CHAPITRE I
ESPRIT NATIONAL ET ESPRIT MILITAIRE DES BELGES A DIVERSES ÉPOQUES. — LEUR APATHIE ET LEUR IMPRÉ- VOYANCE EN CE QUI CONCERNE LA DÉFENSE DU PAYS.
AFFAIBLISSEMENT GRADUEL DU PATRIOTISME. — ÉTAT MORAL DE l'armée. — MESURES A PRENDRE POUR AMÉ- LIORER LA SITUATION.
S'il est utile de dire la vérité aux rois, il est non moins utile de la dire aux peuples qui, plus que les souverains, sont exposés à être flattés et trompés. Dût-on nous accuser de dénigrer notre pays et de manquer de civisme, nous prouverons que le patriotisme vrai, celui qui se manifeste par des actes virils et des sacrifices librement consentis, est très faible en Belgique et que nos compatriotes aiment à se vanter de qualités et de vertus qu'ils ne possèdent pas à un haut degré.
Courbés pendant des siècles sous le joug de l'étranger, les Belges n'ont guère pris les armes que pour défendre les privilèges et les libertés de leurs communes. Ils s'insurgèrent contre Philippe le Bel qui les méconnût, et ils supportèrent allègrement la domination des archiducs Albert et Isabelle, qui les respectèrent. Très émouvantes et très honorables furent les luttes qu'ils soutinrent contre les
rois de France, les empereurs d'Allemagne et \es ducs de Bourgogne. Nulle part, l'esprit communal et l'esprit provincial se sont manifestés avec plus d'énergie et de persévérance. Il n'en est pas de même de l'esprit national, qui n'apparaît que très tard et sans éclat dans notre histoire.
Depuis la glorieuse résistance qu'ils opposèrent aux aigles romaines, les Belges n'ont fait aucune tentative générale pour échapper à la domination qu'exercèrent successivement sur leurs provinces Rome, l'Allemagne, l'Espagne et la France. « Une fois les premiers efforts brisés par les légions de César, il n'y a plus chez nos ancêtres velléité de rébellion; quelques soldats romains suffisent pour assurer la tranquillité du pays; quand les Bataves, animés par la voix de Civilis, prennent les armes et menacent sérieusement l'intégrité de la province, les Belges du Sud restent dans l'obéissance. C'est là un trait digne d'être noté et qui se reproduira presque identiquement au xvi® siècle ; le premier élan est vigoureux, mais il ne se soutient guère (1) ».
L'isolement provincial qui s'était renforcé sous le règne des ducs et des comtes, grands feudataires de l'empire d'Allemagne, se maintint pendant plusieurs siècles, et il se montra encore vivace lorsque Joseph II voulut déclarer la guerre à la Hollande pour affranchir l'Escaut. Ce prince rencontra, en effet, une forte opposition dans les villes flamandes, parce qu'elles profitaient largement de la complète inaction du commerce anversois et qu'elles craignaient, par sa reprise, de voir tarir une de leurs sources de prospérité.
(1) Discours prononcé par M. Vanderkindere en octobre 1880, en sa qualité de recteur de l'Université de Bruxelles.
A l'époque la plus glorieuse de notre histoire, au commencement du XIV® siècle, le sentiment national n'existait pas même en Flandre.
Entre cette province germanique et la France romane, il y avait antagonisme de race et d'intérêts.
Si les Flamands, sous Van Artevelde, se rapprochèrent de l'Angleterre, ce fut par sympathie de race et, plus encore, parce que la Flandre avait besoin de laines anglaises et que les comtes de Flandre, vasseaux français, étaient hostiles à l'élément démocratique des villes, favorables à la noblesse et au clergé.
« En 1301, quand les Français entrent en Flandre, » gaiement les nobles et les riches vont au-devant de Phi- » lippe le Bel ; on étale ses vêtements de fête; les femmes » se montrent dans tout l'orgueil de leurs coûteux atours. » Les bonnes gens se placent (dit Van Lokeren dans son » histoire de Saint-Bavon) du haut et du bas en la volonté » du Roi. La conscience flamande s'est éclipsée ; sans » pudeur la Flandre se donne (1). »
Mais le peuple se lève parce qu'on touche à ses vieux privilèges et il bat les Français à Courtrai. Ce fut son seul succès.
M. Vanderkindere, dans son excellent ouvrage : Le siècle des Artevelde, a très judicieusement apprécié cette époque :
« Ce qui manque au peuple, dit-il, c'est Vunité d'action n (Gand n'avait pas directement pris part à la lutte); c'est » aussi la prévoyance. Une landwehr aura toujours cet » inconvénient : s'il n'y a pas au-dessus une organisation » forte, une centralisation savante, elle perd sa cohésion, » elle fond avec une effrayante rapidité. L'enthousiasme » de la première heure est admirable ; chacun se sacritie
(1) Le Siècle des Artevelde, par Vanderkindere.
» sans hésitation ; mais cette énergie froide et patiente, » sans laquelle les plus beaux succès ne portent aucun » fruit, ne la demandez pas. Les artisans veulent retourner » à leur travail; les fatigues d'une longue campagne sont » plus difficiles à supporter que le choc des ennemis. Donc » on se débande, chacun va de son côté, et quand arrive » une seconde expédition française, longuement préparée et » qui, à défaut d'enthousiasme, apporte à sa tâche l'obéis- » sance passive, il ne reste aux Flamands qu'à courber la » tête. »
Fait digne de remarque : pendant que leurs troupes recrutées d'après le principe du service obligatoire (1), mais imparfaitement exercées et armées, étaient battues par les Français et que ceux-ci ravageaient le pays d'un bout à l'autre, les troupes anglaises d'Edouard III obtenaient des succès décisifs en France, bien que leur effectif ne s'élevât pas au sixième de celui des Français.
Ces succès s'expliquent : non seulement Edouard et ses généraux avaient adopté, comme les Flamands, le principe du service obligatoire, ils avaient en outre donné tant de soins à l'instruction et à l'armement de leurs troupes qu'elles étaient devenues par là supérieures à toutes les autres (2).
(1) « Il résulte des anciennes constitutions nationales que dans toutes les » provinces belgiques, un citoyen, quels que fussent son âge et son rang, pouvait )> toujours être contraint de prendie les armes pour la défense du territoire ; » jamais, au contraire, il ne pouvait l'être à servir dans une armée qui devait » faire la guerre offensive.
» L'obligation de défendre la patrie était considérée par nos aïeux, non comme » une charge, mais comme une prérogative qui n'appartient qu'à un peuple » libre, m {Général GuiMaumc : Patria Belgica.)
A Courtrai, en 1302, les métiers de Bruges comptaient 7,3(38 hommes, etGand, en 1339, mettait sur pied 4,232 artisans. Les villes payaient la solde par jour de service effectif. Quand on donnait l'assaut à une place forte,la solde était doublée.
(2) Histoire de Bertrand Dwjuesclin et son époque, par Siméon Luce.
Lorsque, après avoir réalisé l'unité territoriale de nos provinces, les ducs de Bourgogne et Charles-Quint voulurent étendre cette unité aux institutions, ils se heurtèrent à l'esprit communal et à l'esprit provincial toujours vivaces. Ils domptèrent nos orgueilleuses communes, hostiles à toute idée de centralisation et soucieuses seulement de conserver leurs privilèges, mais ils ne parvinrent pas à créer un véritable esprit national; c'est ce qui explique qu'à l'époque où les Belges auraient pu conquérir leur indépendance en secondant les princes de Nassau, ils montrèrent une apathie et une avarice révoltantes.
Dans sa déclaration du 31 août 1568, Guillaume de Nassau nous apprend que l'armée de 20,000 fantassins et de 8,000 cavaliers, avec laquelle il allait attaquer le duc d'Albe, ce avait été levée tout entière à ses dépens personnels. »
11 y avait dans cette armée moins de Belges que dans celle du duc, qui comptait quarante compagnies de Wallons au moment où elle envahit la Hollande et cent quatre compagnies, formant un effectif de 20,000 hommes, au moment où le duc quitta le pays.
Le Taciturne fît en vain appel, dans ces circonstances critiques, au patriotisme et à la générosité de ses concitoyens. Les secours qu'il en reçut étaient vraiment dérisoires.
« Le prince, dit Motley, était déçu dans son espoir d'une » action générale, plus amèrement déçu encore par l'apa- » thie de la population. Pas une voix ne s'était élevée pour » saluer le libérateur; pas une ville n'avait ouvert ses )) portes : tout rampait dans le silence et l'abjection (1). »
La petite armée avec laquelle le comte Louis de Nassau battit les p]spagnols à Heyligeriec ne comptait que 14,000
(1) La Révolution des Pays-Bas, t. II, p. 385.
hommes, et celle qu'il commandait quand il fut vaincu et tué à Mookerheide, en avait à peine 8,000 !
En décembre 1572, le Taciturne se trouva dans l'impossibilité de délivrer Haarlem, parce qu'il manquait d'hommes et d'argent. « Pour en avoir, dit un historien de l'époque, » il écrivit, avec des supphcations, à ses amis d'Angleterre, » de France et d'Allemagne. »
Deux ans après, quand Zirickzee, assiégé par Mondragon, fut sur le point de succomber, Guillaume n'avait plus d'argent pour lever des troupes, et son frère Jean « était » sérieusement embarrassé, à cause des énormes sommes » pour lesquelles il s'était engagé (1). »
L'historien Bor affirme qu'à la fin de l'année 1579 le prince fit aux Etats généraux, réunis à Anvers, un discours dans lequel il disait franchement « que la grande cause )) de tous leurs embarras, c'était Vahsence de larges senti- » ments patriotiques, la hargneuse avarice des pro- » vinces, etc. »
En 1581, lorsque le prince de Parme assiégeait Tournai, le Taciturne fit des efforts désespérés pour réunir une armée et voler au secours de cette place. Il n'obtint aucun résultat. «Dégoûté de l'état d'anarchie du pays, dit Motley, » et de l'opiniâtre jalousie, jointe à l'avarice, des diverses )) provinces, le prince s'adressa de nouveau au pays dans » les termes les plus sévères, pour qu'il fût pourvu à la » défense nationale; mais les provinces restèrent apathi- » ques et sourdes, même pendant que le bruit du canon, » battant les murs de tant de belles villes, leur crevait les » oreilles. »
Tandis que les princes de Nassau se ruinaient et vendaiont jusqu'aux bijoux de leurs femmes pour solder les
(1) Motley,t. III, p. 87.
