‹ Situation militaire de la BelgiqueChapitre 5 sur 12 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

CAUSES ET EFFETS DE LOPTIMISME QUI RÈGKE DANS LE PAYS. — LES MESURES LES PLUS UTILES POUR LA DÉFENSE NATIONALE SONT AJOURNÉES OU REPOUSSÉES. — CROISADE

CONTRE LE SERVICE OBLIGxVTOIRE. REPROCHES INJUSTES

ADRESSÉS AUX DÉFENSEURS DE CETTE RÉFORME. — NÉCESSITÉ DE FAIRE UN APPEL AU PAYS POUR RÉSOUDRE LA QUESTION MILITAIRE.

La crainte de mécontenter la bourgeoisie, que M. Frère appela un jour la grande force de notre temps (1) — et qui possède, en effet, une influence prépondérante dans tous les pays où le cens confère seul le droit électoral — porte naturellement nos hommes d'Etat à éluder le plus longtemps possible l'obligation de demander au pays les sacrifices personnels ou financiers nécessaires pour assurer sa défense. De là vient l'optimisme outré, qui distingue leurs discours et dont la presse se fait le complaisant écho. Les articles des revues militaires et des journaux politiques de l'étranger ne sont jamais reproduits lorsqu'ils signalent les lacunes ou les vices de notre organisation militaire et les conséquences fâcheuses qui peuvent en résulter. En

(1) Séance du 13 novembre 18^2. — On retrouve la même expression dans l'cxposù des motifs de lu loi de milice de 1^70.

revanche, on met en relief et l'on commente avec la plus vive satisfaction tout article, quelque obscure qu'en soit la source, qui flatte l'égoïsme et la parcimonie de l'électeur, en soutenant que la Belgique n'a absolument rien à craindre et qu'elle peut s'en rapporter, pour sa sécurité et son honneur, aux engagements contractés envers elle par les puissances garantes de sa neutralité (1).

Le 24 août 1870 (huit jours avant Sedan), M. Frère s'exprimait ainsi :

(( Il est dune évidence palpable qu'au moment où la guerre » éclate entre la France et l'Allemagne, ce n'est pas contre » nous que les forces des belligérants seront tournées. »

(1) Tous les journaux ont reproduit, en février 1880, un article de la Gazelle de Mu(jdebourij , disant :

« Les Belges ont admirablement arrangé leurs affaires ; ils ont fait 'preuve » d'une sagesse politique que personne ne leur supposait.

» Ils savent que l'Allemagne aurait pu s'éviter une guerre formidable en y> signant le projet Benedetti qui les faisait passer à la France. Cet incident » leur a appris de quel prix est pour rAllemagne leur indépendance, et depuis ce » jour ils ont gagné dans la politique étrangère de l'Allemagne une confiance que » le temps n'a fait que renforcer. »

Le correspondant berlinois, de VEcJto du Parlement, en citant ce passage, ajoutait:

« Les lignes qui suivent sont imprimées en gros caractères, et plusieurs jour- » naux de Berlin que je reçois à l'instant, les reproduisent, la Posl, entre autres, » et la Staatsburger Zeilung, qui publie également un article de fond sur « le » jubilé de l'indépendance de la Belgique » :

» Si les Belges sont thanquilles a présent sur leur avenir, c'est qu'ils

» SONT convaincus QUE L'ÉPÉE DE L'ALLEMAGNE LES PROTÈGE ET QU'AUSSI LONG-

» temps que nous aurons une armée capable de soutenir la lutte avec la » France, nous ne permettrons pas a celle-ci de pouteu la main sur une proie » qu'elle a si longtemps convoitée. »

Peu de temps après, un écrivain français, le major Lernicl, publia une brochure, qui fut également citée avec empressement, et dans laquelle il disait : « La » Belgique peut dormir à côté de la France comme l'enfant dort à côté de » sa mère. »

Soyez tranquilles, dit le voisin de lEst, — dormez en paix, dit le voisin du Hud, voilà qui est bien parler !— Arriére les militaristes qui disent: Veillez et prenez garde !

Cela veut dire qu'il est « d'une évidence palpable » que jamais les lignes d'opérations des armées allemandes ou françaises ne traverseront notre pays !

On chercherait en vain un stratégiste qui partage cette opinion si manifestement optimiste et cette autre, de même nature, émise en 1878, au Sénat, par le lieutenant général Thiebauld, ministre de la guerre :

« Je ne crois pas que la Belgique sera le théâtre des » opérations militaires, l'exemple de la guerre de 1870 )j le prouve surabondamment.

