‹ Situation militaire de la BelgiqueChapitre 8 sur 12 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

IMPORTANCE STRATEGIQUE DE LA LIGNE DE LA MEUSE. — NÉCESSITÉ POUR LA BELGIQUE d'AMÉLIORER ET DE COMPLÉ- TER DANS UN BREF DÉLAI LES FORTIFICATIONS DE LIÈGE ET DE NAMUR.

La France, qui a occupé si longtemps le premier rang en Europe, ne consentira point à rester définitivement au second rang, où ses revers l'ont fait descendre. Elle ne renoncera pas non plus à l'espoir de reprendre l'Alsace et la Lorraine, puisque récemment son premier homme d'Etat a revendiqué ces provinces « au nom du droit, de la vérité et de la justice » (1) et que dans une foule d'actes privés ou publics le sentiment de cette revendication se fait jour, au point que récemment un conseil de guerre a condamné la désertion d'un soldat français vers Metz comme une désertion à Vintérieur.

(1) Discours prononcé à Bcllevillc on août 1881.

La Gazette de l'AUf))ictfjnc du N^ord {organe du prince de Bismarck), a protesté au nom de la vérité, du droit et de lliistoirc, contre les appréciations de M. Gainbctta. Elle regrette que cet orateur, dans la position éminente et influente qu'il occupe, ne laisse pas passer d'année sans exciter par ses discours publics les sentiments des Français contre l'Allemagne et contre le statu ijuo. Il montre par là, dit-elle, qu'il veut être considéré par ses concitoyens comme l'homme qui s'est fait une tàclie de réaliser les idées de revanche quaud il juijera le uwnient opportun.

Une nouvelle guerre avec l'Allemagne est donc inévitable. A force de prudence et de modération, les hommes d'Etat des deux pays parviendront peut-être à en retarder lono-temps encore l'explosion, mais il est possible aussi qu'un incident ou un événement imprévu la rende nécessaire dans un bref délai (1), Cette situation impose à

(1) Le 4 mars 1874, le comte Russell disait à la Chambre des Lords :

« Un grand homme, le feld-maréchal de Molkte, a dit au sein du Parlement » que ce que l'Allemagne a obtenu en 5 mois, il lui faudra 50 ans pour le conso- » lider. Moi-même, je tiens de personnes bien informées que l'intégralité de » rarmée française, depuis le premier maréchal jusqu'au dernier soldat, est » résolue à prendre sa revanche de ce qu'elle considère comme une spohation » du territoire français et de l'atteinte portée à son unité par le fait de l'an- » nexion de l'Alsace et de la Lorraine. »

A ce discours lord Derby répondit au nom du gouvernement :

« Si je m'attache aux événements les plus reculés — et de nos jours les évé- » nemcnts passent vite, — je ne crois pas qu'il serait juste, qu'il serait » honnête, de ma part, pas plus que de personne dans ma position, de nier » dans les signes extérieurs du moment l'existence de sujets de crainte et » d'anxiété. Je ne dis point cela d'après aucune information particulière ou » officielle, mais j'arrive à cette conclusion d'après des informations à la portée » de tout le monde. Nous devons tous avoir présents à l'esprit des événements » qui se sont passés il y a quatre ans et les résultats qui en ont été la consé- » quence. Nous savons quels sentiments ils ont laissé dans l'âme de deux » "rands peuples, et qu'il était impossible qu'ils ne laissassent pas ces deux » peuples se composant d'êtres humains. (Ecow/e: .' eco»rc:.')

» Nous savons, de plus, que dans le sein de la population française existe un » désir général et profond de regagner le territoire perdu par le sort des » armes; et de l'autre côté existe une détermination non moins vivace de » conserver ce qui a été conquis. Or, c'est là un état de choses connu de tout » le monde, et en y faisant allusion, je ne fais que rappeler à vos seigneuries » des circonstances qu'elles n'ignorent pas. Le sujet est de ceux qui doivent » occuper l'attention des hommes à qui incombe le soin des affaires exté- » rieures. »

Tout récemment le prince de Bismarck a dit que l'Allemagne doit prévoir la guerre de la revanche et s'y préparer. On prétend aussi que M. Grévy, avant d'être président de la République, a déclaré qu'il est ennemi de toute guerre, excepté d'une guerre de recandie.

Un dernier fait, très significatif, est le suivant :

Le 2 février 1873, le chancelier de lEmpire écrivait à M. d'Amim : « En B France, tous les partis ne cherchent qu'à exciter la haine contre l'Allemagne.

» Toute la questioa se réduit à savoir combien il faudra de temps aux Français

toutes les nations qui peuvent être entraînées dans le conflit franco-allemand, l'impérieux devoir de prendre les mesures que réclame leur défense. Les plus directement menacées sont la Suisse et la Belgique.

Pour apprécier les dangers auxquels est exposé ce dernier pays, il importe d'être fixé sur la manière dont la lutte s'engagera et sur les directions que suivront probablement les armées belligérantes.

Les Allemands ont depuis peu amélioré leur système de mobilisation et complété leur réseau de chemins de fer, pour être prêts avant les Français et pouvoir ainsi porter la guerre sur le territoire de la République (1).

Les campagnes de 18G6 et de 1877 leur ont prouvé combien cet avantage est précieux, tant au point de vue matériel qu'au point de vue moral.

Dans les conditions actuelles de la guerre, la rapidité de la mobilisation et de la concentration est un gage de succès pour le moins aussi important que la supériorité des troupes, celle de l'organisation et du commandement (2).

» pour remettre leur année en état de reprendre la lutte. Ce moment venu, » qu'importe quel gouvernement français sera obligé de déclarer la guerre à » l'Allemagne. »

Le G mai 1872, M. d'Arnim rendit compte d'une entrevue qu'il avait eue avec M. Thiers, président de la République. Ce dernier lui assura que la France désirait la paix; mais il ajouta que la France, après un délai de plusieurs années, pourrait exiger une compensation, « faisant entendre par là qu'à ce prix, l'Allemagne pourrait acheter l'alliance française qui rendrait une guerre inutile. »

Il ne faut pas être un grand politique pour savoir à quelle compensation M. Thiers faisait allusion.

(1) C'est dans ce sens qu'il faut entendre la déclaration du prince de Bismarck que l'Allemagne se défendra en altaqxianl. En 1880, le général Verdy du Vernois, ministre de la guerre, a repris et développé ce thème de « l'agression pouvant devenir nécessaire dans l'intérêt delà défense. » (Voir dans l'avenir militaire une correspondance de Herlin du 15 mars 1880.)

(2) On lit dans l'exposé des motifs de la loi pour l'acquisition de plusieurs voies ferrées, votée il y a deux ans :

« L'importance des chemins de fer est surtout grande au point de vac de la

En 1870, les Allemands avaient, pour opérer leur concentration, neuf lignes de chemins de fer, dont six à simple voie. Aujourd'hui ils en ont douze, dont la moitié à double voie.

En 1870, l'ordre de mobilisation fut lancé dans la nuit du 15 au 16 juillet ; le 23, les premiers corps étaient prêts à se mettre en route.

Le déploiement stratégique commença le 24 juillet ; le 3 août, toute l'armée se trouva réunie dans le Palatinat.

Actuellement il ne faudrait plus que cinq jours pour mobiliser les corps ; la concentration pourrait donc commencer le sixième jour.

En évaluant à 90 le nombre des trains qu'exige le transport d'un corps d'armée, à 15 celui des trains qui peuvent être lancés en 24 heures sur une ligne à simple voie et à 30 celui des trains qui peuvent dans le même temps parcourir une ligne à double voie, on constate que le soir du douzième jour de la mobilisation, 5 corps allemands seront réunis devant la Moselle entre Epinal et Nancy, 5 aux

» défense nationale. La rapide concentration des forces militaires sur les points » menacés par une puissance ennemie exerce une influence décisive sur le succès » des opérations stratégiques. C'est en conséquence répondre aux intérêts de la » défense du pays que d'organiser le réseau national de telle manière qu'il soit » possible, d'une part, d'effectucrrapidement dans les circonscriptions militaires » la réunion des contingents et la préparation pour la mise en route versle théd- » tre delà guerre; d'autre part, de concentrer sur les frontières menacées, aussi » rapidement que l'exigent les circonstances, les forces nécessaires pour rcpous- » ser l'attaque. »

« La rapide concentration des troupes disponibles compense souvent leur » infériorité numérique. Le rendement et l'organisation méthodique des voies » ferrées destinées à servir de routes d'étapes ne sont pas moins importants pour » les communications des armées avecrarriére, pour leur ra\itaillcment en hom- » mes et en matériel de guerre, pour leur subsistance, et pour les transports à » effectuer de l'armée vers l'intérieur. Pour un pays dont les frontières sont dis- » posées comme celles de l'Empire allemand, les intérêts stratégiques deviennent » tout il fait prépondérants dans l'établissement et le développement du réseau » ferré national. »

environs de Metz, 2 à Saarbruck et G à Trêves, Enskirchen et Coblentz.

Les opérations offensives pourront donc commencer le matin du treizième jour.

Ce jour-là une partie seulement des corps français se trouveront rassemblés sur la ligne à défendre. Il faut, en effet, dix jours pour opérer la concentration de ces corps (1). Si donc la mobilisation n'exigeait pas plus de temps en France qu'en Allemagne, les forces françaises seraient réunies à la fin du quinzième jour. Mais l'armée allemande est en possession de deux avantages, qui permettent d'affirmer qu'elle sera mobilisée la première :

P Son système de mobilisation est appliqué depuis un grand nombre d'années ; il a subi des épreuves décisives à la suite desquelles on l'a successivement amélioré, et ses rouages sont parfaitement connus de tous ceux qui doivent les mettre en action. On peut donc prédire qu'il fonctionnera mieux que le système français, lequel n'a pas encore été expérimenté et dont les prescriptions sont moins bien connues des autorités qui auront à les exécuter ;

2° Les Allemands ont adopté pour leurs corps d'armée une division régionale plus judicieuse que ne Test celle des Français (2), et leur réseau de chemins de fer est mieux

(1) Co chiffre est indiqué par les auteurs français et calculé d'après les bases que nous avons admises pour évaluer le temps qu'exigera la concentration des corps allemands. (Yo'xr le Journal des sciences viililaires, août 1881.) La Franco n'a actuellement que huit lignes de concentration dont sept à double voie, ce qui équivaut à quinze lignes à simple voie. L'Allemagne est dans une meilleure situation, puisqu'elle dispose de dix-huit lignes à simple voie pour concentrer son armée et (pie troiscorps iteuvent se réunir par étapes, tandis que cctavantage n'est acquis qu'à une i)artic des G' et 7" corps français.

(2) Pour n'en donner ((u'une preuve, nous ferons remarquer que h- territoire du fi" corps est en contact avec la frontière allemande sur une étendue de GO lieues (de Belfort à Mé/.iéres). On aurait du évidemment faire aboutir à cette partie de frontière 3 ou 4 circonscriptions de corps darméo pour avoir toujours

disposé pour concentrer rapidement les troupes sur la frontière ennemie. Bientôt ils auront une ligne ferrée de concentration pour chaque corps d'armée et deux lignes ferrées de manœuvre pour relier entre elles les armées et leur permettre de se soutenir mutuellement dans un temps très court.

Cela étant, voyons quel sera le front d'opération des armées allemandes lorsqu'elles prendront l'offensive contre les troupes française.

Depuis dix ans, cette question a été traitée par un grand nombre de spécialistes allemands et français. La plupart sont d'avis — et cette opinion nous semble conforme aux principes de la stratégie — que les corps d'armée du Nord de l'Allemagne viendront se concentrer au Sud de la Belgique pour attaquer la frontière française entre Sedan et Montmédy; que les corps du centre se réuniront en arrière du front Luxembourg-Thionville-Metz, et que les corps du Sud se concentreront en Alsace, dans le triangle qui a pour sommets Haguenau.Saarbourg et Schelestadt(l).

au point vulnérable de très grandes forces sans que le voisin ait le droit de s'en plaindre, et pour que la concentration sur ces points puisse se faire promptement sans devoir recourir aux chemins de fer.

Le major X.,de l'état-major français, dit dans son opuscule sur les chemins de fer allemands et les chemins de fer français : « Les territoires de corps d'armée » ne doivent pas être découpés parallèlement à la frontière d'un pays, mais, au » contraire, dans le sens des lignes de chemin de fer qui conduisent à la fron- » tiére menacée. Pour avoir méconnu ce principe en France, on recueillera au » moment de la concentration une confusion et un désordre inexprimables. »

(1) L'auteur d'une étude intitulée : Déploiement stratégique probable des forces allemandes sur la frontière française ("1^1), pense que les forces allemandes se grouperont dans le voisinage du Rhin, en trois grandes masses : la première entre Cologne et Coblentz, la deuxième dans le triangle Mayence- Francfort-Mannhcim, la troisième dans la région Saverne-Colmar. Ces trois groupes, formant trois armées, se concentreront sur la frontière française, la première entre Metz et Thionvillc ; la deuxième, entre Château-Salins et Sarrebourg, et la troisième, entre Saverne et Colmar.

La différence entre ce déploiement stratégique des forces allemandes et celui

Ces corps, divises probablement en quatre armées, seront reliés entre eux, dans leur position de concentration, par deux lignes ferrées de manœuvre : l'une allant do Strasbourg à Montmédy par Saarbourg et Metz, l'autre allant de Strasbourg à Luxembourg, par Haguenau, S aarbiûck et Trêves ou par Haguenau, Sarreguemines, Teterchen et Thionville, ligne qui vient seulement d'être terminée.

Les hommes d'Etat et les journaux belges sont généralement d'avis que l'Allemagne, pour envahir la France, n'a pas besoin de concentrer une partie de ses troupes au Sud de notre pays.

