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Et puis si Raphaël la rapproclie ainsi de nous, il la fait lointaine tout de même: il la met au-dessus de l'humaine condition ; au-dessus des contingences, des besoins, des matérialités terrestres. Elle a perdu sans doute chez lui les attributs protocolaires de la nature céleste. « Le nimbe qui « la dislingue, de disque se réduit à un fil, un a mince anneau flottant, fait d'un cheveu qui « semble du même or que la chevelure ; et sou- (( vent ce vestige lui-même s'évanouit. C'est qu'il « est plus facile de convenir d'un signe de la « sainteté que d'en rendre l'expression » 1).
Raphaël évite avec une délicatesse infinie toute allusion aux choses physiques, La maternité de Marie ne fut pas une maternité ordinaire. « Ce thème, si cher aux gens du Nord, aux Van Eyck, à Fouquet, à Durer : une nourrice, la gorge découverte et pressant de ses doigts le globe fécond de son sein, ce thème, aussi doux que son nom, l'allaitement, il ne se trouve pas chez Raphaël. Il est trop nature, il mêle à des idées augustes une idée trop crue de fonction. Ecartés de même le berceau, le linge, le bassin, tout ce ménage intime, ce tableau d'intérieur qui fait le prix de la Famille du mrinusicr, mais qui, n'était le rayon et le miracle du clair-obscur, ferait sentir le tripotage. C'est par des réticences
.(1) L. Gillet, Raphaël, p. 42.
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exquises, à force de tact, de pudeur, qu'il a su mettre dans ses Madones tout ce qu'une figure humaine peut exprimer d'idéal. Mieux encore, même cette chose inexprimable, la virginité de la Madone, il a réussi à la rendre, dans la mesure du possible, par des moyens plastiques ; à voir l'athlétique bambino qui joue sur ses genoux étroits, ne dirait-on pas une grande sœur qui n'a encore de la mère que le pressentiment de son cœur déjà maternel ? Gela aussi, c'est le divin.»
On peut partager en quatre séries les compositions où Raphaël a peint la Vierge. Il y a les tableaux oîi Elle est seule avec l'enfant, ceux où l'enfant Jésus est accompagné du petit saint Jean, les saintes Familles et enfin les tableaux de gloire où la Vierge s'offre à nos hommages dans son triomphe et attend nos prières. Je vais pouvoir vous faire admirer le dessin de quatorze de ces peintures sur trente à peu près que Raphaël nous a laissées.
La Vierge Coiiestahile, ainsi nommée parce qu'elle fut acquise par le comte Gonestabile délia Staffa, est maintenant au musée de l'Ermitage, qui l'a achetée 330.000 francs en 1876. C'est une miniature, une perle ; elle mesure dix-sept centimètres de diamètre. Raphaël l'a peinte à Pérouse, alors qu'il était l'élève de Pietro Vannucci, le Pérugin. Mais comme on voit bien que déjà l'élève a dépassé le maître !
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La forme générale est sans doute encore bien pérugincsque ; mais la ligne de Raphaël s'accuse déjà : le visage de la Vierge n'a plus la rondeur qu il atlecte dans les œuvres du Pérugin, il annonce la forme ovale que Raphaël adoptera, en la perfectionnant encore, dans les types les plus achevés de ses Vierges.
La yicr(jc dite du Grand Duc est au palais Pitti à Florence. Elle date de 1505 et marque le début de la seconde période de la vie de Raphaël, la période florentine.
Le jeune peintre a vingt-deux ans ; il a quitté Larbin, sa patrie ; il vient à Florence où il va connaître Léonard de Vinci, Fra Bartolomeo et Michel Ange, oi^i il va, après quelques années d'attente et de travail obscur, prendre rang lui-même parmi les maîtres. j\Iais s'il est peu connu encore, s'il est réduit pour placer ses madones qu'on vendrait maintenant des millions, à en faire hommage à des gens qui ne le paient qu'en bonnes paroles ou en invitations à dîner, ses premiers essais n'en sont pas moins des coups de maître.
