‹ Six causeries sur l'artChapitre 18 sur 21 · LE RÉEL DANS LIDÉAL · texte numérisé non relu

LE RÉEL DANS LIDÉAL

votre âme à la pensée même de la laideur, comme on voit que l'oiseau s'élève, les ailes éployées, loin de la boue tenestre vers le bleu des azurs infinis où se baigne et se plait sa beauté ? Au contraire, est-ce que l'amour, la recherche, le culte du beau n'est pas le naturel et tout simple épanouissement de toutes les facultés de l'àme féminine ? Vous vous trompez quelquefois en le cherchant, mais vous le cherchez toujours : c'est pour vous un besoin ; c'est plus, c'est une fonction sociale. Oh ! si j'avais un discours à vousfaire là-dessus, comme il me semble. Mesdames, que je saurais bien quoi vous dire ! Il y aurait bien des reproches, soyez-en sûres parmi mes éloges, et j'y glisserais, pour vos âmes de chrétiennes, de mères, d'épouses, de futures épouses chrétiennes, tous les conseils que ma fonction de prêtre et d'éducateur me suggérerait sur le bien que vous pouvez et que vous devez faire autour de vous en faisant rayonner partout et chez tous le goût du beau, cette splendeur du vrai et cette lumière de Dieu qui doit émaner de votre àme comme son charme propre et s'allumer par vous dans les âmes proches de la vôtre.

Je crois donc, Mesdames, que vous devez aimer Raphaël. « Un sens inné, unique, inouï de la {( beauté, c'est, dit M. Louis Gillet, le grand trait « deRaphaël. » Couleur, dessin, modelé, compo-

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sition dramatique, toutes les autres parties de l'art seront chez lui le résultat de l'éducation ; on pourra toujours, en cela, lui trouver des supérieurs. Mais il a ceci qui vaut tout : il a le charme. Impossiblepourluide prendre le crayon sans que la pointe, sur le papier, laisse une phosphorescence de grâce. Impossible de mettre dans une ligne quelconque plus de qualités esthétiques, et dans les traits d'une figure plus de poétique rayonnement. Toute création de Raphaël est une créature de beauté, un objet de joie éternelle.

Et c'est précisément pourquoi nous avons voulu que la causerie dont il était le sujet portât en titre aussi : (de réel dans l'idéal ». La nature gardant ses droits, la vérité restant entière pendant que l'art tend par le plus sublime et le plus constant eflPort qui fut jamais vers l'idéale perfection d'un être surélevé et d'un type d'humanité supérieure, n'est-ce pas, ne vous seinblet-il pas que ce soit là tout Raphaël, et qu'est-ce autre chose cela, que l'idée adéquate de la beauté et pour ainsi dire sa définition même ?

Voulez-vous que j'entre ici avec vous dans quelques explications qui vous feront bien comprendre ma pensée ?

L'idéal, nous avons vu qu'il est, quoi que veuille l'artiste, quelque parti qu'il ait embrassé dans la grande querelle qui divise les ouvriers

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(le l'art, qu'il soit idéaliste ou réaliste, l'idéal malgré lui le possède et l'étreiiit et devient, même quand il prétend le contraire et s'atïiche comme un champion déclaré du réel, devient malgré lui le but de ses efforts et l'aboutissement dernier de son travail, comme nous avons vu qu'il est arrivé pour les Hollandais qui sont, avec toutes leurs prétentions à imiter la nature sans plus, les plus grands idéalistes qu'on vît jamais. Nous ne voulons pas revenir aujourd'hui sur cette question de l'imitation plus ou moins vraie, et, en tous cas, toujours idéale, de la nature par l'art, d'autant que nous serions assez embarrassés pour trouver en Raphaël un imitateur, au sens propre, delà nature. Il ne letudia que très peu en elle-même et s'affranchit très vite des définitions trop étroites du réel. « Il existe, dit « IM.L. Gillet,pour un peintre, plus d'une façon (( des instruire. Celle de Raphaël est de percevoir « les faits à travers les transcriptions qu'en ont (( données d'autres artistes. Le point de départ (( de son art, ce n'est pas la nature, mais un cer- (( tain état de l'art, qu'il se charge d'élever à (( l'expression suprême. Chénicr, Virgile, en « poésie,, ont fait de même. L'àme de 'Raphaël (( s'est éprise de beaucoup de formes différentes : « sans cesse elle émigré de l'une à l'autre; à (( toutes elle a laissé une grâce particulière dont « elle ne semblait pas capable. Peut-être le ré-

