‹ Situation militaire de la BelgiqueChapitre 3 sur 12 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

LES TARTIS l'OLITIQUES ET L ARMEE. — INFLUENCE PERNI- CIEUSE qu'exercent les intérêts ÉLECTORAUX SUR l'oR- GANISATION MILITAIRE DU PAYS. — FAITS QUI l'aTTESTENT. — LE RACOLAGE. — LES PONTS DE LA MEUSE. — LE NOUVEAU SYSTÈME DE DÉFENSE. — SOMMES QU'iL A COÛTÉES. — LA RÉSERVE NATIONALE. — LA PRETENDUE EXAGÉRATION DE NOS DÉPENSES MILITAIRES. — l'inTER- VENTION DE LA COURONNE DANS LES QUESTIONS CONCER- NANT l'armée.

Jusqu'ici le Gouvernement n'a jamais fait connaître au pays l'ensemLlc des mesures à prendre et des sacrifices à faire pour assurer l'indépendance nationale.

Les ministres de la guerre qui ont voulu entrer dans cette voie se sont heurtés à l'opposition de leurs collègues et ont même dû se démettre de leurs fonctions.

Le lieutenant général Guillaume, après les événements de 1870, avait préparé un rapport dans lequel il signalait avec autant de précision que de franchise tous les points faibles et défectueux de notre organisation militaire. Il ne fut autorisé par ses collègues à le déposer sur le bureau de ki Ciiambre qu'après qu'il eût atténué notablement ses critiques. La famille du général doit avoir conservé l'œuvre primitive avec les ratures et les modifications imposées.

C'est une maxime d'Etat chez nous, qu'il ne faut administrer la vérité qu'à petites doses et en temps opportun. Or l'occasion favorable se pi'ésente si rarement que, après cinquante années d'existence, la Belgrique n'a pas encore achevé ses fortifications, ni complété l'organisation de son armée. Cela provient de ce que les questions militaires sont devenues des questions pohtiques. Le parti qui réclame, dans l'intérêt de la défense nationale, des sacrifices personnels ou financiers, est dénoncé par le parti opposé comme voulant imposer au contribuable des charges inutiles ou exagérées. Cette déplorable tactique réussit d'autant mieux que le Belge n'est pas très porté pour les dépenses militaires et qu'à toutes les époques il s'est montré parcimonieux sous ce rapport. Nous l'avons prouvé plus haut.

Dans les autres Etats, les chefs des partis pohtiques s'entendent lorsqu'il s'agit d'assurer l'indépendance et l'intégrité du territoire. Jamais on n'y voit l'opposition se faire une arme des mesures que le gouvernement a prises ou compte prendre en exécution de son devoir, et si, de loin en loin, des protestations s'y font jour, elles émanent de personnes sans influence et sans autorité.

Il n'en est pas de même chez nous.

Une fraction importante du parti catholique a reproché et reproche encore au parti libéral d'avoir proposé la démolition des places frontières et la création du camp retranché d'Anvers; elle n*a pas craint de soutenir, à ce propos, que le Gouvernement avait cédé à la pression de l'Angleterre en érigeant un système de défense manifestement dirigé contre la France. Un certain nombre de représentants de ce parti et quelques hbéraux ont accusé aussi le cabinet de ISGl d'avoir subi les influences de la cour de Berhn en adoptant, pour nos

canons, le système prussien plutôt que le système français, qui avait fait ses preuves dans la campagne d'Italie (1). En revanche, les chefs du parti libéral [2) ont fait un grief au cabinet catholique d'avoir, en 1870, dépense trop d'argent pour mettre le pays en état de faire face à une invasion possible et qui fut même sur le point de se produire dans la journée de Sedan (3) : accusation d'autant plus injuste que, loin d'avoir pris trop de précautions, il n'en avait pas pris assez.

Avec aussi peu de raison on a reproché à ce même cabinet d'avoir, en 1873, augmenté l'effectif de l'armée par la création de nouvelles unités tactiques, mesure qui n'eut que le tort d'être insuffisante, ainsi que nous le prouverons dans la suite de ce travail (4).

(1) Le 17 avril 18G1, lo comte Goblet disait, à la Chambre des roprt'sontants : « Il ne faut pas laisser supposer que nous adoptons une artillerie, dont une puissance intéressée nous a révélé les plus intimes secrets. » Dans la presse on alla jusqu'à dire que le canon Wahrendorf nous avait été imposé en prévision d'une coopération de l'armée belge avec l'armée prussienne contre la France.

(2) Le 24 aoîit 1870, huit jours avant la bataille de Sedan, M. Frère disait, s'adressant aux ministres qui avaient demandé un crédit de 15 millions pour subvenir aux frais de la mobilisation de l'armée : « Vous avez agi comme si nous » étions sous le coup dune menace (l'invasion. Vous avez créé deux armées, » l'armée d'Anvers et l'armée d'observation. La situation, au début, ne semblait » pas commander ce déj)Ioiement do forces.... Ce que l'on a fait est insensé !... »

(3) Cela est prouvé jiar l'ordre suivant expédié de Buzancy à tous les corps allemands le 30 août 1870, à 11 heures du soir :

« Dans le cas où l'ennemi passerait sur le territoire belge et no serait pas » immédiatomont désarmé, on l'y suivrait sans attondi'o de nouveaux ordres. »

{Sii/né) DE MoLTKii.

(4) Le 13 mai 1880, M. Victor Tesch disait dans une réunion libérale à Arlon : « Les cléricaux qui demandent des réductions de charges militaires n'ont fait

» que les augmenter, (^ui donc a créé les cadres pour trois ou quatre nouveaux w régiments 7 Qui a bâti de nouveaux forts en avant d'Anvers? Qui a imposé aux f) pères de famille, qui voulaient faiie remplacer leurs enfants, cette somme de r> deux cents fruncs (|u'ils devaient s'engiigcr à payer avant le tirage et qu'ils » étaient obligés de payer, quel que soit le miméro qui pût échoir au milicien? » Mais les cléricaux, pcisonne d'autre ! et l'opinion libérale a donné xnieiwcnncre

Depuis lors le parti libéral a été obligé d'augmenter le contingent de l'armée ; mais, loin de tenir compte des nécessités réelles et immédiates, il a proposé un accroissement insuffisant et progressif qui, pour le contingent de 1881, ne s'est élevé qu'à 533 hommes (1).

