CREATION
Avant qu'un arrc^té do M.Doumer, (îouvorniîur jj^énéral du l'Indo-Chine, créât, le 15 décembre 1898, l'Ecole Française d'Extrc^me-Orient, la science semblait avoir perdu droit de ciié dins la colonie. Les études historiques et philologiques, inaugurées jadis avec succès par un groupe d'hommes distingués, ii'attiraient plus qu'un petit nombre de chercheurs isolés, dont les productions portaient la marque trop évidente de leur isolement. Les rares institutions qui avaient paru naguère devoir provoquer autour d'elles une certaine activité scientifique n'existaient plus. Le Collège des administrateurs stagiaires, que l'excellence de son enseignement aurait dû rendre intangible, avait été supprimé. Les créations de Paul Bert ne lui avaient pas survécu. Le Musée de Saigon, dépouillé de collections qui n'intéressaient personne — et dont aujourd'hui encore nous recherchons vainement les débris — était devenu la demeure d'un haut fonctionnaire. Les Excursions et Reconnaissances ^ où avaient trouvé place tant d'études remarquables, ne paraissaient plus. De temps à autre, les matériaux anciennement recueillis donnaient lieu en Europe à des travaux de bon aloi, — quelques-uns d'une importance capitale, comme le Corpus des inscriptions du Cambodge et du Champa ; — mais ils n'exciUiient en Indo-Chine aucune émulation ; on peut même dire qu'ils y étaient pratiquement ignorés. D'immémoriales erreurs, vingt fois réfutées, se colportaient avec sérénité, comme des vérités de tout repos. De ceux que sollicitait la curiosité du passé, les uns construisaient de téméraires systèmes liont leur imagination faisait tous les frais ; les autres, plus sensés, renonçaient à une entreprise, pour laquelle toute préparation, tout instrument leur manquait. De part et d'autre, le résultat était nul. On étudiait l'histoire dans des manuels. On apprenait les langues indigènes pour les besoins de la vie courante et d'après une méthode purement empirique, sans aucun souci de l'évolution historique, de la granmiaire comparée, de la dialectologie. Les langues savantes, les vieilles religions, tous les faits anciens qui expliquent le présent étaient ou ignorés, ou défigurés par des méprises pires que l'ignorance. Certains personnages témoignaient de leur intérêt pour l'archéologie en appliquant les statues et les inscriptions dos temples à la décoration des jardins. Les documents les plus précieux disparaissaient l'un après l'autre. En résumé, toute recherche méthodique des origines avait cessé, excepté peut-être en ce qui concerne la partie annamite, où une certaine tradition crudité, plus ou moins préservée par les lettrés indigènes, facilita l'éclosion de quelques travaux méritoires, d'autant plus dignes d'estime qj'ils ne furent ni encouragés, ni imités.
SITUATION DE L'I.NDO-CHINE (ANNBXE) 80
Si on jetait les yeux sur les pays d*alentoui% le contraste était saisissant. Dans Flnde, les services publics et les sociétés privées rivalisaient de zèle. VArchœological Survey exhumait les ruines, recueillait les inscriptions et offrait au public savant cinquante volumes, où les monuments de l'antique civilisation indienne étaient catalogués, décrits photographiés. L'ethnographie des races se faisait avec une méthode exacte et sûre. I^s rapports officiels sur les recensements périodiques de la population incorporaient des informations de plus en plus riches, de plus en plus précises. Le Linguistic Survey commençait une v:iste enquéle sur tous les idiomt^s de la péninsule. La Société Asiatique du Bengale, poursuivant urie carrière plus que séculaire, publiait sans relâche les études et les textes. A Bombay, à Madnis. à Colombo, à Singapour, les orientalistes se groupaient en sociétés laborieuses. En Birmanie, les Anglais venaient de fonder un Institut .Archéologique pour explorer les antiquités du pays et veiller à la conservation des monuments. A Java, tous les domaines de la science, histoire, épigraphie, archéologie, linguistique, histoire littéraire, ethnographie, étaient cultivés à Tenvi sous Timpulsion de la Société de Batavia, où les travailleurs trouvaient le secours d'une direction expérimentée, d'une riche bibliothèque, d'un admirable musée. La Chine et le Japon possédaient déjà des centres scientifiques.
Inerte au milieu de ce cercle d'activités, Tlndo-Chine française était destinée à devenir un jour ou l'autre — par le simple effet de la solidarité des faits historiques en Extrême-Orient — un objet d'étude pour ses voisins. On n'eût pas tardé sans doute à voir la France obligée de chercher à l'étranger des renseignements sur ses propres possessions. 11 n'est pas inutile de rappeler que la première traduction d'une inscription cambodgienne est l'œuvre d*un savant hollandais et que la première étude de grammaire comparée sur la langue chame est due à un linguiste allemand.