Avant de discuter cette opinion, il convient de jeter un coup d'œil sur les défenses actuelles de la frontière française entre [Belfoiljet/Mézièrés^

Depuis cette dernière place jusqu'à Chatel (à 3 lieues au Nord d'Epinal), la France a construit une ligne de forts sur les points culminants des monts Faucilles qui, â partir du ballon de Servance, longent la rive gauche de la Moselle. Tous les passages de cette rivière étant défendus par des ouvrages permanents et la ville d'Epinal ayant reçu une ceinture de forts qui permet de déboucher sur la rive droite, on peut aftirmcr que cette partie de la frontière est inattaquable de front (1).

que nous donnons comme plus probable dans la situation actuelle des défenses de la Belgique et de la France, provient de ce que l'auteur suppose que la neutralité do la Belgique et celle du Luxembourg seront respectées par les Allemands.

Dans les deux liypothéscs, l'armée réunie en Alsace aurait pour mission d'empêcher une oHonsive des Français par Belfort et d'observer les cols méridionaux des Vosges par où l'on peut déboucher sur Colmar et Sohlestadt.

Cette armée ne pourrait avancer qu'après que le succès d'une attaque de la deuxième armée, entre Epinal ctToul, aurait éloigné tout danger d'une olTensive française au delà des Vosges.

(I) Dans la supposition, bien entendu, que les forts soient pourvus de bonnes troupes et d'un armement efficace.

Entre Chatel et le fort de Pont-Saint-Vincent, sur une étendue de 35 kilomètres, la frontière est plus accessible, mais peut néanmoins être défendue avec succès par dos forces inférieures, à cause delà nature accidentée du terrain et parce que les Allemands, s'ils attaquaient cette partie, s'exposeraient à être débordés sur leur gauche par Epinal et sur leur droite par Nancy, qui sera fortifiée prochainement et d'où l'on prend la Moselle à revers.

Depuis Pont-Saint- Vincent jusqu'à Saint-Mihiel, il y a une dizaine d'ouvrages permanents, étabhs sur les contreforts des cotes Lorraines (1). Cette ligne, d'une étendue de 55 kilomètres, est protégée par la place de Toul, qui forme double tête de pont sur la Moselle et sur le canal de jonction de cette rivière avec la Meuse. On peut la considérer comme inattaquable de front ou, tout au moins, comme exigeant, pour être forcée, une très grande supériorité numérique.

Depuis Saint-Mihiel jusqu'à Mézières, la ligne de défense de la Meuse a 120 kilomètres de longueur. Sur la première moitié, de Saint-Mihiel à Dun, les côtes Lorraines dominent la plaine de plus de 100 mètres et sont terminées à l'Est par des pentes raides. Pour attaquer cette partie do ligne, au centre de laquelle se trouve la place de Verdun, il faudrait des forces doubles ou triples de celles de la défense.

Les côtes Lorraines ont, il est vrai, l'inconvénient d'être adossées à la Meuse, mais on a paré à cet inconvénient en créant à Verdun une double tête de pont et en

(1) On appelle côtes lorraines la première des cinq crêtes géologiques qui se trouvent entre la Moselle et Paris. Cette crête forme sur la rive droite de la Meuse un bourrelet de 10 à 12 kilomètres d'épaisseur dont l'escarpe à l'Est s'élève de 100 à 150 mètres au-dessus de la plaine de Woëvre; des bois la couronnent. Elle constitue le principal obstacle naturel à une invasion allemande depuis que la France a perdu le Rhin et les Vosges.

construisant plusieurs forts sur la rive droito dutleuve, entre Verdun et Saint-Mihiel.

La partie la plus vulnérable* de la frontière française (laquelle a un développement de 300 kilomètres entre la Suisse et la Belgique), est incontestablement la ligne do GO kilomètres de longueur qui relie Dun à Mézières. Encore n'est-elle ilicilement abordable qu'entre Stenay et Consenvoye, sur une étendue de 35 kilomètres.

Pour concentrer sur cette partie de frontière ses corps d'armée du Nord, l'Allemagne aurait un grand intérêt à se servir des deux voies ferrées qui, de Cologne et d'Aix-la- Chapelle, se dirigent sur Luxembourg, Thionville et Virton, l'une par Trêves, l'autre par Verviers. Cet intérêt pourrait la décider à violer la neutralité du Luxembourg et de la Belgique.

L'Allemagne obtiendrait un résultat plus important si, au lieu d'emprunter à la Belgique un de ses chemins de fer, elle s'emparait de la ligne de la Meuse. Alors, en effet, elle pourrait, en faisant déboucher une partie de ses forces par Chimay, dans l'Entre-Sambre-et-Meuse, attaquer en flanc les corps français qui auraient pour mission d'empêcher l'armée allemande de forcer le passage de la Meuse entre Dun et Mézières.

La violation du territoire neutre de la Suisse n'offrirait pas, à beaucoup près, les mêmes avantages.

Il serait sans doute utile que les corps allemands du Sud pussent se servir de la ligne ferrée Munich-Augsbourg-Ulm- Schaffousc et Baie, pour se concentrer dans l'Alsace et aussi pour assurer leur retraite, si une attaque directe de ces corps entre Chatcl et le fort do Pont-Saint-Viiicent6lait repoussée.

Mais cette ligne n'est pas indispensable, puisque les corps dont il s'agit auraient à leur disposition, pour se concentrer dans l'Alsace et, au besoin, s'en retirer, deux lignes

entièrement situées sur le territoire allemand, à savoir : la ligne Mulhouse-Freiburg-Carlsruhe-Darmstadt-Francfort, et la ligne Mulhouse -Colmar- Strasbourg -Mannlieim - Mayence.

L'Allemagne ne violera donc pas le territoire neutre de la Suisse pour attaquer la France (1), mais elle violera certainement le territoire neutre du grand-duché de Luxembourg et vraisemblablement le territoire neutre de la Belgique, à moins que ce dernier pays n augmente de beaucoup ses moyens de défense.

On objectera, sans doute, que l'avantage résultant pour elle de cette dernière violation ne compenserait pas les sacrifices qu'elle serait obligée de faire pour battre Tarmée belge ou la refouler dans Anvers.

Cette objection a été présentée dans les termes suivants par l'auteur du Déploiement stratégique, cité plus haut :

« En choisissant la ligne d'opération excentrique Colo- » gne-Maubeuge, la première armée allemande ne se » bornerait pas à s'isoler des autres dès le début de la » campagne; elle s'exposerait de plus à rencontrer, sur » la Meuse, une armée française partie de Givet, et même )) au cas où elle réussirait à se frayer un passage, elle

(1) Elle n'aurait un intérêt réel à violer ce territoire que si elle avait pour alliée l'Italie. Alors elle pénétrerait vraisemblablement entre le lac de Zurich et le Jura — intervalle défendu en première ligne par le Rhin et en seconde ligne par la Limmat et l'Aar — puis se dirigerait par la valléede ce dernier cours d'eau sur Berne et Lausanne, où elle rallierait les Italiens qui arriveraient par le Simplon en descendant du Valais. (L'expédition de Souwaroff, en 1799, a prouvé qu'il serait difficile et dangereux de rallier l'armée allemande au début de l'invasion, dans la vallée du Rhin, en franchissant le Saint-Gothard. Quant au chemin de l'Eugadine, débouchant parSargans dans cette même vallée, il serait beaucoup plus long et en outre fort dangereux, en présence des forces suisses et françaises pivotant sur Zurich.)

Les deux armées réunies passeraient ensuite le Jura et combineraient leurs opérations avec celles des autres armées allemandes dirigées contre la frontière du Nord-Est de la France.

» laisserait sur son liane droit la place d'Anvers^ comme » une porte ouverte à l'intervention jalouse de l'Angle- » terre. A quoi bon, dès lors, provoquer, de propos » délibéré, les complications militaires et politiques qu'amè- » nerait infailliblement une violation de la neutralité belge? n L'Allemagne ne préfèrera-t-elle pas profiter de cette » vaste place d'armes qu'elle a créée en Alsace-Lorraine, » à GO lieues de Paris, sur la ligne d'opérations la plus » courte et la plus commode (1) ? »

Nous serions heureux de pouvoir admettre cette opinion , si rassurante pour la Belgique, mais nous avons d'excellentes raisons de croire qu'elle n'est pas fondée.

Remarquons d'abord que la marche de la première armée par la vallée de la Meuse — non sur Maubeuge, mais sur Chimay, dans l'Entre-Sambre-et-Meuse — n'isolerait pas cette armée si elle dirigeait un de ses corps (le 8«) par l'Ardenne et l'Eifel sur Arlon et Luxembourg (2).

Quant aux avantages et aux inconvénients que présenterait pour l'armée allemande la violation de la neutralité de la Belgique, la balance penchera de l'un ou de l'autre côté selon que l'Etat neutre pourra ou ne pourra pas se défendre efficacement. Dans le premier cas, nous admettons que l'Allemagne aurait intérêt à respecter notre territoire ; dans le second, elle aurait, au contraire, de puissantes raisons pour user des voies ferrées et des ressources qu'il présente.

(i) Rendant comiitc do ce travail, qui a paru àAmXc Journal des sciences mililaircs, le Profjri-s militaire du 2 mars 1881 dit : « L'auteur écarte Ihypo- » thôse d'une violation de la neutralité belge par l'armée allemande, pour des » raisons dont quelques-unes, avouons-le, nous paraissent au moins contcs- » tables. »

(2) La contréeentre la MoselleetlaSambre ne serait point favorable à la marche d'une grande armée, étant peu peuplée, très accidentée, marécageuse et insalubre, dans les zones qui s'appellent l'Eifel et les Ardennes; mais on pourrait sans inconvénient y porter un corps d'armée jtour relier entre elles doux armées opérant l'une par la Belgique, l'autre par la zone comprise entre la Moselle et le Ilardt.

Il nous sera facile de le prouver.

Dans l'état actuel de la frontière française, entre Belfort et Mézières, la trouée la plus favorable à une offensive allemande est celle de Verdun à Stenay.

Les troupes qui défendront cette trouée seront néanmoins dans une situation favorable si l'Allemagne respecte le territoire neutre de la Belgique, parce que leur flanc gauche s'appuyera à ce territoire et leur flanc droit à la place de Verdun. Tout autre serait leur situation, et elles devraient même renoncer à défendre de front cette partie de la Meuse, si la première armée allemande traversait la Belgique pour les prendre à revers en débouchant par Chimay dans l'intervalle des places de Hirson et de Rocroi.

Ce mouvement tournant réussirait d'autant mieux que la rive droite de la Meuse, entre Verdun et Stenay, dominant la rive gauche et présentant de nombreux couverts, l'armée française chargée de défendre cette partie de frontière devrait s'établir au delà, derrière l'Othain (la gauche appuyée à Montmédy), et que, si elle se maintenait trop longtemps dans cette position, elle serait inévitablement coupée.

La position de l'Othain pourrait, au contraire, être défendue pied à pied, sans danger, si la neutrahté belge était respectée, à la condition, toutefois, que la France construisît des redoutes permanentes sur les hauteurs en demi-cercle qui enveloppent les ponts de Consenvoye, de Vilosnes et de Dun, et qui commandent le pont de Sassey.

Après l'abandon de cette forte position, le passage de vive force de la Meuse présenterait peu de diflScultés étant favorisé par les hauteurs et les couverts de la rive droite ; mais les Allemands auraient à protéger leur aile gauche contre un mouvement offensif des Français par

la ligne Saint-Mihiel, Commercy et Toul. L'attaque enveloppante par Chimay simplifierait donc singulièrement leur tâche, puisqu'ils n'auraient plus à combattre les Français sur l'Othain, ni à se prémunir contre un mouvement tournant par Toul.

On objectera peut-être que la véritable zone d'attaque n'est pas située entre Verdun et Stenay, mais bien entre Epinal et Toul, parce que, débouchant de là (par Bayon et Flavigny), les Allemands pourront diviser l'armée française en deux, refouler son aile droite sur Langres et, passant ensuite la Meuse vers Neufchâteau, déborder la ligne de défense Toul-Verdun-Mézières, couper du centre de la France les troupes qui l'occupent, les obliger à battre en retraite sur Paris pour n'être pas rejetées sur la frontière belge, et les poursuivre ensuite, de concert avec la droite allemande, que ce mouvement aurait complètement dégagée.

Nous reconnaissons que cette opération, actuellement possible, donnerait de plus grands résultats que l'attaque entre Verdun et Stenay, mais il n'en sera plus de môme lorsque les Français auront :

1° Adopté une division régionale qui leur permette de renforcer les garnisons frontières pour empêcher que le XV<^ corps allemand, toujours à demi-mobilisé (1), ne prépare les voies à une vigoureuse offensive par Bayon et Flavigny, soit en tentant au début de la mobihsation un coup de main contre les forts, dont les garnisons sont actuellement insuffisantes, soit en investissant Toul et Epinal, d'où les Français peuvent déboucher olfensivement ;

2^ Construit une tête de pont sur la rive droite de la Mcurthc, en avant de Nancy, pour se maintenir le plus

{i) Les bataillons de ce corpa ont siir lo pied do paix un effectif de G50 hommes.

longtemps possible dans la capitale de la Lorraine et sur la rive droite de la Moselle, où se trouvent les lignes de la Vesouze, de la Blette, de la Meurthe et de la Mortagne.

Quand la France aura créé cette tête de pont, renforcé les garnisons des villes frontières et augmenté le nombre des lignes de concentration aboutissant à la Moselle, l'attaque des Allemands par l'intervalle Epinal-Toul offrira peu de chances de succès, l'armée française pouvant, sous la protection des ouvrages avancés de Nancy et d'Epinal, occuper une forte position sur la rive gauche de laMortagne.

Cette situation que l'on cherche à réahser et qui le sera sans doute bientôt, augmentera les chances d'une invasion allemande entre Verdun et Mézières et, par conséquent, l'intérêt qu'aura l'armée envahissante à user du territoire belge pour prendre la Meuse française à revers.

Avant la guerre de 1870, un colonel de l'état-major allemand avait publié sur les défenses nalurelles et artificielles de la France en cas dune invasion allemande une étude dans laquelle les divers plans d'opérations que peut adopter une armée prussienne pour envahir la France sont examinés et discutés; l'auteur arrive à cette conclusion que la ligne la xjIus courte et la plus facile est celle qui part de Mons ou de Philippeville. ce Une armée d'inva- » sion, dit-il, venant de Belgique, facilitera la marche des )) armées de la I^Ioselle et du Rhin (débouchant par » Luxembourg et Rastadt), et aura une influence décisive » sur les opérations de ces armées (1). »

Ce raisonnement n'a pas cessé d'être vrai depuis que l'Alsace et la Lorraine sont réunies à l'Allemagne.

