STATIONS SANITAIRES
Pour mener à bien Tœuvre de colonisation dans un pays tropical, une première condition nécessaire est d'y faire vivre les Européens, soldats, (onclionnaires et colons, qui sont les instruments de la puissance civilisatrice. Si les hommes, frappés par la maladie ou parla mort, ne peuvent rester longtemps dans le pays, y agir avec activité et continuité, leur action sera précaire et souvent stérile. Pour le gouvernement, l'obligaiion de renouveler incessamment son personnel n'est pas seulement une cause de dépenses considérables et improductives, c'est l'impossibilité d'établir un esprit de suite, une tradition, sans lesquelles il n'est pas de bonne administration ni de travail fructueux; pour les entreprises privées, si les chefs et les auxiliaires européens ne peuvent vivre qu'un temps restreint dans la Colonie, c'est une cause d'insuccès presque basolue.
Dans toutes les grandes colonies tropicales rationnellement gouvernées, on s'est préoccupé de trouver des régions dont le climat se rapproche suffisamment du climat de l'Europe pour que l'homme blanc puisse y conserver ou y réparer ses forces. Ces stations sanitaires servent de lieu de villégiature reconstituante à ceux qui sont obligés d'habiter dans les pays moins sains; elles sont utilisées pour y mettre les services, les établissements, les troupes dont la présence n'est pas obligatoire sur d*autres points.
Presque toujours, c'est à une altitude élevée qu'il faut demander la pureté de Tairet la fraîcheur de la température, éléments premiers d'une station sanitaire.
Au simple examen de la carte, il semble que les emplacements de stations sanitaires ne soient pas rares en Indo-Chine. Pourtant, jusqu'en 1897, aucune station n'avait été créée, aucune n'était projetée. Il régnait même une prévention irraisonnée contre toute entreprise de ce genre, parmi les Français de la Colonie. L'exemple des Indes anglaises et des Indes néerlandaises, des premières surtout, était pourtant concluant. Les stations sanitaires ne sont pas moins nécessaires en Indo-Chine qu'aux Indes. Le climat de la Cochinchine est particulièrement dangereux et débilitant ; l'état dans lequel sont les troupes qui y tiennent garnison, le renouvellement rapide du personnel des administrations en sont une preuve suffisante. Le Cambodge, le Laos, l'Annam, pour être plus sains, ne mettent, cependant^pas les Français à l'abri des maladies spéciales aux pays chauds qui les guettent. Le Tonkin, avec son hiver à la température relativement basse, permet un séjour plus prolongé, mais non indéfini, aux Européens. Partout, en Indo-Chine^ des stations d'altitude seraient donc utiles ; dans le sud, elle sont indispensables.
La question fut mise à l'étude en 1897. Des recherches furent prescrites aux divers Résidents supérieurs, dans une lettre du 23 juillet de cette année, où les conditions réclamées pour l'établissement d'une station sanitaire étaient ainsi
fixées: une altitude minimum de i.'^iOO mètres, de Peau en abondance, une terre cultivable, ia possibilité d'établir des communications faciles.
Les recherches furent, presque partout longues et laborieuses, d'autant plus Sution du La que, en bien des points, ceux qui s'y livraient n'avaient pas foi dans le succès. Sur les indications données par le docteur Yersin et sous sa conduite, des explorations étaient faites dans le massif de la chaîne annamitique, voisin de la frontière de la Cochinchine, où le Donaï et ses principaux afQuents prennent leur source. Elles réussirent pleinement. Un vaste plateau, le plateau du Langbian, répondait aux principales conditions requises. D'une altitude moyenne de 1.500 mètres, d'une superficie de près de 300 kilomètres carrés, il est arrosé par une des branches du Donaï et par plusieurs petits cours d'eau. Dès le mois d'octobre 1897, une station d'essai y fui établie, avec un observatoire météorologique, un jardin potager, sous la direction d'un Européen que le directeur de l'Institut de Nhatrang aidait de ses conseils. Très promptement, il fut possible de se rendre compte et de la douceur de température du plateau et de la qualité de ses terrains, suffisante pour y entreprendre des cultures maraîchères. Restait la grave question des communications, dont la solution semblait, dès l'abord, malaisée à trouver. Un premier sentier fut tracé, au commencement de 1898, entre le Langbian et la côté, au petit port de Phanrang. L'accès du plateau par chemin de fer fut étudié, et la ligne projetée comprise dans le réseau de voies ferrées dont la loi du 25 décembre 1898 autorisa la construction.
