CE QUE VAUT LA GARANTIE DE LA NEUTRALITÉ. — DEVOIRS
DE l'État neutre. — erreur de ceux qui prétendent
QUE LA BELGIQUE DOIT PROPORTIONNELLEMENT FAIRE MOINS DE SACRIFICES POUR SA DÉFENSE QUE LES AUTRES ÉTATS. — INCONVÉNIENTS DE LA NEUTRALITÉ. l'aRMÉE
d'un État neutre ne doit pas être organisée autrement QUE CELLE d'uN ÉTAT LIBRE. — CONFIANCE EXA- GÉRÉE DES BELGES DANS LA FORCE DES TRAITÉS. — DÉPLORABLES EFFETS DE LEUR OPTIMISME.
Lorsque, en avril 1880, le lieutenant général Liagre^ ministre de la Guerre, eut exposé à la Chambre les raisons qui doivent engager le Gouvernement à renforcer les défenses de la Meuse, il se manifesta dans le parlement et dans la presse des sentiments et des opinions qu'il est utile de faire connaître.
U Etoile belge disait le 1 1 avril :
« Décidément le lieutenant général Liagre n'a foi dans )) le maintien de la neutralité de notre territoire qu'à la con- » dition que nous puissions la défendre nous-mêmes....
» En vérité, nous serions bien livrés si, dans l'éventua- » lité envisagée par l'honorable ministre, nous ne pouvions » compter un peu plus sur la garantie des traités que sur
» nos propres moyens de défense, pour mettre notre terri- » loire à l'abri d'une invasion d'un côté ou de l'autre (1). »
Ce même journal, que nous citons de préférence parce qu'il est très répandu et qu'il évite soigneusement de heurter ce qu'il croit être l'opinion publique, disait le 5 mars 1880 :
« La nation neutre n'est pas tenue de faire les mêmes » sacrifices pour sa défense que les nations libres, et c'est )) une considération que perdent généralement de vue les » écrivains militaires qui traitent la question des intérêts de » l'armée dans leurs rapports avec notre situation poli- » tique. »
Le vice-président actuel de la Chambre des représentants, M. Le Hardy de Beaulieu, défendit la même thèse en 1875, dans une lettre à V Indépendance belge, où il s'exprimait ainsi : « A deux reprises différentes, dans le cours w de la présente session, j'ai soutenu qu'il est absurbe qu'un » Etat dont l'indépendance et] la neutralité sont garanties » par des traités solennels, soit obhgé d'être toujours pré- » paré à défendre cette neutralité contre le premier belli- » gérant venu qui, avec ou sans prétexte, pourra juger bon » d'envahir son territoire. »
Nous verrons plus loin que cette appréciation est absolument fausse. Quant à la garantie des traités, elle a été d'une inefficacité complète pour le Danemark, à qui la France, la Grande-Bretagne, la Russie, l'Autriche et la Suède, signataires du traité de Londres du 8 mars 1852,
(1) Ce journal n'a pas toujours eu la m<îme confiance dans les traitt'S. Le 25 juillet 18G4, il émit, en effet, le vœu suivant :
« Puisse, an moins, l'exemple du Danemark n'ôtre pas une leçon stérile et » servir d'enseignement aux gouvernements des petits Etats qui, placés dans » des conditions analogues à celles du Danemark, seraient tentés d'imiter sa » facile conliancc dans la sympatliie des grandes puissances et dans leur respect » pour les traités internationaux. i>
ont laissé arracher, en 1864, les duchés de Schleswig- Holstein et de Lauenbourg-, bien que l'article 2 de ce traité ])ovte :
(( Les hautes parties contractantes reconnaissent comme » permanent le principe de Vintégrité de la monarchie )) danoise. »
Le Danemark, cependant, avait pour lui, outre la garantie des traités, de brillantes alliances de famille et la sympathie de l'Europe. Or l'Angleterre s'émut si peu de la violation du traité de 1852, que le Times put dire, sans froisser l'opinion publique : « Bien loin que nous envi- » sagions avec terreur l'incorporation du Schleswig dans » la Confédération, nous croyons que cet acte ne peut trou- » bler en aucune façon le commerce anglais! »
La garantie des traités n'a pas été plus efficace pour la Turquie.
L'indépendance et l'intégrité de ce pays avaient été assurées par le traité complémentaire du 15 avril 1856, signé par la France, l'Angleterre et l'Autriche, et qui portait :
(( Article 1". Les hautes puissances contractantes garan- » tissent toutes et chacune l'indépendance et l'intégrité de )) l'empire ottoman inscrites dans le traité conclu à Paris, » le 30 mars 1856.
)) Article 2. Toute infraction au dit traité sera consi- » dérée par les puissances signataires du présent traité » comme un casus helli. Elles s'entendront avec la Subhme » Porte sur les mesures qui seront devenues nécessaires et )) délibéreront sans délai entre elles sur l'emploi de leurs » forces navales et militaires. »
Or chacun sait qu'aucune des puissances garantes do l'intégrité de l'empire ottoman n'a protesté, en 1877, quand les troupes russes sont entrées en Roumanie.
On les a laissées faire, et après qu'elles eurent remporte une victoire décisive à Plewna, l'empire ottoman fut démembré du consentement de ces puissances.
Pour apprécier le degré de confiance qu'inspirent aujourd'hui les traités, il suffit de lire les réflexions suivantes que fit le Journal des Débats, en avril 1875 :
« La situation de l'Europe est telle que la garantie de la » neutralité belge n'est plus à proprement parler qu'zme )) fiction. S'il plaisait à celle des puissances garantes qui )) dispose aujourd'hui de la toute-puissance en Europe de )) renverser la barrière des garanties, personne n'étendrait » la main pour la relever. La France n'est plus là pour se )) charger des besognes épineuses et pour prendre en main » la cause de tous. La France est hors de cause pour » longtemps, et quant à l'Angleterre des âges héroïques, » on peut bien dire qu'elle n'existe plus. L'Angleterre du )) libre-échange se contente de vendre et d'acheter. Il est )) donc vrai de dire que la garantie de la neutralité belge » n'est plus qu'une fiction, quelque chose comme ces bar- » rières en bois que l'on peint en fer et qui n'ont jamais )) arrêté les malfaiteurs. »
C'était également l'avis de M. Dechamps, ancien ministre des Affaires étrangères, qui disait, en 1865, dans son livre La France et V Allemagne : « Les petits Etats qui pensaient » pouvoir s'endormir sur leur neutrahté, sur la foi due » aux traités et sur la garantie et le soutien de F Angle - » terre et de l'Europe, ne doivent plus compter que sur » eux-mêmes. »
Plus importante pour nous est l'opinion suivante qu'exprima, en 1855, lord Palmerston, en réponse à la demande que fit d'IsraëU de proclamer la neutrahté des provinces danubiennes :
c( La Belgique et la Suisse sont neutres, cela est vrai;
)) mais ji'e n attache aucune importance à cette neiitralilé, n car j'ai toujours remarqué que lorsqu'une guerre éclate » et qu'une nation croit utile de traverser avec son armée )) un territoire neutre, elle ne songe guère à ^respecter la » neutralité inscrite dans les traités. »
Le prince de Bismarck énonça plus crûment encore cette vérité pratique en disant : La guerre abolit les traités. Les hommes d'Etat et les journaux qui prétendent que la garantie de la neutralité nous dispense d'être aussi forts, proportion gardée, que les Français et les Allemands, oublient que la Belgique a été constituée en Etat indépendant à la condition d'opposer une barrière, non de bois, mais de fer aux invasions des Etats limitrophes.