» En réalité, l'Allemagne, pas plus que la France; n'a )) aucun intérêt militaire ou politique à transporter le » théâtre de la guerre dans notre pays. »

La même année, M. Malou, chef du cabinet, crut devoir montrer une égale assurance et un égal dédain des principes de la stratégie, pour rassurer les contribuables avant la prochaine réunion des collèges électoraux.

M. AUard lui ayant adressé la question suivante : « Si demain la guerre éclatait entre la France et n TAUemagne et que l'une des puissances crut devoir » traverser notre pays, si cette puissance, à l'effet de )) couvrir les flancs de sa hgne d'opérations, envoyait GO » à 70 mille hommes en Belgique pour écraser notre » armée ou la refouler dans le camp retranché d'Anvers, » serions-nous en état de faire face à ce danger, dans » l'état actuel de notre organisation militaire, » M. Malou )) répondit : « 11 n'y a pas le moindre danger que pareille » hypothèse se réalise ; c'est une hypothèse complètement » impossible (1). •>•>

(1) Voir les Annules parlementaires du mois do mars.

An mois d'avril de la môme aiméo, M. Malou répondit au sénateur Van Schoor qui avait dit : « D'après moi, la patrie i^eut d'un nwineni à l'autre être mise en

Le chef du cabinet aurait dû dire tout le contraire, comme le firent les ministres anglais qui manifestaient, dans ce moment, les plus grandes inquiétudes au sujet de la situation de l'Europe ; mais alors il se fut imposé l'obligation de demander de nouveaux crédits pour les fortifications et une augmentation importante du contingent de l'armée; or M. Malou ne tenait qu'à être agréable aux électeurs, qui allaient décider du sort du cabinet.

« Je pose en fait, disait-il, que si l'on proposait aujour- » d'hui d'augmenter le contingent, il n'y aurait pas dix » voix dans la Chambre pour voter cette augmentation. »

En s'exprimant ainsi, le chef du cabinet prouvait qu'il n'avait pas une haute opinion du patriotisme de la nation et de ses représentants.

La même pensée se fait jour dans les articles de la plupart des journaux.

Nous n'en citerons que deux, pour justifier notre assertion.

La Flandre libérale donnait, en novembre 1880, l'avertissement suivant au cabinet :

c( D'après certains bruits arrivés jusqu'à nous, le Gou- » vernement paraîtrait, malheureusement, disposé à se » laisser entraîner dans la voie des dépenses militaires et M à vouloir y entraîner la majorité hbérale.

danger » ; « Nous avons avec toutes les puissances do l'Europe des relations » empreintes d'une confiance et d'une sympathie mutuelles.

» 11 n'y a absolument aucun danger qui puisse nous menacer en ce moment » ni dans un avenir prochain même, j'ose le dire.

» Que l'on vienne expiirner une défiance injuste, injurieuse même, envers les » nations qui nous entourent, que l'on suppose une nitention contraire à celle » qui existe réellement, c'est ce que je ne puis admettre. »

Nous nous bornerons à renvoyer cet homme d'Etat si aveuglément confiant « dans les nations qui nous entourent » au traité de Benedetti et à Va/faire du Luxemhourij au sujet de laciucllo un diplomate, M. Rothan, a publié naguère les plus curieuses révélations.

» Nous croyons rendre service au Gouvernement et à » nos amis de la gauche, en les avertissant d'avance et » avant qu'il soit trop tard, des résistances énergiques aux- » quelles toute augmentation de charges militaires se » heurterait dans le sein du parti libéral et dans le pays )) tout entier.

» On parle aujourd'hui de crédits considérables qui » seraient demandés à la Législature pour l'achat de nou- » veaux canons.

» S'il y a dans notre armée des artilleurs auxquels il )) manque des canons, il y a un moyen très simple de tran- » cher la difficulté et auquel le pays applaudira des deux » mains : qu'on donne congé à ces artilleurs et qu'on les » renvoie à leurs travaux (1). Et si les canons dont on nous » menace doivent amener une augmentation du contingent, )) afin de pourvoir à leur service, nous voyons là deux rai- » sons plutôt qu'une de repousser absolument toute )) demande de ce genre. »

En ISTO, V Etoile belge crut devoir déclarer :

« 1° Que les chefs du parti hbéral entendent ne recruter )) la réserve nationale que dans le premier ban de la garde )) civique ;

» 2« Que le service obligatoire dont on veut faire un )) épouvantail aux électeurs, ne sera introduit que par les )) catholiques dans notre législation (2). »

Cela veut dire que les Belges n'entendent pas créer une

(1) Comment un journal sérieux, redigô par des hommes d'un vrai talent, peut-il soutenir de pareilles absurdités et faire des raisonnements aussi niais? N'est-ce pas une preuve que la passion politique aveugle souvent les esprits les plus distingués ?

