LA SITUATION DU CAMBOGE
De 1897 à 1901
L'examen comparatif des budgets locaux du Protectorat, pour les années 1897, 1898, 1899, 1900 et 1901 , met immédiatement en évidence la situation du Cambodge et les résultats obtenus dans ce pays par Fadministration française.
Les recettes figurant à ces budgets, qui ne comprennent pas le produit des Douanes et Régies, des Foréls, des Postes et Télégraphes, de l'Enregistrement, versé en totalité au budget général de rindo-Chine, s'élevaient, en 1896, à neuf cent vingt-six mille sept cent treize piastres (926.713 piastres).
Elles figurent au projet de budget de 1902 pour un total de deux millions trente-trois mille six cent cinquante deux piastres soixante huit cents (2.033.652 piastres 68 cents) c'est-à-dire qu'elles ont plus que doublé de valeur dans 1-intervale de ces six dernières années. 11 semble en outre possible d'escompter, dès à présent, un excédent des recettes sur les dépenses s'élevant à environ 150.000 piastres pour Pexercice 1901.
Un crédit du 5 juin 1896 a institué une caisse de réserve et de prévoyance du Protectorat, au moyen des excédents de receltes de chaque exercice du budget. Le premier versement, effectué le 2 août 1896, était de six cent cinquante et un mille trois cent soixante-dix piastres quatre-vingt-seize cents (651 . 370 piastres 96 cents) résultant des exercices antérieurs. Or, au 1er janvier 1902, l'actif de la caisse s'élevait à neuf cent soixante quinze mille huit cent piastres (975.800 piastres).
Et cependant des sommes considérables ont été chaque année affectées à l'exécution de nombreux et importants travaux publics.
Cette prospérité tout à fait remarquable et dont la rapidité peut surprendre à première vue s'explique naturellement par la substitution d'une administration régulière aux anciens modes de perception adoptés par le Roi et parle contrôle de plus en plus effectif exercé par nos Résidents sur les fonctionnaires indigènes.
Les bases de l'Administration cambodgienne sont actuellement fixées par l'ordonnance royale du 11 juillet 1897, approuvée et rendue exécutoire par l'arrêté du Gouverneur Général du même jour, qui a eu pour but d'assurer une plus stricte exécution que par le passé du traité de Protectorat et des conventions successives, intervenues pour régler les rapports de la France et du Cambodge.
Cette ordonnance vise particulièrement la Justice, l'Esclavage et le Domaine.
Le Gouvernement est exercé par le Conseil des Ministres chargé de la surveillance et de
l'exécution des lois ainsi que de l'étude des réformes ou modifl cations dont elles pourraient devenir susceptibles.
Ce conseil délibère sous la présidence du Résident Supérieur hors de la présence du Roi et lui soumet les mesures politiques et administratives reconnues utiles au pays.
Le Roi nomme et révoque les gouverneurs et fonctionnaires sur la proposition du Conseil. Les décisions et ordonnances royales revêtues de son cachet sont contresignées et rendues exécutoires par le Résident Supérieur.
La Justice est rendue aux sujets cambodgiens par les Tribunaux principaux en première instance, et en appel, par un Tribunal supérieur, établi à Pnom-penh, le Roi exerçant, en cas de condamnation à mort, le droit de grâce, sur un rapport du Ministre de la Justice.
Lorsqu'un Européen ou sujet français ou étranger quelconque est partie on en cause, la juridiction française est seule compétente en toute matière, criminelle ou civile, ou en matière de contravention douanière.
L'ordonnance du li juillet confirme l'abolition nbsolue de l'esclavage au Cambodge et prescrit la stricte application des ordonnances antérieures visant le rachat des débiteurs insolvables.
Elle établit enfin le droit des acquéreurs et concessionnaires à la propriété pleine et entière des terrains libres qui leur sont concédés ou vendus par le Gouvernement.
L'effet immédiat de cette ordonnance était la suppression des tribunaux mixtes et de la commission d'appel qui avaient jusqu'alors fonctionné au Cambodge. Un arrêté du Gouverneur Général, en date du 13 août 1897, consacra cette suppression en spécifiant que, sur tout le territoire du Cambodge, en toute matière, lorsqu'un Européen, un sujet français ou un étranger quelconque sera partie ou cause, le tribunal de première instance de Pnom-penh et les tribunaux établis aux sièges des Résidents de France seront compétents.
Les crimes et délits commis au Cambodge par les Cambodgiens au préjudice d'un étranger, à quelque nationalité qu'il appartienne, et par des étrangers quelconques au préjudice de Cambodgiens sont jugés par la cour criminelle de Saigon. Enfin une œuvre très importante, celle de la révision des codes cambodgiens, a été entreprise, et il y a lieu d'espérer que les travaux de la commission instituée à cet effet par arrêté du 11 août 1901 aideront à améliorer encore le fonctionnement des tribunaux indigènes en assurant à leurs justiciables des garanties supplémentaires.