L'intérêt qu'ont nos voisins de l'Est à se servir de notre

(1) Il ajoute : « Aussi le gouvernement français clierchera-t-il à s'emparer de » ce pays. »

territoire, ne disparaîtra que le jour où nous aurons constitué fortement l'armée, la réserve nationale et les défenses de la Meuse, et le jour où la France sera en état d'opérer sa concentration stratégique aussi rapidement que l'Allemagne. Ce dernier point mérite d'être éclairci.

Il est prouvé (si l'on adopte les bases indiquées ci-dessus pour calculer la marche des trains) que la 1'° armée allemande pourrait être concentrée à Aix-la-Chapelle le onzième jour de la mobihsation. Cette armée serait établie sur la Meuse et sur la Sambre, au sud de Namur, le quinzième jour au soir, c'est-à-dire 24 heures après que la II« armée allemande aurait opéré son déploiement devant la position de l'Othain.

Pour faire face à la V armée, la France concentrerait sans doute les P"" et 2^ corps à Maubeuge, les 3® et 10® à Hirson, les 4® et 8' à Givet. Si ces forces pouvaient être réunies au plus tard le quatorzième jour aux environs de Namur, pour coopérer avec l'armée belge, l'Allemagne n'aurait évidemment aucun avantage à violer la neutraUté de la Belgique.

La France serait-elle actuellement en mesure de le faire ? Nous ne le croyons pas. Cette situation favorable, pour elle et pour nous, n'existera que lorsque l'un et l'autre nous aurons fait des progrès et consenti à des sacrifices que la France est résolue de faire et que la Belgique semble vouloir éluder.

Un très grand avantage qu'olfrirait à l'Allemagne l'occupation de la Belgique serait d'écarter de son armée le danger d'être acculée à un Etat neutre, danger d'autant plus à craindre que la ligne d'opération de cette armée, débouchant entre Verdun et Sedan, serait presque parallèle à la frontière belge et, sur une partie de sa longueur, très rapprochée de cette frontière (1).

(1) Cette armée, en effet, ne iiounait pas, niirès avoir passé la Meuse, se porter

Un élément qui entre aujourd'hui pour beaucoup dans le choix des zones d'opération est le nombre, la direction et le degré de protection des chemins de fer.

Nous n'insisterions pas sur ce point si nous nous adressions exclusivement à des miUtaires, mais comme notre livre est surtout écrit pour les incompétents, qui s'opposent à l'exécution de travaux jugés utiles à la défense du pays, on nous permettra d'entrer à cet égard dans quelques détails.

Une grande armée ne saurait opérer en pays ennemi et y faire un long séjour, sans avoir sur ses derrières au moins une ligne ferrée pour communiquer avec sa base. Cette ligne lui permet d'assurer l'arrivée des hommes, des chevaux, des vivres et des munitions destinés à compléter et à ravitailler les corps et de se débarrasser des malades, des blessés et des prisonniers qui entraveraient sa marche.

La guerre de 1870 a fait apprécier toute l'importance des chemins de fer à ce point de vue.

Si, après Woerth et Forbach, les Allemands avancèrent sur Paris sans posséder complètement l'un des chemins de fer aboutissant à cette capitale et en laissant derrière eux les places qui les barraient, c'est qu'ils savaient que ces places tomberaient bientôt et qu'il n'y avait plus d'armée française en état de leur résister.

à gauche pour arriver sur Paris, par la vallée do la Marne, les Français ayant établi à Reims, Laon et La Fére des travaux de défense constituant d'excellentes positions soit pour attaquer en flanc les colonnes qui suivraient cette vallée, soit pour résister de front à un envahisseur qui déboucherait par l'Entre-Sambre-et-Mcuse et se porterait ensuite sur Paris par la vallée de l'Oise. (1) Un chemin de fer ou une route servant ù cet usage s'appelle ligne d'étapes. Au commencement de la guerre de 1870, la IIP armée allemande avait deux lignes d'étapes, l'une de Haguenau par Druxwiller et Fenestrange sur Saarbourg, l'autre de Wissembourg, par Niedcrbronn et Pubcig sur Marsal. Pour garder ces lignes, il fallut employer 14 bataillons de landwclir, 1 bataillon de ligne, 1 régiment de réserve de cavalerie et i compagnie de génie.

La voie la plus importante étant interceptée par la place de Strasbourg, les Allemands contournèrent cette place en se servant de la ligne Wissembourg-Haguenau- Wendenheim-Saverne-Nancy.

Comme les Français, dans leur retraite précipitée, avaient négligé de détruire les tunnels de Saverne et de Phalsbourg (1) et que la garnison de Haguenau était tombée presque sans coup férir aux mains de la cavalerie badoise (le G août), il suffisait d'investir Strasbourg pour empêcher sa garnison de se jeter sur Weudenheim^ qui n'est qu'à 10 kilomètres de cette ville. Mais en avant de Nancy, la ligne était barrée par Toul dont le siège fut commencé le 14 août. En même temps, on construisit un tronçon de route pour continuer, au moyen de voitures, les transports faits par chemin de fer jusque près de Toul (2). Cette dernière place tomba le 23 septembre, au début du siège de Paris. Ce fut pour les Allemands un des événements les plus heureux de la guerre, car ils n'avaient aucune autre ligne à leur disposition. Ils purent arriver dès lors jusqu'à Nanteuil, mais là ils furent arrêtés de nouveau par la destruction du tunnel de Meaux. Il fallut détourner la voie — opération qui dura deux mois — avant de faire de Lagny une tête do hgne. Ce résultat fut obtenu le 23 novembre. En attendant, on avait assiégé Soissons, pour avoir, à partir d'Epernay, une deuxième ligne à double voie sur Paris. Soissons se rendit le 16 octobre. Alors seulement les communications avec l'Allemagne furent rapides et sûres.

Les Allemands, pour éviter l'encombrement qui se produisait à Wissembourg, créèrent une seconde ligne

(1) « Ce fut, rlit )o colonel pnission Borbstacilt, iino circonstance très favo- R rablc, D Opcralions des années allemandes ,

(2) Des diflicultcs techniques avaient fait cchoucr une tentative ilc? Allemands pour tourner Toul par une voie ferrC-c.

aboutissant à Toul, en tournant Metz par un embranchement de 3G kilomètres de longueur, construit entre Remilly et Pont-à-Mousson. Ce travail exigea trente-six jours.

Si la petite place de Bitclie avait capitule, c'est par ce point que la deuxième voie aurait passé.

Metz pris, les Allemands voulurent avoir une nouvelle ligne entre Forbacli et Paris, traversant les Ardennes et allant de Thionville à Montmédy, Mézières et Reims.

Pour s'emparer de cette ligne, ils durent assiéger Thionville, Montmédy et Mézières, places qui, heureusement pour eux, n'étaient pas en état de faire une longue résistance (1). Mézières capitula le 2 janvier. On répara les ouvrages d'art détruits et, dès ce moment, le chemin de fer du Nord put être livré à l'exploitation (le 22 janvier). Ce fut un résultat des plus favorable pour les Allemands, car la veille une troupe de partisans ayant réussi à faire sauter le pont de Fontenoy -sur-Moselle, le service subit une interruption de dix jours sur la ligne principale.

Il est évident que les Allemands n'auraient pu, après Woerth, s'avancer au cœur de la France si les places d'arrêt avaient été bien défendues , si l'on avait détruit les travaux d'art les plus difficiles à réparer ou à contourner, tels, par exemple, que les tunnels de Saverne et de Phalsbourg, et si le gouvernement français avait refusé aux compagnies de chemins de fer l'autorisation de construire des lignes contournant les places fortes.

Toutes ces fautes ont été réparées depuis 1872, et la

(I) Rôle des places françaises de l'Est, par le capitaine du génie Thiers.

(' Bien leur prit, dit Tauteur, d'avoir agi de la sorte, car peu après la chute 51 de Mézières, un coup de rnain hardi d'une petite troupe partie de Langres » entrava net l'exploitation de la ligne de Nancy à Paris, par la destruction du » grand pont de Fontenoy-sur-Moselle, et tous leurs trains durent moinenta- » nément passer par les Ardennes. v

France possède aujourd'hui do très bonnes forteresses sur tous les chemins de 1er qui reUent Paris à la frontière Nord-Est.

Il serait donc bien difficile aux Allemands, s'ils envahissaient la France par cette frontière, de se procurer une ou deux voies ferrées d'approvisionnement et d'évacuation. Cette difficulté serait certainement moins grande s'ils attaquaient la frontière du Nord, qui est traversée de Dunkerque à Mézières par sept lignes ferrées dont trois à double voie. Quelques-unes de ces lignes sont moins bien défendues que celles qui aboutissent à la frontière de l'Est, et toutes sont plus faciles à contourner aux points où des ouvrages de fortification en interdisent l'exploitation.

Pour que l'Allemagne n'eût pas un grand intérêt à violer la neutralité belge, il faudrait que nous pussions opposer à l'armée envahissante une résistance qui l'obligeât à ralentir sa marche et à faire un détachement considérable à l'effet d'assurer sa ligne d'opérations. Ce résultat serait obtenu si, après avoir pourvu nos forteresses de bonnes troupes, nous étions en mesure de mettre en campagne une armée bien organisée de 70 mille hommes, et si les places de Liège et de Namur, dont les envahisseurs auraient besoin pour faire de la vallée de la Meuse une ligne d'approvisionnement et d'évacuation, no pouvaient être prises que par un siège en règle. Comme dans cette situation, l'armée allemande aurait à combattre, indépendamment de nos forces actives, les corps français qui, au moment de l'invasion de la Belgique, se porteraient sur Nanuu- par Givet et Maubeuge, et qu'elle devrait, en outre, masquer la place d'Anvers pour ne pas découvrir sa ligne d'opération, on peut affirmer que la neutralité de la Belgique serait respectée.

Aucun sacrifice ne devrait coûter au pays pour atteindre

ce but important vers lequel tendent, depuis plusieurs années, tous nos efforts. Malheureusement, jusqu'ici nous n'avons trouvé que peu d'appui ; il semble même qu'il y ait parti pris de ne rien faire.

La situation de l'armée est toujours précaire, la réserve nationale est encore à l'état de projet, les travaux de fortification du Bas-Escaut sont interrompus depuis neuf ans, la ligne de défense éloignée d'Anvers est à peine commencée et il n'est pas encore question d'améliorer et de compléter les fortifications de la Meuse.

Aucune des voies ferrées dont l'Allemagne aurait intérêt à se servir sur notre territoire, ne peut lui être disputée efficacement, et les préliminaires des travaux de destruction à faire en temps de guerre ne sont pas même réglés.

Sur la ligne Aix-la-Chapelle-Verviers-Luxembourg et Metz, il n'existe aucun ouvrage défensif, et nous n'avons que les places ridiculement insuffisantes de Liège et de Namur pour barrer les lignes Aix-la-Chapelle -Liège- Marche- Virton et Aix-la-Chapelle-Liège-Namur-Charleroi- Chimay. Ni Tune ni l'autre de ces places ne pourraient retarder le mouvement offensif des corps allemands qui traverseraient la Belgique, puisque l'artillerie de ces corps suffirait pour réduire au silence leurs batteries, mal installées sur de vieux remparts pris à revers et plongés des hauteurs environnantes.

Il faudrait, sans doute, pour avoir la Hbre disposition des voies ferrées, après le départ des corps envahissants de première et de deuxième ligne, que les Allemands s'emparassent des deux forts de Liège et du château de Namur; mais cette opération, qu'ils confieraient à un corps de landwehr pourvu d'un parc de siège, ne présenterait aucune difficulté et serait menée promptement à bonne fin. Elle ne ralentirait donc pas la marche des corps actifs , qui

auraient pour mission d'aborder la ligne de la Meuse entre Mézières et Dun, et de prendre cette ligne à revers par Chimay.

Mais, dira-t-on, vous ne tenez donc nul compte de l'armée belge, qui se jetterait sur le flanc des colonnes envahissantes pour entraver leur marche et leur faire éprouver des pertes sensibles?

Nous croyons que cette armée, si elle tentait de s'opposer au passage des corps allemands, serait battue, enveloppée et coupée de sa base d'opération (Anvers).

Pour qu'elle pût opérer de la sorte, il faudrait que la ligne de la Meuse lui offrît des points d'appui qui actuellement n'existent pas.

Ces considérations n'ont pas échappé aux stratégistes étrangers, qui se sont occupés des éveUtuahtés pouvant surgir d'une nouvelle guerre entre la France et l'Allemagne. L'auteur d'une intéressante Etude sur les chemins de fer allemands et les chemins de fer français s'exprime comme suit :

« Nous avons la ferme conviction que, dans le cas d'une » guerre nouvelle entre la France et l'Allemagne, la partie » méridionale de la Belgique serait traversée par l'armée )) allemande du Nord et que les voies ferrées de la Belgique » seraient mises à la disposition de cette armée (1),

» Quant à la neutralité du Luxembourg, dont les chemins » de fer sont déjà entre les mains des Allemands, il serait » naïf de croire que les généraux allemands consentiraient » à en tenir compte.

)) Le système défensif de la France doit donc être conçu

(1) Comment rauteur pcut-il siipposor que le Gouvernement ot la nation belges, manriuant à tous leurs devoirs, niettraient les ligues ferrées du pays à la disposition du bclligéraut qui violerait sa ncutiulitû ? L'hypothèse est absolument inadmissible.

» et organisé en vue de la violation de la neutralité de la )) Belgique, sans quoi il péchera par la base. »

Cette appréciation est confirmée dans un excellent ouvrage de M. Ténot : Les nouvelles défenses de la France, écrit, dit-on, sous l'inspiration du général Seré de Rivière, qui est le principal auteur du nouveau système défensif de la France et qui a dirigé, jusqu'en 1880, les travaux de fortification de Paris.