(2) « Il est à nos portos, disait YEtoile dans ce même article, si les catholiques » sont maintenus au pouvoir. »

C'était faire un grand honneur aux oa(lioli([uos ; nous doutons cependant qu"il fût mérité.

landwehr pour défendre leurs places, ni s'imposer le service obligatoire pour régénérer l'armée (1).

On ne peut pas annoncer plus clairement que le sentiment patriotique est chez nous beaucoup plus faible qu'en Allemagne, en France, en Italie, en Autriche, en Russie, même en Turquie et au Japon, où le service obligatoire est adopté.

La même conclusion découle encore d'autres faits que nous croyons utile de signaler.

Si jusqu'à ce jour on a reculé devant le devoir patriotique de supprimer le remplacement, c'est par crainte de mécontenter les électeurs, qui n'entendent pas que leurs fils servent en personne, et qui invoquent, pour justifier cette prétention, la liberté des professions, comme ils invoquent la liberté des 2Jarenfs pour repousser l'enseignement obligatoire et l'interdiction du travail des enfants dans les fabriques et dans les mines (2).

Pour la même raison, on ne veut pas procéder à la re vision de la loi de 1873 sur l'organisation de l'armée, ni assigner au contingent annuel un effectif qui permette

(1) M. Ilymans avoue, sans détour, que les Belges n'ont pas le patriotisme aussi développé que leurs voisins. « Si le Gouvernement, dit-il, proposait le service » obligatoire, il se trouverait en présence d'une opposition qui n'aurait rien de » commun avec l'esprit de parti et qui sortirait des entrailles de la nation. » (Office du IG mars 1879.)

Nous aimons à croire que la nation vaut plus que ne le prétond cet ancien député.

(2) On exagère ce respect de la liberté au point qu'en mai 4880, M. Rolin, ministre de l'Intérieur, disait au Sénat, à propos de la vaccination obligatoire : « Le principe d'imposer de force un remède même bon à nos » populations n'est pas, je pense, on harmonie avec nos traditions législa- » tives. »

En revanche, ce mèrne ministre poussa si loin, en avril 1881, l'intervention administrative dans le domaine de la hberté culinaire, qu'il lit une circulaire sur la manière de rôtir la viande de porc (une heure par kilogramme et jusqu'à ce qu'il n'en sorte plus « un jus rosé »),

de mobiliser l'armée au moyen de huit classes de milice (1) ; ni restituer au Gouvernement le droit de rappeler sous les armes les anciennes classes à l'époque des grandes manoeuvres, comme cela se faisait autrefois (2); ni porter la durée du temps de service dans l'infanterie à trois ans, minimum nécessaire pour former de bons soldats ; ni supprimer les petites garnisons, où l'esprit de corps, l'esprit militaire et la pratique des manœuvres ne peuvent s'acquérir et où les cadres s'énervent faute d'activité et de stimulant.

a Ce n'est, dit le général Paixhans, que par la réunion, » par la comparaison, par l'action simultanée dans la main » d'un même chef, qu'on obtient l'instruction, la confiance, » la force et tout ce qui fait une bonne armée. »

On a méconnu cette vérité en Belgique, au point de détacher, dans do petites villes frontières, les écoles régimentaires, qui devraient se trouver sous la surveillance directe des chefs de corps. En agissant de la sorte, les ministres de la guerre ont cédé aux instances et aux menaces de certains représentants qui leur ont dit : « Ou vous donnerez une » garnison à telle ville de notre arrondissement, ou nous » voterons contre votre budget et contre toutes les dépenses )) miUtaires. »

C'est un nouvel et déplorable exemple de la politique,

(1) Actuellement il faut, pour compléter l'armée, puiser dans 10 classes do milice. Les bataillons inactifs de l'infanterie sont formés à l'aide des 8°, 9° et 10" classes. La cavalerie n'a besoin que de 7 classes ; les hommes des 8°, 9° et ■lO" classes font partie du train. L'artillerie et le génie ont besoin de lO classes pour se compléter.

(2) La loi du 3 juin 1870 permettait do rappeler deux fois les miliciens de l'infantcrie après leur 4° année do service; celle du 18 septembre 1873 a sui)primé ces rappels, excepté pour les miliciens de rinfanterie, qui peuvent ôtro rappelés pour un mois, lorsqu'ils sont entrés dans leur 4° année do service. C'est une concession déplorable (juc le Ministère de la Guerre a cru devoir faire pour obtenir une légère auirmentation du contingent.

sacrifiant l'intérêt militaire à l'intérêt électoral et à l'esprit de clocher.