La Vierge du Grand Duc est debout, tenant l'enfant. FA\e est vêtue d'une robe rouge qu'on ne voit que sur la poitrine. L'n ample manteau bleu, doublé de vert, couvre le sommet de la tête, tombe sur les épaules et enveloppe le reste de la figure. Un voile transparent se mêle aux
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bandeaux de cheveux blonds et descend sur le front sans en atténuer la noblesse. Les traits sont calmes sans impassibilité, et d'une beauté que Raphaël lui-même a rarement dépassée. Vraiment, croyez-vous qu'il soit possible d'imaginer un plus beau type, je ne dis pas seulement d'humanité, mais d'idéal religieux et divin ? En quoi, je vous le demande, l'art de Raphaël a-t-il nui à l'expression chrétienne, et presque théologique, de l'idée? Je me prends à prier et à méditer devant cette céleste figure de ma mère du ciel. Oh! pourquoi ne serait-ce pas son portrait ? Pourquoi ? Pourquoi voudrait-on qu'elle soit laide, cette divine mère, et pourquoi veut-on m'empêcher de croire que, plus c'est beau, plus il y a de chances pour que ce soit bien elle, et plus il me sera doux de la prier ainsi. « Sainte commele Christ, dit Lamennais (1), elle est la femme selon l'esprit, comme la Vénus antique était la femme selon la chair. » Dans cette Vierge, tout détache de cette pensée de la chair. Telle qu'une fleur aérienne, elle flotte au milieu d'une limpide lumière qui semble, en la révélant, la voiler encore. Vn parfum d'innocence s'exhale d'elle. Sur son front serein, où cependant se montre déjà le germe d'une douleur immense, pressentie et pleinement
{{) Esquisse d'une ])htl()S()phie, t. III, p. 223.
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acceptée, sur ses lèvres qui sourient à l'Enfant divin, dans son regard virginal et maternel, dans la pureté de ses traits pleins d'une grâce céleste, on reconnaît tout ensemble et la simple naïveté de la fille des hommes et l'auguste et ineffable sainteté de Celle en qui le Verbe éternel s'est incarné pour le salut du monde. Voilà la femme selon le christianisme, la seconde Eve réparatrice de l'humanité ruinée par la première.
Au point de vue de Ihistoire de l'Art, la Vierge du Grand Duc est du plus haut intérêt, car elle montre les incroyables progrès que Raphaël a faits en quelques mois et comme il a laissé loin derrière lui Pérugin et l'Ecole d'Ombrie. Il a gardé, il gardera toujours cette simplicité douce et tendre qui est toute ombrienne ; mais à la noble inspiration de cette figure de madone et au jet grandiose des draperies, on reconnaît la trace des modèles florentins qu'il étudiait alors et qu'il dépassait déjà.
La Vierge aux flambeaux esi d'allure beaucoup
plus classique: elle a été peinte à Rome aux
« environs de 1513 et, malheureusement, terminée
par Jules Romain ; elle est à Londres dans une
collection particulière.
Les tableaux authentiques de Raphaël représentant la Vierge, l'Enfant Jésus et le petit saint Jean sont au nombre de dix : la Vierge Terra
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luioua à Berlin, la V/Vrr/r Tcddeo Taddei ou Vieryc à la prairie, à Vienne : la Vier(je au chardonneret, à la Galerie des Ofïices de Florence ; la Belle Jardinière, au Louvre ; la Vierge de la galerie Esterhazy, à Vienne ; /(/ Vierge de la maison dWlbe, à l'Ermitage ; la Vierge Aldobramlini, à la National Gallery ; la Vierge au diadème, au Louvre ; la Vierge délia Tenda, ou Vierge aux rideaux, à la Pinacothèque de Munich ; la Vierge à la chaise, au Palais Pitti.
Nous ne pouvons penser, à cause de l'heure qui presse, à nous arrêter longtemps devant chacune de ces madones : nous trouverions pourtant à cette contemplation un charme bien attirant et bien délicat.
Vous pourrez voir la Belle Jardinière et la Vierge au diadème, quand vous voudrez: à votre prochain voyage à Paris, laissez le Salon, et allez au Louvre : vous n'aurez perdu que bien peu de chose et vous n'aurez pas perdu votre temps ; vous aurez gagné beaucoup, puisque vous aurez connu la pure et idéale jouissance de la beauté et que vous aurez été plus près de Dieu. i(La beauté, dit Lacordairc, est l'épanouissement de l'être dans la lumière, l'harmonie, la grandeur et la bonté, images elles-mêmes de la lumière, de l'harmonie, de la grandeur et de la bonté de Dieu ». Lumière, harmonie, grandeur
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et boulé, les Vierges de Raphaël ne disent point autre chose, mais elles disent tout cela, et c'est assez pour que les ànies de choix les comprennent et les goûtent.