On lit dans cet ouvrage :

« Le magnifique développement donné aux défenses de ) la trouée de Belfort, la création de la ligne fortifiée de ) la Haute-Moselle et du camp d'Epinal, du côté sud- ) oriental de la nouvelle frontière franco-allemande; la ) fortification du plateau de Haye et des passages de la ) Moselle, près de Nancy, au centre ; la transformation ) de Toul en grande place, munie d'une enceinte extérieure ) de forts détachés ; l'organisation, au moyen de fortifica- ) tions permanentes, de la défense de la chaîne des côtes > de Meuse, sur le front Nord-Ouest de la frontière; ) enfin, la construction du camp retranché de Verdun : ) toute cette œuvre grandiose, qui s'achève en même temps ) que celle des fortifications de Paris, a singuhèrement rétréci ) le champ des combinaisons stratégiques pour une armée ) allemande d'invasion débouchant de Strasbourg et Metz. » C'est une opinion admise par les meilleurs critiques ) mihtaires étrangers, qu'à moins de violer la neutralité du ) Luxembourg et de la Belgique, seul moyen de tourner la ) « nouvelle barrière de fer, )•> les armées allemandes se ) trouveraient désormais réduites à l'obligation d'assaillir de front des positions formidablement retranchées et défendues par des forces au moins égales, sinon supérieures, à celles que l'empire d'Allemagne est en mesure de mobihser. »

L'auteur prouve que si l'armée allemande remportait une victoire sur la Moselle ou sur la Meuse, l'armée française devrait se retirer sur Paris, à moins que l'ennemi ne fût parvenu à la percer; car, dans ce dernier cas, une partie des forces françaises serait obligée d'opérer sa retraite sur Lyon par la vallée de la Saône.

« Se placer à cheval sur la Marne, dit-il, et faire simple- » ment face au front Nord et au front Est de Paris, serait » alors pour le général allemand la détermination la moins » téméraire. Il couvrirait ainsi ses communications et sa » ligne de retraite. Mais à quel résultat ce parti aboutirait- » il ? La capitale, libre de communiquer avec l'intérieur, » souffrirait peu de cette attitude. L'ennemi entreprendrait- )) il le siège régulier des forts d'Ecouen, de Vaujours, de )) Villiers ? Ce serait peu pratique, car l'obstruction des » voies de communication à la frontière no permettrait pas » avant de longues semaines l'arrivée du train de siège » indispensable.

» Il est vrai que le passage de Va^^mée d'invasion à ira- » vers la Belgique lèverait en partie cet obstacle. »

On voit que l'auteur est frappé de l'idée que les communications des Allemands à travers la Lorraine et la Champagne seraient bien moins sûres, grâce au nouveau système de défense de la France, que celles passant par la Belgique.

« Un des avantages considérables de la situation géo- » graphique de Paris, dit-il, c'est de forcer l'ennemi qui » serait entré dans le bassin de la Seine, après une bataille » gagnée sur la frontière allemande actuelle, à poursuivre » sa marche envaliissante selon une ligue oblique à sa vraie » base d'opération, hgnc exposée à des retours olïensifs » dont le succès pourrait entraîner de véritables catastro- » plies pour l'armée d'invasion arrêtée sous Paris. Il suffit )) d'un coup d'œil jeté sur la carte pour comprendre quel

danger menacerait cette armée" si des troupes françaises réorganisées, renforcées par exemple, des territoriaux de la région du Nord, se trouvaient, grâce à la neutralité belge, en mesure de prendre pour base d'opérations les places du Nord, la nouvelle ligne fortifiée de La Fère- Laon et le camp retranché de Reims, et de déboucher en force sur la longue, mince et unique hgne de communications qui existerait entre le camp sous Paris et la frontière allemande de Lorraine. Ce péril, encore plus immédiat que celui d'un retour offensif par la hgne de Lyon- Langres, serait tel que, si jamais la neutrahté belge est foulée aux pieds, on peut hardiment prédire que ce sera par les Allemands, auxquels la hgne d'Aix -la-Chapelle à Liège, Namur, Maubeuge et Paris est désormais indispensable en présence de l'organisation nationale de l'armée française et de ses réserves.

» Il est vrai qu'à moins de comphcité du Gouvernement belge, la nécessité de prendre possession de vive force de la ligne Verviers-Liège-Namur-Charleroi, d'observer ensuite l'armée belge repliée sous la protection de la grande place d'Anvers, compenserait, au détriment des AUemands, l'avantage de se procurer ainsi une deuxième ligne d'opérations sur Paris, plus directe et moins exposée aux attaques de flanc que la ligne Nancy-Bar -le- Duc-Châlons-Paris.

« De la frontière de Belgique à Paris, il n'existe pas, en effet, de ligne de défense naturelle.

» La trouée de l'Oise ouvre largement l'entrée d'un pays plat que nul ouvrage de fortification ne saurait fermer efficacement. De même, entre la frontière aUemande de Lorraine et Paris par Bar-le-Duc, une fois les « côtes de Meuse » et la Meuse elle-même franchies, la Champagne est ouverte, et là toutes les routes et tous les cours

» d'eau convergent vers Paris. Une armée en retraite, » après une grande bataille perdue sur l'une ou l'autre de » ces frontières, ne trouverait donc, avant Paris, ni barrière, » ni solide ligne de défense artificielle ou naturelle, à l'abri » de laquelle elle piit se rallier, se refaire et se renforcer. »

Cependant, si elle attaquait la France par le Nord-Est, l'armée allemande aurait à franchir ou à tourner, avant d'atteindre la capitale, la crête géologique qui traverse les forêts de l'Argonne entre l'Aisne et l'Aire et dont les défilés ont été défendus avec succès par Dumouriez en 1792 (1). Elle éprouverait plus de résistance encore sur la dernière des cinq crêtes géologiques qui séparent la Moselle de Paris, celle qui porte le nom de « Falaise de Champagne, »

Cette crête suit la ligne Montsereau, Nogent, Sézanne, Reims et Laon; elle est traversée par un petit nombre de routes formant des défilés faciles à défendre.

Napoléon en tira un excellent parti dans sa mémorable campagne de 1814.

Les Côtes de Lorraine^ VArgonne et la Falaise de Champagne seraient tournées par une offensive débouchant de la Belgique.

Cet avantage a été signalé récemment par l'auteur de la Géographie militaire de la France.

« La Meuse, depuis Maestricht jusqu'à Namur, dit-il, la » Sambre et l'Oise tracent entre l'Allemagne et le Nord do » la France une route qui a été fréquemment suivie par les » armées d'invasion. C'est la direction la plus courte pour » aller de Paris à Berlin ; elle permettrait à une armée » française d'aborder le Rhin par son cours inférieur, dans

(1) Ces défiles furent touriu's parBIiichcr en 1814. En 1870, ù la fin du mois d'aoAt, l'armd'O do la Meuse les traversa, mais sans y rencontrer la moindre résistance. Cet obstacle n'a plus anjourd'iiui l'importance qu'il avait autrefois.

)j la partie où le fleuve est le moins bien défendu; une )) année allemande éviterait aussi par cette direction les » nouvelles défenses de notre frontière de VEsL »

Il est évident que dans le cas d'une invasion de la Belgique par l'Allemagne, c'est la ligne de la Meuse que notre armée devrait défendre. Elle le devrait encore si les Français violaient la neutralité belge pour franchir le Rhin en aval de Cologne (1).

Or, dans quel état sont les fortifications de la Meuse ?

L'auteur de la Géographie militaire de la France se charge de renseigner sur ce point les officiers de son pays.

)> Namur, dit-il, était autrefois une place forte impor- » tante, mais bien que sa situation stratégique puisse la » faire considérer comme une des clefs de la Belgique, elle » n'a plus aujourd'hui qu'i«ne citadelle très insuffisante. »

« Liège, nœud de nombreux chemins de fer, mal défendu » par une citadelle construite en 1820 sur la rive gauche » et par le fort de la Chartreuse sur la rive droite, n'est » pas à la hauteur du rôle quelle pourrait jouer dans la )) défense de la Belgique. »

Dans le Uvre intitulé : De Vurgence d'un camp retranché, au centime de la Lorraine, par Léon Mougenot,nous remarquons le passage suivant : « Les ceintures bastionnées de » Tournai, Mons, Philippeville, Mariembourg, Charleroi et M Namur ont été démolies avec raison par nos laborieux et » savants voishis, qui mériteront tous les éloges quand, )) ayant renforcé la belle position de Liège, ils auront mis » leur pays à l'abri d'une incursion prussienne. »

(1) « Si l'offensive française a pour but d'ouvrir une route vers l'Allemagno, » elle devra, après avoir masquô Anvers, incliner à l'Est et aborder la Meuse » entre Namur, Maestricht et Rurernonde (comme le lit Jourdan en 1794, après * \i\ bataille de Fleurus). » Géofjraphic 7)iUitairc de ht France.

On lisait récemment dans le principal journal militaire des Pays-Bas, le Militaire Spectator :

« A Namur, on a conservé la citadelle, placée comme un » aigle sur le rocher dans l'angle formé par la Sambre et )} la Meuse, mais c'est un aigle qui ne saurait supporter le )) feu de l'artillerie actuelle. »

« Vis-à-vis des forts du Rhin, la Belgique ne possède » que la Chartreuse et la vieille citadelle de Liège.

« Cette ville est le centre de six lignes de chemins de fer. » C'est pourquoi Brialmont a proposé de bien la fortifier » afin que la France et l'Allemagne, en cas de guerre, ne )) violent pas la neutralité sous le prétexte que le pays est w trop faible ou qu'on manque de confiance dans sa force.

» Liège peut être considéré comme la clef de toutes les » opérations françaises-allemandes en Belgique, et c'est » pour ce motif que les Belges attachent tant d'importance » à ce que cette ville soit fortifiée (1). »

M. Hue, professeur à l'Ecole de Saint-Cyr, dit dans son Aperni de la Géographie militaii^e de V Europe, publié en 1880 :

c( Il résulte des considérations qui viennent d'être pré- )) sentées que les points vitaux situés sur le pourtour de » la région de l'Eifel sont Coblenz, Cologne et Liège, et )) qu'au pied de ce massif passent, au Nord, la grande n voie de communication de France en Allemagne, Nanmr, n Huy, Liège, Aix-la-Chapelle, Diiren, Cologne, et, » au sud, la grande ligne de communication entre l'Alle- » magne et la Lorraine : le chemin de fer stratégique » Coblenz-Trôves-Conz-Sicrk-Tliionville, Metz.

» Liège remporte sur Maestricht par l'ampleur de son

(1) Nous verrons plus loin que les ndges n'ont pas montre jusqu'iei ce grand désir de fortiQcr la Meuse que leur prête l'auteur hollandais.

» rôle stratégique, car cette place domine la Meuse depuis » Mézières jusqu'à Ruremonde et commande directement » les abords du front Coblenz-Cologne-Wesel. n

Une correspondance de La Haye, publiée à la fin de 1880 par le Progrès militaire, disait : « Dans les » réunions d'officiers, il a été donné plusieurs conférences » sur les moyens de défense de la Belgique. On y a admis » que Namur, nœud des voies d'invasion de la France par » les Ardennes, est, malgré sa citadelle, à la merci de » l'envahisseur, et que l'armée belge, réfugiée dans » Anvers, lui laissant le champ libre, l'intérêt de la France )) commanderait de devancer sur ce point l'ennemi. »

Un journal belge, un seul, V Opinion d'Anvers, a exprimé les mêmes craintes en ces termes : « La ligne dégarnie de » Sambre et Meuse est comme un appât tendu aux » Français et aux Allemands. En cas de guerre, ce sera » entre les deux armées belligérantes une véritable » course au clocher vers Namur (1). )>

Le commandant Pichat, dans sa G éo g 7'aphie militaire du bassin du Rhin, dit :

« Liège est mal défendu par une mauvaise et ancienne )) citadelle, au Nord-Ouest et, à l'Est, par le fort de la » Chartreuse.

» Brialmont propose de la fortifier solidement, afin )) d'enlever à l'Allemagne et à la France toute velléité de » violer la neutralité belge dans une guerre franco-alle- » mande, car Liège, par son importance, commande toute )) la ligne de la Meuse, de Mézières jusqu'à Ruremonde. »

On lisait, le 6 avril 1874, dans la République française : )) Tout l'intérêt militaire belge est à Liège. Liège seul peut •» assurer t indépendance de ce pays. »

('I) N' du 4 janvier 1881.

Sans aller aussi loin, nous estimons que c'est un devoir impérieux pour la Belgique de défendre fortement ce point.

Notre opinion, à cet égard, est conforme à celle de trois ministres de la guerre, les généraux Guillaume, Renard et Liagre, qui tous, dans leurs écrits ou dans leurs discours, ont insisté sur la nécessité d'améliorer et de compléter les fortifications de Liège et de Namur.

Le 28 janvier 1868, le général Renard disait à la Chambre :

« La Meuse jouera un grand rôle 'si la guerre a lieu sur w notre territoire ; soit que nous ayons à nous défendre )) seuls contre une invasion, soit que des puissances belli- » gérantes choisissent notre pays comme champ de )> bataille, la Meuse, je le répète, exercera une grande » influence sur les opérations et sera d'un puissant secours » pour celui qui en sera maître. C'est une question straté- V gique résolue depuis longtemps. Il est donc de toute » évidence que les forteresses de Liège et ^de Namur » ont une importance stratégique qu'on ne saurait mécon- » naître. »

En 1874, le lieutenant général Guillaume publiait une Elude sur t armée belge, l'hisloire et V Elat mililaire de la Belgique^ où il signale dans les termes suivants l'importance de la ligne de la Meuse :

te Depuis que les Prussiens sont maîtres de la ligne de la » Moselle et menacent la Meuse et les débouchés du Rhin, » Liège et Namur sont devenus des points stratégiques )) importants qui, peut-être, devront recevoir incessamment » des défenses analogues k celles d'Anvers. »

C'était demander trop, comme nous le verrons plus loin; mais il avait incontestablement raison, en disant que Tannexion de la Lorraine à l'Allemagne a augmenté Tiinportauce stratégique de la ligne de la Meuse.