Cette situation déjà fâcheuse et qui n'eût pas tardé à devenir humiliante, préoccupait depuis longtemps les orieritalistes français que leurs études intéressaient à l'Indo-Chine. Ils s'étonnaient qu'un pays si riche en souvenirs historiques, en monuments grandioses, en survivances d'un passé glorieux, demeurAt aussi négligé. Sans doute on recevait parfois d'outre-mer quelques essais pleins de bon vouloir, mais rares, et dont l'insuffisance ne permettait pas de regretter la rareté. Par quel moyen faire lever une moisson scientifique sur cette terre stérile ? On songea tout d'abord à y envoyer à poste fixe un philologue chargé d'une double mission : l'une, de ti*availler lui-même à l'exploration de l'Indo-Cliine; l'autre, de grouper autour de lui tous les travailleurs, de les aider de ses conseils, de leur communiquer les notions de sanscrit et de pàii, d'histoire religieuse, d'archéologie nécessaires à la bonne exécution de tout travail sur une civiUsation d'origine indienne : car, à ce moment, il s'agissait surtout, sinon exclusivement, de restaurer l'étude de cette partie de Tlndo-Chine qui doit à l'Inde ses monuments, ses coutmnes et son culte.
Ce plan était, par la force des choses, très limité : peut-être l'était-il trop pour produire à bref délai des résultats appréciables. Quoi qu'il en soit, il n'eut pas à subir l'épreuve des faits et, à peine ébauché, fit place à un dessein plus vaste, inspiré par des considérations un peu différentes.
A cette époque l'Indo-Chine française sortait transformée d'un grand travail de réorganisation. L'assemblage mal cohérent de pays que la conquête avait successivement rangés sous notre domination se rapprochait en une plus étroite unité. Un grand Etat colonial se constituait avec de nouveaux intérêts, de nouveaux devoirs et, partant, de nouveaux modes d'action. On admit dès lors qu'il devait posséder non seulement les organes nécessaires à son développement économique, mais encore ces organes de la vie intellectuelle qui, pour ne pas se traduire en chifires dans les statistiques douanières, n'en contribuent pas moins dans une notable mesure ù l'autorité morale d'un pays. C'est ainsi que des établissements furent prévus pour les études d'astronomie, de météorologie, de bactériologie, de médecine. Un souci aussi élevé
des intérêts scientifiques ne pouvait laisser de côté les sciences historiques : ainsi naquit le projet d*une nouvelle institution, qui figura au budget général de 1898 sous la dénomination d'Ecole Française d'Extrême-Orient,
I^ résolution du Gouverneur Général de Tlndo-Chine répondait trop bien aux veux des orientalistes de l'Institut pour n*étre pas accueillie avec une sincère gratitude. Aussi lorsque M. Doumer offrit à l'Académie des Inscriptions et Belles- Lettres le contrôle scientifique de sa fondation et soumit à son examen le règlement qu'il avait élaboré, l'Académie n'eut-elle aucune hésitation à accepter les propositions qui lui étaient faites.
Le nouveau plan dépassait de beaucoup la portée du premier. L'Ecole Française — que l'arrr^é de fondation appela Mission archéologique d'Indo-Chine — pouvait et devait, avec des ressources plus larges, assumer une tâche de plus longue portée. Elle ne pouvait plus, sur ce vieux tronc indo-chinois aux multiples ramifications, faire choix d'une branche à l'exclusion des autres ; à la branche indienne, il lui fallait joindre la branche chinoise ; le rameau des peuples non civilisés lui-même réclamait son attention. Elle ne pouvait même pas s'enfermer dans les limites de l'Indo-Chine. Le cours naturel des choses, secondé par une puissante initiative, a fait de l'Union indo-chinoise la gardienne et même, dans certaine mesure, la directrice des intérêts français en Extrême-Orient; elle se trouve parla placée au centre d'un horizon plus vaste et de relations plus étendues. Il lui importe de posséder sur les idées et les traditions des peuples qui l'entourent ces notions précises et sûres que peuvent seules fournir les enquêtes impartiales de la science. On eût d'autant moins compris l'exclusion des pays étrangers, que leur passé historique forme un tout indivisible avec celui de l'Indo-Ghine, et qu'il serait aussi contraire à la vérité qu'au bon sens de concentrer ses études sur le confluent des grands courants civilisateurs de l'Asie Orientale, en s'interdisant d'en remonter le cours jusqu'à sa source. L'objet de l'Ecole devait donc être non seulement l'histoire de l'Indo-Ghine, mais celle de l'Extrême-Orient tout entier.