A peine cette mesure fut-elle votée que la Fédératioti des quatre-vingt-douze Cercles catholiques et Associations conservatrices de Belgique songea à l'exploiter contre le parti libéral, en adressant à la nation un manifeste dans lequel l'augmentation du contingent et le projet de fortifier la Meuse sont qualifiés de mesures condamnables (2).

Cette tactique inavouable est un des traits saillants de la lutte électorale en Belgique. Parmi les conséquences fâcheuses qu'elle produisit, nous ne citerons que les plus récentes et les plus graves.

Après que les événements de 1870 eussent mis en évidence les imperfections et les lacunes de notre système

» satisfaction au pays en retirant cette dernière mesure, que rien ne justifiait. » Rien, en effet, si ce n'est l'intérêt de l'armée, laquelle sera d'autant mieux composée qu'on opposera plus d'entraves à la liberté du remplacement.

(-1) Par ces augmentations successives, le cabinet compte aniver au chiffre normal de 13,500 hommes. Or, pour atteindre l'effectif du pied de guerre de l'armée, qui est de 107,000 hommes, d'après l'organisation de 1873, il faudrait élever le contingent à 15,500 hommes environ, car les pertes qu'éprouvent, au moment de la mobiUsation, 10 contingents, s'élèvent généralement à 30 p. c. de l'effectif incorporé et ne peuvent qu'exceptionnellement descendre à 25 p. c.

(2) « L'initiative du ministère n'a pas été moins condamnable dans le domaine » des intérêts matériels.

» Loin de diminuer les charges publiques, il les a notablement aggravées : » Le contingent annuel de l'armée a été porté de 12,000 à 13,500 hommes » environ. Une armée de réserve sera constituée au moyen de tous ceux qui se » font remplacer dans l'armée active ou qui, non désignés par le sort pour le » service de la milice, peuvent s'habiller à leurs frais. Des projets ont été éla- » bores pour fortifier la Meuse ; ils auront pour conséquences un accroissement » sensible de nos forces militaires et des dépenses énormes. »

{Manifeste du 31 mai 1880.)

— oo —

défensif, le Gouvernement — à l'exemple de tous les gouvernements étrangers — nomma, en avril 1871, une commission de vingt-sept membres , choisis parmi les officiers les plus distingués de l'armée, les représentants et les sénateurs qui s'étaient particulièrement occupés de la question militaire.

Cette commission , après un long et consciencieux examen (ses procès-verbaux forment deux gros volumes des Documents parlementaires), reconnut :

1° Que le mode de recrutement de l'armée était défectueux, et qu'à l'odieux et funeste principe du remplacement, il convenait de substituer le principe juste et fortifiant du service obligatoire ;

2° Que le contingent de l'armée était insuffisant et devait être porté de 12,000 à 14,000 hommes (présents à V incorporation) ;

3° Qu'une partie de l'énorme déchet constaté en 1870 sur les dix classes de milice (31 p, c.) provenait des vices de notre système de mobilisation;

4° Que l'organisation de l'armée était incomplète et l'effectif de guerre insuffisant; qu'il y avait lieu d'augmenter de 10 le nombre des bataillons actifs d'infanterie, de 1 le nombre des régiments de cavalerie, de 32 le nombre des bouches à feu de campagne, de 11 le nombre des compagnies du génie et de 29 le nombre des batteries de siège;

5° Qu'il était nécessaire de créer pour la défense des places une réserve nationale composée des 9°, 10«, 11", 12*' et 13 classes de mihce, lesquelles, déduction faite des hommes que l'on y prendrait pour mobiliser le train et les batteries de siège, fournirait 37,000 combattants.

Quand le cabinet apprit que la sous- commission, formée de tous les membres militaires de la commission, avait

abouti à ces conclusions , il décida sur-le-champ qu'il fallait empêcher que ces conclusions ne fussent approuvées en séance plénière.

En conséquence, le Ministre de la Guerre (lieutenant général Guillaume) écrivit, le 29 novembre 1 872 :

« Jamais il n'est entré dans^les vues du Gouvernement )) de demander à la commission un projet de réorganisation » de l'armée.

» Le Gouvernement a toujours eu l'intention de

» limiter son travail à l'examen des cinq points sur les- » quels j'avais attiré plus spécialement l'attention de la M Chambre. »

C'était évidemment une assertion fausse mise en avant par le cabinet pour écarter l'œuvre consciencieuse, mais embarrassante, de la sous-commission. En effet, dans le rapport au Roi, annexé à l'arrêté instituant la commission, le général Guillaume disait qu'elle aurait « à exa- )) miner les points signalés par lui à Tattention de la w Chambre , à s'enquérir des mesures militaires prises » dans les différents Etats de l'Europe à la suite des » événements de la dernière guerre, à étudier les questions » que cet examen peut faire surgir et à indiquer les solu- » iions que réclame V intérêt du pays. »

La commission avait donc carte blanche.

Fort surpris de lui voir contester ce point, son président la réunit le 4 décembre. Après une vive discussion, elle vota à l'unanimité la déclaration suivante :

« La commission estime que M. le Ministre de la Guerre )) trouvera dans le rapport de la sous-commission les élé- » monts nécessaires pour résoudre chacun des cinq points » qui ont été plus spécialement soumis à son examen. »

Cette séance fut la dernière.

Quoique temps après, le Ministre de la Guerre, partisan

convaincu du service obligatoire et peu disposé à jouer le rôle que lui réservait le cabinet, donna sa démission.

Il fallait lui trouver un successeur qui n'eût point fait partie de la commission et qui, dans l'examen de la question militaire, n'eût joué aucun rôle pouvant embarrasser ses collègues.

