SITUATION DE LA COCHINCHINE
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Superficie et population, — Là. superficie de la (îochiiicliine n«' semble pas avoir été déterminée jusqu*à ce jour d'une façon mathénialiquement rigoureuse. Les chiffres relevés dans diverses 'publications officielles varient entre 55.000 et 59. (XK) kilomètres carrés. Dans le dernier document fourni pour rétablissement de l'Etat statistique de 190^), elle est évaluée à 5.696.596 hectares = 56.966 kilomètres carrés, soit à peu près le double de la supeHicie de la Belgique.
F^ population n*a été également évaluée jusqu'ici que d'une façon approximative, en prenant pour base le nombre des inscrits multiplié par un coefficient variant quelque peu suivant les provinces. Un premier recensement général a été opéré le 27 décembre 1901. Les résultats ne pourront être connus que dans quelques semaines. Pour nous en tenir aux chiffres obtenus par le procédé indiqué plus haut, nous trouvons que cette population, portée à 2.317.121 habitants sur l'Etat statistique de 1896, était estimée dans celui de 1900 à 2,535.299 individus. Mais, je le répète, on ne peut attacher à ces chiffres, quelque précis qu'ils paraissent, qu'une valeur tout à fait relative. Aussitôt que seront connus les résultats généraux du recensement du 27 décembre, ils seront transrais par voie télégrapliique à M. le Gouverneur Général (1).
En somme, les évaluations faites depuis l'occupation sont suffisamment comparables entre elles pour affirmer que la population de la Cochinchine a plus que doublé dans les quarante années de la domination française.
Population européenne. — Ce sera seulement après le dépouillement des résultats du recensement du 27 décembre qu'il sera possible de fournir un aperçu de la composition de la population européenne et assimilée. Les tableaux publiés dans les derniers Etats de la Cochinchine renfermaient des données contradictoires et évidemment erronées.
Dans l'Etat pour 1900 dont le manuscrit avait été déjà envoyé à l'impression, j'ai relevé, en le consultant pour rédiger ce rapport, des anomalies qui m'ont décidée n'en point faire usage et à demander aux bureaux compétents ainsi qu'aux administrateurs des provinces des explications et des renseignements complémentaires.
D'une façon générale on peut dire que la population européenne de la Cochinchine vit en bons termes avec la population indigène. CerUiines velléités de faire entrer dans les habitudes
{\) L» pc|»ulatiuii de la Coihiniliiuc, ii'»\iiv» ]u rvcciiMiucut du x7 ditvnibie IWi, c»l de S.^0.425 haljiUnls.
sociales du clicf-lieu des préjugés de race, analogues à ceux qui ont influé d'une façon si déplorable sur les d<*stinées de quelques-unes de nos anciennes colonies, ont échoaé devant rindifférence du plus grand nombre et la désapprobation bien marquée d'une très notable fraction de l'opinion publique
Population indigène. — Situation matérielle et morale. — Il y aura bientôt quarante-trois ans que la France a pris pied en ('ocbinchine par la prise de Saigon (18 février 1859) ; mais c'est seulement deux ans plus tard que la prise des lignes de Ky-hoa inaugura l'ère de l'occupation réelle; ce n'est enfin qu'en 18fi7 que les provinces occidentales furent définitivement incorporées dans la nouvelle colonie, donnant ainsi à la Cochincbine française ses limites territoriales actuelles. La première difficulté que rencontra l'organisation da pays fut l'obligation où l'on se trouva d'avoir à remplacer tout le haut personnel de l'ancien gouvernement annamite qui avait émigré, emportant ou détruisant en partie les archives. Fort heureusement, la forte orgnnisation de la commune et du canton permit de trouver promptement les bases d'une organisation nouvelle à peu près calquée sur l'ancienne, à cette difl*érence près que les hauts emplois du mandarinat furent occupés par des officiers qui formèrent le premier noyau du cori)s des Inspecteurs de la Cochincbine. Successivement modifiée par les amiraux, gouverneurs d'alors, par les gouverneurs civils ensuite, mais longtemps maintenue dans ses grandes lignes, cette organisation a donné, en somme, à la masse de la population indigène une sécurité des personnes et des biens très supérieure h celle dont elle avait joui sous la domination de ses souverains nationaux ; aussi, la majeure pa-^tie des inscrits et par conséquent des notables ne tardèrent pas à se résigner quelques-uns même à se rallier très franchement à ufl régime dont quelques années leur avaient appris à apprécier les avantages matériels. Les réformes opérées dès 1873 sous le ministère de l'amiral Pothuau, dans le recrutement du corps des inspecteurs en avaient d'ailleurs fait un corps ouvert, ce qui épargna au pays la crise administrative produite en Algérie vers la même époque par la brusque substitution d'un corps tout nouveau d'administrateurs civils au corps exclusivement militaire des officiers des bureaux arabes.