Le lieutenant général Liagre a particulièrement insisté sur ce point dans son discours du 9 avril 1880, où il disait :

« La vallée de la Meuse est devenue une ligne d'opéran lion extrêmement importante pour la Belgique depuis » que la France a perdu l'Alsace et la Lorraine. La vallée » de la Meuse, ainsi que l'a dit M. Thiers, est devenue la » ligne d'opération des armées belligérantes, dans le cas » d'une guerre entre l'Allemagne et la France. Si l'Alle- » magne attaque la France, elle a un intérêt immense à » passer la Meuse à Liège ou à Namur pour envahir la » France par le Nord. Réciproquement, si la France » attaque l'Allemagne, elle aura un grand intérêt straté- » gique à passer par l'un ou l'autre des points de la Meuse, » pour chercher à pénétrer en Allemagne par le Bas- » Rhin. »

Si la France ne croyait pas à la possibilité d'une invasion de la Belgique par l'armée allemande, élèverait-elle les importants travaux de défense qui s'exécutent en ce moment sur sa frontière du Nord, et donnerait-elle à ces travaux le caractère et le développement qu'ils ont, si elle ne jugeait utile de pouvoir, dans certains cas, porter la guerre chez nous (1) ?

(1) En novembre 1879, on écrivait de Berlin à la Gazette de Colofjne (voir VEcho du Parlement du 21 novembre) :

(' Des appréciations de diverse nature sont émises dans la presse belge au sujet des fortifications que la France élève près des frontières de ce pays. Ces commentaires ont aussi trouvé des échos dans les journaux de Berlin. La France a parfaitement le droit de fortifier sa frontière du nord. Elle a complété les forts de Dunkcrque, de Lille, de Valenciennes et de Maubeuge.

» Depuis longtemps Lille, à l'exemple de Cologne, est devenu un grand arsenal, et les fortifications de Maubeuge, négligées et ruinées, ont été considérablement améliorées. On apprend que le gouvernement français est disposé à consacrer encore 50 millions aux travaux de Dunkerque, dont 20 millions pour l'agrandissement du port, le reste pour les fortifications.

» A entendre les Français, ces travaux ont un but purement défensif. Us ont

La France a organisé sa frontière de l'Est et du Nord-Est plutôt défensivemcnt qu'offensivement (1), parce qu'elle sait que les Allemands seront prêts avant elle de ce côté. Si elle a constitué autrement sa frontière du Nord, c'est qu'elle espère être en mesure d'occuper avant les Allemands la vallée de la Meuse, quand son intérêt l'exigera.

Invasion de l'Allemagne par l'armée française»

Nous avons, dans ce qui précède, exposé les raisons qui nous portent à croire que l'Allemagne pourrait avoir un

donnô àToul ot à Verdun une importance stratégique telle, qu'à leur avis les armées allemandes devraient prendre une autre route pour arriver à Paris; ils craindraient donc qu'on cas de guerre, l'Allemagne , vialant la neutralité de la Belgique, n'essaie de traverser ce royaume pour entrer en France. Les journaux belges raisonnent d'une manière différente. Ils pensent que les Français prennent les devants et soupçonnent l'iVllemagnc de vouloir faire ce que la France ferait elle-même dans des circonstances identiques.

» Les fortifications majestueuses de Cologne et de Strasbourg opposeront des obstacles sérieux à l'entrée des armées françaises, et déjà les Français songeraient à appliquer le système recommandé dans ses Mémoires par Dumouriez, celui de fortifier sérieusement la frontière belge et de se diriger sur l'Allemagne par la IJelgique. Dans ce cas, la ligne de fortifications assurerait leur retraite. »

Ce même journal a publié récemment un article très remarqiiablc sous le titre de : La défense de l'AllenKujne. En voici deux extraits significatifs :

V Le fait de la construction de ces fortifications gigantesques, que le France et l'Allemagne s'opposent mutuellement, appelle de plus en plus l'idée de les éviter. Ce mouvement tournant n'est cependant possible que par une violation de la neutralité de la Suisse ou de la Belgique....

» Les paroles du Roi des Belges, prononcées aux fêtes de Gand, au sujet de la défense nationale, sont d'un haut intérêt. Nous ne croyons pas qu'il ait pensé à une annexion de la Belgique par la France, mais bien à une traversée. Une pareille armée d'invasion française se heurterait cependant dans sa marche contre l'Allemagne aux forteresses de Cologne et de Wcsel ; mais ce ne sont pas des forteresses de tout premier rang, et les chances de la campagne seraient, sans doute, augmentées en évitant Metz.

(1) « Les travaux accumulés sur la frontière de l'Est, constituent une véritable barrière continue, une sorte de muraille de Chine, se dressant de Cicnèvc à la frontière belge, couvrant contre toute agression du dehors, la mobilisation et la concentration des corps français, n Journal des scxcncet militaires, mai 1881.

grand intérêt à violer la neutralité belge, si nous reculions devant l'impérieux devoir de compléter l'organisation de notre armée, de créer une bonne réserve nationale et de fortifier la ligne de la Meuse.

Voyons si le même intérêt existe du côté de la France.

Ce pays, lorsqu'il prendra l'offensive contre l'Allemagne, pourra ou bien envahir la Suisse pour tourner la Forêt Noire et les défenses du Rhin par la Franconie et la Hesse, ou bien envahir directement le territoire allemand entre la Moselle et le Rhin, pour passer ce dernier fleuve entre Mayence et Mannheim, ou bien encore traverser la Belgique pour aborder le Bas-Rhin entre Cologne et Wesel.

Premier cas. — Invasion de la Suisse,

D'accord avec beaucoup d'ofûciers fédéraux (1), nous croyons que l'organisation militaire de la Suisse est défec-

(1) Le général Herzog, commandant de l'armée suisse en 1870, dit dans son rapport sur la mobilisation de cette armée :

« Quand on pense combien le développement guerrier d'une armée de milices » laisse constamment ù désirer au point de vue de la tactique, du service et de la » discipline, et cela, comme conséquence d'un temps de service beaucoup trop » court, et combien de nouveaux sacrifices de temps coûteraient au soldat mili- » cien, on doit absolument chercher à ce que nous soyons pourvus, à un haut » degré, sous le rapport matériel, car, soks tous les autres rapports, nous » serons constamment en arriére des années permanentes.

» Il vaudrait beaucoup mieux ne posséder qu'une armée plus faible quant au » nombre d'hommes, mais plus qualifiée et plus capable que ce n'est le cas dans » ce roornent, où l'on est étonné de trouver une masse de choses sur le papier, » tandis qu'elles n'existent pas en réalité. «

Dans un ouvrage paru en 1871 et qui a pour titre : Résumé de l'organisation militaire de la Suisse, le colonel fédéral de Mandrot s'exprime comme suit :

(' Quand on a dit que les milices suisses étiiient entièrement au niveau des i> trou])es permanentes des pays avoisinants, on s'est permis une exagération » peu digue d'un pays et d'un peuple libre auquel on ne devait dire que la » vérité. »

En lyOG, le lieutenant-colonel de Perrot publia un ouvrage sous le titre de :

tueuse et qu'elle ne pourrait garantir la neutralité de ce pays en cas de guerre entre la France et l'Allemagne.

En eifet, aucune des lignes de défense, ni aucun des points stratégiques importants de la Suisse ne sont fortifiés (1). D'un autre côté, l'armée, quoique très nombreuse (2),' n'est pas assez instruite et n'a pas des cadres assez fortement constitués pour lutter avec succès contre les troupes relativement bien supérieures de l'Allemagne et de la France.

Sur ce dernier point, la nation a des illusions qu elle regrettera un jour d'avoir si obstinément entretenues (3). A l'heure du danger, elle imitera l'avocat Memmius, qui, après avoir déclamé contre les armées permanentes, fut le premier à les appeler au secours de Rome quand vinrent les Barbares.

Sa répugnance à créer cet élément de force est d'autant plus fâcheuse que c'est l'unique raison pour laquelle la Suisse n'a pas de forteresses. L'occupation de

Parallèle entre les armées pennanentcs et les armées de milice. On y trouve une appréciation absolument identique.

« Les armées permanentes, dit l'auteur, coûtent davantage, il est vrai, et no » peuvent être aussi nombreuses que les armées de milices; mais dans la com- » paraison que nous cherchons à faire, il faut, avant tout, se préoccuper des » résultats obtenus, résultats qui jusqu'ici sont en faveur des armées pernia- » ncntcs. Elles imposent de durs devoirs à la nation, mais elles la sauvent. »

(1) Il y a nue redoute sur la hauteur de Bargen prés d'Aarberg, quelques travaux insuffisants à Saint-Maurice et à Gondo et un fort, en mauvais état, croyons-nous, dans le défilé de Lauenstoig : c'est autant que rien !

(2) D'après le colonel fédéral Ilubcr Saladin, l'élite avait à la fin de 1870 : 83,50() hommes, la réserve 50,400 c/ la landivehrGl, 000. Ces derniers ne sont ni assez instruits ni assez bien encadrés pour inspirer quelque confiance.

(3) En février 1880, un correspondant suisse écrivait à YEcho du Parlement que la réorganisation du système défcnsif de son pays est combattue par les chauvins qui ont l'habitude de dire dans les banquets patriotiques et à la tribune dos tirs fédéraux : « Nos Alpes sont notre forteresse ; nos pères ont lutté un j) contre-cinq, nous en ferons autant. » Elle est combattue aussi par les pessimistes qui estiment qu'à l'htMire du danger, la suprême sagesse consistera à déclarer la Suisse impuissante.

celles-ci exigerait, en effet, au moins un noyau de troupes permanentes; or la Constitution de 1874 interdit aux cantons d'avoir plus de 300 soldats permanents (1).

Le Jura est traversé par 26 routes, dont 15 de première classe, et par 7 voies ferrées.

Pour s'assurer la possession des principales voies d'accès, la France a construit sur son territoire 9 ouvrages de défense. En arrière de cette ligne de 240 kilomètres d'étendue, se trouvent Besançon, dépôt de tous les parcs mobilisés, Belfort dont les fortifications ont 48 kilomètres de circuit, Pontarlier, Salins et Dole, pourvus de toutes les installations nécessaires pour assurer le prompt ravitaillement d'une armée offensive.

La concentration de l'armée française sur la frontière suisse est assurée par 3 voies ferrées, qui sont reliées, à une assez grande distance en arrière, par la ligne transversale Belfort-Besançon-Châlon-Mâcon-Lyon.

Dans l'état actuel des choses, si la France envahissait la Suisse, elle procéderait sans doute comme suit :

La Confédération n'étant pas en mesure de défendre les nombreux passages du Jura, l'armée française les franchirait sans difficulté.

Elle pourrait aussi, occupant la position des Dappes, au Nord-Ouest de Genève, et le Cbablais, à l'Est de cette ville (2), déboucher sur l'Aar par Villeneuve et Vevoy.

(1) La Suisse espère tourner la difficulté en faisant passer par ses futures forteresses des détachements qui n'y resteraient que 15 jours, de manière à ce qu'elles ne fussent jamais sans garnisons ; mais c'est un expédient absolument inadmissible.

(2) En vertu dos conventions du 24 mars 18G0 et du 8 décembre 1802, la neutralité du Faucigny et du Chablais fut garantie à la Suisse, lors de la cession de la Savoie à la France; mais cette garantie est peu importante pour la Confédération, parce que la France, grâce à la belle position des Dappes, peut à volonté franchir le lac de Genève ou le contourner.

Dans l'un et l'autre cas, la première ligne de défense serait formée par la Sarine et l'Aar. Pour être en mesure de l'occuper promptement, l'armée fédérale choisirait Berne comme point de concentration.

Après que cet armée aurait abandonné la Sarine, qui opposerait peu de résistance aux Français, elle reculerait en appuyant sa droite au Jura et sa g-auche aux Alpes et en défendant successivement les lignes de Lucerne-Aarbourg et de Zurich-Brugg (1).

Si, arrivée à cette dernière ligne, elle était renforcée par une partie de l'armée allemande, sa situation pourrait devenir très bonne. Or c'est ce qui arriverait selon toute probabilité. La Gazette de Lausanne disait en 1880 :

« A une attaque vivement menée par les Français et que » l'existence d'une armée nombreuse, disposant d'un réseau )) de chemins de fer, rend possible, nous n'aurions à » opposer que nos divisions mobilisées, accourant en toute » hâte, sans trouver ni une place de guerre, ni un fort » détaché, ni le moindre ouvrage quelconque qui pût » permettre au premier arrivé de retarder avec quelque » succès la marche en avant de l'envahisseur, en donnant » aux autres troupes le temps nécessaire pour s'organiser » et prendre position.

» Or, si nous laissons l'ennemi franchir les défilés et » occuper, jusqu'à l'Aar et la Reuss, la partie la plus riche » du pays, aurons-nous encore le loisir de mobiliser nos » landwehr et de Aiire appel à toutes les autres forces que » nous pourrions mettre sur pied et organiser en vue de la » défense? Le temps nous ferait défaut; mais, d'un autre

(1) En cas de guerre avec rAUcmagnc, la droite de la ligne de la Liminat (dont Zurich est le centre) pourrait être tournée par Sargans. Afin d'cviter Cv3 danger, on devrait établir un bon fort dans* le délilé do Lauenstcig.

» côté, nous verrions certainement l'adversaire de l'envahis- » seur accourir sur les positions que nous-mêmes serions » incapables de défendre.

» Quoi qu'il pût arriver alors, c'est notre sol qui servirait » de champ de bataille aux armées étrangères, »

Après avoir franchi la Limmat, l'armée française déboucherait par SchafFouse, Engen et Stockach sur Sigmaringen, comme le fit Moreau en 1800, pour tourner la Forêt Noire et pénétrer en Allemagne par la trouée du Danube. Elle pourrait aussi se porter de Schaffouse sur Tuttlingen, point de percée du Danube, et se diriger ensuite sur Stuttgart en descendant la vallée du Neckar; mais cette route, parallèle au Rhin-moyen, ofifrirait plus de difficultés et serait aussi plus dangereuse à cause du voisinage des troupes allemandes étabUes en Alsace.

