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PACIFICATION DU TONKIN

Les événements de Chine ont été, en effet, un critérium excellent de l'état d'esprit des populations indo-chinoises, et plus parliculierement de celles du Tonkin, en contact et en rapports journaliers avec les Chinois.

Ils ont prouvé, par expérience, ce dont on pouvait par avance se rendre compte et ce qu'il était permis d^affirmcr, qu'après la conquête matérielle du pays, sa pacification par la force, nous en avions, en ces tout derniers temps, fait la conquête morale.

La paix et la sécurité qui régnent partout, la justice rendue aussi équitablement que possible, une prospérité inconnue jusqu'alors, et, plus que tout cela, les grands travaux qui prouvent la puissance bienfaisante de notre civilisation, nous ont attaché un peuple demeuré longtemps hostile ou craintif. Si nous devons rester vigilants, pour maintenir Tordre sur tous les points et empêcher les entreprises de malfaiteurs isolés, nous n'avons plus, nulle part, de préoccupation à avoir pour la paix intérieure.

Il n'en était pas ainsi au début de l'année 1897, et l'achèvement de la situation au dé pacification du Tonkin était une tâche des plus urgentes parmi celles qui de 1 année 188 s'imposaient au Gouvernement Général.

Les vestiges restant de la rébellion et de la piraterie anciennes, mauvais en eux-mêmes, par l'insécurité et l'impossibilité du développement de vastes régions, avaient encore pour conséquence de maintenir la fâcheuse réputation, antérieurement faite au Tonkin, et de donner de constantes et absorbantes préoccupations à l'Administration du Protectorat 11 était nécessaire d'en finir au plus tôt.

Dans les années qui ont précédé 1897, la pacificalion avait fait de grands progrès. Les bandes qui occupaient les hautes vallées du Tonkin avaient été, pour la plupart, refoulées ou détruites.

Il existait pourtant encore des bandesassez fortes, de Chinois et d'Annamites, qui tenaient la campagne dans trois régions différentes. Au Nord-Ouest, dans toute la vallée du Fleuve-Rouge et du Son-chay, la bande encore nombreuse du chef chinois Mac était aux prises avec le Général Pennequin, alors Colonel commandant les 3c et 4c territoires, qui l'avait refoulée sur les frontières de Chine où elle restait menaçante. Une autre bande chinoise, commandée par le chef Mamang, se tenait au Nord, sur les confins de la province de Thainguyen, dans laquelle elle faisait de fréquentes incursions, et du 2c territoire militaire. Enfin, l'Annamite rebelle Détham, à l'Ouest et non loin de Hanoi, parcourait, avec sa bande, tantôt les provinces de Bacgiang, Bac-ninh, Sontay, ou Thaînguyêu, tantôt le cercle du Yenthé qui faisait partie du 1er territoire militaire.

Le Général Pennequin vint promplement h bout, sans effusion de sang, des bandes chinoises du haut Fleuve-Rouge. Il réussit aies faire entrer en Chine. Les mandarins du Yunnan consentirenl à prendre le plus grand nombre d'entre eux, avec leur chef, au service de la province. Les pirates restant, transformés en travailleurs, furenl occupés sur nos charniers de travaux publics où ils ne nous ont donné aucun souci.

La bande de Mamang, moins nombreuse, d'ailleurs, et plus difficilement saisissable, fut plus longue à réduire. Mais constamment traquée par la milice, gênée dans ses mouvements par les posles militaires de la frontière, ayant eu son chef blessé dans une rencontre, elle passa en Chine au bout de quelques mois et on n'eut d'elle d'autres nouvelles que celle de l'enrôlement de Mamang et probablement de beaucoup des siens dans les troupes régulières du Quang-si.

Dde du Détham La bande du Détham était plus gênante que celles de la haute région ; elle

pouvait devenir dangereuse même à un moment de crise.

Le Détham n'était pas un bandit, mais un chef annamite rebelle qui tenait ia campagne contre nous depuis dix ans. Il opérait dans une vaste région, aux confins du Delta ou dans le Delta même, et sa réputation et son autorité y étaient grandes. Les populations, peut-être portées, par leur esprit pacifique, par le souci de leur repos, à désirer sa perte, ne voulaient et ne pouvaient nous donner aucun concours. En nous aidant, elles se seraient exposées à de promptes et cruelles représailles.

Une grande expédition militaire, avec des contingenis importants et de Tarlillerie, avait élé précédemment dirigée contre le Détham, sans aucun succès.