D'autre part, la liberté du commerce extérieur permettant désormais l'exportation en grand du surplus des récoltes, la production du riz et le défrichement des terres incultes prirent un développement de plus en plus considérable, assurant aux cultivateurs une aisance qu'ils n'avaient jamais connue et leur donnant le moyen de satisfaire à des besoins nouveaux. Aujourd'hui, la majeure partie de cette population, notamment toute la classe des propriétaires ruraux, est non seulement soumise mais parfaitement habituée à notre domination. Peu à peu, elle est sortie de la passivité des premières années de la conquête pour s'intéresser chaque Jour davantage à la gestion des affaires publiques à laquelle la création du Conseil colonial (1880) et surtout celle des Conseils d'arrondissements (1882) l'appelaient à participer dans une large mesure. Un mouvement fort remarquable et qu'il faudra encourager se manifeste môme en ce moment en faveur de la diffusion de l'instruction en langue française et de l'extension de cet enseignement aux jeunes filles qui jusqu'ici en avaient été rigoureusement tenues à l'écart. Dans un autre ordre d'idées, les ateliers de l'Artillerie, de la Marine d'abord, ceux des particuliers plus tard, et enfin plus récemment encore l'impulsion donnée à la construction du réseau des chemins de fer de l'Indo-Chine ont commencé et réalisent chaque jour sons nos yeux une transformation non moins remarquable dans les aptitudes jadis purement agricoles de la population annamite. Elle fournit déjà de nombreux ouvriers d'art à toutes les entreprises publiques et privées ; elle en fournira bien davantage et de qualité supérieure quand l'enseignement professionnel aura pris dans la colonie la place à laquelle il a droit.
Malheureusement, cette médaille a un revers. Le développement de grands centres telle que Saigon et Cholon a déterminé l'apparition d'une sorte de prolétariat urbain et suburbain dont l'attitude et les agissements causent à la population européenne et aux classes aisées de la population indigène de sérieuses et légitimes préoccupations. 11 ne semble pas que les moyens
de répression dont dispose Torganisme jadiciaire métropolitain, tel que nous Tawiiis introduit dans ce pays, aient été et soient encore h la hauteur des circonstances. Peut-être le remède consisterait-il h restituer à la commune annamite un peu de l'autonomie qae nous-lui avons plus ou moins consciemment enlevée, dans la mesure même où nous nous efforcions d'assimiler son fonctionnement à celui des institutions similaires de la Métropole. Ne pourraiton pas rendre à ces communes un certain degré de juridiction sur leurs ressortissants et leur reconnaître^ sous certaines garanties de procédure, à l'égard des gens dangereux et sans aveu, un droit d'expulsion que l'autorité supérieure sanctionnerait eu internant les expulsés dans des régions déterminées oîi ils seraient affectés à des travaux d'utilité publique ? Je me borne pour le moment à effleurer ce sujet délicat.
Situation économique. — Pour cette partie de mon travail, je ne puis mieux faire que de suivre en le complétant par quelques chiffres afférents à l'année présente et par quelques comparaisons avec le développement d'autres colonies françaises que j'ai eu l'occasion do connaître et d'étudier, la note rédigée le 14 février dernier par mon prédécesseur M. Picanon. Ainsi qu'il le fait justement remarquer, la situation économique de la Cochinchine n'a cessé de s'améliorer au cours de ces dernières années ; le chiffre des importations et des exportations, depuis le lor janvier 1897, en fourni la preuve indiscutable.
