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En 1878, il y eut par mille Lommes IGl remplaçants condamnés et, en 1879, 174. Donc, actuellement les volontaires avec prime fournissent, proportion gardée, deux fois \A\is de condamnés aux prisons que les miliciens, et les remplaçants, liuit fois plus.
Voici, du reste, dans quels termes les vices du mode de recrutement actuel furent exposés par le Ministre de la Guerre (lieutenant général Guillaume), à la commission mixte de 1871 (1) :
» à ses propres yeux, s'il voyait venir à ses côtés son supérieur en position sociale, » doit éprouver une certaine humiliation lorsqu'au lieu de celui-ci, il voit arriver » un rcmi)laçant f|ui, pas toujours, mais trop souvent, a été prisdans la lie de nos » fjramles villes. Décourager les miliciens chez qui existe le sentiment de la » dignité, c'est-à-dire les meilleurs , créer le risque de peupler une armée d'élé- » mcnts de moralité douteuse : \oiVa les deux grands défauts du remplacement. » (1) La note du Ministre porte la date du 15 mai 1871.
« Je crois utile'^^de signaler à l'attention de la commission )) la situation déplorable, dangereuse pour le pays, dans » laquollc se trouve aujourd'hui l'armée, sous le rapport » des éléments qui la composent. Sur un effectif de 79,608 » hommes, effectif auquel se sont réduits les 104,000 n hommes des dix contingents de milice, on trouve 21,936 » remplaçants, c'est-à-dire 27 p. c.
» En sept mois, du V octobre 1870 jusqu'à la fin d'avril » 1871, 1,190 remplaçants ont déserté ; pendant le 4® tri- » mestre de 1870, 352 remplaçants ont été condamnés » par les conseils de guerre. Cela expHque comment il )) arrive que les effectifs réels de l'armée se trouvent si fort » en dessous des contingents annuels réunis.
n Pendant les événements si graves que nous venons de » traverser, j'ai été obligé de mettre en arrière des autres » troupes, à titre de blâme, tout un régiment où les » désertions se produisaient dans des proportions effrayan- » tes. ))
Le Ministre ajoutait en forme de conclusion : « Les idées » de justice et d'égalité que l'esprit moderne cherche à )) faire prévaloir dans nos lois, condamnent le mode actuel » do recrutement. »
Dans une étude sur l'état mihtaire du pays, publiée quelque temps après (1), il prédit que le maintien du remplacement « produira fatalement l'amoindrissement et la ruine de l'armée. »
Les faits accablants que nous venons de relever à charge du remplacement, n'ont pas empoché M. Malou, quand il était chef du cabinet, de déclarer que le remplacement doit être maintenu dans V intérêt de t armée!!
Cette déclaration si contraire aux sentiments et aux vœux
(1) Dans la Palria Behjica.
de l'armée, et les accusations odieuses ou absurdes qui avaient été portées contre ses chefs par un grand nombre de députés et de journalistes, produisirent dans ses rangs de l'irritation et du d-écouragement. L'effet s'en fit également sentir au dehors, où elles provoquèrent des réflexions peu honorables pour la Belgique.
Ainsi, le 23 mai 1880, le Journal de tarmée française, qui passe pour être l'organe du département de la guerre, disait :
« Ce pays (la Belgique) sue l'or ; il ne connaît que le com- » merce et l'industrie; le reste n'existe pas pour lui, et un )) patriote aura beau lui faire toucher du doigt les dangers )) de sa situation actuelle, rien ne parviendra à galvaniser » des gens riches qui croient avoir payé leur tribut de » citoyen quand ils ont fait un long discours pour ou contre )) l'église. Il y a longtemps que nous suivons les discussions » de projets mihtaires devant le Parlement de Bruxelles, et )) nous avons dû reconnaître que l'on y dépensait beaucoup » de paroles pour masquer le vide des idées. Les députés et » les sénateurs censitaires ne veulent rien faire et ne feront » rien. »
a La réforme miUtaire belge est inséparable de la » réforme constitutionnelle. »
Il est fâcheux que de pareilles réflexions se produisent et que l'on cherche à persuader les mihtaires belges que le suffrage universel seul pourra leur donner la réforme qu'ils jugent indispensable à la régénération de l'armée.