étrangers qu'ils avaient pris à leur service, les Belges se livraient tranquillement à leurs travaux littéraires et artistiques. On lit clans VAthenœum belge, à propos d'un ouvrage de M. Goovaert traitant de l'histoire de la musique dans les Pays-Bas :
« Qui pourrait croire qu'en Tannée 1566, l'année sanglante, les imprimeurs d'Anvers et de Louvain éditaient quatre recueils d'œuvres d'Orlando de Lassus et que, dans les années suivantes, tandis que les échafauds se dressaient sur nos places, que la guerre civile ) ravageait nos provinces, que l'étranger brûlait nos ) villes, il y avait en même temps une production effrénée ) de chansons, de motets, de madrigaux, dans nos officines ) musicales? Tout cela se jouait et se chantait partout ! ) Tout cela se pubhait à grand nombre et se vendait !
» Il fallait que la vitalité du pays fût grande, que le fonds ) des richesses acquises, d'instruction et de bien-être ) fussent encore bien considérables, pour qu'au milieu des ) douleurs et des désastres, la culture de la musique et des ) autres manifestations de l'art n'ait pas subi d'arrêt (1). « Il eût, sans doute^ mieux valu que les Belges d'alors se fussent occupés un peu moins de la musique et de la peinture et un peu plus de l'art de la guerre, comme le firent leurs prévoyants et intrépides voisins des provinces du Nord.
On constate avec surprise que dans ce moment décisif ils laissèrent à des mercenaires étrangers la charge et l'honneur de défendre leur pays contre les troupes espagnoles, tandis qu'ils repoussaient éncrgiquement toute intervention des étrangers dans leurs aff'aires pohtiques. Ainsi, par le traité de Plessis-les-Tours, ils défendaient au duc
(1) N" du 1" novembre 1880.
d'Anjou de faire entrer dans le Conseil d'Etat « aucuns étran- » gers, ni français, ni autres, sinon un ou deux du consente- » ment des provinces et agréables à icelles. » Ainsi encore, lorsque le Taciturne s'adressa à des princes étrangers pour obtenir un appui et des secours que lui refusait le pays, il fut invectivé dans les rues d'Anvers par la populace, qui l'appelait, dit Van Meteren, «traître et introducteur des Français.» C'étaient, sans doute, les mêmes Anversois qui empêchèrent Marnix de Sainte-Aldegonde d'inonder les polders au début du siège d'Anvers et qui furent ainsi cause de la perte de la digue de Cauwenstein, destinée à jouer un grand rôle dans la défense; les mêmes aussi qui, plus tard, organisèrent de bruyantes manifestations pour forcer le gouverneur à livrer la place au prince de Parme.
Sous Albert et Isabelle, la Belgique eut pendant trente ans un simulacre d'indépendance.
Elle aurait pu, à cette époque, s'affranchir complètement de la domination espagnole, mais elle ne fit rien et se montra même contente de son sort. «■ Résultat triste à » constater pour l'historien national, dit Borgnet (1), et qui » montre la puissance que le provincialisme conservait » toujours. »
Si les Etats généraux avaient créé une armée nationale au lieu de solliciter de l'Espagne des secours que leur orgueil aurait dû repousser, l'occasion d'affranchir nos provinces ne se fût pas fait attendre longtemps ; mais les Belges, trop exclusivement concentrés dans le cercle étroit de la commune, n'ont jamais éprouvé ce sentiment de prévoyance collective qui fait sentir la nécessité d'une armée permanente nationale.
(1) Histoire des Belges à la fin du XVIII* siècle.
Quand la Flandre maritime fut envahie par Maurice, les Etats généraux, au lieu de prendre des mesures énergiques pour repousser cette invasion, passèrent leur temps à ergoter. Tandis que la Hollande donnait un si bel exemple d'esprit national et faisait preuve de tant de vitalité, nos députés ne se montraient préoccupés que du soin de diminuer le contingent imposé à leur province, dussent les intérêts généraux en souffrir.
« Les Etats généraux, jaloux de réduire le chitï're des » dépenses, laissèrent l'Espagne supporter la part la plus » lourde dans les charges que nécessitait le maintien de » notre état mihtaire.
» Dans leur imprévoyance, ils lui auraient volontiers fait » abandon de tout, tant ils avaient horreur des dépenses (1).»
Après la mort d'Isabelle et jusqu'en 1789, l'apathie des Belges ne fut pas moins grande, bien qu'à aucune époque la domination étrangère n'eût pesé plus lourdement sur eux. En effet, dans la période de 76 ans qui suivit la mort de l'archiduc Albert, la Belgique vit ses villes et ses campagnes dévastées par cinquante-trois années de guerre, subit six invasions, perdit le droit de navigation sur son grand fleuve et fut cinq fois démembrée. Puis vinrent, après quatre années seulement de tranquillité, les douze années delà guerre de la succession qui aboutirent, en 1713, à la paix d'Utrecht.
La Belgique passa sous la domination autrichienne, qt la coahtion victorieuse lui imposa l'humiliant t7'aité de la Barrière, Elle protesta contre ce traité, mais sans vigueur, se montrant plus que jamais animée de cet étroit esprit de provinciaUsme dont les Etats étaient l'expression officielle.
(1) Borgnet.
« Le pays, dit un historien, avait le douleureux senti- » ment de son impuissance; sa vie politique avait perdu » toute dignité ; ses opinions n'avaient ni étendue ni éléva- » tion. ))
En 1789, les Etats des provinces et le Congrès ne firent aucun effort décisif pour expulser les Autrichiens.
Dans le moment le plus favorable, quand les conservateurs, sous Van derNoot, et les progressistes, sous Vonck, marchaient d'accord, ils ne purent opposer que 4,000 volontaires aux 20,000 impériaux qui occupaient le pays.
Trois mille patriotes, sous Van der Mersch, remportèrent (en octobre 1789) à Turnhout, où ils s'étaient retranchés, un succès inespéré, grâce à l'incurie du général autrichien Schroeder.
L'année suivante, le Congrès, sous l'influence de Van der Noot, fit disperser par la force la petite armée des patriotes et emprisonner son général. En même temps il donna le commandement des troupes au général prussien Schoenfeld. L'ensemble des forces dont il disposait alors s'élevait à environ 15,000 hommes, mal habillés, mal équipés, sans instruction ni discipHne, engagés pour un terme de courte durée. Conduite par un chef inhabile, cette armée se fit battre, sur la rive droite de la Meuse, en septembre 1790; dès lors toute résistance cessa.
Cet inévitable dénouement s'explique par l'aveuglement du Congrès et par l'insuffisance des mesures qu'il avait prises pour assurer la défense du territoire. Il eut le tort de suivre les conseils et de prendre au sérieux les rêves de Van der Noot, qui s'était bercé de Fillusion que les puissances du Nord feraient tous les sacrifices nécessaires pour arracher nos provinces à l'Autriche. Vonck, plus logique, voulait que l'on comptât d'abord sur soi, mais cette opinion
trouva moins d'écho parce qu'elle exigeait plus d'abnégation et de patriotisme.
Peu de temps après, la Belgique passa sous la domination française dont les débuts furent marqués par des actes de despotisme qui provoquèrent une indignation générale (1).
Cependant les Belges ne firent rien pour aider les Autrichiens à repousser cette domination.
« Lorsque, dit le général Guillaume, François II demanda de lever des troupes pour la défense du pays, les Etats du Brabant firent observer que la conscription militaire et toute espèce de contraintes étaient absolument contraires à la constitution du pays.
« Cette constitution, ajoutaient les Etats, votre Majesté » a promis, a juré, non seulement de la maintenir intacte » dans tous ses points, mais encore qu'Elle ne souffrirait » jamais qu'il y soit porté la moindre atteinte ; le même » serment nous lie envers toute la nation. »
« L'Empereur aurait pu leur objecter que si les citoyens ne pouvaient être contraints à entrer dans une armée destinée à faire une guerre offensive, ils avaient le devoir de défendre le sol de la patrie. Ce devoir sacré, devant lequel nos pères n'avaient jamais hésité, les Etats du Brabant le méconnurent en 1793, et ils porteront éternellement devant l'histoire la responsabilité d'avoir livré nos malheureuses provinces, sans défense, à toutes les déprédations des agents du pouvoir révolutionnaire. »
(1) Les nombreux agents que la République envoya dans nos provinces, pour préparer l'annexion dite volontaire des Belges et pour faire exécuter les décrets de la Convention, se portèrent à tous les excès. Dumouriez les appelle « bêtes » féroces et scélérats qui n'entrèrent en Belgique que pour piller et massacrer » et qui enlevèrent au campagnard son dernier écu et son dernier épi au nom de » la fraternité universelle. »
La conscription fut introduite en Belgique en 1798 (1). Cette mesure mit le comble au mécontentement qu'avait provoqué d'autres actes arbitraires ou violents, dont les principaux étaient la levée de lourds impôts, l'enlèvement des cloches et la vente du mobilier des églises.
Les paysans du Brabant, du pays de Waes et de la Campine formèrent de petites bandes armées, qui étaient commandées par des capitaines. Ces bandes livrèrent avec succès quelques combats aux troupes autrichiennes, mais comme la noblesse et les villes ne leur vinrent point en aide, leur nombre ne dépassa guère le chiffre de 6,000. C'est l'effectif qu'ils réunirent pour s'emparer de Diest, et avec lequel ils soutinrent dans cette viUe une lutte honorable contre les troupes, plus nombreuses, plus aguerries et mieux équipées des généraux Jardon et Chabert.