On recule, depuis dix ans, devant la présentation d'une loi sur les prestations militaires, indispensable pour assurer la prompte et complète mobilisation de l'armée, et Ton proroge à la fin de chaque session la loi sur les logements militaires, qui est notoirement insuffisante. Elle ne condamne, en effet, qu'à 5 ou 10 francs d'amende, le citoyen qui refuse de donner asile au mihtaire porteur d'un billet de logement, et cela parce que la Chambre avait trouvé excessive la demande faite par le Ministre de la Guerre de prononcer contre ces délinquants la peine de l'emprisonnement que le Code pénal applique à de moins grands coupables , par exemple les cochers qui maltraitent leurs chevaux et les oiseleurs qui dénichent des rossignols ou des fauvettes.

On retarde également le plus possible la présentation d'une loi créant la réserve nationale, bien que l'utilité de de cette réserve ait été reconnue dès 1832 et que, faute de de l'avoir organisée, le pays se soit trouvé en 1870 dans la situation la plus critique (1).

Quand enfin on se décidera à déposer cette loi sur le bureau de la Chambre, l'armée constatera que l'on a moins tenu compte des nécessités militaires que des sentiments et des intérêts du corps électoral.

On n'ose pas non plus dire à la garde civique qu'elle ne

(1) Lo géni'sral Renard, dans la sûanco du 28 novembre 1878, apprit à la Chambre que le 31 août 1870, l'ordre avait été donné de concentrer toute l'armée sur la frontière pour barrer à l'armée française la route de la Belgique. « Si cet » ordre avait reçu son exécution, dit-il, la place d'Anvers ciH été complètement » dégarnie , sans corps d'armée pour nous relier à notre base d'opérations et » sauvegarder ainsi notre ligne de retraite. »

« Je demande si, après un fait pareil, on peut encore nier la nécessité » indispensable d'une réserve scricusemcnl organisée et d'une bonne armée. »

convient ni pour la guerre de campagne ni pour la guerre de siège. On saisit, au contraire, toutes les occasions qui se présentent pour flatter son amour-propre, exagérer son importance et lui faire croire qu'elle est indispensable à la défense nationale (1).

Si les ministres reculent devant l'obligation de dire toute la vérité sur ce point comme sur d'autres, c'est évidemment parce qu'ils n'ont pas une haute opinion du patriotisme des classes dirigeantes. Ils protesteront, sans doute, avec véhémence contre cette appréciation, mais elle est appuyée sur trop de faits pour que nous n'y persistions point.

Si M. Frère avait confiance dans le patriotisme des électeurs, aurait-il dit dans la séance du 16 avril 1880 :

« Croyez-vous que nous reculerions si nous reconnais- )) sions que l'intérêt du pays exige qu]on établisse des » fortifications sur la Meuse? Est-ce que vous croyez que » nous nous arrêterions devant vos clameurs, devant la » prétendue émotion douloureuse dont vient de parler » l'honorable préopinant (M. Jacobs), que ces projets » feraient naître dans le pays... Nous ne nous arrêterions » pas ! Nous l'avons prouvé lorsqu'il s'est agi des fortifl- » cations d'Anvers, lorsque pour servir un intérêt national^ » nous avons sacrifié notre popularité et les intérêts mêmes » de notre parti. Car c'est à l'aide d'agitation faite au )) moyen des fortifications d'Anvers que le parti libérala » été décimé, et vous savez ce qu'il a fallu d'elTorts pour le » reconstituer. »

Cet aveu est écrasant pour les électeurs belges. Si, en

(1) Lo 30 août 1880, M. lo Ministre Jo riaU'riour disait dans un banquet patriotiiiuo : « La garde civique a les qualitt^s militaires du soldat et les qualités

» civiques du citoyen Mal;^ié tous les systèmes militaires, il faudra toujours

» la conserver comme un élément pacifique et démocratique. » (Voir lo MonKciir du 31 août.)

effet, ils étaient de chauds patriotes, frapperaient-ils iVimpopularité des ministres et des représentants qui ont assuré la défense du pays en créant un système de places fortes admiré par des stratégistes émiuents, et décimeraient -ils un parti qui a attaché son nom à ce grand œuvre de préservation nationale ?