La tache était difficile. Après de longues recherches, M. Malou, chef du cabinet, finit par découvrir un général réunissant les conditions exigées.

Le 25 mars 1873, le heutenant général Thiebauld prit le portefeuille de la guerre. Il saisit la première occasion qui s'offrit à lui pour rassurer la Chambre sur ses tendances et ses projets. Le 24 avril, à son début dans la vie parlementaire, il disait : «■ Je n'ai fait partie » d'aucune des commissions qui ont arrêté les bases de » nos forces militaires. Je n'ai jamais fait de discours, je » n'ai jamais rien pubhé. Je suis soldat et je ne suis que » soldat. Mais on a fait appel à mon concours, à mon )) dévouement. Malgré mon insuffisance, je n'ai pas cru » devoir décliner la lourde charge de soutenir, au banc » du Gouvernement, les intérêts de la défense nationale. »

Ayant fait entendre qu'il ne donnerait pas satisfaction aux officiers qui demandaient unanimement le service obligatoire comme une mesure de salut pour l'armée, il fut chaudement félicité par M. Frère, au nom du parti libéral (1).

(1) Dans la séance du 2 mai, JI. Frère disait : « On a proclamé, on a essa5'é de » faire accepter la f^rei'e des généraux jusqu'au jour où les pouvoirs publics » ayant capitulé devant ces manifestations, auraient introduit le service pcr- » sonnel et obligatoire dans notre législation.

» Un ofllcicr général a bravé ces clameurs et ces intimidations. Je l'en féli- » cite ; il a droit, par ce seul fait, à l'estime et à la sympatbie de l'assemblée. »

Cependant, le 24 avril, le général Tbicbauld avait déclaré qu'il était partisan du service obligatoire, qui constitue, disait-il, l'application d'un ]jri/îC(j)cji(s/e et fnrl'i fiant.

Après la retraite du général Guillaume, le chef du cabinet avait fait la déclaration suivante, dans la séance du 10 décembre 1872 :

« Nous considérons comme un devoir de maintenir le » contingent de 12,000 hommes. Nous maintenons égale- » ment la loi de miUce de 1870, dans toutes ses bases » essentielles, y compris le remplacement, ainsi que la loi » d'organisation de l'armée. »

Sur ce dernier point, toutefois, le cabinet dut faire une concession à l'armée et au nouveau chef du département de la guerre. Le général Thiebauld fut donc autorisé à re viser la loi d'organisation de l'armée, mais à condition de n'y introduire que les modifications que M. Malou consentirait à présenter.

La loi actuelle, qui porte la date du 16 août 1873, est le résultat de cette collaboration d'un ministre civil et d'un général qui se vantait de n'avoir jamais rien écrit sur l'art de la guerre, ni fait partie d'aucune des commissions qui eurent à s'occuper de l'organisation de l'armée ou de la défense nationale.

Cette loi que la Chambre discuta et vota en une heure (1) était à la fois défectueuse et incomplète.

L'infanterie reçut un accroissement de 3 régiments nouveaux, mais comme on supprima en même temps 16 cadres de bataillons de réserve, il se trouva en somme qu'elle avait sur le pied de paix 9 bataillons actifs

(1) Le cabinet avait fait en sorte que cet important projet fût présenté à la fin d'une longue session, alors qu'il n'était plus possible de retenir les députés. C'est une tactiipie à laquelle plusieurs cabinets ont eu recours pour éviter les critiques et les réflexions embarrassantes auxquelles donnent lieu les questions militaires quand on les examine et discute à loisir. Autrefois on ne procédait pas ainsi. La loi d'organisation de l'armée, votée en 1845, fut discutée à la Cliambre pendant <»-ei;e jours, et la plupart des orateurs prirent la parole dans cette discussion.

en plus (58 au lieu do 40), et sur le pied de guerre, 3 bataillons en moins (78 au lieu de 81). La sous-commission de 1871 avait proposé 65 bataillons actifs.

A la cavalerie, on donna 8 régiments, composés de 4 escadrons actifs et de I escadron de renfort. Elle avait auparavant 7 régiments qui comptaient ensemble 38 escadrons actifs et 7 escadrons de dépôt. Cette arme perdit donc G escadrons actifs, parce que les escadrons de renfort de l'organisation de 1873, ne pouvant pas être mobilisés, seront forcément obligés de jouer le rôle de dépôts durant la guerre. La sous-commission de 1871 avait proposé 9 régiments de cavalerie, soit, en tout, 36 escadrons actifs et 8 escadrons de renfort (elFectif jugé insuffisant par plusieurs de ses membres, qui voulaient le porter à 11 régiments) (1). L'artillerie de campagne reçut un accroissement de 20 bouches à feu au lieu de 32^ réclamées par la sous-commission, et les batteries furent réduites à 6 pièces.

L'artillerie de siège, dont la sous-commission voulait porter l'effectif do 51 batteries à 80, ne reçut aucun accroissement.

Au génie, on donna 4 compagnies en plus, ce qui éleva le nombre total de ses compagnies à 17. (La souscommission en avait demandé 24.)

Enfin, on attribua au train 6 compagnies au lieu de 8 qu'il aurait dû avoir.

Le remplacement fut maintenu, le service obligatoire déclaré inacceptable et la réserve nationale écartée (2).

On ne comprend pas que cette organisation boiteuse et incomplète, bâclée par un ministre civil incompétent et un

(1) 5 réyiments pour les 5 divisions et (i pour l;i division indépendante de cavalerie.

(2) Le cabinet, dans l'exposé dos motifs de la loi, disait qu'il comptait sur le concouis de la garde civique pour a«;suror lu défense des places.

général qui avouait son insuffisance, ait été admise sans discussion par la Législature et qu'aucun représentant ni aucun sénateur ne se soit avisé de demander au Gouvernement pourquoi il tenait si peu compte de l'œuvre d'une commission dans laquelle siégeaient 13 de nos officiers les plus distingués et 14 membres de la Législature.