En prenant l'autre ligne d'opération, l'armée française pourrait franchir le Danube entre Ulm (qu'elle devrait masquer) et Donauwerth, s'avancer par le Haut-Mein et gagner ensuite Bamberg et Bayreuth par la vallée de la Rednig.

Pour assurer ses opérations, elle aurait à créer une première base secondaire sur le Haut-Rhin, entre Bâle et Constance, et une deuxième base secondaire sur le Danube, entre Ulm et Donauwerth.

Il résulte de ce qui précède que l'invasion de la Suisse par une armée française présenterait actuellement de grandes chances de succès si, bien entendu, cette armée laissait en arrière, s'appuyant sur Belfort, un détachement suffisant pour empêcher que les corps allemands de l'Alsace ne se jetassent sur le flanc gauche des colonnes qui opéreraient par la vallée de l'Aar.

En cas de revers, la retraite des Français serait protégée par les nombreux ouvrages de défense qu'ils ont élevés le long de la frontière suisse, depuis Belfort jusqu'à

la pointe du lac de Genève, et dont le camp retranché de Besançon forme le réduit central. Arrivés là, ils se retireraient sur l'excellente ligne de la Saône, en arrière de laquelle se trouvent la Côte-d'Or, les Monts Faucilles et les camps retranchés de Langres et de Dijon, qui défendent l'entrée des vallées de la Meuse, de la Marne, de l'Aube, de la Seine et de l'Yonne, lesquelles, à l'exception de la première, conduisent toutes à Paris.

La retraite des Français ne pourrait être inquiétée que par l'étroite vallée que forme le Rhin entre les Vosges et la Forêt Noire, de Colmar à Mulhouse. Or il serait facile à un ou deux corps d'armée pivotant sur Belfort, de contenir les forces qui tenteraient de déboucher de cette vallée.

Un danger plus réel pour la France serait l'invasion de la Suisse, pendant la période de mobihsation, par le corps toujours à demi-mobilisé de l'Alsace, invasion qui aurait pour but de permettre à ce corps d'occuper les points de passage du Ilaut-Rhin, entre Baie et Constance, et de retrancher l'une des positions que l'armée française, opérant par la vallée de l'Aar, devrait emporter : celle d'Olten à Lucerne ou celle de Brugg à Zurich.

Il n'est pas douteux que l'Allemagne ne prît cette initiative si elle avait des raisons de croire que les Français chercheraient à tourner la ligne du Rhin en franchissant le Jura.

Nous sommes, sur ce point, d'accord avec le colonel fédéral Rothpletz, qui s'exprime ainsi, dans une brochure publiée récemment :

« Il ne faut pas douter que le grand état-major allemand » n'ait pris toutes ses mesures en vue de pénétrer, quand » il le faudra, sur la rive gauche du Rhin, depuis l'Alsace )î jusqu'au lac de Constance, de s'emparer de la ligne

n Bâle-Hauenstein-Olten-Aarbourg-Brugg, et de s'y ëta- )) blir solidement. On invoquera pour cela la raison d'Etat » et le danger qu'il y aurait pour l'Allemagne à laisser » aux Français la facilité de passer le Rhin à Eglisau et à » SchalFouse, après s'être emparés de Brugg. »

L'Allemagne, dit le colonel Rothpletz, ne pourrait guère agir autrement, ses frontières n'étant pas fortifiées du côté de la Suisse comme elles le sont du côté de la France. S'il y avait une forteresse allemande faisant face à Belfort, près d'Altkirch, par exemple; si les mêmes précautions étaient prises aux débouchés sud des défilés de la Forêt Noire ; si des forts d'arrêt barraient les routes qui mènent du Rhin au Danube et en Souabe, l'Allemagne n'aurait aucun motif plausible d'envahir le sol helvétique, puisque la France ne pourrait plus aborder la ligne du Haut-Rhin ainsi fortifiée.

Malheureusement pour la Suisse, les Allemands ne construiront pas ces ouvrages, parce qu'ils considèrent les petites places et les forts d'arrêt comme inefficaces. Ils n'accordent de l'importance qu'aux places à camps retranchés , établies sur des points stratégiques décisifs (1). Les Suisses seront donc obligés de fortifier leur pays en tenant compte de l'opinion suivante, exprimée par leur éminent tacticien, le général Dufour :

« C'est dans le vaste camp retranché que les Alpes, l'Aar » et la Limmat forment au centre de la Suisse et dont les » villes de Berne, de Soleure et de Zurich peuvent être » considérées comme les trois portes principales, que notre » sort se déciderait si nous avions à résister à une grande i> invasio . »

(1) Pour cette raisoji ils ont démantelé les places suivantes de la France et du Palatinat bavarois : Marsal, Liclitciistcin, Lutzelstcin, Pfulsbourg, Schlestadt et Landau. Les places de Thionvillo, Saarlouis, Neufbrisach et Gennershoim n'ont été conservées que parce que ce sont des tôtcs de pont.

En résumé, dans l'état actuel des choses, l'invasion de la Suisse présenterait à la France moins de difficultés et moins de dang-ers que l'invasion de la Belgique (1). Elle provoquerait aussi à un moindre degré la susceptibilité de l'Angleterre, ce qui augmenterait la chance de voir cette puissance rester neutre.

Un échec sur le territoire helvétique n'exposerait pas l'armée française à perdre ses communications et à être refoulée sur la mer, comme dans le cas où, pénétrant en Belgique, elle serait forcée d'accepter une bataille faisant front au Sud ou au Sud -Est.

(1) Cette opinion a été soutenue en décembre 1880 par le Posf, journal officieux de Berlin, dans un article où il s'efforce d'établir que la frontière occidentale de l'Allemagne peut dès à présent défier les entreprises de l'ennemi, ayant été garnie d'une série de forteresses et possédant tous l&s moyens possibles de communications rapides avec l'intérieur. De même, il serait très difficile aux troupes françaises de traverser la Belgique pour envahir les provinces rhénanes, car le commandant en chef do l'armée française serait obligé de détacher des forces assez considérables pour surveiller Anvers et pour protéger son flanc droit contre les troupes allemandes concentrées prés de Metz et de Thionville. L'Angleterre, d'ailleurs, n'assisterait pas impassible à la violation du territoire belge.

De ce qui précède, la feuille ministérielle infère que l'armée française essayerait de franchir la frontière du Sud, en passant par la Suisse. Elle traverserait liicilerncnt le Haut-Rhin, et ses lignes d'opérations ne seraient pas exposées à une attaque du côté de Strasbourg. L'armée cnvaliissante serait protégée par Belfort et par les Vosges et ne rencontrerait pas sur son passage des forteresses importantes. Au surplus, il est peu vraisemblable que les puissances prendraient la défense de la Suisse, leurs intérêts respectifs n'étant pas exposés de ce coté et aucune des puissances belligérantes ne songeant évidemment à annexer le territoire de la petite république. L'armée suisse, d'après ce qui a été établi dans une brochure d'officiers de ce pays, ne pourrait prendre l'offensive à cause de sa faiblesse numérique ; de là la nécessité d'ériger des forteresses pour arrêter la marche de l'envahisseur.

Le Post constate que l'Allemagne a complètement approuvé ces mesures préventives de résistance ; il ajoute que le moment est venu de faire des sacrifices pour garantir la neutralité de l'Helvétic. La dépense, dit-il, serait toujoui-s remboursée, dans le cas où la Suisse serait appelée à défendre son indépendance.

Cet article prouve qu'en Allemagne on est frappé des avantages (jue procurerait actuellement à la France, si elle voulait attaquer l'^Ulcmagne, le territoire insuffisamment défendu de la Suisse.

D'un autre côté, maîtresse de la Suisse, elle prendrait dès le début une position d'où elle pourrait, par le Siraplon et le Saint-Gothard (1), menacer en flanc l'Italie et, par la trouée du Danube, tourner les défenses de l'Allemagne.

L'avantage stratégique serait plus important encore si la France avait pour alliée l'Autriche.

En 1820, quand elle se trouvait dans des conditions plus favorables pour attaquer directement l'Allemagne, le général Sebastiani disait à Chambre des pairs :

« En cas de guerre avec l'Allemagne, nous serions » forcés d'occuper la Suisse pour nous rendre maîtres » des versants du Rhin et du Danube. »

Le Journal des sciences militaires, dans une étude pubhée en mai 1881, arrive à la même conclusion:

« La France, dit-il, possédant le Jura et les hauts pla- » teaux entre le Jura et les Alpes, peut facilement, par la » Suisse, attaquer l'Allemagne du Sud, contourner les » places fortes du Rhin et la région difficile de la Forêt » Noire. »

Ce même journal expose « les avantages que présen- » terait à la France le passage sur le territoire suisse dans )> l'éventuahté d'un nouveau conflit franco-allemand. »

En 1861, un officier d'état-major fédéral exprimait la même opinion dans une brochure qui a pour titre : La neub^alité de la Suisse. « Chaque fois, disait-il, que la » France voudra faire la guerre à l'Allemagne, elle retirera » de grands avantages d'une brusque irruption en Suisse » et de la violation de notre neutralité. »

(1) Pour d(f'fcnclrc la Suisse contic l'Italie, il suffirait aux Français d'occuper le Saint-Gothard et le pays de Coiie «jui est le lieu de convergence de tous les cols débouchant de l'Engadine et de la Valtclinc.

11 résulte de tout ceci que la Suisse dans son état de faiblesse actuel est un vrai paratonnerre pour la Belgique. On doit espérer pour elle et craindre pour nous qu'elle prenne enfin le parti décisif de renoncer à ses vieilles préventions fédérales, en créant une armée permanente et un système de défense comprenant une place centrale à grand développement, Berne, deux places ordinaires, Zurich et Bouverey ou Lausanne, et sept à huit forts d'arrêt, établis sur les voies de communication les plus importantes.

C'est l'occasion de lui rappeler ici ce que disait, en 1831 , le vieux colonel bernois Koch : « Le breuvage qui doit » vous guérir est amer; des enfants repousseraient la » coupe, mais des hommes la boiront. »

Deuxième cas. — Invasion par V Entre-Moselle-et-Rhin .

Les obstacles naturels à vaincre par les Français dans cette zone sont : les Vosges, le Rhin et la Forêt Noire. Très probablement leur armée déboucherait par Nancy (1)

(1) Nous n'admettons pas que l'armée française parte de Luneville pour entrer dans le Palatinat en longeant le versant oriental des Vosges, car elle devrait passer dans la splière d'action de Strasbourg, francliir la Lauter, entre Lauterbourg et Wissembourg, puis la Queisch, entre Landau (déclassé) et Germcrshcim (fortifié).

Cela était possible autrefois quand Landau (fortifié) appartenait à la France et quand Germersheim n'avait pas encore de fortifications.

Nous n'admettons pas non plus que les Français, s'appuyant sur Belfort, passeraient le Rhin à Huningue, soit pour tourner la Foret Noire, soit pour provoquer simplement une diversion, car les Allemands n'éprouveraient aucune difficulté à empêcher ce mouvement s'ils étendaient les fortifications de Neuf-Brisach sur la rive droite du Hhiii et s'ils faisaient pivoter sur cette place le corps darméo de Strasbourg.

La place de Belfort, dont les Français exagèrent quelque peu l'importance, ne jouerait un grand rôle que si la France était décidée à attaquer l'Allemagne par Ja Suisse.

Enfin, nous considérons comme peu avantageuse aussi une opération qui.

et aurait à livrer une première bataille entre Metz et Sarrebourg. S'ils étaient vainqueurs, ils devraient détacher au moins deux corps d'armée pour masquer Metz, qui serait occupé par une trentaine de mille hommes. Après avoir fait ce détachement, l'armée française passerait la Moselle au Sud de la place et serait aussitôt obligée, pour assurer son flanc droit, de bloquer Strasbourg, qui ne se trouve qu'à cinq marches de Metz. Mais, comme les fortifications de la capitale de l'Alsace s'étendent sur les deux rives du Pvhin, le blocus ne pourrait commencer qu'après que Tarmée française aurait passé le fleuve, opération qui n'est facile que dans le voisinage de la Suisse.

Encore serait-il quasi impossible de maintenir ce blocus sur la rive droite, par ce que les troupes que l'on en chargerait auraient, à une journée de marche de leur flanc droit, la place de Rastadt, à une et demie journée de marche de leur flanc gauche la place de Neuf-Brisach et, sur leurs derrières, la Forêt Noire, laquelle est en communication avec l'intérieur de l'Allemagne.

Entre la Seille et la', Sarre, les Allemands trouveraient quelques bonnes positions défensives, mais la première où ils pourraient lutter avec quelques chances de succès est située sur la rive droite de la Sarre, la gauche appuyée à Sarreguemines, le centre à Saarlouis (qui est fortifiée), la droite à Conz.

En arrière de leur front se trouverait le chemin de fer de l'Eifel, celui de Conz à Coblenz et les lignes ferrées qui de

basée sur Epinal et Bclfort, aurait pour objectif le passage du Rhin entre lluningue et Strasbourg. Cette opi'ration obligerait en effet les Français à bloquer Strasbourg et Ncuf-Brisach et à traverser la Forôt Noire badoise dont les chemins lui seraient disputés, ou bien à descendre vers Strasbourg dans une partie où la vallée du Rhin présente trop d'obstacles et n'a pas assez de largeur pour qu'une grande armée puisse s'y mouvoir.

Saarbruck se dirigent sur Mayence, Mannheim, Germerslieim et Strasbourg (par Bitche). Grâce à ces dernières lignes, des secours pourraient leur arriver promptement soit avant, soit pendant, soit après la bataille.

Cette position de la Sarre serait donc très avantageuse pour eux.

Les Français, après s'en être emparés, auraient à couvrir leur flanc droit contre les troupes allemandes qui, s'appuyant sur les places de Rastadt et de Germerslieim, déboucheraient par les défilés du Hardt. A cet effet, ils devraient se rendre maîtres des positions de Pirmasens et de Kaiserslautern, en môme temps que, pour se préserver d'une attaque contre leur flanc gauche, ils occuperaient Trêves et le Hunsrùck.