M. Frère n'avait pas une meilleure opinion du patriotisme des électeurs, en avril 1880, quand il disait, à propos de la défense de la Meuse :

« Il s'agit de savoir s'il sera permis de proclamer par » tout le pays que l'on va grever le budget de nouvelles » charges, que l'on va créer de nouvelles dépenses mili- » taires, que l'on va accabler le pays... Eh bien, je trouve » déplorable que, lorsqu'il s'agit de la défense nationale, )) on ait recours à d'aussi pitoyables expédients . »

Ces pitoyaUes expédients ne produiraient aucun effet, et le ministre s'en moquerait au lieu de s'en plaindre, s'il était bien convaincu que l'électeur a assez de patriotisme pour accepter les sacrifices qu'exige la défense nationale.

Au fond, la conduite et les discours de nos hommes d'Etat sont la confirmation de ce qu'écrivait le 6 janvier 1846 le roi Léopold à M. Nothomb :

« Ce qui est à désirer pour ce pays-ci, c'est un esprit » national plus robuste qui existe dans le peuple^ mais qui )> est faible imd getheilt (et partagé) chez les classes plus » élevées. »

Tout ceci n'empêche pas que les Belges auxquels nous faisons allusion, ne se croient d'excellents patriotes et ne s'indignent lorsqu'on leur conteste cette qualité.

Ils ne néghgent, en effet, aucune occasion de proclamer bien haut qu'ils n'ont point dégénéré et que dans leurs veines coule encore le sang des héros de Preslcs, de Woeringen, de Courtrai et de Roosebeke.

Mais ne demandez pas qu'on les prive du droit d'acheter des remplaçants pour leurs fils, qu'on augmente le contingent et la durée du temps de service, que l'on crée une réserve nationale sérieuse, que l'on construise de nouveaux forts sur la Meuse pour disputer cette importante ligne d'opérations aux Allemands et aux Français !

Ce serait mal les connaître.

Leur patriotisme est plus calme, plus modéré, plus facile à rassurer.

Ils ne sont pas pour les solutions radicales, ni pour les mesures extrêmes. Voici comment ils raisonnent :

« La Belgique doit sans doute avoir une armée, parce que les puissances garantes de sa neutralité l'exigent, mais il suffit qu'elle soit tout juste assez forte pour qu'on ne puisse pas dire, en cas de violation du territoire, qu'elle s'est laissé faire, La garantie do son indépendance n'est pas dans le nombre des soldats, des forteresses et des canons, elle réside tout entière dans le respect qu'inspirent, aux p]tats voisins, son gouvernement, ses institutions et la stricte impartialité de sa politique. En se montrant toujours digne d'être libre, en cherchant cà ne briller que par les arts, les sciences, les lettres, le commerce, l'agriculture et l'industrie, nul n'osera jamais porter la main sur une petite nation si pacifique, si honnête, si prospère et si sage. »

Bien que les faits cités plus haut tendent à prouver que les sentiments patriotiques s'afFaibhssent de plus en plus dans le pays, il n'est pas certain que la nation prise en masse soit aussi indifférente ou aussi liostile aux mesures miUtaires que le prétendent certains de ses mandataires. Nous inclinons à croire que ces mandataires se trompent en agissant comme ils le font, et nous en avons pour garant le fait indéniable que jamais un représentant n'a perdu son

siège pour avoir voté des dépenses militaires. Dans quelques arrondissements, ils passent même en tête de la liste, ce qui tendrait à prouver que l'électeur lui-même n'est pas hostile à ces dépenses, bien qu'on soutienne le contraire dans toutes les occasions où les intérêts de l'armée sont en jeu.

M. Devaux n'ignorait pas ce fait lorsqu'il disait, en 1876 (1) :

« Chaque fois que le Gouvernement, se mettant résolû- » ment à la hauteur de sa responsabilité, s'adressera avec )) fermeté et confiance au patriotisme du pays pour lui faire » connaître ce que réclament ses intérêts les plus sacrés, » il aura peu de peine à s'en faire comprendre et à triom- >■> pher des petites oppositions qui flattent de moins nobles )) instincts. »

Si l'on avait procédé pour les réformes militaires comme on l'a fait pour les réformes civiles, c'est-à-dire si les partisans des premières avaient usé de leur influence pour éclairer l'opinion publique, l'armée ne serait pas aujourd'hui dans la situation précaire où elle se trouve. On se rappelle que lorsqu'il s'agit de substituer le régime du libre-échange à celui de la protection, il se manifesta dans les centres commerciaux, industriels et agricoles du pays une très vive opposition, qui trouva son point d'appui dans une foule d'intérêts alarmés. Aussitôt les apôtres de la doctrine nouvelle se mirent en campagne, donnant des conférences dans les villes et dans les villages, créant des journaux pour défendre leurs idées et publiant coup sur coup des brochures et des livres en réponse aux objections et aux attaques des protectionnistes. Cette intelligente et vigoureuse propagande obtint un si grand succès que la cause de la liberté commerciale finit par triompher.