Nous ne voulons pas d'autre preuve du parti pris qui existe chez un grand nombre d'hommes d'Etat belges d'éviter les discussions militaires et de borner leur action à rabattre le plus possible des sommes demandées pour la défense nationale. La meilleure solution pour eux est toujours celle qui entraîne le moins de dépenses et de charges personnelles.

Les représentants paraissent visiblement contrariés lorsqu'ils doivent s'occuper des affaires de l'armée, et il semble convenu entre eux do les expédier avec la plus grande célérité. Lorsqu'on les leur soumet à la fin d'une session — comme ce fut le cas l'année dernière pour le fort de Rupelmonde, — ils refusent de les discuter sous prétexte que le temps fait défaut. Or chacun sait que la Chambre consacre annuellement plus d'un mois à l'examen du budget des travaux publics, qui fournit à ses membres l'occasion de faire de fructueuses réclames électorales. M. Sainctelette se plaignait au Sénat, en juin 1881, de ce que, dans une seule discussion, les représentants lui eussent demandé , pour leurs arrondissements, des travaux pubhcs dont l'exécution coûterait pZws dHun milliard!

Les sentiments égoïstes et peu patriotiques des partis quand il s'agit de l'armée, se sont manifestés récemment encore à propos du racolage, de la réserve nationale et des ponts de la Meuse.

Le département de la guerre, pour faciliter le recrutement

des volontaires avec prime, payait depuis quelques années une somme de 200 francs à tout officier de milice, gendarme, garde champêtre, agent de police, douanier, secrétaire communal, employé du chemin de fer ou militaire retraité, qui lui fournissent un homme acceptable.

Cette gratification ayant été jugée immorale par le Heutenant général Liagre, celui-ci la supprima en septembre 1879. « Il n'est pas convenable, disait-il, que des fonction- » naires du Gouvernement soient non seulement autorisés, » mais encore encouragés à se mettre en campagne pour » racoler des remplaçants et obtenir ainsi une gratification » de 200 francs (1). »

Le nombre des volontaires avec prime ayant diminué par suite de la suppression de cette gratification, les catholiques trouvèrent utile, pour se faire bien venir des électeurs, d'attaquer le cabinet sur ce point (en mars 1880). M. Frère prit la défense du ministre de la guerre : (( On a supprimé, » dit-il, la gratification de 200 francs payée à des agents » recruteurs, parce que l'on a constaté les graves abus qui )) se commettaient à l'aide de cette prime. C'était l'objet » d'une spéculation entre ceux qui voulaient se vouer au » service militaire et ceux à qui l'on accordait cette prime. . . » Le Trésor était volé, n

Quelques mois après, le successeur du général Liagre, interpellé sur la question du rétablissement de la prime de racolage, répondit :

(( Ces gratifications (de 200 francs) ont été supprimées » parce qu'elles avaient donné lieu à des abus graves et n nombreux. C'était excessivement im7noral. Des Qdw-

(1) Le ministre aurait pu ajouter qu'en transformant des fonctionnaires eu agents recruteurs, on sôme dans les administrations un germe de corruption et de vénalité des plus dangereux.

» darmes se sont montrés tolérants pour les délinquants )) qui promettaient de s'engager comme volontaires avec » prime. Le département de la guerre a bien fait d'y » meti7^e un terme [\) . »

C'était parler d'or ; mais, à quelque temps de là, les amis du cabinet, ayant déclaré que le renchérissement des remplaçants, conséquence nécessaire de la diminution des volontaires avec prime, ferait du tort au parti libéral, lors des élections de 1882, le Ministre de la Guerre céda à la pression de ses collègues et rétablit la prime excessivement immorale, qui avait donné lieu à des abus graves et nombreux. Cet acte regrettable porte la date du l^"" mars 18S1.

Le fait concernant la réserve nationale est le suivant :

Etant chef de l'opposition, en 1873, M. Frère somma le cabinet Malou « de faire connaître ses intentions quant à » l'organisation de la réserve nationale et de dire s'il » entendait donner suite aux projets qui avaient été pré- » parés par la commission de 1866... Le Gouvernement » doit, disait-il, déposer ses projets dans un bref délai, M avec la détermination arrêtée d'en provoquer la discus- » sion dans le cours de cette session. Il le peut, s'il le )) veut. »

Comme la présentation de ces projets aurait déplu à quelques électeurs et alfaibli la majorité aux prochaines élections, M. Malou se garda bien de répondre à la sommation de son éminent adversaire.

Quand celui-ci redevint ministre, en juin 1878, ce fut au tour des catholiques à demander la présentation à bref délai du projet de loi sur l'organisation de la réserve nationale. Le cabinet en prit l'engagement dans le discours

(1) Si'ance du 23 Jéccinbio 1880.

d'ouverture de la session de 1878-1879, mais il ne fit rieu pour tenir cet engagement, et l'année 1882 se passera encore, vraisemblablement, sans que rien ne soit organisé.

Un journal d'ordinaire bien informé (1) le donne à entendre clairement :

« Depuis dix ans, dit-il, le Gouvernement néglige de n constituer la réserve nationale reconnue indispensable n par les hommes d'Etat des deux partis qui se disputent » alternativement le pouvoir, et, dans la crainte de le » perdre, aucun des deux nose prendre ïinitiative de la » création de cette réserve, »

Voici le fait concernant les ponts de la Meuse.

Dans le courant de l'année 1880, l'administration des travaux publics demanda au département de la guerre s'il pouvait accorder l'autorisation de construire quatre ponts permanents sur la Meuse : à Herstal, Sclajn, Bas- Oha et Flémalle-Grande.

L'inspecteur général des fortifications, consulté, émit l'opinion que ces ponts seraient nuisibles à la défense du fleuve, à moins qu'on ne les défendît par des ouvrages permanents. Le général Liagre trouvant cette opinion justifiée, l'approuva et la soutint à la Chambre. Il s'éleva aussitôt de vives clameurs de toutes parts.