En attendant que le chemin de fer donne à la question des communications du Langbian la solution définitive, un chemin, en grande partie carrossable, a été construit, de Phanrang au Langbian, au cours de l'année 1899. L'année dernière, on a commencé les travaux d'une bonne route à faible pente et à courbes d'un rayon sufQsant pour servir, s'il y a lieu, à la pose de la voie ferrée.
En même temps, les observations, les expériences, les études et les travaux d'installation étaient poursuivis sur le plateau. Quatre années d'observations rigoureuses, faîtes au thermomètre, au baromètre, au pluviomètre, etc.,, le séjour de nombreux Européens, ont prouvé l'excellence du climat du Langbian, qui est sensiblement le même que celui des contrées méridionales de l'Europe. Des sources de bonne eau ont été reconnues, leur captation et leur distribution étudiées. Les expériences de culture et d'élevage ont été continuées et étendues. Des maisons confortables sont édifiées ; des chutes d'eau captées et utilisées à rétablissement d'une usine nécessaire aux travaux d'installation delà station. L'emplacement d'un grand camp militaire a été déterminé ; il doit pouvoir renfermer la presque totalité des troupes européennes destinées à la défense de la Cochinchine et aux expéditions à l'extérieur.
Quand le chemin de fer du Langbian sera construit, la station sanitaire ne sera distante de Saigon que de 350 «^ 400 kilomètres suivant le tracé définitivement adopté, soit un trajet d'une dizaine d'heures. En dehors de la garnison et
des services qui seront établis au Langbian d*unc façon permanente, les colons et les fonctionnaires pourront aisément aller s'y reposer, y envoyer leurs familles et y faire instruire leurs enfants.
Ânnam central et Le Langbian n*est pas le seul plateau existant dans la chaîne annamitique, Tran-Dinh depuis son origine, au sud, jusqu'à son épanouissement au nord du Laos, sur
plus de mille kilomètres de longueur. Pourtant, aucun emplacement convenable pour rétablissement de stations sanitaires n'avait élé reconnu jusqu'à l'année dernière. De nouvelles missions, envoyées au commencement de 1901 , ont fait le levé de deux plateaux, Tun à une quarantaine de kilomètres au sud-ouesl de Tourane, l'autre à cent kilomètres de Hué, qui ont une altitude moyenne de 1 .400 mètres et seu^blenl, a priori^ réunir les conditions nécessaires à Tinslallation d'une station de montagne. Les voies d'accès, au moins pour le plateau voisin de Tourane, pourraient èire facilement construites. Mais il reste à faire les observations indispensables, et pendant un temps assez long, sur le climat, la quantité et la qualité des eaux, la fertilité delà terre, etc.. Ce n'est que lorsqu'elles seront terminées qu'on pourra définitivement conclure.
La même incertitude n'existe pas en ce qui concerne le vaste et superbe plateau de mille à quinze cents mètres d'altitude, formé, au nord de l'Annam et du Laos, par l'épanouissement de la chaîne de monlagne qui longe la mer de Chine depuis l'exlréme-sud de la presqu'île Indo-Chinoise. Ce plateau constitue la province laotienne du Trauninh. Notre administration y est inslallée depuis dix ans bientôt. Son chmat, quasi-européen, est excellent ; son étendue est considérable, sa fertilité parfaite. 11 est compris entre le centième et le centdeuxième degrés de longitude Est, le dix-neuvième et le vingtième degrés de latitude Nord. Le Heuve Song-ca, qui se jelte dans le golfe du Tonkin, à Vinh, ainsi que plusieurs aliluents du Mékong prennent leur source et coulent pendant un grand nombre de kilomètres sur le plateau du Tranninh. Les hautes vallées de ces rivières sont belles et riches à souhait; elles appellent les Français qui pourront y vivre indéfiniment et s'j livrer à la culture et à l'élevage.