Dans l'instruction remise le 22 aotÀt 1831 par le Ministre des Affaires étrangères de Belgique au plénipotentiaire chargé de négocier le traité des dix-huit articles, se trouve la déclaration suivante :
« Les traités de Munster de 1648 et le traité d'Anvers de 1715 n'avaient accordé à la Hollande ce qu'on appelle les pays de généralité, et les traités de 1815 les départe- ) ments belges, que parce qu'elle était destinée à former la ) barrière contre la France ; aujourd'hui que la Hollande ) est forcée de renoncer à ce rôle, la Belgique est appelée ) à former par elle-même cette barrière. C'est elle qui doit ) êti^e rendue assez forte pour occuper dans la balance de ) tEurope la place que la Hollande a occupée pendant un ) siècle et demi et qui lui avait été assignée de nouveau en 1815. »
Cette opinion était conforme à celle des négociateurs réunis à Londres, car leur protocole du 20 décembre 18:î0 porte que l'indépendance de la Belgique doit être combinée avec les intérêts et la sécurité des autres Etats.
« Unie à la Hollande, disaient-ils, la Belgique était tenue
» d'accomplir sa part des devoirs européens du royaume » des Pays-Bas. La séparation avec la Hollande ne saii- » rait la libérer de cette part de ses devoirs et de ses oUi~ j) gâtions. »
Le protocole du 27 janvier 1831 confirma cette opinion en affirmant que : « Les cinq puissances n'avaient en » vue que d'assurer à la Belgique, dans le système euro- » péen, une existence qui garantisse à la fois son propre » bonheur et la sécurité des autres Etats. »
Enfin, quand lord Palmerston transmit à notre Ministre des Affaires étrangères le protocole qui servit de base au traité du 14 décembre 1831, par lequel on imposait à la Belgique la démolition de certaines forteresses et l'obligation d'entretenir en bon état toutes les autres, il disait dans sa lettre d'envoi :
« J'ai l'honneur de transmettre à Votre Excellence une » copie du protocole de la conférence du 17 avril 1831 au » sujet du système militaire de la Belgique en rapport » avec sa position de barrière pour les autres Etats. »
Ces faits exphquent pourquoi, en 1840, lorsque la question d'Orient fut sur le point de provoquer une guerre entre la France et l'Allemagne, le cabinet des Tuileries se crut en droit de déclarer qu'il serait obhgé de faire entrer son armée immédiatement en Belgique, si ce pays ne lui donnait pleine garantie que la frontière du Nord de la France était à l'abri de toute insulte. A la suite de cette communication, le Roi des Belges déclara qu'il disposait de forces suffisantes pour faire respecter son territoire et qu'il entendait conserver une neutralité forte et loyale dans le conflit qui se préparait.
A propos de cet incident, M. Lebeau disait, quelque temps après, à la Chambre :
M Messieurs, on vous a parlé de la neutralité; il semble, )) à entendre certains de nos collègues, que cette neutralité
» nous couvre contre toute éventualité, contre tout danger )) du dehors. Notre neutralité, pour signifier quelque chose, » doit être forte, doit ctre armée.
» Naguère encore, un ancien ministre français, un » homme d'Etat illustre, un de ceux à qui l'on a prêté )) quelquefois des idées de conquêtes, disait à un de mes » amis : Si la neutralité belge est sérieuse, si elle est » convenablement, énergiquement défendue, l'intérêt mili- » taire de la France n'est plus d'étendre ses frontières au » nord; si la neutraUté belge peut être défendue en tout » temps de manière qu'une agression quelconque ne puisse » y porter aisément atteinte, que cette agression vienne » du Nord ou vienne du Midi, le grand intérêt qui pouvait » exiger que la France étendit ses limites vers le Nord est » sauvegardé. Mais pour cela il faut que la neutralité belge » soit forte, sérieuse, réelle, comme tout le monde l'a pro- » clamée en 1840. »
Dans la même séance, M. Rogier s'exprima ainsi (1) : « Qu'on soit bien persuadé, Messieurs, de cette vérité: nous » ne serons, nous ne resterons neutres qu'à la condition de » pouvoir défendre noua-mêmes , forteraent, efficacement » notre neutralité. »
Le roi Léopold I" rappela fréquemment cet aphorisme dans ses discours et dans sa correspondance. En 1850, il écrivait à un de ses ministres :
« Sans bons moyens de défense, m'a dit M. Thiers, vous » serez le jouet de tout le monde. »
L'inefficacité absolue de la neutralité désarmée est constatée par ce mot de Bonaparte à l'envoyé du Sénat de Venise, qui se plaignait de la violation du territoire de la république : « Quoi, vous voulez être neutres et vous ne
(1) Chambre des représentants : Séance du 30 mars 1843.
savez pas vous défendre ! » Elle est constatée aussi par une déclaration du 21 décembre 1813 que firent les puissances alliées au moment oii elles envahirent la Suisse. Cette déclaration porte, en effet : « Aux yeux du monde notre » démarche est peut-être suffisamment justifiée par la » nécessité qu'impose une entreprise dont la justice est » généralement reconnue ; cependant une considération » d'une si haute importance ne paraîtrait pas suffisante si » la Suisse se trouvait dans une situation qui lui po'mtt )) d'opposer aux progrès de leurs armes une neutralité )) légitime et véritable. »
En 1870, nous avons dû donner à nos voisins les mêmes garanties qu'en 1840, pour qu'ils prissent l'engagement de respecter notre territoire.
Le 16 juillet, l'empereur des Français écrivait au roi des Belges : « Je serai bien aise que Votre Majesté voulût me » confirmer dans l'opinion que j'ai que la Belgique fera res- )) pecter sa neutralité par tous les moyens en son pouvoir, »
A cette lettre notre Roi répondit : « Je n'hésite pas à » donner à Votre Majesté l'assurance formelle que la » Belgique, fidèle à ses devoirs, fera respecter sa neutra- » lité par tous les moyens en son pouvoir.
» J'ai déjà prescrit, à cet effet, les moyens les plus ëner- » giques. »
Les mêmes garanties furent données par le Gouvernement belge à la Prusse qui, dès le 15 juillet, lui avait fait connaître sa résolution de respecter notre neutralité, à condition que nous nous mettrions en mesure de la défendre efficacement si elle était violée par la France.