Pour la Cochinchine et le Cambodge réunis, les statistiques douanières confondant les opérations commerciales des deux pays, ces importations et exportalioçs ont été, en effet, de :
Importations Exportations Total
francs francs francs
1901 (les trois premiers trimeslres) 95.971.245 94.622.921 180.594.166
Ainsi, en 1900, la Cochinchine et le Cambodge, dont les populations réunies représentent probablement un peu moins que le quart et un peu plus que le cinquième de la population totale de l'Indo-Cliine française, contribuaient pour près de moitié au mouvement commercial de celle-ci, évalué par la Direction des Douanes et Régies à 471.025.43 francs. Le chiffre de 228.881 . 100 francs qui représente dans ce total la part de la partie la plus anciennement occupée du domaine de la France dans l'Extrême-Orient peut soutenir la comparaisou avec celui de 293 millions auquel une durée à peu près égale d'occupation avait fait parvenir en 1869 l'Algérie française (je prends l'année 1869 comme terme de comparaison parce que les statistiques de 1870 et 1871 ont subi en Algérie le contre-coup de la guerre étrangère et de l'insurrection). 11 ne faut pas oublier que l'Algérie renfermait déjà à cette époque une population civile européenne de 250.000 âmes et un corps d'occupation comptant près de 30,000 officiers et soldats métropolitains, dont la consommation devait représenter à peu près l'excédent des importations (183 millions) sur les exportations (110 millions). Ce dernier chiffre est même inférieur de deux millions à celui des exportations de la Cochinchine en 1900. Nous pouvons donc à bon droit être fiers de l'œuvre déjà accomplie, et envisager avec confiance les promesses de l'avenir.
Comme le faisait justement remarquer M. Picanon dans la note citée plus haut, la Cochinchine étant un pays essentiellement agricole et la culture de riz la base presque exclusive
(1) Chiflre rectifié (fBprds les indHcatioDB do la Direction des Douanes et Régies,
de sa prospérité en luAine temps (|ue rélément principal de ses exportations, il en résulte qae c'est par le chiffre des sorties de ce produit qu'on peut mesurer te mieux l'importance des proférés réalisés par la Colonie dans Tordre économique.
Les quantités de riz exportées delà Cochinchiue et du C^ambod^e depuis Tannée 1896, ont atteint les chiffres ci-aprés :
1896 553.469 tonnes, valant 59.737.000 francs
1897 637 570 tomies, valant 72.543.000 —
1898. 715.317 tonnes, valant 88.112.000 —
1899 798.795 tonnes, valant 87.747.000 —
1900 739.503 tonnes, valant 88.754.000 —
1901 (Jusqu'au 28 décembre inclus) . 754.200 tomies. valant 91.705.746 —
Il y a tout lieu d'espérer que la progression ressortant des indications qui précèilent, se continuera dans l'avenir. En effet, sur les 5.700.000 hectares auxquels on peut évaluer en chiff'res ronds la superiicie de la (4olonie, 1.316.939 seulement étaient en 1900 soumis à l'impôt foncier ; mais ce chiffre présentait déjà une augmentation de 88.000 hectares, soit d'une superficie presque équivalente à celle de notre colonie de la Martinique, sur le chiffre relevé en 1896. Dans le courant de 1901, bien que le chiff're définitif ne m'ait pas encore été fourni, on peut affirmer que la superficie imposable a augmenté de plus de trente mille hectares.
Dans sa note du 14 février, mon prédécesseur constatait l'esprit d'initiative et Factivité particulièrement remarquables dont les indigènes font actuellement preuve en Gochinchine, en ce qui concerne la conquête au profit de Tagriculture des terrains demeurés incultes. Cette constatation, avant même d'avoir lu sa note, je Tavais faite au cours de ma première tournée dans l'intérieur de la Colonie et elle m'avait tellement frappé que j'en avais fait une mention toute spéciale dans mon discours d'ouverture du Conseil Colonial.
TRAVAUX PUBLICS
/o Canaux. — En Cochinchine, le progrès du défrichement des terres incultes est intimement subordonné au développement du réseau de canalisations intérieures. En effet, comme le dit M. Picanon : « Les plaines inondées ne peuvent être en général mises en culture que « si des canaux y ont été préalablement creusés : canaux de drainage quand il existe de l'eau ^ en excès, canaux d'irrigation f{uand le dessèchement nécessaire a été obtenu, en tout temps <« voies de communication permettant l'accès de la région. Ces canaux l'Administration s'atla- * che à les multiplier. Elle trouve, pour les construire, la plus grande bonne volonté dans la « population annamite. Tantôt elle recourt aux journées de prestations, fournies en nature, « tantôt elle s'adresse à des travailleurs indigènes salariés, tantôt enfin, elle accepte purement « et simplement la main-d'œuvre bénévole et gratuite des habitants de la province, qu'elle » récompense de leur concours en leur attribuant, avec le minimum de formalités, les terrains « qui bordent les nouveaux canaux.