Un journal très estimé, la Flandre libérale, émit à ce propos une doctrine absolument fausse qui, cependant, ne causa aucune surprise dans le public et ne souleva aucune objection dans la presse. « Nous ne pouvons » admettre, disait-il, que l'on sacrifie les besoins essen- » tiels, l'intérêt permanent de la population à la possibilité » d'un péril éloigné et incertain. Quand l'autorité militaire

(l) Voir VEtnilc bel'/c, ii' du 5 mai 1880.

» veut soumettre la production à des entraves gênantes,

» excessives , elle élève une prétention exorbitante à

» laquelle la population civile ne peut pas se soumettre. » Une Belgique prospère, travailleuse, sera bien plus aisé- » ment respectée /qu'une Belgique inerte et appauvrie. » Aussi ne pouvons-nous admettre la légitimité des vexa- » tions que, sous prétexte de défense nationale, on voudrait )) imposer à notre population si active, si laborieuse.

» Dans le cas actuel, on pourra invoquer des raisons » d utilité stratégigue, mais rien de plus.

» De telles raisons peuvent être décisives ailleurs ; elles » 7ie le sont pas chez noies.

» L'autorité militaire commet une grosse faute en voulant » faire prévaloir son avis dans des questions de ce genre.n

Ce qui est exorbitant, ce n'est pas de voir un ministre gêner la production dans l'intérêt de la défense nationale, mais bien de voir un organe important du parti libéral soutenir que les raisons d'utilité stratégique invoquées par ce ministre peuvent être décisives ailleurs, mais qu'elles ne le sont pas chez nous, et prétendre^ en outre, que l'autorité militaire commet une grosse faute en remplissant strictement son devoir.

Cette doctrine, en vertu de laquelle l'intérêt civil doit primer l'intérêt militaire et lui imposer silence, ayant trouvé de l'appui à la Chambre, le cabinet, en vertu d'un décret de l'Empire encore en vigueur chez nous (1), soumit la question des ponts de la Meuse k l'examen du directeur

(1) Le décret du 31 août 1805 porte, article G : « Si l'inspecteur général du » génie et le directeur général des ponts et chaussées ne peuvent s'accorder, ils > rédigeront les procès-verbaux de leurs conférences; \\\\ double en sera remis » aux ministres respectifs qui soumeUront leur avis à la décision de Sa » Majesté. »

Nous ne pensons pas que cette dernière prescription ait été exécutée dans le cas dont il s'agit.

gênerai des ponts et chaussées" et de l'inspecteur général des fortifications. Celui-ci maintint son premier avis, et le Ministre de la Guerre s'y rallia de nouveau, lorsque la question se présenta devant le conseil ; mais de son opposition et de celle du chef de l'arme du génie, on ne tint nul compte. Se plaçant uniquement au point de vue de l'intérêt industriel et des convenances des populations de la vallée de la Meuse, le cabinet autorisa la construction des ponts projetés. Un pareil dédain de l'intérêt national et de l'autorité du chef responsable de l'armée n'a jamais été constaté, croyons-nous, dans aucun pays. C'est l'applica- "tion du précepte suivant formulé en 1878 par un ancien membre de la Chambre : « Le seul objectif d'ut] parti » doit être de conquérir le pouvoir quand il ne l'a pas, de » le garder quand il l'a et d'en faire, quand il le possèle, » le meilleur usage possible (1). »

Un pohiique éminent, sénateur et ministre d'Etat, M. Hubert Dolez, disait en 1872 : « J'espère q\i'à l'avenir on » fera disparaître de nos luttes électorales ces qualifica- » tiens de militaristes et d' anti-militaristes . J'espère aussi » que l'on se souviendra que les anti-miUtaristes sont ceux » qui ne savent pas prévoir le péril ; j'espère encore que » l'on se souviendra qu'il n'y a que les imprévoyants et les )) quémandeurs de vaine popularité qui puissent se pré- » senter au corps électoral en disant qu'ils ne veulent pas » des lourdes charges que l'armée fait peser sur le pays.

w J'émets bien haut le vœu que la question de l'armée, » que la question de la défense du pays soit pour nous » une question nationale do premier ordre et rien qu'une » question nationale, »

Ce vœu n'a pas été réalisé et ne le sera pas de sitôt.

(1) M. Louis Hymans.

La politique, telle qu'on l'entend chez nous, exige que les intérêts militaires soient subordonnes aux intérêts électoraux. Si un ministre de la guerre refusait de se soumettre à cette exigence, on dirait qu'il n'a pas les qualités de l'homme d'Etat. A chaque jour suffit sa fjcine — savoir attendre pour que tout vienne à propos — et reculer dans certaines circonstances pour mieux sauter^ sont des maximes que les ministres civils rappellent volontiers à leurs collègues militaires, quand ceux-ci les pressent d'agir. Les généraux qui se sont résignés à les mettre en pratique, ont eu la satisfaction d'entendre dire en plein Parlement, qu'ils avaient le sens politique très développé^ et cette flatterie, aussi intéressée que peu sincère, les a trop aisément consolés d'avoir perdu la sympathie et la confiance de l'armée.

Depuis le vote de la loi organique de 1873, des membres influents de la Chambre ont à plusieurs reprises engagé le Gouvernement à indiquer ce qui reste à faire pour assurer la défense natioaale.

Dans la séance du 20 juin 1877, M. Orts s'exprima ainsi :

« Le pays peut entendre la vérité. Dites-la lui, Mon- » sieur le Ministre, et il vous répondra avec patriotisme : » Ho7nmes et argent , sang et or, demandez tout ce 5> qui est indispensable pour la défense du pays, vov^ » tauy^ez. »

En mars 1878, M. Thonissen parla dans le même sens.