Les débris de leur petite armée se rephèrent ensuite sur Hasselt, où ils furent attaqués et définitivement battus par le général Colaud (2) .
Après la guerre des Paysans, la Belgique ne fit plus aucun effort pour conquérir l'indépendance nationale.
Le premier soulèvement général fut celui de 1830. Nous ne signalerons pas les circonstances favorables qui le firent réussir, bien que les efforts et les sacrifices n'eussent pas été en rapport avec l'importance du but à atteindre. Nous ferons seulement connaître les résolutions qui furent prises au lendemain de la victoire, pour assurer la défense du
(1) La conscription n'avait fonctionné en Belgique que de 1702 à 1705. Pendant cette courte période, Louis XIV força les villes à fournir des miliciens, qui étaient désignés par le sort et devaient servir trois ans.
Sous le régime autrichien, il n'y eut que des soldats volontaires, engagés à vie ou pour un terme illimité.
(2) Il y avait en ce moment en Belgique de 15,000 à 20,000 hommes de troupes républicaines.
pays. Ces résolutions, nous n'hésiterons pas aie dire, étaient insuffisantes et trahissaient l'esprit de vertige auquel avait cédé le Congrès de 1790, lorsqu'il applaudit l'avocat Van der Noot, disant : « Si 80,000 Autrichiens entraient dans » le pays, ils seraient chassés comme 80,000 mouches. »
Après les faciles succès de septembre, la nation crut qu'il ne fallait que des blouses et des bâtons pour vaincre les Hollandais. C'est ce qui explique qu'elle ne fit aucune tentative et n'exerça aucune pression sur les pouvoirs publics pour provoquer l'organisation d'une bonne armée permanente. Ses organes, dans la presse (1) et au Congrès, soutinrent, au contraire, que la principale garantie de l'indépendance nationale se trouverait dans l'institution de la garde civique et la levée de corps de volontaires.
M. Fleussu, dans son rapport (2) sur le chapitre de la Constitution relatif à l'organisation de la force pubhque, disait :
« La force publique des armées étant toute dans la main » du pouvoir, il faut un contre-poids en faveur du pays. »
Ce contre-poids, c'était la garde civique.
Il n'y a pas heu d'être surpris qu'à une époque où de pareilles idées étaient émises, sans protestation, on n'ait fait aucun effort pour mettre le pays à l'abri d'une invasion.
Le Ministre de la Guerre, général baron de Failly, demanda, en juin 1831, que l'armée, à cause de la grande étendue de frontières à garder, fût portée à 60,000 hommes
(1) « La presse, tiui a une si grande influence, en temps de révolution surtout, » prenait texte de toute dépense militaire pour attaquer les hommes qui bra- » vaient l'impopularité en demandant les crédits nécessaires et remplissaient » leur devoir de bons citoyens en poussant à une forte et bonne organisation » militaire. »
Caïupaçine de Dix-jours, par Van dcrTaclon.
(2) Ce rapport fut lu au Congrès le 24 janvier 1831 .
de troupes de ligne et à 80,000 hommes de garde civique mobilisée, effectif qui l'obligeait à porter le budget de la guerre de 35,721,000 à 38,400,000 florins, et qu'il jugeait d'autant plus nécessaire que le Congrès avait résolu de reprendre les hostilités le 30 juin.
La commission à qui ce budget fut soumis, proposa de voter un crédit provisoire pour trois mois, inférieur d'un tiers à celui que le ministre avait déclaré indispensable pour faire face à toutes les éventualités. Son rapporteur disait à ce propos .*
(c La commission a un devoir à remplir, c'est de vous » déclarer qu'elle a la conviction de la possibilité de grandes » économies, dans le matériel comme dans le personnel, » en supposant même Vétat de guerre existant. »
Pour combattre l'allocation des crédits demandés, il ajoutait :
« On ne peut laisser dilapider et prodiguer la sueur du » peuple ; il ne faut à nos soldats, pour battre l'armée » hollandaise, que des bâtons et des sabots. »
Ce langage insensé, que le Congrès approuva en adoptant les conclusions de la commission (1), fut tenu le 20 juillet, treize jours avant l'agression hollandaise qui mit si honteusement en évidence notre incurie et notre manque de patriotisme.
Le membre du Congrès qui avait parlé ainsi au nom de la commission, était M. Charles de Brouckere. Nommé ministre de la guerre après le désastre de Louvain, il sut noblement réparer ses fautes et celles du Congrès en donnant une intelhgente et vigoureuse impulsion à l'organisation de l'armée.
(1) Par suite de ce vote, on dut contremander la mobilisation de la garde civique que le cabinet avait pris sur lui d'ordonner.
Le Gouvernement provisoire et le Rég-ent, qui lui succéda, n'avaient aucune idée de ce qu'il fallait pour assurer la défense nationale.
Le Rég-ent se couvrit même de ridicule en faisant confectionner 30,000 piques !
Le roi Léopold, qui avait servi avec distinction dans les armées allemandes en 1813, 1814 et 1815, eût sans nul doute tiré le pays de la situation critique où il se trouvait par la faute du Congrès, du Gouvernement provisoire et du Régent, si, douze jours après son entrée solennelle en Belgique, il n'avait dû marcher à l'ennemi avec une armée mal organisée, dépourvue d'instruction, n'ayant pas d'administration régulière, numériquement trop faible et commandée par des généraux dont quelques-uns étaient incapables ou n'inspiraient aucune confiance à leurs subordonnés.
De grandes fautes furent commises (1), et l'on a des raisons de croire que la trahison ne fut pas étrangère aux résultats qu'elles produisirent.
Le 12 août, l'armée de l'Escaut, sous Tieken, forte de 15,000 hommes (celle de la Meuse, sous Daine^ avait été refoulée, le 8, vers Tongres et Liège), se trouva à Louvain aux prises avec 40,000 Hollandais. L'armée française que le Roi, dès le début des hostilités, avait appelée à son secours (jugeant qu'il ne pouvait pas espérer
(1) L'armée régulière, forte de 41,700 hommes, fut divisée en quatre armées, que le ministre de la guerre, baron de Failly, plaça l'une sur l'Escaut (10,107 hommes et 1,800 chevaux), l'autre sur la Meuse (12,320 hommes et 510 chevaux), la troisième dans les Flandres (3,729 hommes) et la quatrième dans le Luxembourg (5,488 hommes). Les garnisons et les dépôts comptaient 5,488 hommes. Le Roi avait, le 9 août, à Aerschot 13,000 hommes de troupes de ligne et 4,000 gardes civiques mobilisés. Daine avait, le 6, au camp de Zonhoveu 9,000 à 10,000 hommes. A Anvers, il y avait 8,000 hommes de l'armée de l'Escaut, et Daine avait laissé 4,i.KX) liommes à Yenlo, Rurcmonde et Tongres. Quand le prince d'Orange se jeta entre les deux armées, par Dicst, leurs quartiers généraux (Schilde et Hasselt) étaient à 12 lieues l'un de l'autre.
battre seul l'ennemi), était entrée à cette date dans le pays, ce qui mit fin aux hostilités.
Il est à noter que la Belgique, dont la population était supérieure de 1 1/2 million à celle de la Hollande, n'avait pu mettre sous les armes que 41,700 hommes, tandis que nos voisins du Nord avaient porté leur armée au chiffre de 80,000 hommes, dont 24,500 appartenaient à la garde communale (1).
Après la terrible leçon qu'ils avaient reçue à Louvain, les Belges modifièrent sensiblement leurs idées sur Tutifité et la constitution d'une armée permanente.
Les choses allèrent assez bien jusqu'à la conclusion de la paix, en 1839. A partir de ce moment, la réaction contre les dépenses mihtaires devint de plus en plus forte. Ces dépenses qui, de 1831 à 1839, s'étaient élevées à 453,938,000 francs, soit en moyenne à 50,490,000 francs par an, et qui la dernière année se montaient encore à 48 1/2 millions (2), tombèrent en 1840 à 30,800,000 francs. En 1844, elles descendirent à 27 millions et, en 1849, à 26 1/2. Ce fut alors qu'une fraction importante de la Législature réclama un budget normal de 25 miUions. Le cabinet, n'osant lui résister, déclara que ses vues étaient d'arriver en trois ans, par des réductions successives, à ce chijffre transactionnel (3).
« Ce sera, dit M. Hymans (4), une cause d'étonnement pour les historiens futurs que la commotion de 1848 qui
(1) Cette troupe avait des cadres instruits, nommés par le Gouvernement.
(2) Une seule année, en 1836, elles ne s'étaient élevées qu'à 37,283,000 francs.
(3) Voici le texte de la note qui fut adressée parle Gouvernement à la section centrale chargée de l'examen du budget do la guerre :
« Les vues du cabinet sont d'arriver à ramener le budget normal de l'armée » sur le pied de paix au chiffre de 2.") millions de francs, et d'atteindre ce chiffre » par des réductions successives réparties sur un espace de trois ans. »
(4) La Belgique contemporaine, p. 144.
ébranla l'Europe... ait provoqué en Belgique un mouvement en faveur de la réduction des dépenses militaires. Les économistes choisirent ce moment de trouble pour organiser des congrès de la paix et s'abandonner au doux rêve de la paix perpétuelle. On vit des hommes de bon sens et de bonne foi se persuader et tâcher de persuader aux autres qu'il était possible de réduire le budget de la guerre à 25 millions , sans nuire à la bonne organisation de l'armée. Le ministère, serré de près par ses amis, consentit à mettre à l'étude cette question dont la solution n'était pas douteuse. De vieux parlementaires, tels que MM. Lebeau et Devaux, traitèrent de défaillance cette concession des ministres, et déclarèrent qu'en matières aussi graves mieux valait se séparer que s'égarer. «
Le Ministre de la Guerre (général Brialmont), jugeant qu'il était impossible de réaliser les vues du cabinet et ne voulant pas qu'on les soumît à une commission mixte, se retira. Sous l'empire de la réaction que produisirent cet acte et les discours de MM. Lebeau et Devaux, la commission se montra animée de sentiments tout différents de ceux qu'avait manifestés le cabinet; loin de chercher à réaliser des économies, elle proposa une organisation renforcée, que la Législature vota en 1853 et qui fit monter le niveau du budget de la guerre de 26,787,000 francs à 32,100,000 francs.