« Cette dernière manière de procéder est à encourager. C*est grâce à elle qu'ont été creusés « de 1896 ù 1900, les nombreux canaux connus sous le nom de canaux du Tong-doc-Loc, « dans la partie de la Plaine des Joncs située sur le territoire de Mytho et, en 1899 et 1900, « les canaux de Tông-c6, de Plib-hon et de Ong-lon, dans la partie de cette même plaine qui « appartient à Tanan. Vers l'Ouest, on peut citer encore le nouveau canal d'Oraon, creusé en « 1899, qui relie le Song Cai-bè au rach 0-mon, affluent du Bassac et qui fait communiquer, a à travers une plaine jusqu'alors inculte et déserte,qui sera bientôt couverte de rizières, les « provinces de Rach-gia et de Cantho. Dans Soctrang, dans Baclieu et dans toutes les autres « provinces où se trouvent des terrains de même nature, des travaux analogues ont été exé- « (iités avec un plein succès et dans des conditions exceptionnelles d'économie, />
Quant aux canaux de grande communication, lear exécution et leur entretien sont depuis
1899 à la charge du budget général de rindo*Chine.
D(^ grands travaux de dragage, dont la dépense totale s'éh>vera la somme de douze millions de flancs ont été concédés à une société qui possède actuellement deux dragues très puissantes affectées au creusement du canal de jonction du Bassac au (^-lôn et deux de moindre force occupées, l'une au creusement du canal deChel-say (ligne de Mytlio-Bentré-Travinh)|el Fautre à Tapprofondissement du canal de Chaudoc à Hatien.
i» Hout^. — A l'exception d'un réseau de 401 kilomètres de routes coloniales et provinciales desservant les provinces de l'Est, Gia-dinh, Cholon, Bienhoa, Thudaumot, Tay-ninli et Baria, dont l'entrelieu a été confié au service des Travaux publics (Direction de Cochincliine), rétablissement et Tentretieii des routes de la Colonie sont assul'és par un service de voirie placé sous la direction immédiate des administrateurs chefs de province. Les budgets provinciaux de la Cochinchine ont affeclé pendant l'exercice
1900 au service des travaux d'intérêt régional une somme totale de 1.025.661 piastres formant presque exactement la moitié de la somme de tous les budgets qui s'est élevée à 2.107.258 piastres. En 1897, ces budgets réunis n'atteignaient qu'un total de 1.114.000 piasti*es. De ce côté encore, le progrès est aussi continu qu*^ manifeste .
liNSTRUCTlON PUBLIQUE.
De tous les pays de l'Indo-Ghine française, c'est la Cochinchine qui consacre la plus forte somme à la diffusion de l'instruction publique (486.000 piastres prévues pour 1901 contre 406.133 piastres dépensées effectivement en 1897).
Il faut y ajouter une somme d'environ 60,000 piastres en moyenne, inscrite chaque année aux budgets provinciaux. J'ai eu l'occasion tout récemment d'exposer en public les bases sur lesquellesj'estime qu'il y a lieu de réorganiser dans la Colonie le service de l'Enseignement. Je ne m'étendrai donc pas sur ce point. Je me bornerai à rappeler qu'il y a aujourd'hui 6.548 élèves (dont 106 européens seulement) dans les écoles du chef-lieu et dans les écoles provinciales placées sous le contrôle immédiat de la Direction de l'Enseignement et où par conséquent l'étude du français est la base même du programme d'études. Ces mêmes établissements comptaient seulement 3.843 élèves en 1896. On peut estimer à 1.500 le nombre des enfants qui acquièrent des notions de français dans les écoles libres et à 2.000 environ celui des élever des classes françaises des écoles cantonnales. Quand on songe, ainsi que je l'ai fait remarques dans l'allocotion à lat^uelle je faisais allusion tout à l'heure, qu'en Algérie, cinquante ans après la conquête en 1880, moins de 3,000 enfants indigènes fréquentaient nos écoles, on arrive à se convaincre que l'œuvre déjà réalisée en Cochinchine ne craint aucune comparaison avec ce qui a été fait sous des latitudes plus favorisées et à trente heures de distance de la xMétropole. Telle est d'ailleurs la conviction profonde qui se dégage pour moi des impressions ressenties pendant les quatre premiers mois de mon séjour dans cette admirable colonie.
Saigon, le 2 janvier 1902.
Le LUutenant-Gouvertieur, II. DE LAMOTHE.
NOTE
L'Ecole Française d'Extrême-Orient