‹ Situation de l'Indo-Chine (1897-1901) (volume 2)Chapitre 58 sur 190 · en · texte numérisé non relu

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Les pays de l'Union indo-chinoise participent à cette consommation à des degrés différents.

1° Cochinchine

La Cochinchine vient en tète avec 50.000 kilogrammes, c'est-à-dire prés de la moitié de la consommation totale de Nndo-Chine. Le nombre des fumeurs serait, d'après les évaluations approximatives, de 70.000 Annamites et de 15.000 Chinois.

Par rapport au chiffre de la population mâle adulte des deux groupes chinois et annamite de Cochinchine,le chiffre des fumeurs comprendrait donc le cinquième des Chinois et le neuvième des Annamites.

Cette proportion a été établie en tenant compte, d'une part, de ce que les débits d'opium, au nombre de 1.110, sont, pour les quatre cinquièmes, tenus par des Chinois et que, d'autre part, les villes de Saigon et de Cholon, peuplées en majorité de Chinois, représentent, à elles seules, trente-huit pour cent de la consommation totale de la Cochinchine. Le Maire de Cholon fait, à cet égard, des constatations intéressantes : la ville qu'il administre renferme 180.000 habitants, dont les 3/4 sont des Chinois; elle achète à la régie 11.520 kilogrammes d'opium par an et possède 97 fumeries, alors que la province de Cholon, qui compte 138.000 habitants, presqu 'exclusivement Annamites, n'en consomme que 460 kilos par an et ne renferme que 28 fumeries.

Il convient également de noter la différence considérable qui est constituée entre les chiffres de la consommation individuelle d'un Annamite et celle d'un Chinois. Tandis que cette consommation, pour un fumeur chinois, est évaluéeà 2 kilos, celle d'un fumeur annamite ne dépasse pas 300 grammes.

2° Cambodge

Au Cambodge, la Régie accuse, pour 1906, la vente de 12.517 kilogrammes d'opium. Ce chiffre, au dire du Résident supérieur, doit être augmenté de 40 °/ , soit 5.000 kilogrammes par suite de l'usage que font les consommateurs du résidu de la combustion de l'opium, appelé dross.

D'après un relevé récent de ladirection générale des Doua nés et Régies, lenombre des fumeurs ne dépasserait pas 12.050 et celui des fumeries 572.

Sur ce chiffre de 12.050 consommateurs, on compte 7.200 Chinois et métis assimilés, 2 . 760 Annamites, 840 Malais et Laotiens et 1.250 Cambodgiens.

Les Chinois arrivent entête avec 7.200 fumeurs, soit 60%du total des fumeurs. Etant donné, d'autre part, que le nombre des inscrits sur les rôles de l'impôt est de35.538, c'est une proportion d'un cinquième, exactement la mêmequ'en Cochinchine. Seule, la consommation annuelle individuelle est un peu moindre que dans cette dernière colonie ; elle n'est que de 1 kgr. 440 au lieu de 2 kilogrammes.

Viennent ensuite les Annamites immigrés au Cambodge, parmi lesquels on compte un trop grand nombre d'individus qui ne sont que la lie de la population cochin chinoise ; ils fournissent à la Régie une clientèle de 23 %.

Les Malais et les Laotiens, surtout ces derniers, quoique peu nombreux au Cambodge, sont pour la plupart adonnés à la drogue. Aussi entrent-ils pour 7 % dans la consommation générale.

Les Cambodgiens proprement dits, qui sont plus d'un million, ne figurent que pour 1 % dans ce total.

5° Tonkin

Au Tonkin, l'Administration des Douanes et Régies vend environ 25.000 kilos d'opium préparé par an. Toutefois, ce chiffre est loin de représenter la consommation totale. Il faut y ajouter une quantité au moins égale introduite en fraude, car la contrebande s'exerce d'une manière très active surtout dans la haute région, à proximité des pays de production.

En supposant que cette évaluation de la contrebande se rapproche de la vérité, le Tonkin consommerait environ 50.000 kilos d'opium par an.

Comme il n'existe pas de fumeries publiques au Tonkin, il n'a pas été possible aux résidents des provinces d'établir» même approximativement, le chiffre des fumeurs. Celui de 16.000 que donne le Résident supérieur ne saurait donc être retenu.