En 1897, de nombreux postes de garde indigène furent créés pour surveiller les routes et arriver à restreindre le champ d'action du Détham, pour le tenir finalement dans un cercle infranchissable où l'on devait en venir à bout promptement. Apres quelques opérations de police peu heureuses, qui donnèrent lieu à des mesures disciplinaires contre les chefs, une coopération active des administrateurs des provinces civiles et des cercles militaires fut éUiblie pour une action décisive.

Il était d'autant plus utile d'en finir qu'une nouvelle cause de troublé avait surgi.

Un Annamite, à qui la précocité de son esprit, dans son enfance, avait donné une réputation légendaire et qu'on avait fait alors concourir à la résistance contre notre occupation, était revenu de France, où il avait reçu, par nos soins, une instruction européenne, et avait pris, depuis un an, une attitude singulière. On le nommait "Kydong" ou enfant miraculeux. Sans prêcher la révolte ouverte contre les Français, il parlait d'un avenir différent du présent, d'événements heureux à prévoir, où, d'ailleurs, il se taillait le rôle principaL Ce que nous connaissions de ses prophéties n'avait rien de subversif; mais des écrits circulaient qui pouvaient lui être attribués et dont le caractère était nettement

WÊÊÊbL.

hèslîleaux Français. Les partisans du Kydong devenaient nombreux, surtout parmi les lettrés sans emploi.

Au mois de septembre 1897, le Kydong partit pour la région que parcourait la bande du Détham. Il s'établit au Yenlhéou il fut rejoint par des bandes indigènes venues du Delta, dont le nombre et l'importance allaient croissant. Le mouvement était très attentivement surveillé, lorsqu'on eut la preuve que le Kydong avait des rapports avec le Détham et qu'une entente était sur le point d'être réalisée entre le ''prophète" et le chef rebelle. '

L'ordre fut immédiatement donné d'en finir, et, en une nuit, le Kydong était arrêté au milieu de ses bandes, avec ses principaux lieutenants, et transféré à Haiphong, pour, de là, être embarqué sur le paquebot des Messageries Maritimes en partance. Ses partisans furent invités à se disperser, et la rentrée dans leurs foyers fut assurée sans rebord.

Le danger, qui venait d'être conjuré, montniil combien l'existence de la bande du Détham pouvait, à un moment donné, nous créer de soucis. C'était un levain de rébellion.

A tout prix, il fallait le faire disparaître. On avait la preuve que le Détham était dans le secteur du Yenthé. Des mesures furent prises pour qu'il ne pût en sortir, et les fortins, les postes, les patrouilles, sur ce territoire restreint, devaient promptement lui rendre l'existence impossible.

Une tournée faite dans le Yenthé à la fin d'octobre, avec le Général Lefè^'re, alors Colonel Commandant des 1er et î2e territoires militaires, persuada à tous qu'on voulait en finir, et qu'on en finirait vite. Les dispositions prises permetfaient de protéger les populations de la zone où allait s'accomplir la phase dernière de la résistance du Détham, et nous donnaient, par suite, le droit d'exiger leur concours. Par le lani^age qui leur fut tenu, les habitants eurent le sentiment qu'il ne leur était pas permis d'hésiter.

Le résultat de cette action finale ne' se fit pas attendre. En quelques jours, la bande du Détham était coupée en plusieurs tronçons, dont le principal, rejeté sur la province de Bacgiang, faisait sa soumission au Résident. Le Détham lui-même était blessé, et le 18 novembre, il envoyait au Gouvernement Général l'offre de se rendre.

La reddition fut acceptée, et le Détham établi sur un domaine voisin du poste militaire de Nhanam. Depuis plus de quatre ans que ces faits sont passés, le Détham n'a pas cessé de vivre en paisible cultivateur. Il a respecté les engagements qu'il avait pris, comme les. promesses du Gouvernement Général ont été intégralement tenues.

Le Gouvernement de la République voulut reconnaître l'importance du résultat obtenu, qui achevait enfin la pacification du Tonkin, en accordant des récompenses exceptionnelles. Un projet de loi présenté au Parlement. et voté par lui permit de décerner, sur la proposition du Gouvernement Général de 1 Indo-Chine, la croix d'officier de la Légion d'honneur au Colonel Lèfèvre et

au Commandant Lassalle, chef du bureau militaire du Gouvernement Général ; la croix de chevalier aux résidents de Bac-ninh et de Bacgiang, MM. Baille et Quennec, à deux officiers du cercle du Yenthé et à un inspecteur de la garde indigène. Le Chef de bataillon Peroz, commandant du cercle du Yenthé^ fut, peu de temps après, inscrit au tableau d'avancement pour le grade de Lieutenant-Colonel.