Un des grands malheurs de l'armée a été d'avoir eu pour adversaire dans la question du service obligatoire, l'éminent homme d'Etat qui a joué et continue de jouer un rôle si important à la Chambre et dans le Gouvernement.
S'il avait eu le sens miUtaire aussi développé que le sens politique et s'il avait voulu faire triompher la grande
réforme qui a régénéré la milice dans tous les pays qui l'ont adoptée, notre situation serait aujourd'hui excellente, car personne ne défond ses idées avec plus de talent, d'éloquence et d'opiniâtreté que lui. Pour en donner la preuve, nous citerons les paroles suivantes qu'il prononça en 1848, lorsqu'il sollicita la nation de venir en aide au Trésor par un emprunt forcé :
« Quoi ! nos riches provinces , qui ont fait, depuis » tant de siècles, l'objet de tant de convoitises, ne )•> pourraient pas, dans un moment suprême, faire un » courageux effort pour leur salut? Nous croyons que ces )) provinces seraient mal conseillées par la faiblesse et par )) la peur, et qu'on les conduirait honteusement à leur » perte, en les conviant à supputer seulement, ce qu'il en » coûte pour préserver l'honneur, l'indépendance , la » liberté ! »
Tout récemment, le cabinet ayant demandé à la Chambre une augmentation du contingent annuel de l'armée (12,533 hommes au lieu 12,000), M. Frère ferma la bouche à l'opposition par cette véhémente apostrophe (1) :
c( Sommes-nous dans un tel état d'infériorité que nous )i ne puissions faire ce que font nos voisins, si la nécessité )) en était démontrée ?
)) Je crois que MM. les conservateurs jouent un jeu » dangereux et très regrettable en ce moment.
» Par pur esprit de parti, on se détache des idées que )) l'on a professées longtemps, et par des plaintes et des » gémissements répétés sur les fardeaux dont on prétend » que le pa3^s est accablé, on affaiblit singulièrement » dans les masses le sentiment de dévouement au pays, » l'idée du devoir et du sacrifice, et le penchant généreux
(1) Séiint: sûance «lu 30 (l.'ccmlirc 1880.
» qui doit porter à faire allègrement tout ce qui peut être » commandé pour l'intérêt et l'honneur du pays.
» Il vaudrait mieux dire à nos compatriotes que l'on ne » réclame d'eux que ce qui est absolument nécessaire » pour assurer leur indépendance et leur liberté ; au lieu » d'affaiblir en eux tout sentiment viril, en leur reprén sentant comme des charges épouvantables, onéreuses, » celles qu'ils fournissent en hommes et en argent, il » vaudrait mieux leur dire que les charges sont moins » lourdes à présent que celles qu'ils ont supportées en » d'autres temps...
» Un contingent de 14,500 hommes laisserait les choses » dans l'état où elles étaient il y a près d'un demi-siècle. » Est-il donc raisonnable de dire aux populations qu'on les » accable, qu'on fait peser sur elles des charges excessives, » plus considérables que dans le passé ?
» Je crois, messieurs, et je le répète, qu'il serait » beaucoup préférable, dans l'intérêt des idées sages, des )) idées conservatrices, aussi bien que dans l'intérêt de » l'indépendance et de la liberté de notre pays, de faire » comprendre ces vérités à nos populations que de leur » tenir le langage qu'on fait entendre dans cette enceinte » par pur esprit d'opposition. »
Si l'homme éminent qui s'est exprimé ainsi présentait au pays l'ensemble des mesures que réclame le complètement de notre système défensif et le renforcement de l'armée : — les fortifications de la Meuse, la revision de la loi organique de 1873, la suppression du remplacement, l'élévation du contingent annuel au chiffre nécessaire (15,000 à 10,000 hommes), une loi efficace sur les prestations militaires et la création d'une réserve nationale composée de vieux soldats, — il n'est pas douteux que ses amis pohtiques ne lui fissent le reproche de trahir les
intérêts de leur parti et de préparer l'avènement des catholiques, parce que, diraient-ils, les dépenses et les charges miUtaires sont au plus haut degré antipathiques à la nation.