Cet accroissement provenait surtout de ce qu'on avait fixé à 100,000 hommes le pied de guerre de l'armée qui précédemment n'était que de 80,000 hommes.
Il ne se passa rien d'important jusqu'en 1859.
Au mois d'août de cette année, la Législature, après de vifs débats, vota une loi qui consacrait le principe de la démoUtion d'un grand nombre de forteresses et de la
concentration de la défense nationale sur la place d'Anvers, notablement agrandie et pourvue d'un camp retranché. Cette loi, d'abord accueillie avec joie par la population de notre métropole commerciale, dont le développement était entravé par la vieille enceinte espagnole, ne tarda pas à provoquer de violentes protestations, qui prenaient leur source dans les intérêts privés d'une partie des habitants. (Question de servitudes militaires.)
Le Comité des propriétah^es de la 5® section conseilla au Roi de renoncer aux fortifications projetées et de se retirer, en cas d'invasion, sur le territoire anglais, lui assurant qu'à son retour « il serait d'autant mieux reçu qu'il aurait laissé » moins de ruines derrière lui ! ! )>
Trois ans après, en 1862, le Conseil provincial d'Anvers émit le vœu (1) que la vieille citadelle espagnole et la nouvelle citadelle du Nord, à peine commencée, fussent démohes. Ce vœu, formulé et voté par les libéraux du conseil, fut appuyé par Tautorité communale et fortement accentué ensuite dans des meetings que provoquèrent les cathoHques. On soutint dans ces réunions que les nouvelles fortifications étaient une œuvre suggérée et encouragée par l'Angleterre, en haine de la France, et pour ruiner le port d'Anvers, « toute ville de commerce fortifiée étant, comme le disait » alors V Économiste belge, une ville morte. » On y soutint de plus que la citadelle du Nord serait, en cas de guerre, occupée par les Anglais qui, jaloux de la prospérité de notre métropole commerciale, se serviraient des canons étabhs sur les fronts intérieurs pour détruire tous les établissements maritimes. Cette agitation, qui a duré dix ans et à laquelle ont pris part des représentants, le bourg-
(1) Ce vœu fut formulé par le conseiller Ilaghe. Dans son discours du 9 octobre 1881, le bourgmestre actuel d'Anvers disait, à tort selon nous, que cette initiative était honorable pour ledit conseiller et pour son parti.
mestre et des membres du conseil commmial d'Anvers, a marqué ses débuts par des réunions tumultueuses où le Roi, M. Frère-Orban et le général Chazal furent l'objet d'insultes grossières, parce qu'ils avaient courageusement défendu les intérêts de la défense nationale.
Ces excès, dont la ville d'Anvers avait à rougir, furent qualifiés par M. de Molinari, directeur de V Economiste belge, de « nobles manifestations de l'esprit de liberté et » du sentiment du droit dans la Belgique moderne... » dignes des beaux jours de nos vieilles communes » flamandes (1). »
En 1870, la guerre franco-allemande mit au jour les nombreuses imperfections de notre système militaire.
Nous dirons plus loin ce que l'on constata, ce que l'on proposa pour améliorer la situation et ce que l'on lit pour se soustraire à l'obligation d'agir.
Il est incontestable que la vocation des Belges pour la carrière militaire diminue rapidement. Les contrôles de l'armée prouvent, en effet, que le nombre des volontaires qui s'élevait à 18,000 en 1853, était descendu à 8,000 en 1870 et est tombé aujourd'hui à 5,000.
Au début de la campagne franco -allemande, le général Guillaume, ministre de la guerre, convia les Belges à s'enrôler, pour la durée de la guerre seulement, afin de donner à nos régiments des elfectifs convenables. Il n'y eut que 224 jeunes gens qui répondirent à son cri de détresse (^2), argument décisif contre ceux qui préconisent la suppression de la conscription et la création d'une armée de volontaires.
(1) L'Economiste belge. Juin 18G2.
(2) En revanche, il y eut ;i cette cpoquc parmi les volontaires 29-1 désertious.
Bien que le tableau que nous venons de tracer ne soit pas de nature à donner une haute opinion de l'esprit national des anciens Belges ni de l'esprit militaire des Belges d'aujourd'hui, il est cependant certain qu'à toutes les époques la Belgique a fourni d'excellents soldats.
L'histoire rapporte que César choisit, pour former sa garde personnelle, les guerriers qui, sous Ambiorix etBoduognat, avaient combattu ses légions, que les Belges contribuèrent largement à la victoire de Pharsale et que, depuis le règne d'Auguste, ils fournirent aux armées romaines un contingent qui, sous les Antonins, s'éleva à 30,000 hommes.
Ces troupes auxiliaires servirent surtout à conquérir la Bretagne et à la maintenir sous la domination romaine.
Tacite affirme que l'intrépidité et la valeur des Belges valut à leur cavalerie l'honneur d'être choisie de préférence pour former la garde des empereurs.
La bravoure et les aptitudes militaires de nos ancêtres se manifestèrent également dans les Croisades — auxquelles ils prirent la plus grande part — dans les luttes héroïques qu'ils soutinrent contre les rois de France; les comtes de Flandre, l'empereur d'Allemagne et les ducs de Bourgogne, et dans les expéditions lointaines de Charles le Téméraire. Les bandes dordonriances formées par ce souverain et réorganisées par Charles-Quint, ont brillé d'un vif éclat pendant plus de deux siècles. C'était la cavalerie la plus solide et la plus redoutée de l'époque.
A partir de Henri II, les rois d'Angleterre prirent à leur service des mercenaires flamands que les historiens appellent Brabatitini. Ils avaient toutes les quaUtés et tous les défauts des meilleures troupes de ce temps.
Plus digne d'admiration était l'infanterie wallonne qui.
de l'aveu unanime des historiens, n'avait pas de rivale dans le monde. « Elle régna pour ainsi dire sur tous les champs de bataille de l'Europe jusqu'à ce qu'elle disparut glorieusement dans les plaines de Lens et de Rocroy. C'est sous Charles- Quint que sa réputation avait commencé à s'établir et à s'étendre, mais ce furent les longues guerres de Flandre qui formèrent cette race de valeureux soldats, l'appui le plus sohde de la monarchie espagnole pendant de longues années (1). »
« La réputation des gardes wallonnes (2), dit le général » Bardin, était un témoignage de l'estime dont jouissait, » depuis Charles-Quint, la mihce belge ; elle a produit de » tout temps des soldats vigoureux. »
« Au commencement du xviii® siècle, l'armée espagnole )) comptait 24 régiments wallons et 80 escadrons levés » dans les Pays-Bas, qui formaient l'éhte de ses troupes. » Quant aux soldats purement espagnols, ils n'étaient plus )) que l'ombre d'eux-mêmes. »
Très glorieuse aussi est la part que les régiments belges prirent à la guerre de Trente ans , dans laquelle brillèrent d'un vif éclat la bravoure des soldats et les émmenies quaUtés de leurs chefs, les Buquoy, les Mansfelt, les Tilly et les Jean de Werth. L'histoire a perpétué le souvenir des cinq régiments belges qui, dans la journée de Leipzig, après avoir soutenu un combat sanglant, se retirèrent en bon ordre sur Halle, emportant, au centre de leur phalange, réduite à 600 combattants, Tilly, leur vieux général meurtri et mutilé.
Les régiments nationaux belges au service de l'Autriche, les dragons Latour et les chasseurs Le Loup égalèrent
(1) Général Guillaume : Patria lielgica.
(2) Une partie seulement de ï infanterie wallonne porta le nom de fjardes wallonnes.
par leur solidité les bandes d'ordonnance et les gardes wallonnes, dans la guerre de Sept ans et dans les campagnes des Autrichiens contre les armées républicaines.
Pendant la domination française, les corps recrutés en Belgique se firent remarquer par leur bravoure, en Allemagne, en Espagne, en Italie et en Russie. On cite, comme s'étant particulièrement distingué à Wagram et à Borodino, le 1 12® de ligne, qui avait été levé dans le Brabant.
Très honorable aussi fut la conduite des troupes belges à la bataille de Waterloo.
Enfin, les volontaires qui, en 1830 et 1831, eurent à combattre l'armée hollandaise, supérieure par le nombre, l'instruction, l'organisation et surtout le commandement, firent preuve de courage et de patriotisme ; et le petit corps belge qui, de 1864 à 1867, prit part à l'expédition du Mexique, a figuré dignement à côté des meilleures troupes de l'armée française.
Une nation qui produit de pareils soldats ne doit pas désespérer de l'avenir. Pour que l'étranger respecte son indépendance, il suffit qu'elle accorde aux intérêts militaires l'importance qui leur revient et qu'elle souscrive aux sacrifices que la bonne constitution de l'armée rend nécessaires. En rappelant les défaillances de son patriotisme dans le passé et dans le présent, nous avons pour but unique de lui signaler les dangers. d'une plus longue inaction. Réveiller en elle le sentiment de la prévoyance et la disposer à prendre de viriles résolutions, est un devoir qui s'impose au Gouvernement, à la Législature, à la presse, à tous les citoyens jaloux de l'indépendance et de la bonne renommée du pays.