Les Chambres ayant été convoquées en session extraordinaire le 8 août, le Roi fit, au nom de son cabinet, la déclaration suivante : « Conformément aux vœux des helli- » gérants eux-mêmes, la Belgique se tiendra prête à se
» défendre avec toute l'ardeur de son patriotisme et toutes )) les ressources qu'une nation puise dans l'énergie de sa » volonté. »
Ces faits prouvent combien le duc de Wellington avait raison lorsqu'il disait, en 1831, que « la neutralité désarmée ne fut et ne sera jamais une garantie efficace. »
Nos hommes d'Etat les plus distingués ont, à diverses époques, exprimé la même opinion, pour justifier les crédits demandés en faveur de l'armée. Ainsi M. Lebeau disait, il y a plus de trente ans : « Si la Belgique ne » veut pas se livrer tout entière au hasard des événe- » mcnts... il faut quelle maintienne une organisation n militaire importante . »
C'était également l'avis de M. Dolez lorsqu'il soutint en 1872, « qu'un peuple qui ne sait pas s'imposer les sacri- )) fices que demande l'organisation cVune armée bien » constituée, n'est pas digne d'indépendance, ni de liberté, )) ni d'institutions telles que les nôtres. »
Les militaires et les hommes pohtiques de la Suisse (1) apprécient de la même manière la garantie de la neutralité.
Le colonel fédéral Rothpletz s'exprime comme suit dans une brochure publiée en 1880 à Aarau (2) ; « Lorsque la » guerre éclate entre deux puissances, les contrats qui les )) liaient jusqu'alors deviennent caducs.
(1) Ceux-ci peuvent invoquer en faveur de leur opinion deux fiiits môniorablcs dont leur pays a été le tliràtre: l'invasion do 1798 et celle de 1814. En 1798, deux faibles divisions de vieilles troupes commandées par Brune et Schauenbourg suffirent pour soumettre en quelques jours toute l'IIelvétie. L'bistorien suisse Zschokkc dit à ce propos : « Argent, orgueil, magnificence, prières, » chapelets, rien no servit pour sauver la patrie. Le Ciel ne combat qu'avec ceux » qui savent combattre et mourir pour la justice; il rejette les lâches qui se » renferment dans une orgueilleuse sécurité. »
L'invasion française de 1798 coûta à la Suisse 1 1/2 milliard.
(2) D({s Si/sle))i (1er Lnndhcfrst'ujHnfj ; cinc stralrifische Sdulic,
» A la conclusion de la paix seulement intervient un » nouveau traité, qui les engage alors jusqu'à la guerre » prochaine. Une fois la guerre déclarée, l'obligation de )) respecter la neutralité helvétique n'existe plus pour les » deux parties : elle reste debout vis-à-vis de la Suisse » seule, et encore est-ce seulement à la condition que les )) mesures prises par cette dernière nation seront de nature » à empêcher l'utilisation de ses voies stratégiques par l'un » ou l'autre des belligérants. »
Il faut donc que la Confédération se décide à des sacrifices en hommes et en argent; car si elle ne garde pas elle-même ses hgnes d'opérations, l'un ou l'autre voisin, en cas de guerre, s'en chargera pour son propre compte en soutenant qu'il est dans son droit. Et le colonel Rothpletz ajoute : « C'est ce que fait la France en fermant sur » ses frontières, par des forteresses organisées dans un » but défensif, les débouchés des lignes d'opérations qui » traversent notre pays. La France, au point de vue de » ses intérêts, a bien agi, car elle n'a pas de confiance » dans les forces que nous pourrions, à défaut de forte- » resses, opposer aux Allemands pour les empêcher de » passer chez nous avant de l'attaquer. Si nous n'y » prenons garde, cette ceinture de places qui enveloppe » notre front occidental constitue une base avancée dont se » serviraient les Français pour pénétrer chez nous, dans le » cas où, passant à l'offensive, ils voudraient occuper » rapidement la ligne de l'Aar supérieur ou le Valais, » pour agir contre le flanc de l'Allemagne ou de l'Italie. » L'Allemagne, sous ce rapport, fera comme la France. » Si nous n'y veillons pas, au premier indice qui leur » fora soupçonner que la France fait sur sa frontière de » l'Est des préparatifs pour pénétrer chez nous, elle » franchira notre frontière du Nord et dirigera son armée
)) sur TAar pour parer aux dangers d'une attaque sur son » flanc, n
La Belgique se trouve dans la même situation. Si nous voulons qu'on ne prenne pas la vallée de la Meuse pour ligne d'opération, nous devons tirer le verrou sur les deux portes de cette vallée : Liège et Namur.
M. Paul Devaux disait avec raison : « Notre neutralité » esé un motif de plus qui nous coni7nande d'avoir des » forces imposantes disponibles dans un moment de » guérite. Si nous voulions renoncer à la neutralité, et si » nous le pouvions, si nous voulions, par exemple, nous » mettre sous la protection d'un Etat voisin, nous aban- » donner aveuglément à sa loyauté, à celle des partis qui » peuvent successivement le dominer^ alors nous pourrions » supprimer notre armée, parce qu'alors notre protecteur » se chargerait de nous défendre contre d'autres ennemis. M Être neutre, cest êty^e chargé de se défendre soi-même; » c'est se charger de résister par soi-même à la première » attaque, n'importe de quel côté elle vienne. »
Or c'est ce que n'admettent pas nos anti-militaristes. « A quoi servirait, disent-ils, la précieuse garantie de la neutralité si nous étions obligés de faire pour notre défense les mêmes sacrifices que font les Etats non neutres. Et quand les Français ou les Allemands nous attaqueront, serons-nous moins battus et ruinés parce que nous pourrons mettre en ligne quelques mille hommes de plus et opposer à l'ennemi des places fortes mieux conditionnées? N'est-ce pas uniquement l'amour de leur art qui fait désirer aux mihtaires que le pays s'impose de nouvelles et plus lourdes charges? ))
On a été jusqu'à soutenir que la neutralité puissamment armée serait un danger, parce que la Belgique ferait pencher la balance du côté où elle se jetterait et
qu'elle deviendrait ainsi l'arbitre du sort de l'Europe, en donnant la victoire au belligérant qu'à la dernière heure il lui conviendrait de prendre pour allié (1).
Il y a quelques années, M. Woeste disait : « Nous » devons éviter d'offrir à nos puissants voisins, par une )) armée trop nombreuse, la tentation de rechercher notre n alliance et de nous châtier du refus que nous devrions » leur opposer. »
Voilà comment raisonne une grande partie du public belge.
Cependant on n'a pas négligé de l'avertir de son erreur et de lui montrer le grand péril auquel l'exposeraient des moyens de défense insuftisants.
Le 17 décembre 1879, le général Liagre, ministre de la Guerre, s'exprimait ainsi :
(( Pour tout homme qui réfléchit un peu, il est certain » que l'état politique actuel de l'Europe présente quelque » chose de mystérieux et de menaçant. Veillons et ne nous » laissons pas surprendre par les événements.
n Constituons solidement notre état militaire, c'est le >i moyen préventif le plus efficace, le plus propre à écarter » de nous les dangers.
