.
Les ordures ménagères et les balayures des rues sont enlevées chaque matin, à l'aide de tombereaux, par le service des bouages confié à un entrepreneur. Celui des vidanges est assuré au moyen de tinettes mobiles.
A Quang-yen, les eaux ménagères et les eaux pluviales sont évacuées par des égouts à ciel ouvert, qui se déversent soit dans le fleuve, soit dans les étangs voisins. Ce système est tout à fait défectueux pour un centre qui possède le second hôpital du Tonkin et dont le séjour est de plus en plus recommandé aux convalescents.
Des fosses sep tiques ont été établies à Saigon, à Phnom-penh et à Haiphong. Jusqu'à présent, elles ont donné d'assez bons résultats. 11 est à désirer que leur emploi, selon les derniers procédés d'épuration du professeur Gai mette, soit généralisé dans la mesure du possible ; des projets pour l'hôpital de Lanessan et pour le Gouvernement général ont été déjà étudiés par le directeur du laboratoire d'hygiène.
Rôle des Commis- La même active impulsion est donnée aux services d'hygiène dans les provinces.
alons provinciales L es instructions du 31 janvier 1907, en créant les Commissions provinciales d'hy- ** n " giène, ont permis de réaliser un grand progrès. Ces assemblées, formées de tous
les éléments locaux compétents et intéressés, médecins, colons, indigènes, ont toute initiativepourfairedespropositionsetréaliserlesprogrèsqu'elles estimeront utiles. Elles se réunissent au commencement de chaque trimestre et toutes les fois qu'elles le jugent nécessaire; leur devoir est d'assurer la salubrité des agglomérarations et des campagnes, l'hygiène des écoles et des groupes, la prophylaxie des maladies épidémiques, de la tuberculose, du paludisme, etc. ; en un mot, elles doivent se préoccuper de tout ce qui touche à la protection de la santé publique, aussi bien des européens que des indigènes. Elles constituent auprès du chef de la province un conseil désintéressé et autorisé dont le rôle est de défendre les droits de l'hygiène et de protéger la santé de l'individu.
En Cochinchine, c'est la question de l'eau potable qui a d'abord retenu l'attention. Le Lieutenant-gouverneur a donné des instructions pour que, dans tous les chefs-lieux, des projets soient établis, relatifs aux travaux de captation, de filtration et de distribution. Certains postes de l'est, comme Thudaumot et Baria, sont déjà pourvus d'eau potable ; ceux de l'ouest ne tarderont pas à jouir des mêmes avantages, d'autant que la plupart des centres administratifs sont installés en bordure des grandes rivières dont l'eau, douce toute l'année, ne demande pour être rendue potable qu'une décantation suivie d'une filtration convenable.
Au Cambodge et surtout au Laos, les progrès seront plus difficiles à réaliser, à cause du petit nombre de médecins qui s'y trouvent. Déjà, pourtant, des efforts considérables ont été faits ; au Laos, le Résident supérieur n'a cessé de pousser les chefs de province dans cette voie, leur demandant des rapports sur la situation sanitaire, sur les améliorations à adopter, leur envoyant des notices rédigées en langue laotienne sur les soins à donner aux enfants, sur le traitement et la prophylaxie du choléra, de la peste, etc. Le Laos mesure en effet 267.000 kilomètres carrés, ce qui représente la moitié de la superficie de la France ; la circonscription médicale de Yien-tiane, seule, est aussi vaste que le Tonkin. De plus, par sa longue frontière ouest que longe le Mékong, il touche au Siam et à la Birmanie anglaise. La surveillance sanitaire, avec les 5 médecins qui existent aujourd'hui, serait impossible si les autorités administratives ne prêtaient le concours le plus effectif. Dans les centres urbains, le Comité d'hygiène a déjà ébauché tout un plan de campagne dont l'exécu tion a été commencée en partie à Vien-tiane et à Luang-prabang .
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