(1) Quelques réflexions politiques au sujet de la réorganisation de l'armée.

Si l'on avait agi de la sorte pour faire accepter par le pays le principe juste et fortifiant du service obligatoire, le même résultat eût été obtenu.

« Rien ne prouve, disait le comte d'Aspremont Ljnden » dans la commission de 1871, que le service obligatoire » est antipathique à la nation, et quand même cela serait, » c'est à nous (sénateurs et représentants) de dissiper les » erreurs et les préjugés qui obscurcissent la nation.

» A cet égard nous avons vis-à-vis de la nation un vérin table apostolat à exercer.

» Je voterai le principe du service personnel, parce que » j'ai la conviction profonde que l'avenir de la Belgique ne )) peut être garanti qu'avec une armée vraiment nationale, n capable d'assurer sa sécurité, »

Mais au lieu de suivre cette ligne de conduite, les chefs des deux partis se liguèrent pour étouffer dans son germe la réforme vivifiante réclamée par l'armée tout entière après l'épreuve décisive de 1870. Les généraux qui s'étaient mis en avant furent accusés de vouloir exercer une pression illégale sur les grands pouvoirs de l'Etat, et on alla jusqu'à qualifier de lyi^onunciamenio une souscription ouverte dans la Belgique militaire i^our publier et répandre dans le public des brochures écrites en faveur du service obligatoire.

M. Pirmez disait en août 1872 :

« Ce qui existe aujourd'hui dans l'armée, ce n'est pas le w désir d'avoir un bon remplaçant pour en fîiire un bon n soldat, c'est, au contraire, le désir cVen avoir un mau- » vais, pour en faire un bon argument contre l'insti- » tution.... »

(c Ce ne sont pas les soldats qui sont mauvais, ce sont les » chefs qui se conduisent mal.... La loi de 1870 (qui » autorise le remplacement) a été appliquée contrairement à » son esprit,, non pour lui laire produire de bons résultats.

» mais pour lui en faire produire de mauvais... Cette loi » est la plus juste et la ^;^2<5 démocratique du monde » entier!!!... »

« Puisque, aujourd'hui, nous sommes certains que le » remplacement sera maintenu, il faid que le rcmplacc- » ment devienne hon. »

Prétention d'autant plus absurde que, déjà en 1851, la commission mixte avait condamné le remplacement dans les termes suivants :

« L'opinion publique (1) et l'armée surtout se pronon- » cent contre le remplacement; sa suppression ou son » maintien est une question qui doit être examinée surtout •>•> au point de vue militaire et par des militaires. »

Cet examen se fit en 1871 et il eut pour résultat le vote unanime des militaires en faveur du service obligatoire.

M. Frère se montra particulièrement irrité de ce vote : « La suppression du remplacement^ disait-il, est une espèce )) diidée fixe qui doit disparaître. C'est une idée fatale » au triomphe de laquelle on s'acharne... Les officiers font » appel aux plus mauvaises passions pour faire prévaloir » des systèmes qui n auraient d'autre effet que d'opprimer M les prolétaires ., . »

« Je voudrais bien qu'on me montrât dans l'armée, en » supprimant les remplaçants, quels sont ceux qui servent » sans recevoir de l'argent en échange de leurs services. » Depuis le caporal jusqu'au général, tout le monde est » payé. »

Dans ce discours, qui a si vivement froissé l'armée, M. Frère confond le traitement du fonctionnaire avec la

(1) On lit dans un Manifeste de 1848 de l'/lssoc)«/ion /)fcfr«7e de Liège dont faisait partie M. Frère : « La remp1ace77ienl niililaire, qui permet à certaines » classes de citoyens d'acquitter pécuniairement un impôt que le plus grand 'o nombre est forcé de payer en nature, doil cire aboli. »

prime que touche le mercenaire le jour où il s'enrôle. La même confusion a été faite par M. Woeste.

)) Qui avancera, dit celui-ci (1), que les émoluments des » officiers n'impliquent pas une idée de lucre à tégal de » l'indemnité que reçoivent les remplaçants?

» La campagne en faveur de la suppression du rempla- » cément est une toquade...

