‹ Six causeries sur l'artChapitre 10 sur 21 · LART ET LE VRAI · texte numérisé non relu

LART ET LE VRAI

diiThabor,sur le lac de Génésarcth. C'est dehors aussi, c'est à la face du ciel qu'il est mort « pendant que la nature entière semble vouloir s'anéantir en voyant expirer son Créateur ». C'est dans le jardin qu'il apparaît à Madeleine, sur la route aux disciples d'Emmaûs, à saint Pierre près de la mer de Tibériade.

On devait donc à la vérité de laisser à cette nature que Dieu lui-même a partout associée à l œuvre de la Rédemption, qui en a pour ainsi dire encadré tous les épisodes, une place dans les représentations que l'on faisait des mystères divins.

On allait même quelquefois plus loin que ne demandait le strict besoin de la vérité. Quand la scène se passe à l'intérieur, comme par exemple dans la Visitation de Ghirlandajo, la porte est ouverte et laisse voir au dehors un gracieux coteau, des arbres, des maisons, des palais. D'autres fois, c'est par la fenêtre que s'ouvre un jour sur le monde extérieur, et il n'y a rien de joli, de naturel, d'agréable aussi à notre curiosité comme ces vues sur la rue ou sur le jardin. Au théâtre, vous avez éprouvé quelquefois le vague désir ([u'il y ait quelque chose encore de l'autre côté de la coulisse ; et de savoir qu'il n'y avait rien cela vous déconcertait, et retirait un peu de l'illusion. L'artiste, lui, n'a pas peur d'ouvrir la fenêtre : sans cette précaution, vous penseriez

58 l'idéal dans le réel

assurément qu'il y a de l'autre côté du mur encore beaucoup de choses à voir ; mais pour être plus sûr que vous le pensiez, pour que vous le sachiez bien, pour que vous soyez certain que la maison, le palais ou le temple qu'on vous montre est un vrai temple, un vrai palais, une vraie maison, que tout cela a une place bien réelle, que tout cela existe au milieu d'une nature bien définie, absolument comme les maisons dans lesquelles vous entrez tous les jours, que vous habitez, il vous fait constater à vous-mèmfe, il vous prend à témoin, pour ainsi dire, que c'est bien vrai ; et il a conscience ainsi de vous placer de force, de vous situer dans le réel et de remplir une des conditions essentielles à 1 art, de fournir un des éléments les plus puissants de l'émotion esthétique : la vérité dans la représen" tation de la nature.

Et il répond même ainsi, sans le vouloir peutêtre, mais par une sorte d'instinct, à un besoin de vérité psychologique. Pourquoi une scène qu'on nous représente enfermée entre les quatre murs d'une chambre, d'un appartement, d'une salle quelconque, risque-t-cUe de nous apporter peu d'intérêt, de nous sembler froide, factice, convenue ? C'est que même quand nous sommes au dedans, nous sommes pres((ue toujours au dehors en quelque manière : par nos souvenirs, par nos imaginations, nous vivons toujours

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