L'évaluation de l'Administration des Douanes et Régies semble plus conforme à la réalité; elle est de 132.000 fumeurs, dont 123.000 indigènes et 9.000 Chinois. La différence provient de ce que l'Administration des Douanes et Régies a classé parmi les indigènes les habitants de la haute région, en majorité de race chinoise, tandis que les chiffres du Résident supérieur ne s'appliquent qu'aux indigènes du delta. Tous les rapports sont unanimes à déclarer que, dans le delta, le nombre des Annamites s'adonnant à l'opium est extrêmement restreint . Rares sont les véritables opiomanes ; ils se rencontrent, d'ailleurs, presque exclusivement dans la classe aisée et parmi les lettrés désœuvrés. Les cultivateurs annamites, qui constituent la masse de la population, ne fument pas; ils n'en ressentent pas le besoin, leur labeur quotidien les occupe suffisamment pour qu'ils n'y songent pas, et leur pauvreté, d'ailleurs, les garantit contre toute velléité de se livrer à une passion aussi coûteuse.

4° Haute région du Tonkin

La situation est autre dans la région montagneuse du Tonkin. Les populations qui l'habitent, Thos, Mans, Meos, Muongs, usent et abusent de l'opium qu'ils ont toujours été en mesure de se procurer à bon compte, soit grâce à une petite production locale, soit grâce à la contrebande qui s'exerce très largement sur la frontière chinoise. Les résidents des provinces de cette région s'accordent à dire qu'aucune mesure administrative ne saurait faire renoncer ces populations à leurs habitudes et que, seule, la suppression de la culture du pavot en Chine pourrait amener cette transformation.

En résumé, la population annamite du Tonkin ne fume pas l'opium, sauf quelques individus appartenant à la classe aisée. Par contre, la consommation de l'opium est très développée parmi les populations de race chinoise qui occupent la partie montagneuse du Tonkin •

II en est de même dans les centres urbains où résident de nombreux Chinois immigrés, parmi lesquels la proportion des fumeurs se rapproche sensiblement de

celle qui a été constatée en Gochinchine et au Cambodge. En effet, sur les 24.484 Chinois inscrits sur les rôles de l'impôt, 9.000 sont fumeurs d'opium, soit près de 38 %. La consommation moyenne annuelle par tête ressort à 1 kgr. 455 .

Le Résident supérieur constate d'ailleurs avec satisfaction que la « passion de l'opium, loin de se propager auTonkin,y est plutôt en décroissance. L'ambition, les nécessités de la lutte pour la vie, le désir de paraître converti aux idées de civilisation occidentale, éloignent de l'usage de l'opium la plupart des jeunes gens instruits t.

5° Annam

Comme auTonkin, il n'existe pas en Annam de fumeries publiques. Les derniers relevés de l'Administration des Douanes et Régies évaluent le nombre des fumeurs à 22.868, dont 20.501 Annamites et 2.367 Chinois. La consommation enregistrée s'est élevée à 10.407 kilogrammes.

Gomme le constatent les rapports de l'Ànnam, la proportion des Annamites se livrant à l'opium est insignifiante. Elle est à peine de 1 % des adultes mâles.

Il n'en est pasde même des Chinois immigrés ou métis. Sur 3.954 payant l'impôt, 2.367 sont des clients de la régie, soit 60%. Leur part dans la consommation générale annuelle est ainsi de 34 %, soit 1 kgr. 700 environ par tête, un peu moins qu'en Cochinchine, un peu plus qu'au Tonkin et au Cambodge .

Les chiffres fournis par la province de Phan-thièt, qui renferme une colonie chinoise importante fixée au chef-lieu, tandis que la population annamite est éparse dans la campagne, confirment ces données.

6° Laos

Contrairement à ce que nous venons de constater pour les Annamites et les Cambodgiens, les Laotiens font un usage immodéré de l'opium, principalement dans le nord et dans le royaume de Luang-prabang.

En faisant cette remarque, le Résident supérieur du Laos rapporte que dans ses nombreux voyages à travers le pays, il lui est arrivé de voir t des indigènes, presque des enfants, fumer de l'opium et même en manger, quand ils ne pouvaient s'étendre à terre et allumer leur lampe ». Aussi estime-t-il que la suppression de la drogue sera, au Laos particulièrement, un inestimable bienfait.

