AGRICULTURE ET COLONISATION
L'action du Gouvernement sur le développement de la richesse d'un pays peu s'exercer d'une manière efficace par la création et le perfectionnement des moyens de circulation. Il lui est beaucoup plus difficile d'agir directement et utilement sur la production, en parliciilier sur la production agricole. Peu de travaux ont, comme les irrigations et les dessèchements, un effet immédiat sur les productions de la terre.
En dehors d'eux, le rôle du Gouvernement est un rôle d'informateur et de conseiller, de prolecteur et de préservateur quelquefois contre les fléaux qui menacent la production.
Aux colonies le Gouvernement doit se préoccuper, dans une égale mesure mais dans des conditions presque toujours différentes, de deux natures de producteurs agricoles: les colons et les indigènes. Les services et les institutions créés pour grouper et publier des renseignements, tenter des expériences, encourager les progrès de la culture, profitent inégalement aux uns et aux autres, alors qu'ils sont à l'usage de tous. Certaines mesures sont prises, au contraire, uniquement pour les colons, qui ont besoin, dans un pays qui leur est étranger, avec une protection plus vigilante pour leurs personnes et pour leurs biens, de facilités pour se procurer les terres de culture, pour obtenir et conserver la main-d'œuvre indispensable.
Au cours des cinq années qui font l'objet de ce rapport, on s'est activement occupé, en Indo-Chine, et de toutes les questions dont la solution importait aux progrès de l'agriculture en général et de celles qui intéressaient spécialement les colons français. ,Les résultats obtenus, dans l'une et l'autre voie, prouvent que cette activité n'a pas été stérile.
En fait d'institutions agricoles, il existait, en Indo-Chine, au début de Organes adminis-
tratiifl fit tAclmi»
Tannée 1897, un haras à Hanoi, un jardin botanique à Saigon et un à Hanoi, qu^g. indépendants l'un de l'autre, sans liens ou rapports d'aucun genre.
Il parut indispensable de créer, en vue des études à entreprendre, des expériences à faire, des informations à recueillir et à publier, une série d'organes administratifs et scientifiques, unis entre eux au moins par une direction technique qui assurât la coordination des efforts et le profit commun.
C'est ainsi que furent successivement institués en 1897 et au cours des années qui suivirent :
La Direction de l'Agricullure et du Commerce de Tlndo-Chine, dépendant du Gouvernement Général ; Le Service Géologique ; Le Service Météorologique ;
Le Bureau de Statistique ; Le Bulletin économique de Tlndo-Chine ;
Le Musée des échantillons des produits naturels et produits fabriqués ; Le Service Forestier ; Le Service Vétérinaire et des Epizooties ; La Direction locale de l'Agriculture du Tonkin ; La Direction de FAgriculture de la Cochinchine ; La Direction de l'Agriculture de TAnnam ; Le service de l'Agriculture du Cambodge ;
Les deux laboratoires d'analyses et de recherches agricoles et industrielles de Saigon et de Hanoi ; Des champs d'expériences et des jardins d'essais.
La Direction de l'Agriculture et du Commerce de Tlndo-Chine, qui fut le premier organe administratif et technique créé, devait avoir un rôle d'impulsion, de coordination et de diffusion des expériences individuelles et locales, des efforts tentes et des résultats acquis. Elle a, dans ses attributions, l'étude de toutes les questions intéressant l'agriculture, le commerce et la colonisation, la recherche et la réalisation des innovations utiles, l'indication aux institutions locales des expériences à faire, le contrôle de leurs résultats, qu'elle porte à la connaissance de tous les intéressés ; elle réunit les renseignements et documents français ou étrangers relatifs à l'agriculture et au commerce, les publie, s'il y a lieu, et dresse les statistiques économiques de la Colonie.
Il a été placé, à la tête de la Direction de l'Agriculture et du Commerce de rindo-Chine, comme Directeur, M. Capus, docteur ès-sciences, savant connu et apprécié, longtemps explorateur des diverses régions de l'Asie, et, comme Sous-Directeur, M. Brenier, Chef de la Mission commerciale lyonnaise en Chine.
La Direction de l'Agriculture et du Commerce, depuis cinq années bientôt qu'elle existe, a parfaitement rempli le rôle qui lui était assigné et qu'elle a vu grandir de jour en jour. Des services ont été successivement créés, sous sa dépendance, qui ont étendu son champ d'action. Le Service Météorologique et le Service Géologique, dont il n'est pas nécessaire d'indiquer la grande utilité, datent de 1897, comme la direction elle-même; le Service des Forêts, qui existait seulement en Cochinchine et à titre d'institution purement locale, a été organisé en Indo-Chine, au cours des années 1900 et 4901, et n'a pas pris encore, toute l'extension nécessaire ; le Service Vétérinaire et des Epizooties est de date toute récente; son rôle, dans la conservation du bétail, l'élevage, la sélection et l'amélioration des espèces, peut être des plus utiles à la richesse publique.