Ce ne serait pas k première fois que M. Frère se fût trouvé dans une situation pareille.
En 1851, il proposa dans l'intérêt du Trésor, dont ses adversaires politiques avaient compromis la situation, un impôt sur les successions en ligne directe ; son projet de loi échoua au Sénat; mais, le jugeant indispensable et croyant fermement que le pays l'approuverait, il exigea la dissolution de cette assemblée. Le corps électoral, éclairé par ses éloquents discours et par la presse, lui donna raison et l'impôt fut voté.
En 1857, les hbéraux, arrivés au pouvoir à la suite d'émeutes provoquées par la présentation d'un projet de loi sur la charité , se trouvèrent en présence d'une majorité favorable à ce projet. Ils obtinrent du Roi la dissolution des Chambres, firent un appel au pays et réussirent complètement.
Sept ans après, en 18G4, M. Orts proposa, à la veille des élections, d'augmenter le nombre des représentants de deux ou trois grandes villes, à raison de l'accroissement de population qui avait été constaté dans ces villes depuis le dernier recensement décennal. Le cabinet ne pouvant, à cause du partage des voix, obtenir une majorité sur cette question (1), n'hésita point à dissoudre encore une fois la Chambre, et les électeurs lui donnèrent de nouveau raison.
Le rejet d'une série de réformes et de mesures militaires jugées indispensables à la défense nationale, justifierait
(1) La Cliambro (Hait divisée en Jeux partis l'-gaux, et le députe libéral qui devait donner la majorité au cabinet était malade.
mieux encore une dissolution du Parlement que rinsuccès des projets de loi rappelés ci-dessus.
Nous croyons fermement que le cabinet qui provoquerait ce rejet rendrait un immense service non seulement au pays, mais encore au parti qu'il représente.
On dit que les électeurs ne veulent pas du service obligatoire, ni de l'augmentation du contingent, ni d'une réserve nationale solide, ni des fortifications de la Meuse, et, se prévalant de cette opposition supposée, mais non prouvée, on refuse obstinément de prendre les mesures que réclame la situation critique de l'armée. Ceux qui n'approuvent pas ces refus et qui voudraient voir le Gouvernement sortir enfin de sa longue inaction, prétendent que l'on calomnie la nation, et que si l'on faisait appel à son patriotisme, elle y répondrait dignement.
N'est-ce pas une question assez importante pour qu'on la soumette au corps électoral? Si sa réponse était favorable, la situation du cabinet et celle de la Législature seraient singulièrement améliorées, et le pays se relèverait dans l'estime de l'Europe. Si, au contraire, le corps électoral condamnait les vues et les projets du cabinet, on saurait qu'il y a dans le monde une petite nation très riche, très convoitée, très exposée, qui a la prétention de donner aux autres des leçons de sagesse et de prudence, qui parle volontiers de son patriotisme et de la gloire militaire de ses ancêtres; que cette nation, sommée de faire pour la défense de son territoire, de ses libertés et de ses trésors, les sacrifices que s'imposent les nations, même les plus pauvres, a refusé son appui au Gouvernement et manifesté l'intention de persister dans sa faiblesse et dans son égoïsme.
On saurait cela et l'on dirait que cette nation, peu digne du bonheur dont elle jouit et ne remplissant pas les devoirs de la neutralité armée qui lui a été imposée par l'Europe,
ne mérite pas que d'autres nations versent pour elle le sang de leurs enfants, et qu'elle est par conséquent mûre pour la conquête.
Le cabinet qui, dans un manifeste à la nation, poserait ce redoutable dilemme : Vivre en faisant des sacrifices, ou périr honteusement en ne faisant rien, réveillerait de nobles sentiments dans le cœur des Belges, serait acclamé et vigoureusement soutenu.