» Messieurs les officiers, vous découragez Tarmée par » vos accusations insetisées. Votre premier devoir est de » revendiquer l'honneur de l'institution à laquelle vous » appartenez et, par vos dénonciations aveugles, vous » la déshonorez. C'est au Ministre de la Guerre à vous » rappeler à Taccomplissement de ce devoir. »

M. Woeste accusa ensuite les officiers « de donner le » détestable exemple d'une sédition contre le gouvernement » de leur pays. Il est temps, ajouta-t-il, que ces menées )) factieuses cessent. Les officiers ne doivent pas devenir » desGambettas etdes Rabagas. »

M. Dumortier. — Les efforts faits parles officiers pour obtenir le service obligatoire, furent qualifiés par cet honorable représentant de « menées ourdies dans un hiU coupa- » ble. Qui, s'écria-t-il, est venu dire à l'Europe que l'armée » belge ne valait rien? Ce sont des officiers qui ont fait » cette mauvaise action. »

M. Ilymans, ancien représentant et rédacteur de plusieurs journaux hbéraux :

« En assistant à cette démolition de t armée par ses chefs, » disait-il, je me suis demandé souvent si une espèce de » vertige s'était emparé de nos officiers... Le colonel Brial- » mont est le porte-drapeau de la campagne ouverte en » faveur du bouleversement de nos institutions militaires.

(I) Voir lu Revue ijénènde do 1872.

» Le service obligatoire est la plus colossale iniquité des » temps modernes (1). »

M. Delhoungne. — Ayant à traiter la question militaire devant les électeurs deGand, en mai 1874, cet honorable député crut devoir faire l'éloge du remplacement.

Le langage qu'il tint dans cette circonstance ne peut être expliqué ni justifié par quiconque place l'intérêt national audessus de l'intérêt de parti, la vérité et la franchise audessus de la ruse et de l'habileté. Reprochant aux catholiques d'avoir rendu, par la nouvelle loi sur la milice, le remplacement plus difficile, l'orateur s'écria : « Ils ont fait du remplacement une sorte de privilège aristocratique, et ils l'ont fait dans cette vue qu'il faut démasquer, que c'est un premier pas vers le service obligatoire, à l'aide duquel on voudrait prussianiser la Belgique. Ce système, le parti libéral, au contraire. Ta combattu parla majorité de ses membres les plus éminents. Je l'ai aussi combattu. J'ai dit à la Chambre que le système du service personnel obligatoire se comprend, qu'il est logique, qu'il est patriotique dans les grands pays comme l'Allemagne et la France qui sont exposés à être des puissances belhgérantes, mais que, pour la Belgique neutre, ce système serait la ruine. Si, en 1870, nous avions eu le service personnel et obligatoire, toute la Belgique eut été sous les armes, et les hommes les plus utiles du commerce, de l'industrie et de l'agriculture auraient dû laisser là leurs travaux.... »

Ce discours montre bien à quels tristes arguments est obligé de recourir parfois l'homme pohtique le plus dis-

(1) 0/"/ice du IG mars 1879.

En 1873 M. Hymans disait : « Le service obligatoire est (en France) une » véritable farce qui ne durera pas un an. »

tingué, lorsque, au lieu d'éclairer ses concitoyens et de les exciter à faire leur devoir, il cherche uniquement à obtenir leurs suffrages. On est vraiment afflige de voir l'éminent orateur gantois soutenir qu'un mode de recrutement logique et patriotique en France et en Allemagne, causerait la ruine de la Belgique neutre, parce que celle-ci n'est pas exposée à être « une puissance belligérante. » Faut-il donc apprendre, à cet esprit si lucide et si fin, que l'armée attaquée est belligérante aussi bien que l'armée attaquante, et que si de bons soldats et de bons cadres sont nécessaires à l'une, ils ne le sont pas moins à l'autre. M. Delboungne sait cela aussi bien que nous, mais il ne convenait pas à son parti qu'il en fit l'aveu devant les électeurs de Gand. Voilà le grand mal qu'il faut signaler et combattre, parce qu'il nous conduira à notre perte. Au lieu de gouverner en instruisant et en dirigeant, on cherche à se maintenir ou à se hisser au pouvoir en flattant les préjugés, les erreurs et l'égoïsme des classes influentes.

Avons-nous besoin de dire que ces attaques violentes contre le service obhgatoire, faites pour effrayer les timides et les indécis, produisirent une vive irritation dans l'armée dont on accusait les chefs d'être des toqués....^ d'appliquer la loi de manière à lui faire produire de mauvais résultats ,de faire ajypel aux plus mauvaises passions

pour opprimer les p^'^'olétaires , d'ourdir des ?nenées

coupables , de déshonorer l'armée par des dénonciations

aveugles , de donner V exemple d'une sédition contre le

gouvernement du pays. ...,ctde travailler au bouleversement de nos institidions militaires!!