L IDEAT. DANS LE RKEL

ht était-il impossible, si Raphaël fût venu

'it aiilre moment, et n'avait eu à son ser-

Timmense travail du xv'^ siècle. La lortune

« le fît naitre à temps pour résumer ces expé-

(( riences, le cloua de génie pour en faire de la

« beauté, »

Nous arrivons par là à la dernière et à la plus importante assurément des conceptions où nous conduit notre analyse de 1 émotion esthétique. Nousavons entendu jusqu ici ])ar le mot d'idéal tout changement opéré par l'artiste à la nature qu'il lait passer dans son art, toute addition de l'homme à la nature, toute transfiguration de la nature, toute humanisation qui fait d'elle une représentation d àme, une expression de vie intérieure, comme un autre monde, un monde où la matière devient pensée et la chose esprit.

Mais il convient d entendre l'idéal dans un sens à la fois plus spécial et plus large. Idéaliser la nature, ce n'est pas seulement la changerpour qu'elle se rapproche de l'homme et l'exprime mieux, c'est l'élever, l'embellir, la perfectionner, la diviniser pour qu'elle réponde au besoin du mieux, à la soif de beauté, au tourment du divin qui est en nous. C'est corriger tout ce qui nous choque dans les spectacles qu'elle nous offre; nous trouvons en elle une foule de défauts:

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elle n'est faite que d inégalités, son tableau est mélangé de vraiment trop d'ombres. Ses paysages ne sont jamais à souhait : il y manque toujours quelque chose : on ne voit jamais que la moitié de ce qu'on voudrait : les bords de la mer sont trop plats, les montagnes trop arides, les vallées trop larges ou trop étroites, les bois trop sombres ou trop clairs avec trop d'arbres quand on voudrait voir loin, ou pas assez quand on désire le mystère ; ses couchers ou ses levers de soleil n'apportent que déceptions, non pas seulement aux touristes partis tard le soir dans la montagne ou levés tôt le matin sur la foi de leur Baedeker, et qui, les trois quarts du temps, ne voient rien du tout; mais encore aux vrais artistes c|ui attendent pendant des jours et des nuits, désireux de copier celui qu'on appelle, bien à tort, le plus grand des peintres, le soleil, peintre très capricieux d'ailleurs et dune fantaisie outrancière qui ne met, en général, que très peu d ordonnance dans son tableau, qui ne connaît aucune logique dans la distribution des couleurs, de la lumière et de l'ombre, et n'entend rien à la loi moderne des valeurs.

L'humanité cjue nous présente la nature serat-elle plus parfaite et plus prête à entrer de plainpied dans l'art sans corrections et sans retouches? Il y a assurément de très beaux types hu-

mains, surlout chez certaines races plus pures. Les peintres, même les plus naturalistes, même ceux qui aflirment avec le plus d'éclat qu'ils ne cherchent pas la beauté, et que la laideur est un meilleur objet du travail artistique, même ceuxlà recherchent avec soin ces modèles, ces types humains. Et quand ils les rencontrent, ne croyez pas qu'ils les trouvent parfaits de tout point. Raphaël disait à un de ses amis que, comme il ne trouvait pas de femme assez belle à son i^ré, il peignait ses madones suivant un certain idéal qu'il avait en lui.

Les types de beauté que l'on prend dans la nature ne sont, en effet, jamais complètement beaux au point qu'exige l'art idéaliste : l'idéal que l'artiste porte en lui suivant le mot de Raphaël, n'est jamais réalisé complètement par la nature qui, à vrai dire, semble assez indifférente aux fins strictement esthétiques qu'elle ne cherche jamais pour elles-mêmes. Le peintre qui poursuit l'idéal corrigera donc la nature ; il retranchera, il ajoutera suivant les besoins de la cause. Il voudra les yeux plus petits ou plus grands, le nez plus discret ou plus accusé ; il ne voudrait ni de celui de Cyrano, ni de celui de Cléopàtre dont Pascal a dit que, s'il eût été plus court, la face du monde eût été changée; il atténuera la vigueur des traits et régularisera la forme générale du visage. 11 voudra la juste

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