Les 57 provinces cambodgiennes se trouvaient primitivement réparties entre sept résidences dont les chefs-lieux étaient: PImom-penh, Kampot, Kratié, Pursat, Kompong-thoro, Takeo, Soai-rieng.
Au cours de l'année 1897, quatre nouvelles résidences furent créées à Kompong-chnang, Kompong-cham Kompong-speu et Prey-veng en vue de rendre plus facile et plus effective la surveillance par nos Résidents des Gouverneurs cambodgiens et de restreindre l'étendue de la juridiction des tribunaux résidentiels. Très rapidement les effets politiques et économiques de ces mesures se firent sentir.
Les populations prirent confiance en nos fonctionnaires, que beaucoup d'habitants de l'intérieur n'avaient jamais vus jusqu'à ce moment, et vinrent à la Résidence apporter leurs plaintes, leurs demandes, leurs réclamations.
Les Résidents, qui connaissent presque tous la langue cambodgienne, visitèrent leurs circonscriptions moins étendues et plus commodément groupées autour du chef-lieu, et, de ce contact de plus en plus fréquent et immédiat entre les représentants de la France et le peuple des campagnes, naquit la confiance qui règne aujourd'hui partout entre les administrés elles administrateurs, dont les conséquences seront désormais le maintien assuré de la sécurité publique et le développement progressif et également certain des ressources économiques du i>otectorat.
l/ordonnance du 21 aortl iOOl apporta également une réforme nécessaire dans le mode de perception de Timpôt personnel : aux tournées lucratives des collecteurs ou Achnha Luong partis de Phnora-penh pour visiter les provinces, elle substitua la perception locale, plus logique, plus simple et plus régulière, confiée au chef de village assisté de deux notables, sous la surveillance des Gouverneurs et des Uésidents.
La vénalité des charges el des emplois ayant disparu, les habitants surent bientôt qu'ils étaient en droit d'attendre une véritable justice de leurs tribunaux provinciaux, et ils ne se font d'ailleurs pas faute de faire appel de leurs décisions au Tribunal supérieur.
De ce nouvel état de choses, résulte le nouvel état d'esprit de cette population cambodgienne qu'on accusait parfois, avant de l'avoir mieux connue, d'être ignorante, paresseuse et sauvage, et qui se montre aujourd'hui d'une docilité absolue à suivre les conseils de nos Ilésidents el d^une reconnaissance parfaite aux institutions du Protectorat, qui ont amélioré ses conditions d'existence et lui font entrevoir un avenir meilleur encore.
En vue de faciliter les rapports entre les travailleurs indigènes et les colons français désireux d'entreprendre des travaux d'agi'iculture ou d'élevage au Cambodge, un arrêté du 20 août 1898 réglementa les avantages spéciaux accordés aux engagés indigènes pendant la durée de leurs engagements sur les concessions européennes. Cet arrêté les dispense de tout impôt personnel et de toute corvée ou prestation quelle qu'elle soit, l'engagiste étant simplement tenu de verser au Trésor une somme annuelle de deux piastres par engagé.
Le 27 septembre de la même année fut créé un service de Tagriculture du Cambodge ayant pour objet la recherche des moyens de développer la propriété du Protectorat, l'introduction dans le pays de cultures nouvelles et l'étude des perfectionnements à apporter aux procédés de culture actuellement en usage.
Une Chambre consultative mixte de Commerce et d'Agriculture élue par les colons et négociants français avait également été instituée à Phnom-penh le 30 avril 1897.
La merveilleuse réussite du concours agricole et industriel qui s'est tenu pour la première fois, à Pnom-penh les 30, 31 janvier, 1, 2, 3 et 4 février 1901, est la démonstration évidente que les réformes économiques accomplies jusqu'à ce jour n'ont pas été improductives et qu'elles auront encore de meilleurs résultats à Tavenir.
L'ordonnance Royale du 11 juillet 1897 réserva au Gouvernement le droit d'ahéner les terrains libres appartenant au domaine.
Deux arrêtés, le premier du 26 août 1899 et le second du 29 janvier 1900, réglementent les conditions dans lesquelles peuvent être concédés aux Européens qui en font la demande les terrains ruraux du domaine en vue d'y créer des exploitations agricoles ou d'élevage et les terrains urbains de la ville de Phnom-penh.
Une ordonnance Royale a également édicté les conditions dans lesquelles des concessions de terrains incultes peuvent être accordées aux indigènes.
Ainsi que je le notais au début de ce rapport, des sommes très importantes ont été consacrées chaque année à l'exécution de grands travaux publics : construction de bâtiments administratifs, amélioration des routes eustantes, création de voies de communication nouvelles, etc.