Cette opinion est corroborée par tous ceux qui ont parcouru ces régions.

Placées à proximité des pays de production du pavot et en contact continuel avec les colporteurs du Yunnan, les populations laotiennes ont pris les habitudes de leurs voisins* Ce n'est d'ailleurs pas le produit de la Régie qu'elles consomment, mais celui que leur apporte la contrebande. On peut se faire une idée de l'importance de cette contrebande en rapprochant entre eux le chiffre des fumeurs reconnus, celui des inscrits, ainsi que le relevé des ventes de la Régie.

Les statistiques officielles fixent le nombre des inscrits, c'est-à-dire de la population mâle adulte, à 122.626. La plupart, comme l'atteste le Résident supérieur, s'adonnent à l'opium. Si chacun d'eux consommait Okgr. 300, moyenne des Annamites et s'approvisionnait chez les préposés de la Régie, les ventes de celle-ci s'éléveraientà 36.787 kilos. Or, elles n'atteignaient en 1907 que 5.200 kilos, chifire insignifiant,coiTespondant à une consommation de 42 gr. d'opium par tête et par an.

La différence est fournie par la contrebande. Pendant l'année 1907, il a été saisi plus de 800 kilos de la drogue, introduits clandestinement. Récemment encore, une prise de 1 .800 kilogrammes a été opérée sur les confins du Laos et du Tonkin. C'était de l'opium du Yunnan qui, n'ayant trouvé aucun acquéreur au Kouang-si, à la suite des mesures rigoureuses édictées par les autorités chinoises, avait contourné tout le Tonkin pour venir chercher au Laos un marché où il pourrait s'écouler facilement, avec la complicité des habitants et des autorités indigènes.

7° Population européenne

Il n'a pas été fait état dans les statistiques qui ont servi à établir ce rapport de la part afférente aux fumeurs européens .

C'est que, de l'avis unanime, cette part est insignifiante.

Il y a eu autrefois un assez grand nombre de fumeurs parmi la population blanche. On n'en trouve maintenant qu'à l'état d'exception.

Ce changement provient en grande partie de l'amélioration des conditions morales et matérielles de l'existence et, en particulier, du développement de la vie de famille, rendue plus facile et plus accessible à tous par l'ouverture des voies de communication, la construction de logements sains et la proximité de l'Assistance médicale .

8" Conclusions

. Un certain nombre de faits se dégagent nettement de l'exposé ci-dessus :

1° L'opiomanie est une exception de plus en plus rare chez les Européens ;

2<> Elle n'existe pas dans la masse de la population adonnée aux travaux agricoles, soit en Cochinchine, soit au Cambodge, soit en Annam, soit au Tonkin. Les fumeurs annamites et cambodgiens, en petit nombre, appartiennent surtout à la classe aisée ;

3<> Elle existe, au contraire, quoique dans des proportions moindre^ qu'en Chine, parmi les habitants de race chinoise résidant dans les diverses parties de l'Indo- Chine ;

4* L'opiomanie s'est également généralisée dans les régions du haut-Tonkin et du Laos, voisines de la Chine, grâce aux facilités que la contrebande donne aux fumeurs de se procurer de l'opium du Yunnan.

L'usage modéré de l'opium apparaît à quelques observateurs comme pouvant être inoffensif et même utile dans certains cas .

A ce sujet, l'administrateur de la province de Long-xuyen (Cochinchine) s'exprime ainsi dans son rapport :

