LE REEL DANS L'IDEAL
Il mêlait difficile de vous parler d'ait, et particulièrement de peiuture, sans vous entretenir de Raphaël. Il n'est pas dans toute Ihisloire des peintres de plus grand nom que le sien. Je ne dis pas, vous entendez bien, qu'il est le plus grand peintre : on peut lui })référer Michel- Ange si l'on recherche la puissance ; Léonard de Vinci, qui sûrement a plus de science technique; Rembrandt, qui sut mieux user de la lumière ; Rubens, le maitre des couleurs, ou tel autre chef d'école ancien ou moderne, ou même quelqu'un qui n'aurait point été chef d'école. Rien n'est difficile comme de décerner un premier grand prix à de pareils concurrents : il y aurait sans doute autant d avis différents qu'on mettrait de membres dans un jury chargé de décerner la palme.
,Ie m'empresse de dire que rien non ])lus n'est inutile et vain comme ces comparaisons auxquelles cependant tant de critiques se laissent aller. Chacun des grands génies a sa place dans l'histoire de l'art ; chacun est le premier^
208 l'idéal dans le rkkl
si l'on peut dire, dans son ordre. Si l'on compare l'art tout entier à un monument, chacun en a construit une partie essentielle. Si on le compare à un jardin de délices, chacun y a planté son coin, ses arhres, son parterre de fleurs; chacun y a percé son allée éclairée ou mystérieuse, chacun y a dispensé comme il convenait le soleil ou l'omhre. Si l'art est une vie, une vie idéale, chaque artiste lui a prêté son souille, chacun a été l'un des mouvements qui ont manifesté cette vie, l'une des multiples activités -dans lesquelles elle s'est épanouie. Si l'art enfin est une àme, l'àme de l'humanité exprimée dans les formes, on peut et on doit dire que chacun des maîtres sentit frémir en lui quelque chose de cette àme, qu'il en eut une pensée, un sentiment, un désir, un élan, un amour ; et ce sont tous ces éléments d'âme épars à travers les temps et les espaces que nous recueillons en la nôtre quand nous admirons et que nous étudions leurs chefs-d'œuvre, c'est-à-dire quand dans l'émotion esthétique nous mettons nos -âmes en communion avec l'àme artistique ([ui fut en eux.
Mais si Raphaël ne fut pas le plus grand des peintres, ce qui serait à voir,, en tout cas son nom domine sans conteste tous les autres. Pour le grand puhlic, pour celui qui n'entre pas dans les détails du métier, dans les querelles de la cri-
Raphaël Sanzio (i483-i52o).
La Madone de saint Sixte.
(Musée de Dresde.)
LE RKEL DANS l'iDÉAL 209
tique, clans les coteries de la mode ou du snobisme, Raphaël est le roi des peintres. Il représente la peinture comme Mozart la musique ; à cela il n'y a rien à faire, et sa gloire est universelle. Ainsi pour vous qui n'êtes sans doute pas plus que moi des initiés et des esthètes, mais qui prétendez goûter autant que qui que ce soit les belles choses, si l'on vous demandait le nom du plus grand des peintres, ce seraient, je crois, tout de suite, les trois immortelles syllabes du nom de Raphaël qui viendraient d'elles-mêmes à vos lèvres. Je n'engage pas, pour le moment du moins, la discussion sur le point de savoir si cet honneur est justifié et si cette gloire est méritée ; je constate un fait qu'on ne peut pas nier. Et cela est sufHsant pour mon dessein, puisque cela prouve que je pouvais faire avec vous ces causeries sur l'art sans vous parler de lui, puisqu'il en est une forme essentielle, une personnification, presque une partie de sa définition, en tout cas l'élément le plus important de son histoire.
Parlons donc de Raphaël. Savez-vous qu'il y a aujourd'hui quelque courage à le faire ? Raphaël n'est plus à la mode ; et vous savez, Mesdames, que la mode est une puissance qui s'impose ; elle est une puissance tyrannique et peut-être vous est-il arrivé maintes fois de trouver son joug bien lourd et ses exigences bien
LIDKAL 14
210 l'idéal dans le rkel
capricieuses. Vous lui avez obéi cependant. Vous n'avez point discuté ses décrets et vous avez mis peut-être quelque zèle à ne point paraître vous mettre en révolte. Que vous ayez eu raison ou tort, ce n'est point assurément le lieu d'en décider. Mais dans vos jugements sur l'art et dans vos admirations, je ne voudrais pas, Mesdames, que vous cédiez à la mode.
Il y a un goût très général, très large, très libéral, également éloigné de la soumission entêtée et aveugle aux formules acquises que des engouements irrétléchis pour toutes les nouveautés ; un goût qui admet toute la beauté et admire toutes les beautés, à quelque école, à quelque siècle qu'elles appartiennent, et qui sait justement comprendre que la beauté d'une école ou d'une époque ne pouvait pas être la beauté de telle autre époque et de telle autre école, mais que peu importe, et que, pourvu ((ue ce soit la beauté, elle est toujours admirable ; un goût fondé sans doute sur l'appréciation individuelle, le plaisir personnel, le charme très subjectif et quelquefois incommunicable que ])rocure à chacun l'œuvre d'art, mais aussi sur la connaissance de toutes les nécessités historiques, de toutes les raisons sociales, de toutes les intluences diverses qui lui ont donné à tel moment et chez tel artiste, non pas telle for .ne, ni tel idéal, mais telle autre forme et