L'affaire du Kydong devait avoir, au mois de décembre 1897, un épilogue qui justifie les mesures prises, trois mois plus tôt, à l'égard de ce nouveau prophète.

Les partisans du Kydong avaient organisé de longue main, dans le delta du Tonkin, un mouvement de rébellion qui aurait, probablement, coïncidé avec une action du Kydong et du Détham au Yenthé. La disparition des bandes du Yenthé enlevait au projet tout caractère sérieux. La tentative fut faite, cependant, dans les trois provinces de Haïphong, Haïduong et Thaï-binh, par de pauvres fanatiques sans autres armes que de mauvais coupe-coupe et des bambous. Elle fut réprimée sur l'heure. Dans les cas de ce genre, il faut agir promptemcnt et vigoureusement, si l'on ne veut pas voir des troubles insignifiants prendre de grandes proportions. La faiblesse au début peut conduire ensuite aux rigueurs et aux excès les plus regrettables.

Les incidents de décembre 4897 n'ont laissé ni traces, ni souvenirs.

Depuis cette époque, le Tonkin jouit d'un calme parfait. Bien des contrées civilisées de l'Europe pourraient être jalouses de la sécurité qui y règne.

A l'ordre matériel, s'est ajouté, depuis quelque temps, une véritable pacification morale. L'indigène a pris confiance en nous. Il voit sa situation changée du tout au tout. Sa vie, la vie des siens ne courent plus aucun péril ; ce qu'il possède, ce qu'il gapne lui appartient, et personne n'a le droit d'y faire les prélèvements arbitraires d'autrefois. 11 peut s'enrichir sans risque.

Les facilités de communication, qui permettent aux cultivateurs de vendre les produits de la terre à un bon prix, les travaux publics, où des milliers et des milliers d'hommes sont employés, répandent l'aisance dans les campagnes. On y a maintenant des réserves d'argent. Cela faisait dire à un haut mandarin que les disettes, si fréquentes dans le passé, n'étaient plus à craindre. « Si le a paysan manquait de riz une année, ajoutait-il, il en achèterait, à supposer « que les récoltes accessoires qu'il fait en saison sèche ne suffisent pas à le fl: nourrir. y>

11 est de fait que les famines d'autrefois, loul au moins, ne peuvent plus revenir. Le riz serait facilement transporté dans les provinces où il ferait défaut, et, en oulre des facultés d'achat que possèdent déjà les habitants, les caisses de réserve de l'Indo-Chine permettraienl d'exécuter aussilôl les grands travaux nécessaires dans toutes les régions, et dont le service des Travaux publics doit avoir, à cet effet, les projets en étal. Les plus pauvres auraient, par là, le moyen d'acheter des vivres.

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Celte pacification des esprits que Ton constate, comme l'achèvement de la pacification matérielle du Tonkin, esl ToBiivre des cinq années envisagées dans ce rapport.

Quelques chiffres montrent le changement qui s'est opéré, dès le début de 1897, par la suppression des colonnes militaires, par le rétablissement de Tordre et de la sécurité:

Le résumé annuel, fait par TElat-major des troupes, des événements militaires, constituait un fascicule, de 51 pages, pour Tannée 1895; de 40 pages, pour Tannée 1896.

Le même rapport se réduit:

à 4 pages, pour Tannée 1807; à 1 page 1/2, pour 1898.

Voici une statistique plus probante et plus satisfaisante encore :

Les tableaux des pertes annuelles subies au feu par les troupes de Tlndo- Chine donnent les chiffres suivants :

En 1893, tués ou blessés, 203, dont 4 officiers;

En 1894, tués ou blessés, 155, dont 4 officiers;

En 1895, tués ou blessés, 211, dont 11 officiers;

En 1890, tués ou blessés, 165, dont 10 officiers;

En 1897, tués ou blessés, 0;

Eu 1898, tués ou blessés, 0.

Et ainsi toujours, depuis.

On a pu proclamer, — en ne tenant pas compte, bien entendu, des opérations contre la Chine de 1900 et 1901, — que pas un soldat des troupes de TIndo-Chine n'avait été tué depuis 1897.

Rien ne dit mieux que ce fait quelle paix profonde a régné, en ces cinq années, dans la Colonie.

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