» Car il ne faut pas nous le dissimuler : nos puissants » voisins nous observent; ils connaissent aussi bien que » nous notre situation matérielle et notre état moral, et » c'est l'énergie de nos préparatifs, c'est notre force pré- » sumée qui leur tracera leur ligne de conduite à notre » égard, dans le cas où une guerre éclaterait entre eux. »
Citons encore cet extrait d'un journal qui est inspiré et dirigé par les sommités de l'armée allemande, le Militair-Wochenblatt :
(1) Journal V Escaut, du 8 juin 187G.
« L'organisation militaire des Belges est restée inférieure » à celle de leurs puissants voisins ; il est urgent de l'amé- )) liorer, en extirpant les nombreuses plaies qui la rongent, n car la neutralité du pays, son indépendance, son exis- » tence 7nême, seront gravement menacées si la guerre » éclate... »
Un journal anglais, qui passait pour être l'organe de lord Beaconsfield, le Standard, nous donnait en février 1880 l'avertissement que voici :
« Les armements de l'Allemagne et de la France ne )) présentent, malgré les déclarations pacifiques de ces )> puissances, rien de particulièrement rassurant quant aux » garanties sur lesquelles les petits Etats croient avoir le » droit de compter.
» Il y a toujours à tenir compte du chapitre des « acci- » dentSj » et ce sont ces accidents-là qui seraient le plus » à craindre, en leur soudaineté possible, pour la Belgique » et la Hollande. Or il ne semble pas que les Belges et les » Hollandais s'en préoccupent suffisamment... Ils se » contentent de vivre tranquillement à l'écart... la Bel- )) gique se reposant, croyons-nous, sur l'idée que l'Angle- » terre est engagée à la défendre et qu'elle ne saurait » avoir de raisons pour agir dilïéremment. » ;
Peu confiant dans l'avenir, le Standard nous recommandait l'application du proverbe : « Aide-toi, le ciel t'aidera, » et nous avertissait de ne compter sur l'Angleterre qiiaprès que nous aurons fait de notre côté tout ce qui sera possible pour que son intervention soit opportune et efficace,
La bourgeoisie belge ne l'entend pas ainsi.
La neutralité est à ses yeux un privilège qui nous a été octroyé par les grandes puissances, dans leur intérêt, qu'elles n'auront garde par consiîquent de méconnaître et en échange duquel elles nous ont imposé « l'unique devoir de
garder dans les conflits européens une altitude impartiale. » C'est ainsi qu'on a été amené à dire en plein Parlement que « ce qui fait notre force, c'est notre faiblesse, » et que toute défense solidement constituée n'aurait pour résultat que d'augmenter la tentation de nous annexer.
La vérité est que la garantie de la neutralité ne procure à la Belgique qu'un seul avantage : celui de n'être pas obsédée par les grandes puissances, qui, dans certaines éventualités, pourraient avoir un intérêt majeur à solliciter son alliance. Que d'embarras en effet, que de difficultés et de dangers se présenteraient à nous si, dans un moment critique, nous étions sollicités soit par la France, soit par l'Allemagne, de nous allier à elle ! Ne serions-nous pas obligés de faire un choix ou de prendre une attitude qui nous attirerait l'inimitié de l'une de ces puissances et nous placerait dans la dépendance de l'autre ? Toutefois ce grand avantage d'être à l'abri des obsessions et des intrigues des Etats qui voudraient nous attirer vers eux pendant la guerre, est annihilé par l'inconvénient de ne pouvoir prendre en temps opportun des mesures de sûreté, sans sortir de la prudente réserve et de la stricte impartiahté que la neutralité commande. Si, par exemple, nous apprenions que les relations entre la France et l'Allemagne sont de nature à faire prévoir une rupture prochaine, il nous serait interdit de mobiliser en tout ou en partie notre armée, de prohiber lasortie des chevaux, des céréales et du bétail, et de mettre nos places fortes en état de défense, sous peine de provoquer des observations de la part de l'un ou de l'autre des futurs belligérants. Le Gouvernement et la Législature ont, en effet, prouvé dans diverses circonstances, notamment en 1867 et en 1870, qu'ils sont d'avis que l'Etat neutre, pour prendre des mesures militaires, doit attendre que la guerre ait éclaté. Si l'affaire du Luxembourg avait abouti
à une brusque invasion de Tarmee française en Belgique et si, au début de la guerre franco-allemande, l'un des belligérants avait violé notre neutralité, nous eussions certainement été pris au dépourvu et mis hors de combat avant d'avoir pu compléter notre armée et nos moyens de défense. C'est un des graves inconvénients de la neutralité ou, tout au moins, de la manière dont on interprète en Belgique les obligations qu'elle impose.
A ce point de vue, la Gazette nationale de Berlin avait raison lorsqu'elle disait, en mars 1ST5, à propos de la neutralité de la Belgique et de la Suisse :
« Si chaque puissance belligérante peut demander à un » Etat neutre d'empêcher, par ses propres forces, l'autre » belh'gérant de profiter militairement de son territoire, » cet Etat doit, pour se maintenir neutre, faire les » mêmes efforts miUtaires et financiers que ceux auxquels )j est forcé de s'astreindre un Etat indépendant. La » neutralité est par conséquent un vain mot; elle empêche, » d'un autre côté, l'Etat neutre d'augmenter ses forces par ■)) une alliance. Les Etats neutres auraient donc intérêt à )» ce que l'on revisât les principes du droit international » concernant la neutralité. »
Nous ne croyons pas, toutefois, qu'il faille désirer cette revision si elle devait avoir pour effet d'autoriser le neutre à conclure des alliances — ce qui équivaudrait à la suppression de la neutralité — mais elle serait fort utile si elle parvenait à lever les scrupules qui empêcheront notre Gouvernement de prendre en temps opportun des mesures militaires, quand la situation de l'Europe deviendra critique au point de rendre inévitable un conflit prochain entre nos puissants voisins.
Partant de l'idée que la Belg-ique neutre ne doit pas, comme le font les Etats libres, proportionner ses charges militaires à la volonté qu'elle a de conserver sa nationalité, son indépendance, son autonomie, et qu'elle ne doit pas non plus participer dans la mesure de son patriotisme au regrettable mouvement des armements européens, un grand nombre de nos compatriotes soutiennent non-seulement que nous pouvons nous contenter d'une petite armée, mais encore que cette armée, n'ayant cà combattre que sur son territoire, exige une organisation toute différente de celle des armées françaises et allemandes, qui peuvent être appelées à prendre l'offensive et à porter la guerre au loin.
On reconnaîtra que cette opinion est inadmissible si Ton considère que sur le champ de bataille, où le sort des armées et des Etats se décide, il ne peut y avoir égalité de chances à égalité de nombre que pour autant que les troupes en présence aient la même valeur, par conséquent la même organisation, la même instruction, les mêmes quahtés mihtaires.