N'y a-t-il pas un homme d'Etat qui veuille tenter cette épreuve et rendre à son pays ce signalé service ?
Il y en avait un et des plus éminents, dont on pouvait dire qu'il avait le caractère d'un Romain des beaux temps de la république et des talents en rapport avec ses rares qualités. Il s'appelait PauljDevaux! C'était, avec Joseph Lebeau, l'homme d'Etat belge qui s'intéressait le plus aux choses miUtaires. Il avait sur ce point les idées et les sentiments des grands ministres étrangers : des Palmerston, des Cavour, des Bismarck, des Thiers, des Gambetta. Il ne lui était pas indifférent que l'armée fût organisée de telle ou de telle manière, qu'elle fût contente ou qu'elle ne le fût pas, qu'elle eût ou qu'elle n'eût pas confiance dans ses forces.
Il suivait avec le plus grand intérêt ses progrès et ses évolutions, et rien de ce qui pouvait augmenter sa puissance ou son prestige no lui semblait pouvoir être dédaigné. Fermement convaincu de la nécessité d'une organisation militaire solide, pour assurer l'indépendance de la nation, aucun sacrifice ne lui semblait trop lourd quand il s'agissait d'atteindre ce but.
« Combattez, disait-il à la Chambre, cette idée que la » Belgique est faible, qu'elle ne peut pas se défendre, )> qu'elle n'a de ressource que dans les secours de l'étran- » gcr; ce sont de déplorables erreurs. Que le Gouverne- » ment éclaire la nation, qu'il lui montre sa force, qu'il lui
» montre tout ce qu'elle peut pour elle-même, et ainsi on » raffermira le sentiment national, et l'intérêt de l'armée, » dans cette Chambre comme en dehors de cette Chambre, )) sera bientôt compris comme il doit l'être. »
En 1867, quand ce grand patriote, victime de l'ingratitude des électeurs brugeois, ne faisait plus partie de la Chambre, il publia : Quelques réflexions politiques au sujet de la réorganisation de V armée. On lit dans cet opuscule :
« Qu'en France et en Allemagne, l'opinion s'accrédite » que la Belgique ne veut pas ou ne peut pas opposer de » résistance sérieuse à une tentative d'invasion, dès lors » chacun des deux belligérants doit vouloir y être avant » l'autre. C'en est fait de notre neutralité; notre faiblesse » attire chez nous les deux ennemis à la fois ; la Belgique » redevient, comme autrefois, le théâtre de la guerre et sa » nationalité est entraînée dans le tourbillon dont une » fermeté prévoyante aurait tant de chances de la )) préserver. »
Dans son dernier écrit, publié en 1871, Paul Devaux exprima de nouveau ses appréhensions et ses craintes avec une rare vigueur :
« La Belgique indépendante, disait-il, n'est pas venue » au monde pour être éternellement couchée sur un lit de » roses... Bientôt, peut-être, elle devra prouver qu'elle est » à la hauteur des épreuves que tout peuple doit subir. Cette » preuve il faut qu'elle s'attende et qu'elle se prépare à la » donner, sous peine de compromettre ses droits, son exis- » tence et son honneur (1). »
M. Frère, dans plusieurs circonstances que nous avons rappelées, a tenu au pays un langage tout aussi patriotique, mais il n'est pas au même degré que Paul Devaux
(1) Bu suffrage universel.
pénétré du devoir qui incombe à tout homme d'Etat de suivre, à l'époque actuelle, les progrès des sciences militaires et de veiller à ce qu'il en soit tenu compte dans l'organisation de la défense nationale.
Parmi ces progrès, le plus important, celui qui a si largement contribué à la grandeur de la Prusse et que Napoléon, dans un écrit trouvé à Sainte-Hélène, jugeait nécessaire à la bonne constitution des armées, est le service personnel obligatoire.