Un jeune historien belge (1), qui a étudié nos annales
fi) M. Vanderkindere.
sans parti pris et avec la volonté d'en extraire d'utiles
leçons pour la génération actuelle, résume comme suit son
opinion sur nos ancêtres :
« Il y a des nations, comme l'Angleterre et la France, qui n'ont jamais disparu de la surface de la terre; d'autres, moins heureuses, la Belgique est du nombre, ont dû faire leur voyage aux Enfers; on ne sort point intact de ces
) pérégrinations souterraines. Certes, nous sommes toujours les Nerviens de César, les héritiers de la liberté germanique, la race mêlée sur laquelle l'esprit romain a fixé son empreinte, nous sommes les fils de nos compagnons de métiers, fiers et intraitables, de ces communiers jaloux de leur indépendance, les descendants des gueux qui avaient pris pour devise : Plutôt Turcs que papistes ; mais liélas ! nous avons aussi pour pères les victimes de la révolution du xvf siècle, les adorateurs niais de l'infante Isabelle, les mutilés du traité de la Barrière, les instruments dociles de Van der Noot, le peuple abâtardi qui tenait à ses kermesses et à ses pèlerinages plus qu'à la liberté de conscience et que la sarabande des gens de capuce et de froc entraînait dans une vraie danse macabre.
» Voilà notre passé. Cette généalogie morale explique assez et nos vertus et nos faiblesses; sans nous mettre en défiance de nous-mêmes, elle rabat l'optimisme insolent qui nous donnerait la prétention d'être la première nation du monde ; mais si elle nous apprend la modestie ) dans le présent, elle encourage à faire de constants efforts pour dégager notre avenir. »
(c Le danger pour la Belgique n'est point la versatilité, » la hardiesse de l'esprit novateur. Cherchez-le plutôt dans » cette timidité invincible, dans cette sorte de paresse
» morale, qui nous empêche de profiter en temps utile des )) expériences les plus décisives. Nous croyons trop aisé- M ment que l'avenir est toujours à la bonne cause, que la » liberté est assez forte pour se défendre elle-même. Mais » en réalité, le commode laisser-faire n'est pas le mot » d'ordre pour la victoire.
» Loin de continuer la tradition, nous devons donc nous » efforcer de V interrompre. »
Cette appréciation est rigoureusement vraie. Elle sera confirmée par les conclusions de notre travail, où nous montrons la nation actuelle, ou du moins ceux qui parlent et agissent en son nom, aux prises avec les nécessités et les devoirs que lui impose l'obligation de maintenir et de défendre ce qu'elle a conquis en 1830.
Il résulte des faits exposés plus haut que l'esprit national s'est développé tardivement dans nos provinces et que l'esprit militaire n'a jamais existé que chez une catégorie de hardis et vigoureux citoyens, prêts à servir toutes les causes. Cet esprit mihtaire aventureux, qui n'avait pas le patriotisme pour stimulant ni la morale pour guide, a disparu et n'est pas remplacé par l'esprit mihtaire épuré des nations indépendantes et libres.
La Belgique, depuis son émancipation, n'a rien fait pour développer cet esprit. On peut même dire qu'elle s'y montre hostile. Or, sans esprit mihtaire, il ne peut pas y avoir de bonnes troupes. « Un gouvernement, dit le géné- » rai Jomini, adopterait en vain les meilleurs règlements » pour organiser une armée, s'il ne s'apphquait aussi à » exciter l'esprit mihtaire. »
Au lieu d'honorer la carrière des armes et d'encourager
ceux qui la doivent parcourir, ou qui s'y engagent volontairement, on fait tout ce qu'il faut pour arriver à un résultat opposé.
Le soldat est considéré par un grand nombre de citoyens comme un être improductif, et nous avons des économistes qui cherchent à élever cette hérésie à la hauteur d'un axiome. On a même créé un mot, exprimant un sentiment voisin du mépris, pour qualifier ceux qui demandent que le pays fasse plus de sacrifices pour sa défense et donne plus de relief à l'état miUtaire. On les appelle des militaristes, et le militarisme a été placé au rang des fléaux contre lesquels toutes les nations doivent se prémunir.
Un ancien échevin de la ville de Gand, M. Voituron, dans son Manuel du libéralisme belge, publié en 1876, soutient qu'une armée permanente est incompatible avec l'esprit de la société libre et constitue « un danger pour la paix et la sécurité publique... n; que « le préjugé de la supériorité de l'armée par le patriotisme et le dévouement sur le reste de la nation en fait un péril constant pour la liberté... »; que « la vie de caserne est pernicieuse comme celle des couvents, et que séparant les soldats de la famille et de la société pour en faire des instruments passifs, elle est encore bien souvent pour eux une école de démoralisation (1). »
Ces sentiments d'hostilité et de dénigrement se font jour dans les moindres actes. Nous en citerons quelques preuves, dût-on nous reprocher d'accorder une importance exagérée à des faits qui, sous un autre point de vue, paraissent insignifiants.
(4) 2' édition, p. 140 et 141.
Les jeunes gens que le sort désigne chaque année pour le service militaire excitent la pitié et provoquent des jérémiades dont la presse se fait le complaisant écho. Ils sont même comparés à des victimes que l'on conduit au sacrifice.
Le service militaire qui, dans les beaux temps de notre histoire, était considéré comme un honneur et un droit enviables, s'appelle aujourd'hui Vimpôt du sang, et le soldat est qualifié de chair à canon.
On ne fait aucun effort pour inspirer à la jeunesse l'esprit de sacrifice et de dévouement et pour élever les cœurs à la hauteur des devoirs. On met, au contraire, entre ses mains des livres, et on signale à son attention des discours qui font pénétrer dans l'opinion l'amour de la paix à tout prix et une terreur invincible de la guerre. Sous prétexte de philanthropie et de progrès, on amollit les caractères et l'on forme des citoyens qui n'ont souci que d'augmenter leur bien-être. Cette école de sentimentalistes et de jouisseurs efféminés prétend avoir pour patrie le monde et pour nation l'humanité. Elle quaUfie le patriotisme de préjugé et soutient hautement que le citoyen ne doit tenir à l'indépendance de son pays que pour autant qu'elle lui impose moins de charges personnelles et financières que ne lui en imposerait un gouvernement étranger. Doctrine énervante et honteuse qui a été formulée dans les termes suivants par M. de Molinari, directeur de V Economiste belge :
« Pour nous, comme pour Cobden, la hmite extrême de » nos dépenses militaires est marquée par le point où Can- » nexion serait encore préférable à une telle destinée. (1) »
« La nationalité, dit ce même pubUciste, appartient au
(1) Réponse à une lettre de M. Dehesselle, publiée en 1862.
» domaine du raisonnement et du calcul avant d'appartenir )) à celui du sentiment. Nul ne tient à sa nationalité qu'en » raison des avantages moraux et matériels qu'elle procure » et le sentiment de la nationalité ou le patriotisme est en » raison directe de ces avantages (1). »
Dans un pays où, grâce à la liberté illimitée de l'enseignement, de pareilles doctrines peuvent être professées et où le gouvernement n'a aucun moyen d'exiger qu'on inculque à la jeunesse des idées saines et patriotiques, il est tout naturel que l'esprit militaire n'existe pas et qu'un grand nombre de citoyens proclament l'inutililé d'une armée dépassant les limites nécessaires pour assurer le maintien de l'ordre intérieur. Lorsqu'il s'agit de voter des dépenses militaires, on entend dire de tous côtés :
« A quoi bon? Quand l'armée aura été renforcée et » qu'un de nos puissants voisins l'attaquera, elle sera » tout de même battue, et le pays aura d'autant plus à » payer au vainqueur que la résistance aura été plus » longue, plus meurtrière. Par conséquent, la plus courte » défense, la moins onéreuse et la moins sanglante sera )i toujours la meilleure. Il n'y a pas de honte à reculer » quand la lutte ne présente aucune chance de succès. » Ceux qui soutiennent le contraire obéissent à un faux » point d'honneur ou cèdent à l'impulsion d'un tempéra- » ment belhqueux. La nation ne doit pas les croire ni » surtout les suivre. »
Sous l'empire des mêmes idées, bien des gens considèrent la désertion, cette honteuse répudiation des devoirs du citoyen, comme un péché mignon. En juin 1880, la plupart des journaux demandèrent que l'on amnistiât, non
(1) VEconomiste belge do i8G2.
seulement les déserteurs ordinaires, mais encore ceux qui avaient, en partant, commis des vols ou des actes d'indiscipline. C'était vouloir que l'on saisît l'occasion de l'anniversaire de l'indépendance nationale ou du triomphe du patriotisme, pour tendre la main à ceux qui, ne possédant à aucun degré cette vertu^ avaient abandonné le drapeau et trahi le premier de tous les devoirs. L'idée était trop antimihtaire pour qu'on ne l'accueillît point. Aussi tous les déserteurs sans exception furent-ils compris dans le grand pardon.
Il est du devoir des officiers d'aguerrir les soldats en temps de paix pour que dès les premiers jours d'une campagne ils n'encombrent pas les hôpitaux et les ambulances. Dans ce but, on devrait les exercer par tous les temps et leur imposer de longues marches. Or c'est ce qui ne se fait pas. Un commandant de régiment qui agirait de la sorte, serait accusé de manquer d'humanité envers ses subordonnés. D'un autre côté, le Gouvernement a pris pour règle, quand des troupes à pied changent de garnison ou se rendent au camp, de les faire voyager par chemin de fer afin d'épargner aux communes la charge des logements militaires dont elles se plaignent généralement. Il s'est engagé aussi à ne jamais déplacer les troupes les dimanches, les jours fériés et les jours d'élection.
Toutes ces concessions faites aux intérêts et aux idées de l'élément civil sont préjudiciables en ce qu'elles entravent l'instruction de l'armée et rendent impossible sa préparation aux travaux de la guerre. On s'en apercevra le jour où il faudra passer sans transition de la vie paisible et confortable des garnisons aux rudes travaux et aux poignantes émotions de la vie des camps.
Les mauvais soldats qui se plaignent de leurs chefs et ne trouvent rien de bon au régiment, voient leurs doléances accueillies et encouragées par la presse. Nous citerons comme preuve l'extrait suivant d'un journal de Bruxelles (1) :
<c C'est par centaines que nous recevons des lettres de miliciens qui se plaignent et se lamentent sur leur triste sort...