Il se présente, d'ailleurs, des cas où l'armée de l'Etat neutre doit se porter en pays ennemi avec Tarmée qui est venue à son secours. Si, par exemple, la France envahissait notre territoire pour attaquer l'Allemagne par le Bas- PJiin, et si l'armée allemande, jointe à la nôtre, gagnait une grande bataille sur la Meuse, nous serions tenus de poursuivre avec elle l'armée battue sur le territoire français pour compléter le succès et en tirer tout le parti possible.
En s'arrêtant à la frontière, l'armée neutre détruirait la prépondérance acquise et mettrait son allié dans le cas d'être écrasé par l'armée vaincue, reconstituée ou ren-
forcée. Dès lors, le territoire neutre serait de nouveau envahi, et la lutte reprendrait dans de mauvaises conditions , puisqu'il faudrait la soutenir avec une armée en retraite, disloquée, peut-être démoralisée.
Il est certain que si l'armée belge annonçait l'intention de ne jamais franchir les limites du pays, aucune puissance ne viendrait à son secours; car le but à poursuivre en commun n'est pas tant de chasser l'ennemi du territoire neutre que de l'écraser complètement et de le forcer à signer une paix durable. Il va de soi, du reste, que le neutre n'a pas de ménagements à garder envers le belligérant qui viole son territoire. Les devoirs de la neutralité ne l'obligent qu'envers les puissances qui respectent cette neutralité. Aucune clause des traités ni aucune stipulation particulière ne limitent, sous ce rapport, son droit incontestable, absolu. Lui seul est juge de l'usage qu'il convient de faire de ce droit.
Il résulte de ces considérations qu'il est de toute évidence que l'armée belge doit être organisée et composée de la même manière que les armées qu'elle peut avoir à combattre ou à soutenir.
Trop de prospérité et de bonheur ont rendu les Belges ingrats envers la fortune et trop confiants dans l'avenir. Ils croient fermement qu'aucun danger ne peut compromettre leur nationalité. Révolutions politiques, crises sociales, émeutes, guerres entre les Etats voisins, convoitises de ces mêmes Etats, intrigues ténébreuses des souverains et des chancelleries, rien ne saurait les émouvoir.
Cet invincible optimisme est le plus grand et, en quelque sorte, l'unique obstacle à l'améhoration de notre système militaire.
L'inaction et l'imprévoyance de nos compatriotes n'ont pas d'autre cause. Lorsque, sous la pression des événements, on parvient à les alarmer quelque peu, ils se rassurent au premier symptôme favorable, et lorsque l'on cherche à faire bénéficier la défense nationale de leurs craintes au moment où elles se manifestent, ils retrouvent aussitôt leur sang-froid et serrent les cordons de la bourse en citant le mot de Mirabeau (1) : ce JJn peuple ne fut jamais conquis n malgré lui, » ou l'aphorisme de M. Guizot : « Vindé- ■)■> pendance de la Belgique est la clef de voûte de V édifice )> européen. )>
Cette clef de voûte a tellement surexcité l'orgueil du bourgeois belge qu'il en est arrivé à croire son pays invulnérable par la seule puissance du droit. En 1846, il applaudissait M. Delfosse, député de Liège, annonçant du haut de la tribune que, grâce aux progrès des idées, ce le temps des conquêtes brutales était passé (2). »
En 1859, un autre député disait : ce Une armée, quelque » bonne qu'elle soit, n'est pas la meilleure garantie de )) l'indépendance nationale. Cette garantie, on la trouve » plutôt dans Vinvincible patriotisme que le bien-être » général inspire à des populations éclairées... »
» Anvers devrait être uniquement protégé par le droit » des gens et les mœurs adoucies du xixe siècle (3). »
Si fortes étaient alors les illusions sur la durée de la paix et si grande la confiance dans l'avenir de notre nationahté, que Richard Cobden fut approuvé par une partie de la presse belge lorsqu'il écrivit, en 18G2, à M. de Mohnari :
(t) Dans sa Lettre aux Bataves.
(2) En IHô'J, M. Coomans rt'pôtait ce mot, avec la plus naïve confiance, dans nn tlocumcnt parlementaire.
(3) Note (Je M. Coomans insérée dans le rapport de la section centrale sur le projet d'agrandissement général d'Anvers.
« De nos jours, ce n'est plus l'habitude d'annexer des pro- » vinces sans le consentement de leur population... Si )) j'étais Roi des Belges, je me considérerais comme roi » par la force morale seulement, » (1) doctrine honteuse qui bornait le rôle de la Belgique, en cas d'invasion, à crier au secours! et à laisser couler pour sa défense le sang des étrangers. La presse anglaise tout entière la repoussa avec mépris, déclarant « qu'aucune guerre ne » pourrait être soutenue en faveur d'une nation qui ne se » défendrait pas elle-même et n'aurait pas fait dans ce but )) les plus grands sacrifices (2). »
En Suisse, il s'est trouvé également des économistes prêchant le désarmement et la confiance absolue dans les traités. Un diplomate fédéral, le colonel Huber Saladin, a cru nécessaire de mettre son pays en garde contre les dangers de cette doctrine, en soutenant que la seule garantie sérieuse de l'indépendance des petits Etats neutres réside dans une bonne organisation défensive.
« Les neutralités permanentes de la Suisse et de la Bel- » gique, disait-il, n'ont pas soulagé ces deux petits Etats de » lourdes charges mihtaires... Comme d'autres petits » Etats également isolés, ils ne comptent que sur leurs » armes pour la défense de leur territoire et de leur indé- » pendance (3). »
L'historien suisse Zschokko est également de cet avis : " Notre indépendance, dit-il, ne repose pas sur les docui) ments signés par des ministres et sur les promesses des
(1) Il ajoutait : « Pour consorvor la couronne h. mes descendants, je garderais » seulement sur pied (luelquos milliers d'hommes. »
En 18.31, Tailcyrand donna le nii-Mnc conseil au prince L(5opold au moment où celui-ci fut nommé roi dos Helges.
(2) L'£co»o»iis<e anglais.
(3) Lcspetits Etats cl la nculrulilé continentale.
» empereurs et des rois ; elle repose sur une base de fer : )) sur nos épées. »
La confiance des optimistes belges dans la solidité de la clef de voûte de l'édifice européen n'u d'égale que la conviction avec laquelle ils soutiennent que TAngleterre dépensera son dernier schelling et fera tuer son dernier homme pour préserver Tindépendance de la Belgique. Est-il nécessaire de prouver à ces naïfs que l'armée permanente anglaise, dispersée sur le globe entier, ne s'est pas accrue sensiblement depuis que les armées du continent ont doublé et triplé leur effectif et qu'elle ne pourrait pas, en cas d'agression, nous envoyer, de l'aveu même des journaux anglais, plus de 30,000 hommes, et encore tardivement ?
