L ART ET LK VRAI DO
gistes modernes, à le traiter directement et pour lui-même. Assurément, les efTorts des Primitifs sont loin de la perfection. Il y a peu de proportions et, malgré le cri fameux de Paolo Uccello, point de perspective. Dans le Saint- François d' Assise de G'ioiio, il y acinqarhres, deux églises, une montagne ; le saint est beaucoup plus grand que les deux églises qui sont pourtant au même plan que lui; la montagne le dépasse un peu, mais elle est entièrement couverte par les cinq arbres ; le chemin qui mène au haut de la montagne en occupe plus de la moitié. Le Calvaire de Mantegna nous offre les mêmes étrangetés : une montagne cachait Jérusalem : on l'a coupée en deuxpourlaisservoir la ville. Dans le Parnasse du même auteur, Mars et Vénus sont au haut du Mont sacré ; on les voit plus grands que les neuf Muses qui prennent en bas leurs poétiques ébats : en sorte que si l'on s'en tenait aux lois du dessin, le dieu des combats et la déesse que les muses ont le plus souvent chantée nous apparaîtraient comme deux bons géants.
Est-ce à dire que ces peintures ne méritent pas l'admiration dont elles sont l'objet, et qu'elles n'ont pas la valeur qu'on leur attribue généralement ? Je ne veux rien dire de pareil, et sans avoir pour les Primitifs le culte aveugle d'un enthousiasme exagéré, je les admire pour-
56 l'idéal dans le réel
tant de tout mon cœur, et reconnais qu'ils ont montré déjà beaucoup des qualités qu'on verra fleurir chez les maîtres des siècles suivants et d'autres qualités qui ne sont qu'à eux. Aussi aijc fait ces simples remarques sans intention de critique aucune, et seulement pour montrer qu'à cette époque déjà, si peu connue et si peu aimée que fût la nature, on ne pensait pas qu'on pût absolument se passer d'elle : on savait déjà qu'elle contient tout, qu'elle est partout.
On savait déjà que les principaux événements de l'histoire humaine se sont passés dehors. Pour ce qui est de la vie de Noire-Seigneur, qui a fourni le sujet de presque tous les chefs-d'œuvre de la peinture primitive, c'est à l'extérieur, c'est au grand air qu'elle s'est déroulée. Il est né presque dehors ; dans la fuite en Egypte il couchait à la belle étoile, très légèrement couvert du voile de la Vierge, pendant que Joseph veillait tout près sur le divin nomade ; peut-être a-t-il reposé, comme un peintre moderne l'a imaginé, entre les deux pattes du sphinx, un rayon de lune venant de derrière les Pyramides se confondre avec l'auréole de lumière échappée de l'Enfant qui dormait. Il a prêché dehors, entraînant après lui les multitudes le long des chemins, sur le bord des torrents, à travers les plaines de la Judée ; il a fait ses miracles dehors, dans les rues, aux portes de la ville, au haut