L'armée aUemande s'arrêterait, sans doute, dans la forte position de Marnheim, à six lieues de Mayence, entre le Rhin et la Nalie (1).

C'est seulement après l'en avoir délogée que les Français seraient en mesure d'aborder le Rhin entre Mayence et Mannhein ; or le passage du fleuve dans ce secteur ollïirait de grandes difficultés et ne pourrait s'effectuer sans de nouveaux combats.

On doit admettre aussi que les Français ne commettraient pas la faute (que firent les Russes en 1877), de franchir un large fleuve sans occuper sur ce fleuve une grande forteresse. Ils devraient donc ou bien assiéger Mayence ou bien transformer en place du moment le point de passage de leur armée. Comme la première opération causerait un arrêt dans l'invasion qui pourrait tout compromettre, ils auraient recours à la seconde, mais celle-ci exigerait un

(i) Les Allcmamls fiuraiont occupé cette position, en 1870, s'ils avaient (éprouvé un éclicc ;m tlLluit ilo la (•aiiipagnc.

nouveau détachement qui détruirait l'équilibre des forces au profit des Allemands. D'un autre côté, la construction d'une place provisoire placerait l'armée française dans une situation critique, qui se prolongerait jusqu'à la fin des travaux et constituerait une opération des plus difficiles, puisqu'elle nécessiterait l'établissement d'un pont de chemin de fer sur le Rhin, très large en cet endroit.

Si les Allemands se retiraient sur Majence sans prendre position à Marnheim, le passage du fleuve pourrait s'opérer dans de meilleures conditions à Mannheim. Dans ce cas, l'armée française remonterait sans doute la vallée du Neckar et se dirigerait sur Wurzbourg. Si le passage s'effectuait près de Mayence, sous la protection des corps qui observeraient cette place, l'armée française se porterait par la rive droite du Mein, sur Francfort et Hanau, remonterait la Kinsig, atteindrait Fulda, traverserait le Thûringerwald à la percée de la Werra et gagnerait la route directe de Coblenz àBerHn par Eisenach.

L'armée française pourrait aussi longer la rive gauche du Mein jusqu'à Aschaffenburg, effectuer là le passage de la rivière, se porter sur Gemûnden, remonter la vSaale et gagner Meiningen sur la Werra pour rejoindre la route de Coblenz à Berlin ou atteindre Gotha en franchissant le Thûringerwald au col de Friedrichsroda.

L'invasion par l'Entre-Moselle-et-Rhin présenterait donc bien des chances défavorables, provenant surtout de ce que les Allemands, depuis leurs nouvelles conquêtes, peuvent, par les routes transversales du Hardt, coordonner leurs opérations sur les deux versants des Vosges; de ce qu'ils ont construit, depuis 1870, plusieurs chemins de fer pour accélérer et faciliter les concentrations de troupes entre Metz et Sarrebourg, et de ce qu'ils ont, pour s'assurer la possession de la vallée du Haut-Rhin, fait d'importants

travaux de fortification à Strasbourg et remis en bon état les places de Germersheim, Rastadt et Neuf-Brisacb.

La situation est bien changée depuis la guerre francoallemande (1). Si, avant cette époque, on pouvait invoquer d'excellentes raisons pour soutenir que la France avait plus d'intérêt à attaquer l'Allemagne par l'Entre-Moselleet-Rhin que par la Belgique et le grand-duché de Luxembourg, on a aujourd'hui, comme nous le verrons plus loin, des raisons non moins concluantes pour soutenir le contraire.

Troisième cas. — Invasion par la Belgique cl le grandduché de Luxembourg.

L'Allemagne, attaquant la France par la- Belgique, n'aurait d'autre obstacle naturel à vaincre, entre sa frontière Ouest et Paris, que la Meuse, tandis que la France, attaquant l'Allemagne par la même voie, aurait à franchir successivement la Meuse, le Bas-Rhin, le Teutoburgerwald , le Weser, le Ilartz et l'Elbe. Mais, ces obstacles ne sont guère redoutables. Le Teutoburgerwald , qui arrêta les légions de Varus, a plusieurs percées qui livrent aujourd'hui passage à des routes et à deux chemins de fer se dirigeant de Ilamm sur Hanovre et Magdebourg. Le Ilartz est également traversé par de bonnes routes et contourné

(1) Lo plan do campapno, on 1870, était le suivant : Concentrer 1 .'0,000 hommes à Metz et 100,000 à Strasbourg; porter ces deux masses (formant l'iu-nire du Wiiti) de Strasbourg entre Hastadt et Germersheim pour franchir l(> lOiin à Maxau, et dobouclier dans le pays de li:u]c. Canrobert, avec 50,000 liommes réunis ù Gliàlons, devait s'avancer sur Metz pour couvrir la frontière nord-est pendant la marche de l'armée du Ivhin en Allemagne.

Ce pian avait pour but do séparer, par une pointe hardie et vigoureuse, l'Allcmagno du nord de l'Allomagne du sud, et, après un premier succès, de décider l'Italie et l'Autriche à intervenir dans la lutte en faveur de la l'rance.

par deux voies ferrées aboutissant à Berlin, dont l'une est la ligne directe récemment construite, qui met la capitale de l'Allemagne en communication avec Coblenz et Metz.

L'armée française éprouverait donc de ce côté moins de difficultés et avancerait plus rapidement que si elle attaquait l'Allemagne par l'Entre-Moselle-et-Rhin (1).

Elle trouverait aussi en Belgique plus de routes, plus de cantonnements favorables, plus de ressources de toute espèce que dans la Lorraine, l'Oldenbourg et le Palatinat.

Quant aux obstacles artificiels, en attaquant par la Belgique, elle aurait à tenir compte des fortifications de la Meuse (Liège, Huy et Namur), de celles du Rhin (Cologne et Wesel), de celles de l'Elbe (Magdebourg et Torgau) et de l'importante place de Spandau qui couvre Berlin.

En attaquant par le Palatinat, elle trouverait sur sa ligne d'opération ou à proximité de cette ligne Metz, Strasbourg, Germersheim, Mayence, Ulm, Magdebourg, Torgau et Spandau.

Sous le rapport des forces à détacher pour observer ou assiéger les places, il y aurait avantage pour la France à traverser la Belgique, et, sous le rapport des travaux à exécuter pour créer des bases secondaires sur la Meuse, le

(1) Duinouriez était de cet avis, en 1792, lorsqu'il proposa au Conseil d'Etat de rester sur la défensive dans le Midi et sur les bords du Rliin et de ne hasarder loffensive que depuis la Moselle jusqu'à Dunkerque. « On portait, dit-il dans ses » Mémoires, les plus grandes forces et l'olTensive dans la Belgique, parce que » c'est un pays de plaines, sans places fortes et même sans aucune de ces » positions topographiques qui on tiennent lieu ; ainsi le sort de la guerre dans » ces provinces devait se décider par des batailles ; si on les gagnait, la plus » forte partie de l'armée pouvait passer le Rhin ; si on les perdait, on avait la » ressource de se retirer derrière les jdaces de la Flandre et de l'Artois. «

Ce plan fut adopté et exécuté, bien qu'il eût été préférable — la France étant alors en possession de la Sarre, de Mayence et de tout le Palatinat — d'opérer entre le Rhin et la Meuse pour empêcher l'arrivée des secours de l'Allemagne et forcer les faibles corps autrichiens, qui occupaient les Pays-Bas, à mettre bas les armes.

Bas-Pvhiiî, le Weser et l'Elbe, d'une part, sur le Rhin moyen, le Mein et l'Elbe, d'autre part, il y aurait à peu près égalité.

Le Bas-Rhin présente un point de passage favorable à Dusseldorf, ville ouverte, défendue seulement par un petit fort d'arrêt et d'où partent deux routes conduisant à l'Elbe, qui ne sont commandées par aucune place, ni interceptées par aucun obstacle naturel important.

Il serait plus flicile aussi de concentrer rapidement des forces considérables sur la frontière belge que sur la frontière allemande ou sur la frontière suisse, puisque entre Dunkerque et Mézières il y a sept lignes de chemins de fer, dont quatre à double voie, qui mettent la France en communication avec la Belgique, et que ces lignes sont rehées entre elles par une voie transversale longeant la frontière et se prolongeant jusqu'à Longwy.

La France a, de plus, sur cette frontière, quatre camps retranchés pouvant servir de pivots de manœuvres à son armée et de points d'appui à sa base d'opérations, savoir : Dunkerque y avec ses annexes Bergues et Gravelines, Lille, Valenciennes (centre d'un système de défense qui comprend Condé, Bouchain et Le Quesnoy) et Maubeuge.

Pour assurer la retraite de son armée, en cas d'insuccès, elle a créé une première ligne de défense, formée par les places de Valenciennes, de Maubeuge, de Landrecies, de Ilirson et de jMézières. En seconde ligne se trouvent la ville de Reims, entourée de forts qui commandent les vallées de l'Aisne et de la Marne, et le triangle La Fère, Laon et Soissons, qui défend la vallée de l'Oise et, avec l'appui de Péronue, la vallée de la Somme.

Ce dispositif rend possible d'énergiques mouvements offensifs par Péronne sur la droite des Allemands et par Reims sur leur gauche.

La France se trouve donc dans d'excellentes conditions pour porter la guerre en Belgique.

Indépendamment des avantages énumërës ci -dessus, elle pourrait espérer, en traversant le Hanovre, de soulever le parti guelfe, toujours hostile à la domination qui lui a été imposée en 1866.

Enfin, l'invasion de la Belgique, au début de la guerre, fournirait à la France le moyen d'élever très haut le moral de son armée par la prise de Bruxelles, que les troupes belges ne pourraient défendre efficacement. Pour une nation si cruellement humiliée en 1870, cette considération aurait une importance capitale et justifierait une résolution qui, à d'autres points de vue, serait condamnable.

Ces raisons paraissent avoir frappé M. Thiers, lorsqu'il disait, en mars 1871, que pour attaquer l'Allemagne, il ne restait ouverte à la France que la seule voie de Sambreet-Meuse.

Elles ont motivé aussi l'opinion suivante, exprimée en 1874 par la Gazette de t Allemagne du Nord, l'organe officieux du cabinet de Berlin : « La France, si elle voulait » encore commencer une autre guerre contre l'Allemagne, » n'irait point donner de la tête contre le mur, c'est- » à-dire contre Metz, et n'oserait pas non plus sortir par la )) fente du rocher de Belfort, mais elle déboucherait au » large et tout à son aise par la Belgique. »

Un diplomate suisse, le colonel Iluber-Saladin , est arrivé, par un autre raisonnement, à la même conclusion :

f( Tant que Napoléon I", dit-il, a porté et maintenu la » guerre au delà du Rhin, le champ de bataille séculaire » de la Belgique n'a pas été envahi ; mais dès que le flot » est revenu sur la France, Waterloo dit assez haut que » rien n'est changé à la direction des sanglantes ornières » des guerres continenlales. Si le Congrès de Vienne et la

» Conférence de Londres songèrent sincèrement à fermer » un champ de Ijataille historique par la neutralité perpé- » tuelle de la Belgique, le but est loin d'être atteint (1). »

Une preuve que l'état-major allemand considère l'invasion de la Belgique par la France comme possible, sinon comme certaine, c'est qu'il a pris des mesures efficaces pour masser avec une grande rapidité des forces considérables à l'ouest de Cologne. Cette ville est, en effet, le nœud de six lignes de chemins de fer, dont cinq à double voie, qui s'embranchent sur presque toutes les lignes de concentration de l'Allemagne du Nord (2).

Les obstacles que les Français auraient à vaincre en Belgique seraient d'abord quelques interruptions de voies ferrées, qui ne ralentiraient guère leurs opérations; en second lieu, l'armée belge qu'ils auraient à refouler sur Anvers, et ensuite les forts qui défendent les vallées de la vSambre et de la Meuse par lesquelles devrait s'avancer le gros de leurs forces.

Si les places de Liège et de Namur étaient bien constituées et si l'armée belge, après avoir complété les garnisons de toutes les forteresses du pays, pouvait mettre en campagne 70 mille hommes de bonnes troupes, la France n'aurait aucun intérêt à traverser la Belgique, parce que la somme des inconvénients résultant de cette opération dépasserait de beaucoup celle des avantages qu'elle en retirerait.

En effet, la vallée do Sambre-et-Meuse a, comme ligne d'opérations, le grand défaut d'être parallèle à la base allemande : Coblenz-Thionville-Metz.

(1) Les pelils Etals cl la nculraUlc conlincntale. Paris, 18G('i.

(2) Quelques stratégistcs ont vu dans ce fait la preuve que les Allemands songent à envahir la France par la Belgiiiuc; il'auties l'ont qualifié de mesure intelligente prise pour mcnacci- le (lanc îles l-Vançais s'ils s'engageaient dans la Lorraiucet le Paiatinat.

Une armée concentrée sur cette base pourrait donc attaquer le flanc droit de l'armée française pendant qu'une autre armée, débouchant de Cologne, se porterait sur la Roer pour la combattre de front. Le passage de la première armée à travers l'Eifel et les Ardennes présenterait, il est vrai, d'assez grandes difficultés, et la France, pour s'y opposer, jetterait sans doute des troupes dans cette contrée facile à défendre ; mais ces difficultés seraient vaincues et ces troupes refoulées par des forces supérieures. Alors l'armée française, si elle éprouvait un échec sur la Meuse, serait débordée, coupée de sa base et vraisemblablement rejetée sur Anvers ou sur la mer du Nord.

Ce point a été parfaitement élucidé dans un mémoire rédigé par le général de MoUke, pendant l'hiver de 1868 à 18G9, et publié par le grand état-major prussien dans sa relation de la guerre franco-allemande :

« La neutralité de la Belgique, du Luxembourg et de la » Suisse, disait le général de Moltke, hmite le théâtre des » opérations à l'espace compris entre Luxembourg et » Baie.

)) Si, passant outre à la neutralité de l'un de ces Etats, n la France pénètre en Belgique, son armée s'affai- » blira considérablement par les détachements laissés à » Bruxelles et devant Anvers.

