‹ Six causeries sur l'artChapitre 11 sur 21 · L ART ET LE VRAI · texte numérisé non relu

L ART ET LE VRAI

dehors ; nous sommes tous des nomades et des l)ohèmes delà vie mentale.

Assis au coin du feu, la fenêtre hermétiquement close, perdus, semhle-t-il, dans la solitude la plus complète, c'est alors que nous partons, ([ue nous errons par les rues de la ville, puisa travers les champs ; puis nous refaisons tous nos anciens voyages : nous sommes à Paris, en Bretagne, en Normandie, en Suisse. Si nous n'allons pas tous les jours aussi loin, on peut dire que nous hahitons autant et plus que la maison même, son entourage, la cour, le jardin, le parc, les bois, tout le paysage familier qui est à nous, dont nous sommes ; qui contient en lui quelque chose de notre vie, de nos habitudes: qui semble rire dans notre joie et s'attrister quand nous pleurons ; qui a vu nos jeux d'enfants, qui s'embaumait de nos premiers rêves et s'éclairait de nos jeunes espoirs; oi^i passèrent les joyeuses escortes de nos jours de fête, comme les cortèges silencieux et noirs des jours de deuil. « C'est là que que je voudrais vivre ! » chante jNIignon. Mais c'est là que nous vivons tous et toutes. Et c'est pourquoi il manque quelque chose à l'Art quand cela manque; c'est pour cela que le Primitif ouvre la fenêtre ; c'est pour cela que l'Immortel auteur de la Joconde, Léonard de Vinci, laisse apercevoir derrière Monna Lisa, cette femme au sourire si plein de

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rêve, tout un paysage sauvage et triste, comme s'il avait voulu nous faire suivre les mille replis tortueux de la pensée dans le cours de ce fleuve qui déroule à travers des rochers escarpés, le ruban contourné de ses flots d'argent. Voilà pourquoi encore nos portraitistes du xvai*^siècle ont écarté le rideau ou la tenture flottante qui encadraient à l'âge précédent la grande dame qui avait voulupour peintre unRubens, un Van Dyck, un Largillière.

« Au siècle de Rousseau, dit Robert de la Sizeranne, les fonds s'éclairent ; quelque chose de la nature apparaît derrière les chignons poudrés et les engageantes à triples prétintailles. Regardez les Nattier, notamment le portrait de M'"® de Flesselles, ou les Van Loo. Les architectures et les tapisseries ont disparu : nous sommes en pleins champs ou en plein ciel. Des roseaux croissent, des feuillages s'abaissent, des ondes coulent, des horizons bleuissent. Sur les mains désenlacées, des oiseaux chimériques se posent. Des nuages roses, gris-de-perle, ambre doux, passent sur les tètes nues. C'est le jour qui se lève, jour indécis, trompeur, fade clarté d'aube sur un bal finissant, mais c'est le jour tout de même. Il fait pâlir les bougies qui éclairaient la nuit. On voit'que quelque chose vit dans le monde, autre que l'homme ; qu'une âme y balbutie unie à notre âme et que pendant la nuit de jeu ou la

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