Le Ministre de la Guerre, voyant qu'il ne pouvait compter ni sur l'appui de ses collègues, ni sur le concours de la Chambre , ni sur Tinlervention de la presse qui avait manqué à son devoir on égarant l'opinion ou en s'abstenant

de l'éclairer (1), le Ministre de la Guerre donna sa démission sans faire connaître toutefois le motif réel de sa détermination, pour ménager le cabinet dont il faisait partie.

M. Thonissen avait prévu ce dénouement. « Dieu )) veuille, écrivit-il le 18 juin 1871, au Journal de Bruxelles, w que l'égoïsme, la vanité, l'esprit de routine et de w misérables calculs de parti ne fassent pas échouer cette » réforme (la suppression du remplacement) devenue indis- » pensable, »

Non content d'avoir tenu en échec les partisans du service obUgatoire, le chef du cabinet actuel s'est vanté, encore récemment, de persister dans son opposition, bien que la grande réforme ait été adoptée à peu près partout.

Il disait, en effet, au Sénat en mai 1880 :

« J'ai combattu, d'une manière absolue, l'idée de sup- )) primer le remplacement volontaire et d'y substituer sous » le titre de service personnel et obligatoire le remplace- » ment forcé.

» Je suis Vadversaire implacable de ce prétendu service j> personnel obligatoire que j'ai pris le soin de démasquer. »

Or « ce prétendu service obligatoire » que M. Frère a pris soin de démasquer et dont il est l'adversaire implacable, fonctionne depuis 1808 en Allemagne et depuis plusieurs années dans tous les pays de l'Europe , à l'exception de la Hollande, du Portugal et de la Belgique.

Nous comprendrions cette sortie violente du chef du cabinet contre une réforme que l'armée serait si heureuse de voir adopter, s'il proposait le service obligatoire réel ; or c'est ce qu'il ne fait pas.

Ses sympathies sont pour le remplacement voloiitaire ; et

(1) « Dans les pays où la presse égare l'opinion, il faut s'attendre aux plus gi-andes folies. »

(Lôopold I" ; lettre du 18 février 1854, à M. J.-B. Notliomb.)

il qualifie ainsi l'acte du prolétaire qui, pressé par la nécessité ou ne pouvant se créer une position dans le civil, faute d'intelligence, d'ordre ou de moralité, consent, au prix de 1,600 francs, à prendre dans l'armée la place du riche, désigné par le sort.

On a longtemps cru et l'on répète encore aujourd'hui que ce mercenaire finit par devenir un excellent soldat, parce qu'il aime sa profession et qu'il a les aptitudes nécessaires pour l'exercer.

Or la statistique des conseils de guerre prouve :

1° Que de 1806 à 1870, 964 remplaçants ont été condamnés comme voleurs;

2° Que de 1861 à 1865, 102 remplaçants et seulement 14 miliciens ont été renvoyés pour inconduite habituelle ;

3° Qu'à nombre égal, il y a vingt fois plus de remplaçants que de miliciens se rendant coupables d'actes d'insubordination grave.

L'effectif sous les armes était, en juin 1870, de 79,608 hommes, dont 21,936 appartenaient à la catégorie des remplaçants et des substituants. Du P' octobre 1870 jusqu'à la fin d'avril 1871, 1,190 de ces derniers désertèrent. Dans le 4* trimestre de cette même année, il y en eut 352 qui se firent condamner. De ce chef et du chef de désertion, l'armée perdit donc par mois 287 substituants et remplaçants, soit 3,444 par an, ou 16 pour cent.

M. Frère se trompait donc complètement lorsqu'il disait, le 6 avril 1881, au Sénat : « Il y a plus de condamnations » prononcées contre des miliciens (pie contre des rcmpla- » çants (1). »

(1) Son colli'-gnc M. Van Iliimlji'cck, miiiistro do l'Iiistniction pnijliqno, n'a pas du tout sur ce point les mêmes idées que lui. II disait, en efl'ot, à la Cliambre le 22 février 1R72:

'< Le milicien que le tirage au sort n'a pas fiivorisé et qui se sentirait rélevé

UAn7îîiaire de statistique, publié par le Gouvernement, donne un éclatant démenti à cette allégation. Les volumes de 1872 et 1881 contiennent, en effet, les résultats suivants :

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