« Les effets de l'usage de l'opium ont été souvent discutés ; je crois que peu de personnes ont une idée exacte de la question. J'ai navigué longtemps en Extrême- Orient, en Chine particulièrement, et je crois pouvoir donner une opinion compétente. Les effets de l'opium sont très différents selon la manière dont la drogue est absorbée. J'ai connu beaucoup de Chinois riches ou seulement aisés qui fumaient l'opium deux ou trois fois par jour ; ils aspiraient un petit nombre de pipes, à certaines heures, régulièrement, ne dépassant jamais la quantité à laquelle ils étaient accoutumés . Ils m'ont affirmé n'avoir jamais eu à souffrir des effets de l'opium, tant au point de vue physiologique qu'au point de vue intellectuel ; au contraire, l'usage de la drogue les aurait fait bénéficier d'une activité qu'ils n'auraient peutêtre pas eue sans cela. Et, de fait, ces Chinois, commerçants très sérieux, géraient leurs affaires d'une façon remarquable. Ceci est une première manière d'absorption. Il en est une autre qu'emploient les personnes qui, occupées toute la journée, ne pouvant donc pas fumer à leur guise, se livrent à cette occupation, le soir, à la fin du travail. Ces personnes doivent être des fumeurs très modérés, car, exposées aux insomnies que provoque l'opium absorbé en assez grande quantité, elles seront obligées d'aller à leurs occupations, le lendemain, déjà fatiguées par la privation de sommeil ; ou bien elles s'efforceront de travailler et l'effort considérable, fréquemment renouvelé, les épuisera rapidement, ou bien elles feront preuve d'un relâchement qui, dans toutes les situations, leur sera préjudiciable. Enfin, la troisième façon d'absorption concerne les gens pauvres, les ouvriers des villes et des campagnes, ceux que nous appelons des coolies. Ce sont assurément les fumeurs les plus misérables sur lesquels l'usage de l'opium produit, en général, non seulement des effets physiologiques déplorables, mais encore conduit l'individu à une déchéance morale presque certaine. Car le coolie ne peut fumer que la nuit; il absorbe toujours une drogue de qualité très inférieure et très nocive, provenant des résidus d'opium déjà consommé plusieurs fois, qui le conduit rapidement à l'état que les Annamites appellent ghiên, c'est-à-dire qu'il éprouve continuellement le besoin de fumer. Alors, pour satisfaire son désir impérieux, il se livre à l'opiophagie qui produit sur son organisme des effets désastreux, ou bien il abandonne tout travail, et, pour vivre, devient voleur, pirate au besoin.

« En résumé, l'usage de l'opium ne produit généralement aucun mauvais effet dans les classes riches et aisées, mais il cause des résultats funestesdans le peuple. >

L'administrateur de Cantho écrit: « C'est en effet un vice peu répandu dans la population indigène; quelques riches propriétaires ou fonctionnnaires s'y abandonnent et dans la masse du peuple on ne rencontre guère de fumeurs annamites que parmi les coolies des gros centres ou parmi les vagabonds qui viennent consommer dans les fumeries les produits de leurs rapines.

« Quant à la population européenne, elle comprend une proportion de fumeur

assez malaisée à déterminer, la plupart de ceux qui fument le faisant avec beaucoup de discrétion et dans des conditions telles qu'il est impossible d'en déduire,

pour une statistique, des chiffres même approximatifs

c On a affirmé que l'opium était utile, même indispensable à certaines catégories d'individus: c'est peut-être aller un peu loin; cependant l'usage modéré de l'opium par ceux qni mènent une existence très active ou qui se livrent à des travaux pénibles, tels que les débardeurs et coolies chinois des rizeries, des scieries et autres industries exercées par les Chinois, semble éviter la fatigue sans nuire à leur santé : ce sont eux qui forment la grosse clientèle des fumeries; c'est à ceux-là seuls que l'opium peut paraître sinon indispensable, tout au moins très utile. »

Le Maire de Cholon donne son appréciation en ces termes : c En tous cas Je tiens à constater que la consommation de l'opium dans la ville, en raison de sa population, n'est pas ce que Ton croit en général. On peut comparer les fumeries aux cafés des petites villes de province, où, régulièrement, à certaines heures, quelques personnes viennent absorber des mélanges qui ne sontpeutêtre pas moins dangereux que l'opium. Ces établissements nesont guère fréquentés que par des " habitués " qui, tout en discutant de leurs affaires, aspirent un petit nombre de pipes. D'ailleurs, j'ai pu constater, depuis plus de sept années passées en contact avec la population chinoise de Cholon, que l'on rencontre bien rarement des individus atteints de la déchéance physiologique dont on parle si souvent. Les alcooliques, dans certaines régions de la France, sont proportionnellement plus nombreux peut-être et leur tare ne les conduit pas à un moindre abaissement de leurs forces physiques et intellectuelles.