Le Musée des produits naturels et fabriqués de l'Indo-Chine, installé dans les bâtiments mêmes de la Direction de l'Agriculture et du Commerce, et surtout le Bulletin économique, qui publie des études, des renseignements,
des statistiques sur les questions d'intérêt agricole, commercial et industriel, sont des organes précieux d'information, déjà appréciés, malgré leur création relativement récente. Le Bulletin éœnomique s'adresse autant aux négociants et industriels français, à tous ceux qui, dans la Métropole, s'occupent des choses coloniales, qu'aux planteurs et commerçants de l'Indo-Ghine.
Le Gouvernement Général avait voulu compléter, en 4898, ses sources de renseignements et ses organes de vulgarisai ion en instituant un Office Colonial de rindo-Chine, à Paris, et en aidant la Société française dite TUnion Coloniale à créer un service de propagande en faveur de la colonisation indochinoise. Ce dernier service continue à vivre et à fonctionner; mais rOftice Colonial de Tlndo-Chine est devenu TOffice Colonial du ministère des Colonies. Personnel, matériel, locaux loués au Palais Royal et crédits affectés à Toffice de la Colonie ont servi à la création de l'office métropolitain et aident encore aujourd'hui à son entretien.
L'aclion de la Direction de l'Agriculture et du Commerce eut été inefQcace si elle s'était exercée directement sur toute l'Indo-Chine, si la direction avait dû présider elle-même aux essais et expériences agricoles, renseigner et conseiller sur place les colons. Pour cette œuvre pratique, il fallait des services locaux, placés sous l'autorité des administralions locales. C'est ainsi que fut créée, dès 4897^ la Direction de l'Agriculture du Tonkin, service local dépendant de la Résidence supérieure, au point de vue administratif et disciplinaire, et de la Direction générale de l'Indo-Chine au point de vue technique et scientifique. Furent successivement inslilués, dans les mêmes conditions, la Direction de l'Agriculture de Cochinchine, la Direction de l'Agriculture de l'Aunam, le service de l'Agricullure du Cambodge.
Ces services furent dotés de jardins d'essais, puis, peu à peu, de champs d'expériences disséminés dans les diverses régions, pour faire des expérimentations variables avec la nature du terrain et le climat du pays.
A Saigon d'abord, à Hanoi ensuite, ont été installés des laboratoires d'analyses et de recherches agricoles et industrielles, dirigés par des ingénieurs chimistes diplômés de l'Institut national agronomique, et pourvus de tous les instniments de travail nécessaires.
Le laboratoire de Saigon fonctionne depuis 1 898 ; on verra, par la note particulière jointe à ce rapport, les travaux qu'il a fournis déjà. Ils démontrent à posteriori la grande utilité de pareilles institutions. Le laboratoire de Hanoi, quand il aura quelques mois d'existence de plus et son installation achevée, sera appelé à un fonctionnement plus actif encore peut-être que celui de Saigon.
Ainsi constitués, les services d'agriculture de Tlndo-Chine ont pu poursuivre Essais^ezpériences, d'importantes recherches, faire des expériences profitables au développement oncouragements. et à l'amélioration des cultures existantes, à l'introduction de cultures et
d^exploitations nouvelles dans la Colonie. Leurs éludes, à la fois scientifiques et pratiques, sur le caoutchouc, la gultapercha, les tabacs, l'indigo, e(c, ont donne des résultats concluants qui ont permis à des exploitations de se créer.
Pour le caoutchouc en particulier, dont Texislence dans la plupart des forêts de rindo-Ghine a été révélée récemment, de multiples entreprises se sont constituées qui traitent et exportent ce produit en quantités déjà considérables. La culture des espèces de tabac recherchées sur les marchés du monde a été introduite en Indo-Chine et semble devoir se développer rapidement. Le traitement de l'indigo, par de nouveaux procédés, a donné lieu à la formation d'une société dont la réussite serait une foitunepour certaines régions du Cambodge, où la culture de Pindigo s'étend de jour en jour.
Deux produits qui trouveraient, à Tétat naturel, un débouché presque illimité dans la Métropole, et, après fabrication, un débouché très important encore dans l'Asie orientale, la soie et le coton, ont fait, depuis cinq ans, l'objet des constantes préoccupations du Gouvernement Général.