En décembre 1879, M. Gladstone, s'adressant à une assemblée d'électeurs en EcoGse, s'exprima ainsi :
« Dans ces diverses circonstances lord Beaconsfield » a imposé à l'Angleterre un accroissement de charges )i hors de proportion avec la puissance réelle du pays. » 11 suffirait d'un conflit dans ces districts éloignés pour j) empêcher la nation anglaise de défendre ses intérêts )i les plus directs et les plus proches, pour l'empêcher, par » exemple, de venir efficacement en aide à la Belgique ou )i à la Hollande, menacées par l'un ou l'autre de leurs )i voisins (1). »
(1) En novembre 4860, le Times publiait le rapport d'une commission qui avait été chargée d'examiner l'état de l'armée aiij^'laise.
On lit dans ce lapport : « L'armée suflit amplement à nos possessions ; » si nous devions la mettre en état de résister à l'ennemi, nous n'aurions en » Angleterre que 40,000 à 50,000 hommes de troupes régulières. »
En octobre 1881, le Slancktrt dépiéciait encore davantj\ge la puissance militaire de son pays, en disant*: « L'Italie cherche à entrer dans l'alliance » austro-allemande, parce qu'elle s'est aperçue qu'en s'appuyant sur l'Aq- » gleterre, elle s'appuyait sur un roseau brisé, »
Une partie de la presse belge a sur ce point des idées plus saines et plus pratiques que le gros de la nation.
En 1871, V Echo du Parlement reproduisait sans aucune observation critique la rétlexion suivante du Journal de Liège : « On sait ce que coûte à l'Angleterre cette armée de volontaires, dont V insuffisance paralyse et amoindrit singu' lièrement son rôle en Europe (1). »
La même opinion fut exprimée, avec plus de force encore, dans ces termes, par la Flandi^e libérale :
a Où notre Ministère trouverait-il des amis et des protecn leurs pour notre nationalité?... A Londres?... L'Angle- » terre se désintéresse de plus en plus des affaires du )) continent, et elle ne fera qu'accentuer son attitude en ce )) sens (2). »
L'un des caractères de l'optimisme belge est de ne considérer aucun événement comme pouvant entraîner la violation de la neutralité, et de croire obstinément à la continuation de la paix, alors même que des hommes d'Etat clairvoyants la déclarent menacée.
Le 11 juin 18G6, au moment où la conférence de Paris venait d'échouer, VEcho du Parlement disait : « Les idées » belliqueuses sont à l'ordre du jour. Partout on arme; il » n'est en Europe, sauf la Belgique, si petit Etat qui ne )> fasse des préparatifs de guerre. D'une heure cà l'autre, » les peuples s'attendent à un cataclysme.
» Quelle est l'attitude du peuple belge? Tranquille et sûr )) de ses destinées, il est tout entier aux élections législa- » tives. »
Tranquille et sûr de ses destinées était d'une naïveté incomparable à la veille du jour où le Hanovre, la liesse
(1) Numéro (lu 4 janvior.
(2) Numéro du 23 avril 1877.
électorale, le duché de Nassau, la ville libre de Francfort et la Saxe allaient être absorbés dans l'unité allemande, comme l'avaient été, en 1859, les petits Etats de l'Italie et comme devaient l'être, en 1870, la Bavière, le Wurtemberg", les grands duchés de Bade, de Hesse et d'Oldenbourg ; à la veille du jour aussi où M. Benedetti écrivait, sous la dictée de Napoléon IH, le projet de traité qui annexait la Belgique à la France, et quelques mois seulement avant que la question du Luxembourg faiUit provoquer une guerre entre la France et l'Allemagne (1).
La presse belge était également tranquille et sûre de nos destinées en 1875, au moment où l'on apprit que sans l'intervention opportune de la Russie et de l'Angleterre, la guerre aurait éclaté^ de nouveau entre nos deux puissants voisins.
Au commencement du mois de mai, tous nos journaux, tirés subitement de leur profonde sécurité, pubhaient les nouvelles les plus alarmantes. La plupart reproduisirent une correspondance où l'on disait (2) :
(1) Deux ans après, eu 18G9, la question des chemins de fer du Luxembourg fut sur le point de créer un nouveau conflit entre la Belgique et la France.
L'Angleterre intervint, heureusement, et le danger fut écarté. — Voir au sujet des négociations et des intrigues qui aboutirent en 18G7 à la neutralisation du Luxembourg, les très curieuses révélations publiées récemment dans la Revue des Deux-Mondes par M. Rothan (numéros de septembre et octobre 1881).
(2) Voir la Meuse du 10 mai.
A la mémo date, le Journal de Liège publiait ce qui suit : « De vives inquié- » tudes régnent dans les régions ofnciellcs. »
Un autre journal belge disait :
« Je sais bien que tout est à la paix, à l'heure qu'il est, mais tout était à la » guerre il y a quelques semaines, et il est hors de doute que l'Europe a été à » deux doigts d'une conflagration. M. de Bismarck a beau faire déclarer par ses » organes officiels au dehors comme par ses journaux en Allemagne, « qu'un » mouvement hostile à la France n'a jamais été discuté dans le monde officiel, » » on ne le croit guère et l'on a d'excellentes raisons pour cela.
» Le Times, par exemple, en prenant acte de l'attitude devenue si pacifique
« La paix de l'Europe a été compromise, et le Times, » que l'on traitait d'alarmiste, était si bien renseigné )) qu'on va jusqu'à prétendre qu'il a reçu ses informations » d'une source officielle. Ce serait le gouvernement fran- » çais lui-même qui l'aurait mis au courant des faits, en vue » d'appeler l'attention de l'Europe sur la crise et ses périls » immédiats.
» On m'aflirme aujourd'hui qu'en dépit des dénégations » venues de divers côtés, une note, dans laquelle le )) cabinet de Berlin se plaignait des armements de la » France, a été remise à M. Decazes. »
Peu de jours après (le 4 juin), lors Russell caractérisait dans les termes suivants, à la Chambre des Lords, la gravité de la situation :
a Je ne dis pas qu'il existe actuellement quelque danger » de guerre, mais je veux rappeler qu'en mai ou juin 1870 » mon noble ami, le comte Granville, alors secrétaire aux » affaires étrangères, assura le Parlement et le pays que )j tous les documents arrivés au Foreign- Office témoi- » gnaient du désir de maintenir la paix, et des dispositions » pacifiques du gouvernement français en particulier. En » juillet, cependant, une des plus violentes, des plus
» de l'Allemagne, ajoute qu'il y a eu de sérieuses craintes de voir les conseils » belliqueux l'emporter et que si le danger est passé, on en est redevable à » l'empereur de Russie. Le journal de la Cité admet donc que les rumeurs de » guerre étaient fondées et que la paix de l'Europe était sérieusement menacée, » puisqu'il a fallu l'intervention et rinflucncc de l'empereur de Russie pour )) dissiper l'orage.
» C'est d'ailleurs l'avis de toute la presse anglaise, et le /)(7(7i/-A''t'i('s résume » l'opinion générale en disant qu'il n'y a rien dans les déclarations actuelles de » M. do Bismarck ([ui l'empêche de méditer une aggression soi-disant préven- » tive contre la France^ mais qu'on peut en inférer seulement que sa résolution » est ajournée pour le moment.