« A la place de l'honorable général Thiebauld, disait-il, » je ferais dresser un devis complet de tous les travaux » nécessaires à la défense du pays ; je soimiettrais ce devis

» au Gouvernement, aux Chambres, à la nation tout entière, )) et je leur dirais : Voilà ce qu'il faut pour assurer la » défense de votre indépendance, de vos droits, de votre » honneur; c'est à vous de dire si vous voulez, oui ou non, » être sérieusement défendus ; je vous en laisse toute la » responsabilité. »

Plusieurs membres aj^ant accueilli ces paroles par des Irès-bien! accentués, M. Frère s'écria : « C'est une plaisan- » terie ; cela n'a rien de sérieux ! »

Dans la même séance, l'honorable député de Hasselt appuya comme suit une demande d'expKcations faite par M. Ernest Allard, député de Bruxelles :

c< Le Gouvernement devrait dire hautement, franche- » ment, sans crainte et sans réticences, quelle est la n somme totale des sacrifices qu'exige, à l'époque actuelle, » la défense efficace du territoire national.

» Or c'est ce qu'il n'a jamais fait depuis 1830. » Il règne au département de la guerre, depuis près d'un » demi-siècle, une tendance que je ne saurais approuver )) et à laquelle j'engage l'honorable général Thiebauld à » mettre un terme.

» Cédant à des considérations poHtiques, effrayés des » clameurs d'une partie de la presse, arrêtés peut-être » par leurs collègues des autres départements, les ministres » de la guerre qui se sont succédé depuis 1830 n'ont pas » osé dévoiler d'un seul coup, aux yeux du pays, aux yeux » des contribuables, aux yeux des électeurs, l'étendue des » sacrifices que réclame la défense énergique et efficace » de notre territoire. »

La section centrale, chargée d'examiner une demande de crédit de 3 millions pour la construction d'un fort de la ligne avancée d'Anvers (en juillet 1881), posa la question suivante : « Quels sont les travaux que le Gouvernement

)) juge nécessaires pour compléter la défense du territoire » national? »

Le Gouvernement, fidèle à sa tactique, fit une réponse évasive que le rapporteur apprécia comme suit (1) :

(( Le Ministre de la Guerre nous fait remarquer que le )) fort de Rupelmonde figurait parmi les travaux que V l'honorable général Thiebauld se proposait de faire » exécuter ; mais il ne dit pas si, dans la pensée du Gou- » vernement, l'exécution de ces travaux servira de couron- » nement au système défensif du pays. La circonspection )) avec laquelle tous les ministres de la guerre se sont » constamment exprimés à l'égard de l'ensemble de ce » système paraît excessive à la majorité de la section cen- )) traie. Les Belges ont assez de patriotisme pour ne pas » reculer devant les sacrifices qu'exigent l'honneur et la » sécurité de la patrie. La somme de ces sacrifices étant )) bien constatée et justifiée, on pourrait, à l'exemple de )) nos voisins du Nord, répartir la dépense sur un certain n nombre d'années, et la question des forteresses cesserait » d'être mêlée aux luttes des partis. »

A propos des réticences et des demi-mesures du Gouvernement, la Belgique militaire se fil l'organe des plaintes de l'armée en disant :

« Le Gouvernement manque non seulement de franchise, » mais encore d'habileté. Quoi qu'on en dise, la vérité et la » sincérité sont ce qui réussit le mieux en politique... Le » moment de finasser et de ruser est passé. On ne veut » plus être leurré ni pris au dépourvu. Les circonstances » sont trop graves et l'enjeu est trop important pour que le » pays se contente d'expUcations embarrassées, de dcmi- » promesses et de déclarations vagues. Il doit savoir où

(1) Rapport déposé dans la séance du 3 août.

» on le mène et ce qu'on exige de lui. Toutes les fois qu'on » l'invitera à faire un saut dans les ténèbres, il se cabrera » et croira qu'on veut le tromper. Nous ne pouvons pas » l'en blâmer. Ayant à donner son or et son sang, il a bien » le droit de dire à ceux qui lui demandent ce sacrifice : » Levez le rideau, laissez-nous voiries coulisses et ne nous » cachez rien par crainte de nous déplaire. La Belgique )) de 1830 est une vieille fille à laquelle on peut tout )) dire et que l'on a eu le tort de traiter jusqu'ici comme » une timide pensionnaire. L'heure des exphcations fran- )) ches et complètes a sonné. »

Dans aucun autre pays, le gouvernement n'agit de la sorte.

Sous ce rapport, une nation peu militaire et très avare des deniers publics nous a donné un exemple que nous eussions bien fait de suivre. Les Etats généraux des Pays- Bas, voulant mettre un terme aux demandes partielles et successives qui leur étaient adressées pour les travaux de fortification, exigèrent, en 1873, que le gouvernement leur fît connaître, en une fois, ce qui restait à faire pour améliorer et compléter le système de défense du pays. En conséquence, le cabinet, après avoir consulté les officiers les plus distingués de l'armée, soumit à la Législature un plan qui fut approuvé par la loi du 18 avril 1874. Cette loi mit à la disposition du gouvernement un crédit de 32 millions de llorins pour la construction de l'ensemble des travaux projetés. L'article 2 énumère ces travaux et stipule qu' ce ils » devront être achevés dans un délai de huit années à dater » du 1" janvier 1875. » L'article 3 porte que l'on décidera chaque année, lors de la discussion du budget de la guerre, quelle partie de l'allocation totale des 32 millions de llorins sera consacrée l'année suivante à la réalisation du plan adopté.

Le gouvernement annonça que (( indépendamment de » cette allocation, une somme de 11 millions de florins sera » demandée pour la défense extérieure d'Amsterdam. »

La Hollande fera donc une dépense totale de 43 millions de florins (ou de 92 millions de fr.) pour améliorer et compléter son réseau de forteresses.

Quand on signale ce bel exemple de franchise et de patriotisme au Gouvernement belge, il répond : « Ce que la Hollande a fait en 1874, nous l'avons réalisé dès 1859, en nommant la grande commission militaire qui a proposé le système de défense actuel, fondé sur la démolition des places frontières et l'établissement de la grande position stratégique d'Anvers pour laquelle le pays a fait d^énonnes sacrifices. »

Pvemarquons d'abord que les idées sur la défense des Etats et la constitution des places à camps retranchés se sont modifiées depuis 1871, le blocus de Paris et les progrès de l'artillerie ayant prouvé que les grands pivots stratégiques doivent satisfaire à des conditions que rien n'imposait en avril 1859, quand la commission belge arrêta le dispositif de défense d'Anvers.