Il serait digne du parti libéral, dont M. Frère est le chef et qui a inscrit sur son drapeau les mots progrès et patrie, de faire triompher enfin ce principe juste et démocratique qui seul peut donner au pays une armée vraiment nationale.
Sous ce rapport, nous sommes — en compagnie de la Hollande et du Portugal — inférieurs à tous les Etats du continent, et pourtant nous nous croyons une nation digue de servir de modèle aux autres ! Nos actes, malheureusement, ne correspondent pas à la bonne opinion que nous avons de nous-mêmes.
Chaque fois qu'il s'agit de demander au pays quelque nouveau crédit pour la défense nationale, on soutient à la Chambre et dans la presse, que la nation est à bout de sacrifices, qu'elle n'ira pas plus loin et qu'elle retirera son appui à l'armée, si l'on veut lui faire violence.
C'est ce qui explique qu'à l'étranger nous ne trouvons nulle trace de la profonde admiration, qu'au dire de nos journaux, nous inspirons en tout lieu. Récemment encore , mie des meilleures publications de l'Allemagne, les Jahresberichée, consacrait à la Belgique une étude des plus remarquables, dont le passage suivant mérite d'être reproduit :
« L'annonce d'une diminution du budget de la guerre a » toujours eu la vertu d'opérer dans les dispositions des
électeurs belges des revirements, qui amenaient parfois l'observateur à douter de cette vieille réputation de bon sens attribuée au peuple belge et particulièrement à ses classes dirigeantes.
» Environ quarante années de paix, troublées, il est vrai, par de sérieux avertissements dont une nation sage sait toujours faire son profit, n'étaient malheureusement pas de nature à inspirer aux Chambres belges cette prévoyance patriotique sans laquelle les nations courent le risque de succomber à la première tourmente. » Au milieu des nombreuses défaillances que l'on a remarquées chaque fois qu'il s'agissait de l'organisation sérieuse de la défense nationale, il y a cependant à rendre justice aux efforts faits par le parti libéral, sous l'impulsion d'hommes d'Etat énergiques, pour réaliser des réformes militaires très importantes, et certes, si ce parti était resté au pouvoir, la Belgique ne serait peutêtre plus Y unique pays du continent à répudier le principe juste et fortifiant du service obligatoire et général. Mais la justice qui décerne l'éloge ne saurait se défendre de condamner ce même parti d'avoir, dans l'opposition et 2')arce qu'il était dans t opposition, renié, avec un acharnement inexphcable, les principes du vrai hbéralisrae, ou d'avoir au moins, par l'organe de certains de ses orateurs les plus influents, sacrifié à des intérêts de parti la cause nationale, qui devrait toujours rester en dehors des compétitions pohtiques. Hélas ! il n'en a pas été ainsi. La réorganisation de l'armée belge reste encore à faire, et, si l'on n'y prend garde, elle sera bientôt une impossibihté.
» La Belgique a, d'ailleurs, dû comprendre, malgré elle, ) que les puissances garantes de sa neutraUté n'avaient ) pas entendu lui laisser la liberté de régler ses devoirs
» internationaux au gré de ses affections ou de ses intérêts » particuliers. »
En vain l'on objecte, pour se soustraire à la nécessité d'adopter le service obligatoire, que cette réforme est contraire aux mœurs et aux traditions du pays.
La même objection a été faite, chaque fois qu'il s'est agi de réaliser un grand progrès ou de créer de nouveaux impôts pour les services publics. L'institution des armées permanentes, le recrutement par voie de conscription, le libre-échange et d'autres réformes utiles ont, à leur début, soulevé l'opposition des masses ignorantes et imprévoyantes. On n'a pas jugé nécessaire pour cela d'y renoncer, et l'on a eu raison. Il en sera de même du service obligatoire, si tant est que nos populations y répugnent, ce qui n'est nullement prouvé (1).