Le plateau du Tranninh est donc, presque tout entier, une immense station sanitaire. L'étude qui en a été faite, au cours de l'année 1900, par M. le Colonel Tournier, Résident supérieur au Laos, ne laisse aucun doute sur ce point. Par malheur, l'accès en présente, actuellement, les plus grandes difficultés. 11 faut trois semaines à un mois de voyage, avec les moyens ordinaires, pour y parvenir. C'est à la recherche des voies de pénétration que l'effort principal a été fait en ces derniers temps. Un avant-projet de chemin de fer a élé établi, en vue de relier Vinh, sur la côte d'Annam, point terminus de la voie ferrée de Hanoi à Vinh présentement en construction, à Xieng-Kouang, centre du plateau et chef-lieu administratif de la province. Cette ligne ferrée, qui demande à être de nouveau et plus complètement étudiée, devra être comprise dans le second réseau de chemins de fer, à établir en complément du réseau en construction approuvé par la loi du 25 décembre 1898.
'La difficulté des communications vaincue, le plateau du Tranninh permettra rétablissement d'un sanatorium, pour l'emplacement duquel on n'aura que l'embarras du choix, et d'un camp pour les troupes françaises ; il ouvrira à la colonisation de vastes espaces, fertiles et sains, susceptibles de nourrir une assez nombreuse population blanche.
Dans l'enquête faite en 1897, pour l'établissement de stations sanitaires en Tonkin et Tonnan. Indo-Chine, le général Pennequin, alors colonel et commandant des troisième et quatrième territoires militaires du Tonkin, concluait : <i Le sanatorium du Tonkin est au Yunnan ». C'est l'exacte vérité. 11 existe bien, cependant, dans les hautes régions comprises entre la Rivière Noire, le Fleuve Rouge et la Rivière Claire, des plateaux, tel que le plateau de Taffin, capables de faire de bonnes stations sanitaires. Mais ils sont aujourd'hui, et pour longtemps encore, d'une grande difiiculté d'accès.
Ils sont négligeables, quand on a près de soi, bientôt relié à Hanoi et à la mer par un chemin de fer, l'immense plateau du Yunnan, d'une altitude variant de 1.500à 2.000 mètres, d'une salubrité parfaite, aux larges vallées peuplées et cultivées. Le Yunnan, qui est presque tout entier dans la zone tempérée, jouit d'un climat qui rappelle celui de TEurope, avec les températures extrêmes en moins. A part les régions voisines du Thibet,il ne connaît ni les grands froids, ni les fortes chaleurs du climat européen. Les Français qui y habitent depuis de nombreuses années, ceux qui ont fait, en grand nombre, les études et les travaux préparatoires du chemin de ter, manquant pourtant de tout confortable, ont conservé, au Yunnan, une santé parfaite. C'est un pays tempéré et sain qui s'ouvre à l'activité civilisatrice de la France.
Le Yunnan, le Tranninh, les hauts plateaux de la Chaîne annamitique sont les contrées où les Français peuvent vivre, travailler, implanter fortement noire race. Les populations autochtones y sont présentement assez clairsemées pour quon n'ait à évincer personne. Que toutes ces régions élevées se peuplent de colons, cultivateurs, planteurs, éleveurs français, comme cela est possible et comme il faut que cela soit, et la civilisation en Indo-Chine, la souveraineté de la France dans cette partie de l'Extrême-Orient seront établis d'une manière
inde^-tructible.
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