« D'autre part, il faut bien admettre que fumer, ou du moins fumer beaucoup, n'est pas à la portée de tous. La drogue coûte trop cher pour que le coolie, l'individu de médiocre condition en puisse souvent connaître les ivresses déprimantes. Les gens aisés seuls pourraient, s'ils le voulaient, s'en procurer en assez grande abondance. Mais ceux-là se rendent parfaitement compte des dangers de l'opium et ils se gardent bien de s'intoxiquer. D'ailleurs, les gens de cette classe, à raison des conditions de bien-être dans lesquelles ils vivent, offrent une plus grande résistance aux effets de l'opium que les gens du peuple, dont la nourriture n'est pas toujours suffisante. »

Un mandarin annamite, le doc-phu-su delà province de Bentré (Cochinchine), a donné sur les effets de l'opium chez ses compatriotes une note intéressante, dont voici quelques passages :

c L'habitude de fumer l'opium provient plutôt des effets de l'oisiveté. Les personnes oisives trouvent long et ennuyeux le temps qu'elles passent à ne rien faire. C'est pour se distraire qu'elles s'adonnent à cette mauvaise habitude. Les personnes échouées dans leurs entreprises, celles abattues par les revers de la vie, trouvent que la consommation de l'opium est un remède à leur moralité mortifiée. De même, celles qui s'adonnent au vice croient trouver dans la consommation de ce

poison on moyen efficace pour se procurer artificiellement bien-être au corps et satisfaction à l'âme. Comme clients ordinaires de la Régie, nous citons en premier lieu les Chinois et en second les Annamites. Pour ne nous occuper que de ces derniers, nous pourrons constater que les fumeurs sont dans la proportion de 3 à k % parmi les gens aisés et celle de 6 à 7 % parmi les pauvres.

« Pendant les premiers jours de la consommation de l'opium, un bien-être général se signale dans tout le corps. Mais ce fait, quelque remarquable qu'il soit, est en revanche très éphémère. Tâche-t-on d'atteindre le but résultant de ce fait et alors l'on est amené à fumer tous les jours un peu plus qu'auparavant. Ce n'est que lorsqu'on est complètement à l'opium que ce poison commence ses terribles ravages. Une faiblesse générale, une maigreur, les yeux cernés, l'air chancelant dénotant la paresse, voilà tout le cortège de maux fournis par l'opium à ses victimes au point de vue physiologique. On est unanime à penser qu'il abrège considérablement la vie de ceux qui en usent.

« Au point de vue social et médical, l'opinion publique sur le compte des fumeurs est très défavorable. On ménage les personnes aisées contractant l'habitude de fumer, mais on témoigne généralement beaucoup de mépris à l'égard des fumeurs pauvres. Ceux-ci, pour avoir de quoi satisfaire leur vilaine passion, sont le plus souvent obligés de recourir au vol.

c En fumant l'opium, on perd le goût du travail ; on perd aussi de sa considération auprès du public. Même les personnes les mieux douées perdent de leurs belles qualités. L'opium leur amène souvent des maladies pour la moindre dérogation à leurs habitudes et ralentit les effets des médicaments qu'elles prennent pour s'en guérir. Il est cependant réputé comme préventif assez efficace en temps d'épidémie ou comme moyen excellent pour soulager les maladies pulmonaires. Que ne cherche-t-on pas à se préserver et se soulager avec d'autres remèdes ? >

Le docteur Brochier, médecin de l'Assistance de la province de Bac-lieu (Cochinchine), caractérise comme suit les effets de l'opium :

« L'opium, comme l'alcool, est un médicament auquel l'organisme s'habitue. C'est ce qui le rend si funeste. Les doses du début ne tardent pas à ne plus produire l'effet de bien-être tant cherché et désiré ; il faut les augmenter. Alors, le poison pris à trop hautes doses ne s'élimine plus en quantité suffisante, et les symptômes d'intoxication chronique apparaissent. La nutrition est la première touchée: l'assimilation et la transformation des aliments deviennent de plus en plus imparfaites ; la force musculaire diminue, l'amaigrissement apparaît, le faciès devient pâle et ridé. L'appétit est nul, la digestion lente, la constipation opiniâtre, le ventre ballonné. Les palpitations sont fréquentes, le pouls irrégulier et intermittent.