Pour la soie, des missions et des encouragements ont été donnés à diverses personnes compétentes qui se sont livrées à des études non sans intérêt. Enfin, une magnanerie et une filature modèles ont été établies à Nam-dinh, principal centre de la production indigène de la soie au Tonkin. On se livre^ dans cet établissement, à la fois,à des expériences en vue de l'amélioration de la race autochtone des vers à soie, de l'introduction et de l'acclimatement de races nouvelles, et à des études pour perfectionner les procédés de préparation et de filature des soies du pays.
Il semble que la tentative ainsi faite ait pleinement réussi, sur un point au moins. On a la preuve aujourd'hui que des établissements industriels, qui, dès à présent, pourraient être nombreux et importants, s'installant au Tonkin et dans le nord de l'Ânnam, livreraient au marché français des soies filées rivales des soies de Canton.
Dans les provinces du sud de l'Annam, où la soie est également produite par les indigènes, la création d'un établissement analogue a celui de Nam-dinh est projetée.
La culture du coton existe depuis longtemps déjà au Cambodge. Cultivé sur des terres que le Mékong inonde annuellement, le coton du Cambodge est de toute première qualité. Jusqu'ici, la plus grande partie de la production est exportée au Japon où elle sert à la fabrication des tissus mélangés.
On cultive également un coton, de qualité plus ordinaire mais au moins égale à celle du coton des Indes, dans le nord de l'Indo-Chine, particulièrement dans la province de Thanhoa (Annam). Des essais sont faits en vue de l'amélioration et du développement de cette culture qui alimente déjà pai tiellement les filatures locales.
La culture du riz reste la richesse principale de rindo-Chine. Les cultures nouvellement importées ou développées ne lui ont pas nui et ne sauraient lui
nuire. L'ordre et la sécurité rétablis dans la vaste région du moyen Tonkin/ les canaux de navigation et de dessèchement construits en Coohinchine ont permis un accroissement considérable de la superficie des terres ensemencées. On évalue à 300.000 tonnes Taugmentation qui s'esl produite en Indo-Chine, depuis 1896, dans la production du riz. Le Tonkin, malgré la densité de sa population^ devient, chaque année davantage, exportateur de cette céréale.
Des encouragements ont été donnés, en vue de l'amélioration des qualités de riz servant aux ensemencements, sans que, jusqu'à présent, aucun résultat appréciable ait pu être constaté.
Les riz de Tlndo-Chine ont, d'ailleurs, sinon la même apparence, du moins la même valeur nutritive que les qualités de riz les mieux cotés sur les places commerciales.
Avec beaucoup de sagesse et une prévoyance qu'on leur avait autrefois déniée^ les Annamites du Tonkin et de l'Annam, occupant, dans les deltas, les terres hautes, cultivables en riz dans la saison des pluies seulement, se sont mis à faire, en hiver, des cultures variées dont la principale est celle de la patate, qui fournit en tout temps un aliment utile et serait une précieuse ressource dans une année de sécheresse.
Parmi les cultures dites a: riches », qui ont grandement progressé en ces derniers temps, le poivre occupe la première place. 11 est cultivé en Cochinchine et de plus en plus au Cambodge dans la province de Kampot. La récolte annuelle de poivre suffit, depuis trois ans, aux demandes du marché métropolitain. L'augmentation ininterrompue des récoltes exige que les producteurs se procurent des débouchés sur les marchés étrangers. Malgré la différence de rémunération qu'ils y trouveront, il doivent pouvoir y soutenir la lutte avec les poivres des autres Colonies.
La culture du thé vient, quant aux résultats oblcnus,aussitôt après la culture du poivre.
Elle se développe en Annam avec une extraordinaire rapidité. La préparation du thé pour l'exportation, c'est-à-dire suivant le gofit européen, date de cinq années à peine. La Douane signale pour la première fois, en 1897, Texporlation des thés de l'Indo-Chine, et cette exportation a suivi la marche ascendante que voici :
En 1897, il est sorti 10.000 kilos de thé.
Les chiffres pour 1901 ne sont pas encore réunis.
Les Français qui se livrent à la préparation du thé pour l'Europe se sont tout d'abord contentés de demander aux jardins indigènes les feuilles de thôieri spécialement cueillies pour aller dans leurs usines ; puis, l'ambition leur est
heureusement venue de planter eux-mêmes des théiers dans les terres incultes • qui pouvaient leur être données en concession. Les jardins de ihés des Euro-
péens se sont ainsi multipliés en Ânnam.
En 1900, on constatait l'existence de 157.000 pieds de thés repiqués dans ces jardins.
En 4901, les chiffres suivants étaient relevés :
477 . 500 pieds de théiers repiqués ; 1 . 140 . 000 — en pépinière ;