A cette époque, le canon rayé n'avait pas encore fait son apparition sur le champ de bataille, et l'on pouvait soutenir, en invoquant le témoignage de Vauban, que le blocus des grandes places à camps retranchés est impossible. Aussi a-t-on modifié récemment les moyens permanents de défense dans tous les pays. Il n'y a pas une place importante en Europe qui n'ait été agrandie, complétée ou reconstruite.

En Belgique, on a voulu se soustraire à cette nécessité impérieuse, et ce n'est qu'après une longue hésitation qu'ont été entamés, en 1878, les deux premiers ouvrages de la ligne éloignée d'Anvers.

Les 3 millions nécessaires à la construction de ces ouvrages ont été prélevés sur le fonds S2'jécial provenant de la vente des terrains militaires des places démolies.

En réalité, la Belgique, quoiqu'elle prétende avoir fait (['énormes dépenses à Anvers et dans les autres places fortes, est un des pays qui s'est imposé le moins de sacrifices pour compléter et améliorer son système de défense.

Tandis que la France et l'Allemagne ont, depuis 1872, consacré chacune un demi-milliard à des travaux de fortification et la Hollande G8 millions (non compris les 24 millions encore nécessaires pour protéger Amsterdam), la Belgique n'a puisé dans son trésor, pour le même objet, qu'une somme de 46,700,000 francs.

Afin de justifier ce chiffre et de signaler en même temps les exagérations et les erreurs qui ont été répandues dans le public, nous mettrons sous les yeux de nos lecteurs le relevé exact des dépenses faites depuis 1859 pour créer le nouveau système de défense du pays.

La loi du 8 septembre 1859 a alloué 48,925,000 francs pour l'agrandissement de la place d'Anvers; mais la ville ayant repris pour 10 millions les terrains de l'ancienne enceinte, il n'a été mis à charge du trésor que 38,925,000 francs.

La loi du 12 septembre 18Gi a accordé 5,575,000 francs pour l'achèvement des travaux précédents.

La loi du 5 juillet 1869 a alloué un premier crédit de 1,500,000 francs pour la construction des forts Saintriiihppe et La Perle (Bas-Escaut).

La loi du 10 janvier 1870 a approuvé la vente, à M. Strousberg, de la citadelle du Sud au prix de 14 millions, somme qui a été affectée à la construction d'un nouveau front de l'enceinte, d'un arsenal de guerre et des forts de Zwyndrccht, de Cruybeke et de Merxem.

La loi du2 septembre 1870 a alloué 2, 150,000 francs pour travaux divers, à savoir : 800,000 francs pour Termonde, 800,000 francs pour les forts Saint-Philippe et La Perle (2* crédit) et 550,000 francs pour le barrage de l'Escaut.

La loi du 4 août 1876 a autorisé la cession, pour 150,000 francs, à l'administration des travaux publics, d'une lunette de Termonde ; cette somme a été affectée à la construction de trois batteries permanentes.

La loi du 2 juillet 1877 a alloué un crédit de 1,800,000 francs pour les forts Saint-Philippe et La Perle (3® crédit) et la batterie cuirassée de Sainte-Marie.

La loi du 18 avril 1878 a alloué 3,000,000 de francs pour les forts de Waelhem et de Lierre, mais cette somme a été prélevée sur le fonds spécial.

La loi du 5 juin 1878 a alloué 2,200,000 francs pour l'achèvement des forts de Zwyndrecht, de Cruybeke et de Merxem.

La loi du 30 juin 1881 a autorisé la vente du terreplein intérieur de la citadelle du Nord au prix de 3,850,000 francs, dont 3,410,000 seront employés à des travaux de fortification.

D'après ce relevé, la totalité des crédits alloués jusqu'à ce jour s'élève à 82,710,000 francs, dont 30,500,000 'francs ont été payés par la ville d'Anvers, par Strousberg, par l'administration des travaux publics et par le fonds spécial. La somme totale mise à charge du trésor pour travaux de fortification, de 1859 à 1882, se réduit donc à 52,150,000 francs (1), à savoir 46,700,000 pour Anvers,

(1) Antérieurement à 1859, le trésor a payé 9,023,000 francs pour l'érection do la place de Diest, — 2,165,000 francs pour le fort Sainte-Mario,— 1,204,000 fiancs pour le fort de la Tùtc de Flandre, — 3,G0i,0(J0 francs pour l'ancien camp rolrancJié d'Anvers, démoli on 1800, — et 1,008,000 francs |)0ur le rotrandicincnt delà citadelle du Sud, démoli en 1871.

4,650,000 francs pour le Bas-Escaut et 800,000 francs pour Termonde.

En résumé, Vénorme dépense faite pour Anvers n'atteint pas la somme que coûtera le nouveau palais de justice de Bruxelles et est inférieure de 24 millions à celle qu'exigeront la rectification et le prolongement des quais d'Anvers (1).

Nous estimons que pour achever les forts du Bas- Escaut, construire tous les ouvrages dont se composera la ligne de défense éloignée d'Anvers et fortifier comme elle doit l'être la ligne de la Meuse, il faudra dépenser encore 33 millions de francs (dont 1 1 1/2 millions seront couverts par le produit de la vente de terrains militaires).

Le nouveau système de défense du pays ne coûtera donc au trésor, lorsqu'il sera entièrement achevé, que 52,150,000 -H 21,500,000, ou 73,650,000 francs, c'est-càdire 18 millions de moins que n'en dépensera la Hollande pour compléter les fortifications existantes.