» C'est quoique chose, sans doute, ainsi que le fait remari|uer la feuille )i anglaise ; mais ce n'est pas assez pour nous rassurer sur l'avenir. »
» injusticiables guerres qui aient eu lieu en Europe, éclata
» entre la France et la Prusse.
» Le résultat de la dernière guerre a été défavorable à
» la France, à laquelle a été enlevé un territoire qu'elle
» possédait depuis deux cents ans. Il est impossible que
» ce pays n'éprouve pas un profond ressentiment et
» ne se sente pas humilié des grandes concessions qu'il a
)) dû faire; et lorsqu'il aura de nouveau une grande
)> armée, qu'il aura accompli tout ce qu'il médite pour la
» reconstruction de cette armée, à laquelle il donne tant
» d'attention, et quand 700,000 hommes peut-être seront à
» sa disposition, il n'est pas invraisemblable qu'il essaie de
n regagner ce qu'il a perdu.
» Nous voyons, d'un autre côté, à quelle hauteur l'Alle-
» magne maintient ses forces mihtaires et les efforts qu'elle
)) fait pour avoir une flotte. Je ne dis pas que l'un ou l'autre
» pays désire la guerre, mais je me demande, en présence
» des faits cités, si nous avons, en 1875, de meilleures
)) garanties de paix qu'en 1870, quand mon noble ami a dit
» ce que j'ai rapporté. »
Non moins rassurée sur le maintien de la paix et l'avenir de la Belgique était notre presse, quand éclata inopinément la guerre d'Orient.
Alors, comme toujours en pareil cas, de vives alarmes succédèrent à la plus profonde sécurité.
Un journal qui ne veut pas qu'on fasse actuellement de nouvelles dépenses pour l'armée, la Flandre libérale^ disait, à la date du 23 avril 1877 :
(c II est impossible de prévoir dès aujourd'hui les rema- » niements que subira, avant la fin du siècle, la carte de )' l'Europe; le bouleversement sera général et ne s'opérera )) qu'après de longues et de terribles luttes. Des royaumes
» disparaîtront, d'autres auront à céder à leurs voisins » victorieux une partie de leurs provinces ; aucune contrée » no sera à l'abri du danger et toutes devront être armées » jusqu'aux dents pour repousser le danger qui les menace. n C'est donc une ère profondément troublée dans laquelle » nous entrons. Les peuples seuls qui sont dignes de vivre )) ont chance de traverser intacts la crise qui s'approche cà » grands pas.
» Quelles sont pour la Belgique les perspectives de » l'avenir? Nous le disons sans hésitation, ces perspectives » sont des plus sombres, »
Et cependant, ni ce journal, ni les autres n'engagèrent le Gouvernement à se mettre en mesi":'e de faire fece aux événements qui auraient pu surgir.
Le patriotisme, pour eux, ne consiste pas à craindre le danger et à se préparer à le combattre ; il consiste, au contraire, à ne rien craindre et à ne rien faire. Voici en quels termes cette doctrine optimiste fut énoncée tout récemment par un des principaux organes de la presse :
a Le patriotisme ne consiste pas à se laisser aller à de » folles terreurs, mais à regarder froidement le péril en » face et à se fortifier par la conscience de son droit et de n son devoir. »
Si la Belgique n'avait pas d'autres fortifications que « la conscience du droit et du devoir, » il y a longtemps qu'elle n'existerait plus !
Le 24 avril 1877, le maréchal de Moltke disait au Reichstag : « Les circonstances actuelles ne permettent » pas d'avoir confiance dans la paix et le moment n'est pas )) éloigné où tous les gouvernements devront employer la » plus grande partie de leurs recettes à assurer leur exis- » tence. »
On a prétendu que c'est le langage d'un guerrier amoureux
de sa profession et prenant ses désirs pour des réalités. Hélas! non, les paroles rapportées plus haut de lord Russell n'expriment pas des craintes moins vives ; et le 23 juin 1877, sir Henry Northcote, ministre des affaires étrangères de la Grande-Bretagne, disait au banquet de Trinity-House : « La situation de l'Europe, en ce moment, est de nature à » justifier une grande anxiété. »
Trois ans après, lord Beaconsfield ne la trouvait pas plus rassurante. Dans un manifeste adressé à la nation anglaise, en mars 1881, avant les élections qui portèrent Gladstone au pouvoir, il s'énonçait ainsi :
« Lorsque je considère l'état actuel de l'Europe, ses » armées puissantes et ses armements augmentant sans » cesse, lorsque je vois que tout accroissement de forces » militaires est adopté avec complaisance, sinon avec » enthousiasme, je me demande si ce n'est pas là un indice » de danger, et je crois devoir avertir mes concitoyens » qu'wne vigilance attentive devient chaque jour plus néces- )) saire. »
Ces avertissements des hommes politiques les plus éminents ne trouvent pas d'écho en Belgique.
On reste obstinément imprévoyant et l'on fait tout ce qu'il faut pour inspirer à la nation une confiance aveugle. Le 15 juin 1880, Y Etoile belge inaugurait les fêtes du Cinquantenaire de notre Indépendance par ces paroles d'un optimisme outré :
« Toutes les révolutions qui ont agité depuis 1830 tant » d'Etats étrangers sont venues s'éteindre à nos frontières, )) comme les guerres qui ont ensanglanté la plupart de ces » Etats. La Belgique est sur la carte de l'Europe comme » un îlot au milieu de la mer, inaccessible aux plus hautes » marées. La mer gronde, elle mugit à chaque tempête, » elle bouleverse périodiquement tout ce qui entoure cet
— IGl -
» îlot privilégié : ses ondes viennent s'éteindre doucement » sur nos frontières comme les flots sur nos côtes, et notre )) Constitution semble être aux calamités du dehors ce que » l'antique digue du comte Jean est aux grandes marées, » c'est-à-dire un rempart (1) ».