Lorsque, après Sado\va, Napoléon convoqua ses maréchaux et ses ministres à Compiègne pour leur proposer diverses réformes militaires, au nombre desquelles se trouvait le service obligatoire, ils objectèrent que le pays n'était pas préparé à ce sacrifice, que ce serait ajouter à son mécontentement et que les députés soucieux avant tout de l'esprit des populations et de leur réélection, ne consentiraient jamais <à sanctionner une mesure aussi impopulaire (2).
La Chambre des députés se montra, en effet, hostile à l'accroissement des dépenses et des charges militaires. L'affaire du Luxembourg ne lui avait pas ouvert les yeux
(1) En 1872, le comte de Looz disait au Sénat : a On prétend que nos popu- » lations sont généralement hostiles à l'idée du service obligatoire. J'ai la » prétention de connaître aussi l'opinion publique, particulièrement dans les » provinces wallonnes, et je puis certifier que l'idée dont je viens de me faiio » l'écho fait du chemin dans les esprits. »
D'autres membres de la Législature ont constaté le même fait; mais ou affecte de n'en pas vouloir tenir compte.
(2) Rothan, Revue îles Deux-Mundcs : octobre 1881.
sur les aspirations de l'Allemagne, et les ministres euxmêmes semblaient frappés de cécité. M. Emile Olivier, peu de jours avant la guerre, disait : (( Si le gouvernement avait » la moindre inquiétude, il ne vous eût pas proposé, cette » année-ci, une réduction de 10,000 hommes sur le contin- » gent (1). »
On sait ce qui arriva! La France, écrasée par le poids de ses défaites et reconnaissant l'infériorité de son armée, adopta, en 1872, le service obligatoire, sans qu'une seule voix s'élevât dans le Parlement pour combattre cette réforme prétendument si impopulaire en 1866.
La Belgique doit-elle attendre qu'un pareil mallieur l'atteigne pour appliquer l'idée féconde que Scharnhorst et de Stein firent prévaloir dans leur pays, après le désastre d'Iéna, et qu'ils formulèrent ainsi : « La force de l'armée réside surtout dans la nation, et ce n'est qu'en instruisant celle-ci, en réveillant l'esprit national et le patriotisme et en instruisant fortement les milices que l'on peut obtenir une armée solide. »
Agir de la sorte serait la dernière des folies, car les grandes nations seules ne succombent pas à leurs revers. Les petites, écrasées et déshonorées, n'ont pas de lendemain. Pour elles, le miracle de la résurrection n'existe point (2) !
(1) Dans la séance du 4" juillet 1870, Garnier Pages alla plus loin :
« Nous sommes, disait-il, le peuple le moins menace de tous; » et Jules Favre 1) s'écna : Que la France s'organise en pleine paix, quand rien de sérieux ne » la menace ; pour une grande guerre, c'est une coupable folie ! »
M. Thiers faisait illusion à ces discours insensés quand il disait a se tromper r> est plus funeste encore que de manquer de patriotisme. »
(2) M. de Kerckliove, député de Malines, a dit à la Chambre que pour imposer le mode de recrutement prussien à la Belgique « il faudrait une guerre, une conquélc » : ce qui veut dire que le pays ne comprendra la nécessité de se bien défendre que lorsqu'il aura cessé d'exister.
Nous l'avons dit dans une autre occasion, et nous le redisons à ceux qui n'ont pas voulu nous comprendre : Il est une justice et un châtiment auxquels les peuples efféminés ne peuvent échapper longtemps, c'est d'être condamnés à faire preuve au service du vainqueur de la virilité, de l'abnégation et de l'esprit de sacrifice qui leur ont fait défaut quand il s'agissait de défendre leur indépendance, leur liberté, leur honneur!
Aux optimistes et aux satisfaits, à ceux qui ne prévoient rien et ne craignent rien, il faut répéter sans cesse : Vous ne voulez pas du service obhgatoire et vous refusez les sommes nécessaires pour la défense du pays, eh bien, le jour viendra où vous serez obligés de servir dans l'armée de vos conquérants et où vous payerez pour maintenir leur domination exécrée des sommes triples de celles qu'on vous demande aujourd'hui pour assurer voire propre indépendance!