Ge n*est pas tout. Dans la pensée du Gouverneur Général, elle était destinée à exercer une sérieuse influence sur l'orientalisme français. M. Doumer avait été vivement frappé par la lecture d'une page de James Darmesteter (M où l'illustre savant, mettant en parallèle les traits caractéristiques de l'orientalisme en Angleterre et en Allemagne, faisait ressortir, en opposition à la tendance empirique et utilitiiire du premier, l'esprit théorique et abstrait du second :
< L'Orient des Universités allemandes, disait-il, fut donc avant tout un Orient livresque, un Orient de manuscrits, vu à travers des paradigmes de grammaire et des a priori métaphysiques. Quelques-uns des travers de l'orientalisme allemand, et par suite plus ou moins de Vonentalisme européen, le vague des questions posées et des réponses, l'absence presque absolue de sens historique, frappante chez le peuple qui le premier en a trouvé la formule, la poursuite des minutieuses scolastiques, la chimère de la mythologie comparée, le piétinement sur place dans un cercle étroit de matériaux remâchés et de formules routinières, tout cela tient à ce divorce entre la recherche théorique et la connaissance pratique qui a été la loi de l'érudition allemande. Elle s'est hypnotisée sur un passé de convention, faute d'avoir cherché à la source du présent l'instinct de la réalité et de la vie ; pour connaître, comprendre et revivre le passé, il faut avoir si peu que ce soit vécu le présent qui en vient, et qui seul peut rendre, par réflexion ou par écho, la couleur ou la voix de ce passé qu*il continue. Si les incomparables érudits qui depuis quarante ans, dans les Universités de Berlin et de Tubingen, ourdissent leurs toiles d'araignées métaphysiques autour des Vedas, de la Bible et de l'Avesta, avaient commencé par se plonger dans la source toujours jaillissante de l'Orient moderne, quarante ans de chefs-d'œuvre presque stériles auraient été épargnés à la science. »
(1) Dans rartkle iutitulé cPoliUqueet oolonÎMUoa.» (J. Darmerieler, QrUipiêtt foHtiq^^ Paris, 1885, p. SOi).
tflif'VM. J".*
Certes il est bon — et personne, en France au moins, ne le met en doute — de « se plonger dans la la source jaillissante de TOrient moderne » ; encore faut-il en avoir les moyens. La plupart des jeunes recrues derorientalisme n'ont à oifrir sur les autels de la philologie qne leur ardeur au travail et leur amour du savoir. Cest à eux surtout qu'on a pensé en créant TËcole Française : on a voulu qu'ils pussent sortir de leurs salles de cours et de leurs bibliothèques et, interrompant pour un temps la dissection des textes, aller voir de leurs yeux les races qui les ont produits, la terre où ils ont germé, les sociétés qui en gardent l'empreinte, les monuments qui les traduisent et les expliiiuent. Désormais, les jeunes gens qui, forts d'une bonne préparation antérieure, voudront compléter leur instruction par un séjour en Extrême-Orient, y trouveront toutes les facilités et aucune entrave. Ils pourront étudier à leur choix rinde, la Chine, le Japon, l'insulinde, sans compter l'Indo-Chine, où abondent les sujets autant que les moyens de travail. Dans la colonie, ils profiteront de toutes les ressources dont l'administration dispose ; au dehors, il trouveront des confrères bienveillants, déjà en relations amicales avec TEcole^ et d'autant plus disp)sés à guider leur recherches qu'ils seront assurés de recevoir eux-mêmes en Indo-Chine un accueil également cordial et empressé. C'est ainsi, dans un contact prolongé avec la nature et les hommes, que nos jeunes orientalistes acquerront cette large expérience des faits et ce sentiinent des réalités, par où les travaux d'érudition cessent d'être une sèche armature logique pour revêtir la richesse et la plénitude des formes vivantes.
Telles furent les idées qui déterminèrent le Gouverneur Général de l'Indo-Chine à édicter, le 15 décembre 1898, sur l'avis conforme de l'Académie des Inscriptions et Bel les- Lettres, le règlement constitutif de h Mission Archéologique d^ Indo-Chine. Cette dénomination ayant donné lieu à quelques malentendus sur le caractère permameatde l'institutioa» un arrêté du 20 janvier 1933 lui restitua le titre d'Ecole Française d' Extrême-Orient , qui avait été primitivement choisi. Enfin ua décret du Présid3at de la Képabliqua en date du 26 février 19D1, reproduisant avec quelqu3s modifications l'arrJté réglementaire du 18 décembre 1898, a consacré définitivement l'existence de l'Ecole en lui assurant toutes les garanties possibles de stabilité et de durée.