Cette somme paraîtra, sans doute, peu élevée, si l'on se rappelle qu'après 1815, les alliés ont consacré à l'érection des forteresses méridionales de la Belgique 191,000,000 de francs (2), et si l'on considère que l'Allemagne a dépensé, depuis 1872, 57,000,000 de francs pour agrandir la place de Cologne, et la France 60 millions pour compléter les fortifications de Paris, qui avaient coûté au trésor plus de 140 millions (3).

(1) M. Do Wael, bo»r;;mostrc il'Anvcrs, a annonce' récemment que ce travail coûtera environ 70 millions.

(2) Voir les annexes de la loi snr le synilicat tramorlissomcnt, promulgiico en 1822. La somme exacte est 191,210,000 francs.

(3) La somme de 140 millions, votée en 1840, a (5t(5 dépassée, mais nous n'avons pu nous procurer sur ce point que des renseignements incoihplcts.

Une tactique familière aux journaux qui défendent les intérêts des partis, consiste à représenter les demandes et les vœux des militaires comme inspirés par l'intérêt personnel ou comme procédant d'un esprit exclusif opposé à toute transaction. Ainsi à propos du remarquable discours prononcé par le Pvoi à Gand , en septembre 1881 , la Flandre libérale disait :

« Notre armée, nos fortifications, notre budget de la » guerre sont bien plus considérables qu'ils ne l'étaient » jadis. Nos généraux sont-ils plus satisfaits pour cela? » Ils réclament et protestent avec plus de force que jamais. » En leur accordant hier ce qu'ils nous demandaient, nous » espérions voir leurs demandes prendre fin. Tout ce que )) nous leur avons donné n'a eu d'autre effet que d'accroître » leurs exigences. Si demain nous leur accordons ce qu'ils » demandent aujourd'hui — et Dieu sait ce qu'ils ne nous )) demandent pas ! — seront-ils enfin satisfaits ? Qui oserait » le croire? »

Un journal libéral de Bruxelles, la Gazette ^ en reproduisant cette attaque contre les généraux belges, ajouta :

« Et non seulement ils ne seront pas satisfaits, mais ils )) continueront à gémir sur notre indifférence civique, sur » rindigne ladrerie qui nous fait regarder à quelques )) milhons pour assurer l'indépendance nationale, etc., etc.

» Ce que ces militaristes à outrance ont fait de tort à » l'armée est incalculable. Heureusement on ne les écoute » plus guère, et c'est depuis qu'ils sont moins écoutés que » le pays s'est montré plus sympathique à l'armée ainsi » qu'à tout ce qui touche véritablement aux intérêts do n la défense nationale. >>

On aurait bien du nous dire, pour justifier ces réflexions malveillantes, ce que l'armée a obtenu depuis qu'on n'écoute plus les militaires, et ce qu'on leur accordera s'ils ne demandent plus rien. On aurait dû indiquer aussi les réformes ou les améliorations introduites dans l'organisation de l'armée et dans la constitution des éléments permanents de la défense (forteresses et matériel) qui n'aient point été signalées et demandées avec instance par les militaires. De quel bienfait et de quelle mesure utile sont-ils redevables à l'initiative des bourgeois?

En cherchant à rendre les généraux odieux ou ridicules^ comme le font certains journaux, on n'a, croyons-nous, qu'un seul but, celui d'empêcher que le public ne s'aperçoive du manque de prévoyance ou de patriotisme de ceux qui ne font rien et ne veulent rien faire pour la défense nationale.

On prétend que les généraux exigent trop et qu'ils se refusent obstinément à transiger avec l'intérêt civil.

A cela nous répondrons que si toutes les demandes faites par les généraux qui ont siégé dans la commission mixte de 1871 étaient admises, la part contributive du citoyen belge dans le budget de la guerre serait encore inférieure à celle des citoyens allemands, français, autrichiens, russes, anglais, itahens et hollandais. Or le premier ne peut-il pas faire pour assurer son indépendance les sacrifices que s'imposent les autres? Pour le soutenir, il faudrait ou bien prouver que le Belge est plus pauvre, ou bien avouer qu'il tient moins à l'indépendance nationale.

Quant aux transactions avec les intérêts civils, pour justifier les militaires qui ne s'y prêtent pas, nous répéterons ce que disait, en 1813, ThonorableM. Rogier :

« Il est des questions qui, par leur solution, peuvent j) entraîner des conséquences tellement graves f[nellcs

)) n admettent ims de transactions. Telle est à nos yeux la » question de l'armée. »

Ceux qui accusent les militaires de n'avoir aucun souci de l'intérêt des contribuables oublient que le premier de tous les intérêts est d'assurer la défense du pays.

« Sans sécurité nationale, écrivait Léopold !«• à » M. Rogier, le 21 janvier 1851, il ny a pas d'existence » iwlitique ; tous les intérêts les plus précieux, sans excep- » tion aucune, se rattachent à cette sécurité ; les garanties » les plus fortes doivent donc être données au pays et à » l'armée, que nous défendrons les éléments de cette sécu- )) rite comme notre trésor le plus précieux. »

Les journaux qui prennent le plus à cœur l'intérêt du contribuable doivent reconnaître que dans aucun pays celui-ci n'est moins imposé qu'en Belgique. Il y a peu de temps (1), V Etoile belge publiait les lignes suivantes :

« A l'heure où le Roi, dans son discours de Gand, » avançait que la Belgique est un pays assez riche pour » conserver ce qu'il a créé, qu'il a les moyens de rempHr » ses devoirs vis-à-vis de lui-même et vis-à-vis des autres, » l'imprimerie de la Chambre livrait à la publicité la Statis- )) tique générale des recettes et des dépenses du royaume » (1810-1875), laquelle est une démonstration aussi élo- » quente qu'inattendue de la parole royale.

» Nous Usons, en effet, dans ce document parlemen- » taire — et le calcul de comparaison dû à l'administra- » tion des finances est établi sur les données les plus » exactes — que la quotité de l'impôt par habitant pour » 1875 s'établissait comme suit dans trois pays limitrophes » qui vivent à peu près de la même existence et sont régis » par des institutions analogues :

(1) En septembre 1881 .

Page 1