Le relevé des sommes affectées à l'exécution de travaux publics au Cambodge pendant les exercices 1897,1898, 1899, 1900 et 1901 atteint un total général de deux millions neuf cent vingt et un mille quatre cent soixante-quatoze piastres et douze cents (2.921.474 piastres 12).
Les travaux de la nouvelle route de Phnom-penh à Kampot sont très avancés. Une autre nouvelle route importante va relier Kampot à Gian-thanh, entrée du canal de Hatien à Chaado
Une mission d'études a établi l'avant projet d'une voie ferrée reliant Kompong Ghnang à Porsat.
Un très grand nombre de voies d'intérêt moins général ont été refaites ou créées par les soins des Résidents et des Gouverneurs cambodgiens au moyen de la main-d'œuvre locale et d'importants crédits alloués chaque année aux travaux de vicinalité.
On étudie également le prolongement de la route de Tayninh vers Soai rieng, et plus tard Pnom-penh, et ces éludes sont activement poussées, bien que des difficultés soient à vaincre dans les marais situés entre Pnom-penh et IVey-veng.
On peut dire qne les travaux de grande voirie de la ville de Phom-penh sont actuellement très avancés. Les boulevards et les rues figurant au plan cadastral sont entièrement remblayés et empierrés. Les ressources du Protectorat ont permis de loger presque tous les services dans des bâtiments vastes et d'aspect monumental qui sont souvent fétonnement des visiteurs étrangers.
Une usine d'élévation d'eau et de production d'électricité construite par une Société française distribue dans toute l'étendue de la ville feau potable et la lumière électrique.
Un projet de quais en maçonnerie et d'appontements flottants avec appareils élévatoires est actuellement à l'étude. Son exécution donnera au commerce de Pnom-penh des facilités d'embarquement et de débarquement des marchandises que la Chambre consultative réclame depuis longtemps. Un programme d'aménagement du bief inférieur du Mékong a été étudié et arrêté. Le balisage et l'assainissement d'un passage entre Kratié et Sambor sont en voie d'exécution. On travaille aussi au bahsage do canal connu entre Stung-treng et Th'Bounkla. De nombreuses et importantes constructions ont également été élevées dans l'intérieur. I^s résidences de Takéo, Pursat, Soai- rieng» Kompong-thom, sont pourvues de locaux de beUe apparence et définitifs. Celles de Kompong speu, Prey-veng. Kompong-chnang sont achevées. D'autres seront également établies de façon définitive au fur et à mesure que le permettront les disponibilités budgétaires.
Ce simple, rapide et fidèle exposé de la situation politique économique et financière du Cambodge au début de 1901 permet de constater les heureux résultats obtenus en quelques années par l'action française dans cette partie de l'Indo-Chine. L'affection des indigènes nous est acquise et ne nous fera pas défaut si nos Résidents continuent, comme ils l'ont fait jusqu'à présent, à vivre en contact avec leurs habitants, à s'intéresser à leurs besoins, à veiller à ce que les fonctionnaires cambodgiens remplissent leur mission avec honnêteté, évitant le retour des anciens abus qui, il y a quarante ans à peine, offraient aux voyageurs européens le spectacle d'un peuple dégradé par l'esclavage et paraissant avoir perdu toute dignité humaine.
Le Cambodge possède encore de vastes étendues inhabitées et incultes qu'une colonisation intelligente mettrait rapidement en valeur. Ses produits agricoles extrêment variés sont classés parmi les meilleurs de l'Indo-Chine. Ses ressources forestières sont de grand prix ; son sol renferme des gisements d'un minerai de fer excellent qui ferait la fortune d'une exploitation européenne ayant les ressources sufQsantes pour s^imposer les frais d'une installation de toutes pièces dans le pays. Déjà l'élevage pratiqué sur une assez grande échelle donne des résultats et se développe. L'exportation du bétail sur la Cochinchine augmente et l'on s'occupe d'introduire au Cambodge de nouvelles plantes fourragères.
Une concession agricole importante a été donnée dans une île du Mékong, située an-dessus de Kratié, à une société française qui a l'entention d'y faire de la culture et de l'élevage.
Une scierie mécanique y est projetée. D'autres scieries s'installent en d'autres endroits et l'exploitation de la forêt devient plus intense : ses produits commencent à être dirigés sur Mytho et Saigon.
Plusieurs demandes de recherches ont été reçues et des périmètres réservés dsms la région des minerais de fer de Kompong-soai.
Une autre Société française à tenté sur place des essais de traitement industriel de l'indigo du Cambodge.
Il serait à désirer que ces divers essais fussent coaronnés de succès et que leur réussite contribuât à faire avantageusement connaître le Cambodge à nos compatriotes et à y attirer de nouveaux capitaux.
Phnom-penb, 15 janvier 1902.
Lt Résident Supérieur au Cambodge, BOULLOCHE.
NOTE
SUR LES