» Et, tenez, nous avons là justement sous la main une de ces missives désolées; écoutez :
« Je suis soldat — nous écrit dans son style naïf un » pauvre diable de milicien — et, bien que je ne sois pas » un mendiant, ni un paresseux, que j'aie deux bons bras, » j'ai faim; ne pourriez-vous tâcher de nous faire donner » un peu plus à manger? )>
)) N'est-ce pas navrant dans sa simplicité ?
» Et le malheureux qui nous demande de lui faire avoir un peu plus à manger » ajoute, en terminant :
» Je regrette. Monsieur, de ne pas pouvoir vous donner » mon nom; mais je n'ose pas, parce qu'on m'a dit que )> si l'on m'attrapait, je ne serai jamais envoyé en congé » iUimité, mais bien à Vilvorde. »
» Voilà où en est le soldat belge : crever de faim sans se plaindre ou aller pourrir sur la paiUe infecte des in-pace de Vilvorde! »
Il n'y a pas lieu d'être surpris que dans un pays ou des plaintes aussi ridicules peuvent se produire en public et où elles inspirent de pareilles réflexions aux journaux, le service mihtaire soit redouté comme un malheur par ceux
(1) La Chronique de 1873.
qui ignorent que le soldat belge est mieux nourri et mieux traité que celui de la plupart des autres pays.
En 1868, des membres de la Législature et des journalistes insistèrent pour que l'on défendît aux soldats et aux caporaux le port de l'arme hors de service, parce que des militaires s'étaient servis de leur sabre dans des rixes avec les bourgeois. Bien qu'il fût établi que la plupart de ces rixes avaient été provoquées par des ouvriers ou des matelots, à qui l'on permet de porter ostensiblement des couteaux, le Ministre de la Guerre crut devoir donner satisfaction à l'élément civil, ce qui froissa l'armée d'autant plus vivement que la privation du port de l'arme était une punition humiliante que l'on indigeait aux mihtaires adonnés à l'ivrognerie (1).
L'année suivante, en novembre 1869, plusieurs membres de la Législature (2), non contents d'avoir obtenu le désarmement des militaires hors de service, demandèrent qu'on retirât les cartouches aux soldats de garde, sans en excepter ceux qui seraient de faction sur les remparts, devant les arsenaux, les magasins à poudre et les prisons! Cette fois le Ministre de la Guerre tint ferme et fut assez heureux pour n'être pas forcé de prendre une mesure dont l'absurdité et le ridicule sautaient aux yeux.
(1) En vertu d'une circulaire ministérielle de 18G2. En 1873, on défendit aux soldats et aux caporaux se rendant en congé d'emporter leur arme, ce qui jusque-là avait été permis.
(2) MM. liymans, Guillery, Magherman, Coomans, etc.
Comme preuve du manque absolu d'esprit militaire dans les classes élevées de la société, nous citerons encore ce fait que le service militaire a été assimilé, chez nous, par la Législature, à un châtiment, à une pénalité ! En effet, l'article 89 de la loi de milice du 3 juin 1870 porte que les militaires en congé illimité, qui ne se conformeront pas aux prescriptions de l'arrêté relatif à la mobihsation de l'armée, pourront être rappelés sous les armes pour un terme de un à six mois.
En Hollande, ces infractions sont punies de 2 à 6 jours de prison, et en Allemagne, d'une amende de 2 à 5 thalers ou d'un emprisonnement de 3 à 8 jours.
L'idée de substituer à ces peines une durée de service est à coup sûr une des plus malheureuses qui soient venues à l'esprit de nos législateurs.
La loi du 5 janvier 1875, qui accorde une rémiméralion de 10 francs pas mois aux parents des mihciens sous les drapeaux, a également ce caractère fâcheux qu'elle assimile le service militaire à un malheur de famille.
Dans tous les autres pays, ce service est considéré comme un devoir civique, et nulle part on a songé à rémunérer les parents du jeune homme à qui la patrie impose ce devoir.
La rémunération est une mesure qui a été inspirée à M. Malou par un intérêt purement politique, puisqu'elle a eu pour résultat d'abohr la loi du 3 juin 1870, proposée par le cabinet dont M. Frère était le chef. Cette loi, unique aussi dans son genre, porte que chaque milicien
ayant accompli son temps de service, recevra, à l'âge de 55 ans, mie rente viagère qui, pour deux années de présence sous les drapeaux, s'élève à 128 francs, et pour quatre années, à 173 francs.
M. Malou jugea que cette rente viagère serait, au point de vue politique, très avantageusement remplacée par la rémunération, les parents des miliciens aimant mieux, en général, recevoir immédiatement 10 francs par mois, que voir TEtat s'engager à servir à leurs fils, devenus vieux, une rente annuelle de 128 à 173 francs.
L'esprit et les sentiments qui doivent distinguer le militaire ont si peu de racines dans le pays et sont si mal appréciés, qu'à la Chambre et dans la presse on s'est maintes fois plaint de ce que les officiers ne voient pas du même œil et n'honorent pas de la même estime l'homme qui entre dans l'armée volontairement ou par devoir et celui qui s'y engage comme remplaçant. On leur a reproché aussi de n'avoir pas approuvé la loi qui accorde aux mercenaires une haute-paye de 10 centimes par jour, et l'arrêté qui autorise des fonctionnaires et des employés de l'Etat à exercer, avec l'approbation et les encouragements du Ministre de la Guerre, les fonctions avihssantes de racoleur.
Il n'existe en Belgique aucune loi ni aucun arrêté qui s'oppose à ce qu'un remplaçant devienne officier. C'est encore une tolérance ou une faiblesse qui froisse au plus haut degré le sentiment militaire et contre laquelle il ne s'est jamais élevé la moindre protestation à la Chambre ni dans la presse.
Les ministres de la guerre qui, par leurs actes et leurs discours, ont prouvé qu'ils avaient le sens militaire très développé et une haute opinion de l'importance de l'armée, sont ceux dont la popularité a été la moins grande et la moins durable. Nous en citerons pour preuve un général Lien connu, qui a dirigé avec éclat le département de la guerre dans des moments difficiles et rendu des services éminents au pays. Il fut attaqué avec la dernière violence et obligé de se démettre de ses fonctions parce qu'il s'était permis d'envoyer un cartel à un représentant qui l'avait insulté.
Si l'esprit militaire ne se manifeste dans aucune des lois concernant l'armée, cela provient en partie de ce que, depuis 184.8, les fonctionnaires salariés par l'Etat (1) sont
(I) La Cliambre compte actuellement 132 memln-es, dont 100 sont avocats, imlustricls, jiropriétaiies ou rentiers.
La loi ([ui a proihiit ce résultat en excluant les fonctionnaires est aujounriiui unanimement condamnée. « Elle a, dit M. Hymans, fenné la porte à l'expôricnce administrative, diminué notaljlement la compétence du premier corps délibérant de l'Etat dans bien des questions spéciales, exclu les sommités de Tai-mée, de la diplomatie, de la magistrature, du professorat, rendu plus sensibles les inconvénients qui résultent de l'absence d'un conseil d'Etat et — chose plus grave encore — porté atteinte à la liberté des électeurs en restreignant le nombre des éligiblcs. »
Elle a, par conséijuent, abaissé le niveau parlementaire, et cependant il n'est pas probable qu'on se décide à la rapjiorter, bien que tous nos hommes d'Etat reconnaissent qu'on a commis une faute grave en cédant, après la commotion de IBiH, aux séductions de la jiopularité de mauvais aloi qui s'attachait aux réformes démocratiques. L'auteur cité plus haut dit avec raison : « Les assemblées consentent parfois à se laisser amputer des membies qu'on dit gangrenés, mais elles ne reconnaissent januiis qu'elles ont besoin de renforcer leur science, leur autorité et leur prestige. »
exclus de la Cham})re des représentants et du Sénat. Les hommes politiques qui préparent et discutent ces lois ne sont pas compétents et ne s'intéressent guère aux travaux de l'armée. On les voit même parfois se vanter de leur ignorance des choses militaires. Les députés qui font exception sont en petit nombre et sans influence.
Dans les autres pays, on comprend et l'on apprécie mieux le rôle de l'armée ; on y prise aussi davantage les vertus et les quaUtés qui la distinguent.
Le 14 juillet 1880, le président de la République française disait aux représentants de l'armée, réunis pour la distribution des drapeaux :
« La patrie est heureuse de recevoir de l'armée, en » retour des sacrifices qu'elle fait pour elle, ses fils élevés )) à la virile école de la discipline militaire, d'où ils )) apportent dans la vie civile le respect de l'autorité, le )) sentiment du patriotisme et ces mâles vertus du métier des )) armes, si 'propres à faire des hommes et des citoyens. » Les mêmes sentiments, le môme désir d'élever le soldat dans l'estime publique, caractérisent les harangues de M. Gambetta :
« Les peuples qui veulent rester libres et indépendants, » disait-il en mai 1881, doivent faire passer sous les yeux » des jeunes générations les exemples et les souvenirs qui » fortifient les âmes, qui forment les caractères, qui » trempent de bonne heure le courage et qui, par consé- » quent, constituent ce qu'il y a de plus élevé dans Védu- » cation nationale.
» Tous les peuples qui ont compté dans l'histoire, qui y » ont pris leur vraie place et surtout qui l'ont gardée, ont » eu par dessus tout le culte du sacrifice et de l'abnégation )) militaires. »
Où sont-ils les hommes d'Etat belges qui ont tenu à nos
soldats ce langage réconfortant ? La plupart n'ont des éloges et des encouragements que pour la garde civique, sans doute parce qu'elle a plus d'influence que l'armée et qu'elle constitue, de l'aveu même de ses partisans, une véritable force jfjolitique. Au banquet de la Commission du tir, le 30 août 1880, M. le Ministre de l'Intérieur disait : a La » garde civique a montré une fois de plus, durant ces » fêtes, qu'elle représente le cœur, la force et la moelle du » peuple belge, qu'elle aime la liberté en même temps que » la discipline. Le Gouvernement saura tenir compte de » ces dispositions (1). »
Ces éloges exagérés, presque ridicules, ne sont pas de nature à relever le soldat ni à lui donner une haute opinion de son importance sociale et de la place qu'il occupe dans le cœur de la nation.