» De la Moselle on peut, plus facilement encore que de » Cologne, s'opposer à la continuation de son mouvement » au delà de la Meuse, car nous forçons l'adversaire à faire » front vers le Sud et à recevoir une bataille décisive alors » que toutes ses communications sont menacées. La disw tance étant plus grande de Bruxelles à Cologne que de » cette dernière ville à Mayeuce, Kaiserslautern ou Trêves, » dans ce cas aussi, nous apparaîtrons encore en temps n utile en avant de notre Rhin inférieur, ..

» La réaiiion de forces considérables sur la Moselle » constitue une menace si directe pour la France et pour » sa capitale que, le cas échéant, elle hésiterait à entre- » prendre des opérations aussi développées.

» Nous devons donc admettre comme vraisemblable que » les Français effectueront la première concentration sur la » ligne Metz-Strasbourg, afin de pousser sur le Mein, en )) tournant nos places fortes du Rhin, de séparer le Nord » du Sud de TAllemagne, de conclure un accommodement » avec ce dernier, puis, le prenant pour base, de s'avancer » ensuite vers l'Elbe.

» Une concentration au Sud de la Moselle, c'est-à-dire » la réunion de toutes les forces disponibles dans le Pala- » tinat bavarois, constitue donc le moyen le plus propre à n déjouer ce plan. »

Lorsque le général de Moltke annonça si clairement ce que feraient les deux armées en cas de guerre entre la France et l'Allemagne, la première de ces puissances occupait Metz et Strasbourg, le Rhin moyen, de Baie à Lauterbourg, et les Vosges; en outre, Mayence n'avait pas encore reçu l'accroissement qui l'a transformé en une place de premier ordre. Aujourd'hui rAllemagne possède, indépendamment de ce pivot de manœuvres et des forteresses de Germersheim, de Rastadt et de Neuf-Brisach sur le Haut-Rhin, les vastes camps retranchés de Strasbourg et de Metz ; par conséquent, les difficultés d'une attaque française par la zone comprise entre la Moselle et le Rhin se sont fort accrues et les chances de succès ont diminué dans le même rapport.

C'est évidemment une circonstance qui aggrave la situation de la Belgi({ue et impose à ce pays des devoirs nouveaux pour assurer le maintien de sa neutralité.

On ne peut donc plus, pour le rassurer, invoquer le passé en faisant remarquer :

1° Que depuis Louis XIII jusqu'à ce jour, la France a porté dix fois la guerre au delà du Rhin, en 1635, 1672, 1688, 1702, 1733, 1741, 1757, 1796, 1805 et 1800, et qu'il résulte de ces guerres qu'elle s'est toujours bien trouvée d'avoir attaqué l'Allemagne par le Rhin moyen (de Baie à Ma3'ence) ;

£° Que si en 1690, Louis XIV prit l'offensive par la Belgique, c'est que Fennemi avait prévenu les Français dans ce pays ; qu'il en fut de même en 1792, quand Dumouriez envahit nos provinces et, en 1815, quand Napoléon s'avança par Charleroi contre Wellington et Bliicher.

La situation est aujourd'hui tout autre, et la Franco aurait de puissantes raisons pour attaquer par la Belgique si elle pouvait s'y étabUr avant les Allemands et y créer en peu de temps une base secondaire appuyée sur Liège et Namur. Il va sans dire que dans ce cas elle devrait assurer ses communications, en étabUssant sur la rive gauche de la Meuse française, à Châlons, par exemple, des forces suffisantes pour contenir les corps que les Allemands laisseraient dans r Alsace-Lorraine, et en faisant avancer une ou deux colonnes, de Givet, sur Cologne, pour couvrir son aile droite (1).

Le Journal de l'armée belge, rédigé par un officier qui s'est beaucoup occupé de stratégie et qui a émis quelques idées originales sur la défense des Etats, soutenait en 1873 — à la grande satisfaction de nos journaux optimistes, qui s'empressèrent de reproduire ses conclusions — u que )) le déplacement de la frontière allemande du Rhin sur » la Moselle a rendu, pour les Français, l'invasion de

(1) Le pays entre la Meuse et la Moselle étant iianvre et peu pciipU-, ayant en outre de grandes forôts et des zones de tcriains man'cageux, n'ollVc pas les facilités ni les ressources nécessaires pour nom lir et loger de grandes masses de troupes.

» l'Allemagne par le Nord plus difficile et siirtoui plus » dangereuse que par le passé. Les Français commet- )) traient une faute grave, disait-il, si au début d'une nou- » velle guerre avec l'Allemagne, ils prenaient possession » de la ligne de Sambre-et-Meuse. »

La Belgique militaire fit remarquer avec raison (1) que cette opinion serait fondée si l'Allemagne, par la conquête de la Lorraine, s'était rapprochée de la Meuse belge plus qu'elle ne l'était avant la guerre de 1870, et si l'armée allemande pouvait être réunie tout entière dans la Lorraine, avant que l'armée française ne fût en état de se jeter en Belgique.

Or la première assertion est fausse, puisque Trêves a foit retour à l'Allemagne depuis 1815, et que cette ville est plus rapprochée de Namur et de Liège que ne le sont Thionville et Metz.

Le « déplacement de la frontière du Rhin sur la Moselle » n'a donc rien changé à l'importance stratégique de la Meuse au point de vue français.

Quant à la seconde assertion : la possibilité de réunir le gros des forces allemandes sur la IMoselle avant que l'armée française puisse envahir la Belgique, elle ne serait exacte que dans la supposition que le système de mobilisation de l'armée française fonctionnât mal et fût de beaucoup inférieur à celui des Allemands.

Cette supposition est encore admissible aujourd'hui, mais elle ne le sera pas toujours. Quand la France, qui est assez riche pour s'imposer les plus grands sacrifices, aura une ligne à double voie par corps d'armée pour elÎL'ctuer le déploiement stratégique de ses forces sur la frontière du Nord et du Nord-Est, ce déploiement qui

(1) \o\r le numéro du 18 janvier 1874.

exigerait actuellement neuf à dix jours, se fera en trois ou quatre jours, et dès lors les Français seront en Belgique avant les Allemands. Or nous croyons qu'un mouvement offensif vers le bas Rhin entrepris par eux avant la concentration des forces allonandes, obligerait les corps d'armée déjà réunis dans la Lorraine à rétrograder vers les corps d'armée en marche, à l'effet d'arrêter de front l'armée française, ou, tout au moins, de lui disputer le passage du Rhin, sous l'appui des places de Cologne et de Wezel.

Ce mouvement offensif des Français a été rendu plus facile et moins dangereux depuis 1870 par les immenses travaux de fortification qui mettent Paris à l'abri de toute attaque et qui assurent à l'armée française quatre excellents pivots de manoeuvre sur la frontière belge (Dunkerque, Lille, Valenciennes et Maubeuge).

L'opinion du Journal de Va^rmée belge a été appuyée par les Militàrische Blutler, de BerHn, mais la presse optimiste de Belgique a eu tort de se prévaloir de cet appui, car si, d'une part, le journal militaire allemand soutient que « dans tous les cas possibles, les Français pour envahir )) l'Allemagne doivent s'abstenir non seulement de traverser » la Belgique, mais d'approcher de sa frontière, » d'autre part, il prétend que, grâce à la cession de l'Alsace et de la Lorraine, les Allemands prendraient position entre Metz et Strasbourg, « ce qui empêcherait les Français non » seulement d'avancer vers le haut Rhin, mais encore et n à plus forte raison par la Belgique. »

Ainsi, d'après ce journal, la France ne pourrait attaquer ni par le Nord ni par le Nord-Est. Le pourrait-elle par l'Est, par la Suisse^ Oui, dit le Journal detarméc belge; mais les Militàrische Blàtler lui répondent : » Nous ne pou- » vons accepter l'opinion que le front de la position

)) des Français serait sur la ligne Chaumont, Vesoul, » Belfort, car en choisissant cette position, les Français )) commettraient alors au Sud, à vn degré plus fort, la » mémo faute que nous avons déjà mentionnée plus haut, » à savoir : une concentration au Nord de la Champagne. »

Les Militàrischc Blàtter soutiennent donc que la France commettrait une faute grave de quelque côté qu'elle attaquât son voisin de l'Est. Il n'y a aucune conclusion à tirer ,de cette étude, si ce n'est que les organes de la presse militaire allemande se placent, dans l'examen de ces sortes de questions, bien plus sur le terrain du patriotisme que sur celui de la stratégie.

Le major allemand, F. Iloenig, a publié en 1878 un opuscule intitulé : Die poliiiscJie und militarische Lage Belgiums und HoUajîds in Rûcksicht auf Frankreich-Deutschland . On ht dans ce travail : (c Malgré la légèreté du peuple fran- » çais, la France ne tirera pas l'épée, jusqu'à ce que par » des alliances puissantes, elle se sente en état d'entre- )) prendre une guerre olfensive vers la Belgique, celte )) direction lui présentant le plus de chances de succès. »

u Le système de places fortes adopté par ce pays prouve » que la France a l'intention, en cas de nouvelle guerre » avec l'Allemagne, de protéger défensivement la région » Sud-Est et d'assurer ses communications en arrière, » tandis qu'ehe tentera une opération décisive vers le » Nord-Est, en Belgique. )>

Quant à l'Allemagne, l'auteur est d'avis que son intérêt la portera à suivre le plan qu'il résume ainsi :

(( Tacher d'avoir une grande avance dans la mobilisation » sur les Français, établir une petite armée à Strasbourg )» pour protéger l' Alsace-Lorraine, faire avancer son armée » principale sur la ligne de Thionville à Metz, prendre » immédiatement et résolument l'olfensive dans la direction

» de Paris, empêcher par sa décision et son énergie les » mesures que prendra] l'armée française pour porter la j) guerre sur le territoire belge, et la contraindre à s'op- » poser aux Allemands sur son propre territoire. »

Le major Hoenig conclut de là qu'aucun danger ne menace la Hollande ni la Belgique dans leur indépendance, et ce que la politique et la stratégie allemandes ne sont ou )) ne peuvent être pour elles nullement à craindre; qu'elles » lai serviront, au contraire, de bouclier aussi longtemps « qu'elles ne contraindront pas l'Allemagne, en marchant » avec la France, à envo^^er une armée en Belgique ou en » Hollande pour y combattre les Français. »

Cette conclusion confirme ce que nous disions plus haut, à savoir qu'il y a parti pris chez les stratégistes allemands de rassurer la Belgique sur les tendances de FAllemagne et de l'alarmer, au contraire, sur celles de la France.

A l'appui de cette opinion, nous citerons encore l'extrait suivant de la Gazette générale de r Allemagne du Nord, organe officieux du gouvernement de Berlin :

« Une observation que nous avions faite il y a quelque temps, et à laquelle s'était associée la Correspondance provinciale, — savoir : que la France, si elle voulait encore commencer une autre guerre contre l'Allemagne, n'irait point donner de la tête contre le mur, c'est-à-dire contre Metz, et n'oserait point non plus sortir par la fente du rocher de Belfort, mais qu'elle déboucherait au large et tout à son aise par la Belgique, — cette observation, disons-nous:, a a été accueilUe et comprise en Belgique d'une manière satisfaisante. Il est, en effet, d'une haute importance pour la paix du monde que l'opinion publique en Belgique se rattache à cette idée que l'Empire allemand n'a eu et n'a, vis-à-vis du royaume belge, nul autre intérêt et nul autre désir que de maintenir son indépendance et sa neutralité.

tandis que celles-ci se trouveraient mises en question précisément du même côté que l'ALIemagne serait menacée d'une g-uerre de revanche. Chez nous, il n'y a là-dessus aucun doute; la même imanimité s établit maintenant en Belgique, et semble devoir animer désormais la politique étrangère de ce pays. »

On nous dira peut-être qu'à l'exemple des Militarische Blatter et du Journal de l'armée belge nous aurions dû soutenir que Français et Allemands commettraient une lourde faute en dirigeant leurs armées à travers la Belgique. Eh bien, quoique cette opinion soit contraire à nos convictions, nous l'eussions respectée (pour ne pas alarmer nos concitoyens) si la Belgique faisait comme l'Allemagne tout ce qu'exige l'intérêt de sa défense ; mais, chez elle, la prévoyance est si peu active que, lorsqu'on la rassure, elle ne fait plus rien; on doit donc lui dire la vérité et lui montrer le péril sans ménagements, au risque de froisser par là des gouvernements qui nous donnent les assurances les plus amicales.

La seule chance qui lui reste de n'être pas envahie et do conserver son indépendance, est d'organiser assez fortement son état militaire pour que ni les Allemands ni les Français ne puissent s'emparer rapidement de la ligne de la Meuse dans le but d'en faire une base secondaire ou une ligne d'étapes.

Il dépend donc d'elle de créer une situation telle que l'un et l'autre belligérant aient intérêt à respecter sa neutralité.

Cette conclusion est conforme au résumé d'une intéressante étude publiée récemment par le journal des sousofficiers allemands (Unteroffizier Zeitung) sous le titre de : Revanche des Français.

Après avoir indiqué et discuté les routes d'invasion dans

diverses hypothèses de guerre, l'auteur conclut que l'Allemagne aurait intérêt à violer la neutralité belge et la France à violer la neutralité suisse. Il ajoute : « L'histoire » de la France offre trop d'exemples d'outrages aux puis- » sances neutres, pour qu'on puisse espérer lui voir )) respecter les neutrahtés dans l'avenir. »

Cependant l'auteur pense qu'après l'achèvement des fortifications projetées ou en cours d'exécution en Belgique et en Suisse, « c'est encore vraisemblablement sur le même » terrain où elles se sont rencontrées en 1870 que se » porteront les armées. »

Les fortifications auxquelles il est fait allusion dans ce passage sont celles de la ligne avancée d'Anvers et de la ligne de la Meuse.

L'intérêt de la Belgique lui commande donc impérieusement de mettre les places de Liège et de Namur en état de résister aux armées belligérantes.

Ce devoir est-il compris et accepté par la nation et par le Gouvernement?

C'est ce que nous examinerons dans le chapitre suivant.

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