Le vers le plus applaudi de la cantate de M. Hymans, chantée à la grande fête jubilaire du 16 août 1880, est celui-ci :
« Un peuple libre ne meurt pas ! ))
Constatons cependant que de loin en loin des voix éloquentes signalent dans notre Parlement les dangers de cet optimisme inébranlable et se font un devoir de soutenir
(1) Ce mômo journal romlant compte, le 10 octobre 1881, du livre de M. Rothan sur la question du Luxembourg, cita le passage de ce livre où il est dit que le prince de Bismarck aurait avoue que si, en 18G0, Napoltion III avait envoyé 100,000 liornmes en Belgique pour s'emparer de ce pays, la Prusse n'aurait pu s'y opposer, mais qu'heureusement il ne le fit pas, n'ayant jamais été « qu'un grand niais. »
A ce propos, l'Etoile, qui' voulait encore en 1880 que la Belgique comptât sur les traités plus que sur son armée, fait la réflexion suivante, en forme de mea ciilpa :
« Voilà probablement ce qui explique les discours si pressants du Roi ayant » trait au complément de notre établissement défensif. C'est à cette circon- » stance « que Napoléon III n'a jamais été qu'un niais, « que nous aurions » échappé à un coup de main de sa part, que la Prusse n'eut pu empêcher! En » vérité, c'est bien rassurant pour nous, et l'on voit ici à quoi tient le droit du » faible au milieu du déchaînement des passions des puissants! )i
Peu de jours après, V Etoile lit un pas de plus dans la voie de la vérité pratique on publiant les lignes suivantes :
« La Revue des Deux-Mondes continue son étude diplomatique sur la question » du Luxembourg. Cette étude, qui fait voir à quelle espèce de marchandage » ce territoire neutre a été livré sous le Second Empire, et aussi à quels dangers » nous avons échappé nous-mêmes, si Ton songe que l'ambassadeur de Russie » avait doimé carte blanclie à Napoléon III « jusqu'à la Be!gi([ue inclusive* » ment, » cette étude, disons-nous, est très inquiétante. Elle fait songer que » le sort d'un peuple libre peut dépendre dune négociation diplomatiqueou être » mis en péril dans une de ces entrevues entre les puissants de ce monde au » sujet dosipielies on s'épuise en commentaires sans pouvoir pénétrer à temps » lu vérité pour se tenir sur ses gardes. »
la thèse si vraie, si patriotique que la force, résultat de Tabnégation et du sacrifice, donne à l'Etat neutre plus de droits à l'indépendance et au respect de l'Europe qu'une attitude paisible et impartiale, la sagesse avec laquelle il use de ses libertés et le soin qu'il apporte à développer tout ce qui accroît ses richesses.
Le rapport de la section centrale qui, en 1878, fut chargée de l'examen d'une demande de crédit de trois millions pour les forts de Lierre et de Waelhem, contient le passage suivant (1) :
« Nous avons vu notre époque marquée par de si soudaines catastrophes qu'elles doivent enseigner la prévoyance à chacun et inspirer à tous les Etats de salutaires précautions. Des événements de guerre récents et mémorables, des sièges devenus célèbres^ ont montré ce quil en coûte de nêtre point préparé , ou, ce qui revient au même, d'être mal prépa^^é,
» Sans doute, le pays devra supporter des charges : il le fera d'autant plus résolument qu'il sera plus convaincu de l'efficacité de la résistance.
» Ces charges, d'ailleurs, s'imposent, et le poids n'en pourrait être reproché à personne : les circonstances, la situation troublée de TEurope, les progrès de l'art mihtaire, les inventions journahères dans un domaine qui n'est, malheureusement, pas celui delà paix perpétuelle, expliquent et ne légitiment que trop les sacrifices auxquels se condamnent tous les peuples soucieux de leur bonheur et de leur liberté, les seuls vraiment dignes de les conserver. »
L'année dernière, M. Thonissen exprimait éloqucmnicnt les mêmes idées et les mêmes craintes :
(l) Ce rapport a ùià rédigé par M. Nothomb.
» Si nous étions assez avares, assez lâches, dit-il, pour » ne pas nous mettre en mesure de jeter notre poids dans » la balance ; si nous étions assez aveugles, assez égoïstes, )) assez vils pour laisser à d'autres le soin de protéger nos » intérêts et de défendre nos droits, nous nous attirerions » le mépris de l'Europe et, à la première conliagration » générale, le nom de la libre et heureuse Belgique serait » effacé de la liste des nations indépendantes !
» Tout se réunit ainsi, messieurs, notre intérêt et notre » patriotisme, notre indépendance et notre honneur, pour » nous convier à organiser sérieusement la défense du pays.
j) ... Que le Gouvernement nous fasse connaître fran- » chôment l'étendue des sacrifices à faire. Le pays ne les » lui marchandera pas ! »
Entre ces deux exhortations à la prudence et au patriotisme, le lieutenant général Liagre, ministre de la Guerre, plaça un discours dont voici le passage significatif :
« Pour tout homme qui réfléchit un peu, il est certain » que l'état politique actuel de l'Europe présente quelque » chose de mystérieux et de menaçant. Veillons et ne nous » laissons pas siirpre^idre par les événements . . .
» Notre riche territoire se prête admirablement à servir n de champ de bataille aux armées...
» Le sort des armes s'y décidera, et lors de l'arrange- » ment définitif, on traitera sans vous, on traitera de vous, » et vous aurez disparu de la liste des nations.
» Et ce sera bien fait, car dans notre siècle de fer, nn » peuple qui ne sait pas se défendi^e nest pas jugé digne de » vivre; et s'il met son argent au-dessus de son lionnour, » il ne lardera pas à p(îrdre son honneur d'abord, son » argent ensuite et, enfin, son existence même...
» La génération actuelle est gâtée par cinquante ans » d'wie prospérité et d'un bonheur réellement inouïs. »
Ces paroles alarmantes, sévères et, malheureusement, vraies que l'on ne pourrait prononcer dans aucune assemblée législative sans soulever d'immenses clameurs, ne firent aucune impression sur notre Chambre. Pas plus que celles de MAI. Thonissen et Nothomb, elles n'eurent le pouvoir de vaincre la torpeur de l'assemblée et l'indifférence du pays. Seule, V Etoile belge protesta dans un article qui avait pour but de persuader la nation qu'elle « doit plus compter sur la garantie des traités que sur ses )) propres moyens de défense. »
Il est certain que nous subissons en ce moment l'influence énervante de la paix qu'a si bien décrite Paul Devaux dans ses Études politiques.
Pour que nous prenions de mâles et patriotiques résolutions, il faudra qu'un grand péril nous arrache à notre fausse sécurité et que la peur fasse ce qu'aurait dû faire la prévoyance.
Nous ne considérons pas assez que l'époque actuelle à une tendance marquée, irrésistible même, à constituer de grandes unités nationales par l'absorption des petits Etats.
Les avertissements nous viennent de toutes parts. Aveugles et imprévoyants seraient les hommes d'Etat qui n'en tiendraient pas compte et qui se fieraient aux déclarations pacifiques et aux assurances amicales que les souverains et les chefs de cabinet prodiguent même aux nations dont ils conspirent la ruine dans leurs conférences ou dans leurs traités secrets.
Les petites nationalités sont l'appoint avec lequel les grands Etats règlent leurs comptes. Elles ne sont pas moins menacées lorsque ceux-ci s'entendent que lorsqu'ils sont en état d'hostihté.
Rappelons nous qu'en 18G6, la Belgique fut sur le point
d'être sacrifiée à l'immense intérêt qu'avait la Prusse d'obtenir la neutralité de la France.
Une situation analogue pourrait se représenter, et nous ne serions que des niais si nous fondions alors de grandes espérances sur des déclarations rassurantes que nous feraient les ministres dirigeants de la France ou de l'Allemagne.
L'histoire de la diplomatie n'est qu'un tissu de manœuvres souterraines et de noires perfidies. « S'il y a à gagner à » être li^i^u^^te, écrivait Frédéric II, nous le serons; s'il » faut duper, nous duperons » (1). Un poète seul a pu croire et dire « que les grands politiques sont des cœurs généreux. »
(1) Correspondance de Frédéric II.