Pour que l'armée soit bonne et reste bonne, il ne suftît pas que le service soit considéré comme le premier et le plus important des devoirs, il faut, en outre, qu'il procure honneur et satisfaction à ceux qui s'en acquittent. Lorsqu'il n'en est pas ainsi, la profession des armes décline rapidement, parce que « le dégoût est la suite c( naturelle du retrait de la considération sociale (2). »
h^H citoyens qui ne veulent pas que l'on développe l'esprit militaire dans la nation et dans l'armée, sont naturellement amenés à soutenir qu'il ne peut pas y avoir un honneur militaire distinct de l'honneur commun à tous les hommes. Ce mot ([lionneur raililaire les froissant au delà de
(1) Voir YEloile hvhjo tt lo Mon\le>ir hchjr du 31 août.
(2) De Pradt.
toute expression, ils voudraient que l'on n'en tînt pas compte dans la préparation des lois qui régissent l'armée. C'est, du reste, ce qu'a fait la Législature en punissant le duel à l'égal du crime. Les auteurs de cette loi n'ont pas admis qu'il y ait des oifenses que le civil peut dédaigner ou mépriser et qui, lorsqu'elles s'adressent au militaire, acquièrent une gravité telle qu'une réparation par les armes devienne nécessaire. Un illustre homme d'Etat, M. Guizot, mis en demeure de présenter une ]oi contre le duel, déclara que cette loi serait inefficace dans l'état actuel des usages et des mœurs. L'expérience lui a donné raison.
Ainsi, tant que les armées repousseront comme indigne le militaire qui n'aura pas exigé satisfaction d'une injure ou d'une offense, et tant que la société civile n'agira pas de même à l'égard du citoyen qui aura tenu une conduite analogue, il sera souverainement injuste d'assimiler, pour le duel, le soldat au bourgeois.
Quoi qu'on en dise, il y a, indépendamment d'un honneur général, un honneur spécial, un honneur de profession qui, pour le mihtaire, est tout différent de ce qu'il est pour l'homme qui exerce, par exemple, la profession de boucher, de recors ou de portefaix. La loi de 1841 n'a pas tenu compte de cet honneur professionnel, en stipulant (art. 11) que « le militaire, pour contravention à ladite loi, peut être privé de ses grades et décorations. »
Qu'on appelle cet honneur préjugé, reste de barbarie, peu importe , il existe et. comme le dit Montesquieu, Yhonnciir ne connaît pas de lois.
On n'aurait donc pas dû placer le militaire belge dans l'alternative d'être honni et chassé de l'armée s'il obéit à la loi, ou d'être privé de ses grades et décorations s'il n'y obéit pas.
Avant la promulgation de la loi du 22 juin 1873, qui mit le casernement à charge de l'Etat, les troupes étaient logées dans des bâtiments appartenant aux villes ou dont l'entretien leur incombait. Plusieurs de ces bâtiments étaient insalubres, et presque tous avaient un aspect triste et repoussant. Cette circonstance a fait beaucoup de tort à l'armée en donnant aux populations ime idée fâcheuse de la vie de caserne et en rebutant les jeunes gens appartenant aux classes aisées et qui se sentaient une vocation prononcée pour la carrière des armes.
Pendant que les défenseurs de la patrie étaient si misérablement logés, le pays faisait de grands sacrifices pour recevoir les condamnés dans des bâtiments où tous les principes de l'hygiène sont rigoureusement observés. Nous avons, en effet, des prisons confortables et d'un aspect monumental, qui ont coûté 0,000 francs par cellule, le double du prix d'une maison d'ouvrier ! Jamais il n'a été formulé de plainte contre ces dépenses; elles ont, au contraire, été votées avec empressement.
Depuis que le tour des casernes est enfin arrivé, la Législature accorde, chaque année, des crédits pour améliorer les bâtiments repris aux villes et en construire de nouveaux; mais elle le fait avec tant de parcimonie, que nos soldats ne seront pas tous logés convenablement avant dix ou douze ans (1).
Or la première caserne était à peine terminée, à Bruxelles, qu'il s'éleva dans la Chambre et dans la presse de vives
(I) Dopiiis IH7r>, il a (Ht! voté 17,r)0(),000 francs. Il famlra onooro ati moin=; 25 à 'M millions pour aciievcrles tiavaiix (1(> casonuMncnt, en supposant 4110 lari-scrve nationale soit or^^aniscc.
critiques contre la protendue somptuosité clos bâtiments militaires. Ou aurait voulu que la troupe se contentât de logements du système ToUet, composés d'une série de baraques en maçonnerie et dont il a été fait quelques applications dans les pays chauds. Le génie militaire, ayant condamné ce système comme ne pouvant convenir à nos contrées humides et froides, fut attaqué avec une malveillance insigne.
Aussi l'armée doit en prendre son parti. Elle n'a jamais été populaire et ne le deviendra que le jour où, dans les casernes et dans lés camps, le fils du noble et du riche partagera le sort du fils du laboureur et de l'artisan.
L'armée alors trouvera l'appui et la considération dont elle a besoin, parce qu'elle ne sera plus dans la situation que caractérisait si bien M. de Tocqueville lorsqu'il disait : « L'élite de la nation évite la carrière des armes, parce que )j cette carrière n'est pas honorée, et elle n'est point )) honorée, parce que l'élite de la nation n'y entre plus. »
Alors aussi l'armée n'aura plus à lutter^ comme aujourd'hui, contre le mauvais vouloir des autorités civiles qu'un ancien ministre de l'intérieur, M. Pirmez, a signalé dans les termes suivants : « Il est malheureusement vrai que » dans notre pays les autorités civiles à tous les degrés se » placent toujours, en fait de milice, à un point de vue » qui est défavorable à la bonne constitution de l'armée. »
Ce mauvais vouloir tient à l'absence d'esprit militaire dans la société civile, une cause de faiblesse qui disparaîtra également lorsque le service obligatoire aura ûiit pénétrer dans toutes les classes de la société des idées plus justes sur l'état militaire et sur le rôle des armées.
Ou soiitioiulra, sans cloute, que lorsque l'esprit militaire s'affaisse ou disparaît devant le progrès des idées et l'accroissement des richesses, il n'est au pouvoir de personne de le renforcer ou de le faire revivre. Ce jugement est trop absolu. La Belgique, heureusement, n'est pas encore descendue au niveau de l'antique Sybaris. Ses robustes laboureurs et ses vigoureux artisans sont de l'étoffe dont on fait les bons soldats. C'est leur éducation, ce sont les idées qu'on leur inculque qui les éloignent de la carrière des armes et qui provoquent chez eux des répugnances que rien ne justifie. Si le maître d'école leur présentait l'armée sous son vrai jour, leur disant ce que l'on y enseigne, ce que l'on y pratique et ce que l'on y devient, s'il leur exposait les devoirs du citoyen envers la société et envers la patrie, s'il leur inculquait avec le respect de l'autorité les sentiments d'abnégation et de sacrifice qui sont la force et l'honneur de la profession des armes, nous trouverions dans les champs comme dans les atehers tous les éléments nécessaires à la constitution d'une armée excellente. Lorsque, après 18G6, on félicita le plus célèbre des généraux allemands sur les brillantes victoires qu'il venait de remporter, il répondit : « C'est au maître » d'école que l'on doit tout cela. » L'instruction générale et l'excellent esprit qui distinguent l'armée allemande sont, en effet, les deux principaux facteurs des succès qu'a obtenus cette armée. Or l'une et l'autre sont l'œuvre du maître d'école et de rintelligcntc prévoyance qui a rendu l'instruction o])ligatoire en mémo temps que le service militaire.
En AUomngnc, les instituteurs doivent tous servir un
certain temps dans l'armée (1) et leur enseignement — contrôlé par l'Etat — a pour objet principal de former des citoyens. Chez nous, le Gouvernement n'a pas même le droit de surveiller les écoles libres, et chacun peut y exercer les fonctions d'instituteur sans devoir produire ni certificat de capacité, ni certificat de moralité. Un très grand nombre d'établissements d'instruction se trouvent entre les mains de directeurs ou de professeurs étrangers, qui n'ont aucun intérêt à développer les sentiments patriotiques de la jeunesse. Il doit nécessairement résulter de là que le respect de l'autorité et l'esprit militaire déclinent, et que le recrutement de l'armée devient de plus en plus défectueux.
A cette cause de faiblesse se rattache la décadence du cadre des sous-officiers. Dans nos régiments, il n'y a presque plus de gradés appartenant à la catégorie des volontaires.
Les miliciens les plus intelUgents sont nommés caporaux après trois mois de service, et sous-officier après six ou huit mois (2). Ces jeunes gens, mal préparés et n'ayant pour ainsi dire aucune autorité, quittent l'armée lorsque leur classe de mihce est envoyée en congé, c'est-à-dire après vmgt-sept ou vingt-huit mois dans l'infanterie (3), trois ans dans l'artil-
(1) Il en est do mémo en Autriche, en Hollande, en Italie, en Russie, et en Suisse. En France, les instituteurs et les élèves-instituteurs sont exempts du service militaire, sous condition de s'engager à entrer dans l'enseignement laïque pour un terme de dix ans ; mais le corps législatif est saisi depuis un an d'une proposition qui astreint les instituteurs et les congréganistes au service militiire pour un temps réduit.
(2) Un milicien peut être nommé caporal, immédiatement, et sous-ofTicier, après six mois de service, ce qui est évidemment trop tôt.