« C'est du côté du système nerveux que l'on observe les symptômes les plus importants au point de vue social. L'insomnie est la règle, la mémoire s'affaiblit, le jugement devient paresseux, le travail intellectuel est difficile, voire même pénible. Enfin, et c'est le plus grave symptôme, la volition diminue, puis disparaît. Les

sentiments affectifs et les facultés génésiques s'affaiblissent aussi et l'opiomane ne vit plus que pour sa pipe acre et fumeuse .

c Plus tard, à la période terminale, apparaît la cachexie opiacée, parfaitement comparable à la cachexie tuberculeuse ou cancéreuse. Par suite de névrites diverses, des douleurs variées apparaissent, souvent vives et très tenaces. Finalement, le sujet s'éteint.

c On peut résumer, au point de vue social, les symptômes causés par l'opium en cette grande formule: affaiblissement musculaire et cérébral. Chez le pauvre,c'est donc la diminution du travail, moins d'argent gagné ; s'il a une famille, c'est la misère, le vagabondage, les quelques cents de gain quotidien servant à payer la fumerie. Chez le riche, c'est la négligence à administrer ses biens, les enfants non éduqués, finalement la dissolution de la famille, la pauvreté. Enfin, dans l'un et l'autre cas, la mort précoce. »

La Commission a longuement examiné la question. Quelques-uns de ses membres invoquaient en faveur de l'innocuité relative de l'opium, le témoignage de ce qui se passe tous les jours à C ho Ion, où de gros commerçants chinois se livrent à l'opium sans cependant négliger leurs affaires et sans paraître en éprouver le moindre affaiblissement intellectuel ou physique.

A ces observations, il a été répondu que si, en effet, de nombreux négociants ou chefs de maisons chinoises se livraient à l'opium, même avec excès, ils ont tout loisir de se reposer ensuite, de récupérer leurs forces par une nourriture substantielle ; ils ne paraissent à leurs comptoirs qu au moment où il leur convient, c'est-à-dire quand ils ne sont plus sous l'influence de la drogue. Il n'en va pas de même pour le coolie chinois ou annamite employé au chargement et au déchargement des sacs de riz. À la fin d'une journée de fatigue, d'ailleurs très largement rémunérée, il se rend à la fumerie pour calmer la douleur de ses membres surmenés, et, pendant les premiers temps du moins, l'opium lui procure, en effet, un soulagement réel. Mais l'accoutumance se fait bien vite, il lui faut augmenter la dose pour obtenir les mêmes résultats. La plus grande partie du salaire est absorbée par la fumerie au détriment de la nourriture et le coolie ne tarde pas à subir rapidement les effets de l'intoxication et à perdre ses forces.

La Commission s'est finalement rangée aux conclusions du rapport du directeur de l'hôpital indigène de Choqua n, M. le docteur Angier, membre de la commission : « L'habitude de fumer l'opium ou de le manger est un vice auquel s'habituent peu à peu ceux qui s'y adonnent. Bientôt, cette habitude devient un besoin impérieux au bout d'un temps plus ou moins long ; c'est ce qui en fait le danger.

c Chez les Européens, l'opium est extrêmement dangereux, car ils ne savent pas se modérer et arrivent à fumer avec excès ; en outre, chez les Occidentaux, la résistance à l'intoxication est beaucoup moins grande que chez les Orientaux. Il convient toutefois de noter que ce vice, par suite de la réprobation qui s'attache à ceux qui s'y livrent, tend plutôt à disparaître qu'à se développer chez nos compatriotes.

c Mais c'est dans la basse classe de la société asiatique (coolie annamite et surtout chinois) que l'opium fait le plus de ravages. Le coolie fumera de mauvais opium et rognera sur la nourriture pour pouvoir fumer. Aussi l'intoxication est-elle plus active que chez le riche, qui ne fumera qu'après un bon repas.

« L'Annamite est moins résistant à l'opium que le Chinois.

« L'opiomanie n'est pas encore un péril pour l'Indo-Chine, mais c'est un vice qui tend à s'implanter dans la population indigène. Donc, toutes les mesures prises pour enrayer cette funeste habitude seront un bienfait pour le pays indo-chinois. >

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