(.3) D'après la loi sur la milice, la durée do présence réelle sous les drapeaux pour les miliciens de rinfanterio est de vingt-huit mois pendant les trois premières années. On peut réduire ce terme à vingt-sept mois et rappeler les miliciens sous les armes pour un mois pendant lu (juatrième année. Les vingt-huit mois de service effectif total se léduisent on réalité à vingt-cinq, jiurce que les miliciens qui se conduisent bien ont droit à six semaines de congé par an.
lerie do siège et le génie, quatre ans dans la cavalerie et l'artillerie de campagne. Il est impossible, dans ces conditions, que le cadre inférieur soit à la hauteur de sa mission et que l'armée soit bonne. Tout ce que l'on a fait jusqu'ici pour retenir les sous-ofrîciers miliciens soas les drapeaux ou augmenter le nombre des volontaires, n'a produit aucun résultat. Le même fait se présente dans les armées de tous les pays où l'industrie, le commerce et les arts offrent aux jeunes gens des positions plus lucratives, plus agréables et plus faciles à occuper que ne le sont celles de l'armée.
Frappé de la gravité de cette situation et des inconvénients que présente, au point de vue de l'éducation nationale et du développement de Tesprit militaire, le mode de recrutement actuel des instituteurs, nous avons préconisé, il y a quelques années, une mesure dont le but était de retenir dans l'armée pendant six ou sept ans un grand nombre d'excellents sous-officiers miliciens et de fournir à l'Etat des instituteurs ayant appris sous les armes à servir rigoureusement et ponctuellement, à soigner leur maintien et leur tenue, à en exiger autant de leurs subordonnés, à exécuter et à faire exécuter tous les exercices corporels, à respecter et à faire respecter l'ordre, la discipline et l'autorité. Ces instituteurs, par leur exemple et leurs discours, feraient pénétrer dans l'esprit de la jeunesse des idées toutes différentes de celles qui régnent aujourd'hui dans nos écoles sur l'état militaire et la vie de caserne. Ils lui inculqueraient surtout le sentiment du devoir, l'amour du pays, la fidélité au Roi, le respect de l'armée et le désir d'en fiiire partie.
Grâce à leur influence, l'idée du service obligatoire, qui rencontre encore tant d'opposition et dont les anti-militaristes ont fait un épouvantail, serait comprise et acceptée comme une nécessité sociale et un bienfait, parce
que l'éducation de la jeunesse aurait été dirigée de manière à former non seulement des hommes intelligents, mais encore des citoyens dévoués à leur pays et pénétrés de l'importance de leurs devoirs.
Dès ce moment, le service militaire cesserait d'être considéré comme un malheur ou comme un fléau, et l'on verrait disparaître ces sociétés — qui sont une honte pour le pays — où l'on assure le citoyen contre les risques de conscription, comme ailleurs on assure un immeuble contre les risques de l'incendie, de la grêle et de la foudre !
Voici comment ce grand résultat pourrait être obtenu sans léser aucun intérêt respectable.
Tout sous-officier, après deux années de grade (1), serait, sur sa demande, s'il avait bien servi et s'était conduit honorablement, admis à suivre un cours de pédagogie, qui se donnerait en dehors des heures de service. Ce cours serait continué pendant deux ans. L'année suivante les candidats instituteurs seraient détachés dans les écoles normales pour suivre les cours d'application qai s'y donnent actuellement aux élèves civils.
Tout sous-officier qui, à l'expiration de ce terme, satisferait à l'examen exigé des normalistes, obtiendrait un emploi d'instituteur ou de sous-instituteur ; et s'il ne pouvait être placé de suite, il resterait au service en attendant la première vacance.
L'organisation et le mode de recrutement actuels des écoles normales ne seraient maintenus que jusqu'au moment où l'armée fournirait à elle seule tous les instituteurs nécessaires (2).
(1) Pomètro nommé sous-ollicier, le milicion devrait avoir sorvi dix-liuit mois activement, et le volontaire doux nw^, s'il s'éUiit engagé avant l'âge île dix-sept ans.
(2) Dés cjue ce résultat çcrait obtenu^ les cours inférieurs donnés actuclloment
Il n'est pas douteux que l'on n'arrivât promptement à ce résultat, la position d'instituteur ayant été rendue assez enviable pour tenter un grand nombre de jeunes gens, surtout si les candidats qui ne pourraient être employés immédiatement et devraient continuer à servir dans l'armée, obtenaient la permission de se marier et d'habiter des locaux séparés, construits dans le voisinage des casernes.
En 1878, il y avait en Belgique 5,31)5 instituteurs et sous-instituteurs communaux laïques. Ce nombre s'élèvera peut-être à 8,000 quand l'enseignement primaire aura pris le développement que l'on se propose de lui donner. En supposant que l'âge d'admission soit de 25 ans et l'âge de la
retraite de 65 ans, il y aura en moyenne — ^q— ou 200 instituteurs à pensionner.
D'après nos tables de mortalité, sur 5,000 individus âgés de 25 ans, il y en a 2,000 qui atteignent l'âge de 65 ans. Dans cet intervalle de 40 années, il en disparaîtra par conséquent 4,800 sur 8,000, ou 120 par an.
Pour tenir le personuel des instituteurs au complet, il faudra donc fournir annuellement 200 -\~ 120 ou 320 nouveaux sujets.
L'armée pourrait-elle assurer ce recrutement ?
Il n'y a pas lieu d'en douter.
En eifet, nos 35 régiments des diverses armes comptent plus de 4,000 sous-officiers. Si un tiers seulement de ceux-ci se décidaient à suivre la carrière de l'enseignement, et si les cours de pédagogie étaient continués pendant trois ans, il se présenterait chaque année aux jurys d'examen pour
ipoinlaiit les doux proiiiièrois annôes seraient siipiiiiiiRS et les l'oolos normales ne ronsorvoiaiont plus que les cours d'application où l'on exerce les candidats instituteurs ù donner renseignement primaire à plusieurs classes d'élèves r\nncxéos auxtlitcs écoles.
l'emploi d'instituteurs — ^ — ou 444 candidats, dont vraisemblablement plus de 320 réussiraient.
L'armée pourrait donc fournir aux communes le nombre d'instituteurs nécessaire, alors même que l'effectif total do ceux-ci dépasserait 8,000 (1).
Cette nouvelle organisation de l'enseignement primaire exercerait la plus heureuse influence sur l'instruction et sur l'éducation du peuple.
Son efficacité serait complète si les écoles libres cessaient de fonctionner ; mais il est à prévoir que celles-ci seraient obligées de modifier peu à peu leur personnel enseignant pour n'être pas ruinées par les écoles officielles, qui offriraient aux parents plus de garanties d'instruction, de surveillance, d'ordre, de moralité et de bonne éducation.
Le grand objet que le Gouvernement doit avoir en vue dans ce siècle de désordre moral et de bouleversements politiques, est d'inculquer à toutes les classes de la société le sentiment du devoir, le respect de la loi, l'amour de la patrie, la fidélité au souverain, les idées d'ordre et de hiérarchie, sans lesquelles il n'y a pour les nations comme pour les individus ni sécurité, ni prospérité, ni bonheur durables.
Ce but serait atteint si les premiers maîtres de l'enfance étaient des hommes formés à l'intelligente et patriotique école qui s'appelle Vannée.
Les objections que l'on pourrait opposer à cette réforme disparaîtraient devant l'importance du résultat qu'elle produirait.
(1) En 1879, Ica cinq (écoles normales ot les six sections normales primaires •'•tablies près de six écoles moyennes, avaient les unes OIG •'•lèves et les autres (Km. Quand la sixième école normale sera organiséo, le nomltre des normalistcs s'élèvera à environ 'l,i(H).
Quant à l'intérêt militaire, il n'aurait point à souffrir des études spéciales que devraient faire les sous- officiers pour devenir instituteurs, puisque les cours de pédagogie ne se donneraient qu'à ceux dont l'instruction serait complètement terminée (après trois ou quatre ans de service).
Si notre projet était adopté et appliqué avec intelligence, la considération et l'influence sociale de l'armée s'accroîtraient en même temps que sa force matérielle, parce que le pays lui tiendrait compte du concours efncace qu'elle prêterait à l'instruction et à l'éducation nationales pour arracher la société à ses plus grands ennemis : l'ignorance, la mollesse et l'incivisme !
Une réforme qui tend à produire de pareils résultats mérite d'être examinée sous toutes ses phases et avec le désir de résoudre du même coup deux questions d'une importance capitale : le relèvement de l'esprit national et du sentiment patriotique, d'une part et, de l'autre, l'amélioration du cadre inférieur do l'armée.
On nous répétera, sans doute, ce que l'on a dit aux partisans du service obligatoire : « Vous voulez faire de )> la Belgique une caserne et de la nation une armée. » Cela ne prendra pas ! Nos mœurs, nos traditions s'y )) opposent et nous n'entendons pas qu'on nous prus- » sianise! •>•>
Argument sans valeur, qui ne sera pris au sérieux que par des esprits superficiels.
Pourquoi, en effet, les Belges craindraient-ils d'être ^r«5sianisés ?
Si, en Prusse, il y a plus de respect pour l'autorité, plus de sympathie pour l'armée, un sentiment plus vif des devoirs du citoyen et des idées militaires plus fortement enracinées dans toutes les classes de la société, cela n'empêche point que l'instruction y soit plus répandue,
la moralité plus grande, l'esprit d'ordre et de hiérarchie plus développé que chez nous. Les savants, les industriels, les artistes et les commerçants de ce pays ne sont certes pas inférieurs aux nôtres^ et son armée a des qualités qu'aucune autre ne possède au même degré.
Si, en quelques points, la Prusse est inférieure à la Belgique, cela ne tient certainement pas à ce qu'elle pratique depuis soixante-treize ans le service obligatoire et à ce que l'esprit militaire y est plus vivace que chez nous.
La Prusse étant une nation en progrès, devant laquelle s'ouvre un brillant avenir, il ne peut y avoir aucun danger à suivre ses procédés pour former des citoyens et des soldats. Mieux vaut s'assimiler les mâles vertus des races qui s'élèvent que de faire parade des quahtés aimables et de l'indifférence philosophique des races qui déchnent.
Soj^ons donc Belges priissianisés pour n'être pas un jour Français prussianisés ou Prussiens tout à fait !