Florence possède, au milieu de toutes ses richesses d'art, deux trésors : la Vierge au chardonneret et la Vierge à la chaise. La première nous ollVe un exemple de la disposition en pyramide que Raphaël a choisie souvent pour placer la Vierge et les deux petits. Elle est, dit un auteur (1), une des plus pures images de l'amour divin, une de celles qui font naître avec le plus de vivacité, Tespèrance infinie. Devant une telle Vierge et devant de tels enfants, tout fléchit et s'incline. Quoi déplus humble cependant ? Jésus caresse un chardonneret que lui présente le petit saint Jean, et la Vierge, au milieu de la campagne fleurie, contemple les deux enfants. Voilà tout, et cela suflit à pénétrer le cœur et l'àme jusqu'au fond. Nous disions dans notre dernière conférence qu'on doit regarder Rembrandt comme on écoute Beethoven ; c'est à Mozart que Raphaël nous fait penser : c'est la même pureté de ligne, la même simplicité de moyens qui semblent à la portée de tous etqui réalisent une fin sublime ; c'est la même suave harmonie, où tout s'accorde sans etfort,
(1) Gruyer, les Vicrycs de Raphai-L t. III, p. 147.
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la même mélodie qui chante et qui rêve, la même poésie qui vient du cœur et qui parle au cœur : c est la chanson, le rêve, la poésie de riiumain et du divin qui parle en nous ; c'est le réel, cela Mesdames, car c'est vrai, éternellement vrai ; et c'est l'idéal : mieux que toutes les analyses et que toutes les théories, notre cœur nous le dit, car il reconnaît là tous ses désirs, tous ses élans et tous ses amours. Qu'on dise si l'on veut après cela, que Raphaël manque de vigueur, de caractère et de puissance, qu il généralise trop pour trouver le beau idéal, qu'il est précieux, mièvre, compassé. Convenons si vous voulez, avec M. L. Gillet, qu'il s'en faut d'une nuance que la Vierge, au chardonneret n'encoure le reproche de gentillesse. Mais cette nuance a été gardée, et Raphaël a été sauvé de la mièvrerie par l'élévation impeccable du style. (( La naïveté un peu rafïinée » que M. Gebhardt trouve dans ce tableau n'est-elle pas plutôt le fait de certains commentateurs indiscrets qui apportent leurs explications prises de loin au travers des conceptions si simples du maître ? M. Eugène Miintz ne trouve-t-il pas que l'enfant est tout préoccupé de la lecture que sa mère lui a faite ? Le pauvre mignon, il a bien le temps de lire ! Et on ajoute qu'il étend la main pour caresser l'oiseau qui le regarde d'un air intelligent, et sans paraître intimidé. A quoi le
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spirituel et cruel Gebhardl iépli([ue : " Ah! que les chardonnerets de la Renaissance avaient donc de l'esprit ! » Je demande à mon tour de lui répondre que ce n'est pas la Renaissance qui leur donnait tant desprit, mais M. Eugène Miintz, ce qui n'est pas la même chose !
Laissons les commentaires et regardons le groupe divin; il se détend lui-même du reproche de recherche et d'afleterie tant il exprime directement et simplement l'idée religieuse, à laquelle l'art consommé et le souci delidéal ne sauraient rien retirer de sa profondeur. La mère, c'est bien la Vierge sans tache, la Mère immaculée : (( Vous êtes toute belle, ma bien-aimée, et il n'y a point envousde souillure. » Je doute que jamais la loi à l'Immaculée Conception ait été rendue, ou puisse jamais l'être, aussi puissamment' que dans cette admirable Madone. D'une main, elle tient le livre des Ecritures qui était l'objet des méditations ordinaires de Marie; de l autre, elle encourage d un geste tendre et caressant l'humanité représentée par le petit saint Jean qui porte les insignes du Précurseur au désert : la peau de mouton et l écuelle. Et le regard d'infinie charité et de pitié si triste avec lequel le petit Jésus semble demander la grâce et la liberté pour le captif, c'est tout l'amour, toute la tendresse de Dieu pour sa créature. « Voyez les oiseaux du ciel, dira plus lard l'enfant
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quand il sera prophète ; ils ne sèment ni ne moissonnent : est-ce que votre Père céleste ne les nourrit pas? » Et pendant que le Dieu semble dire tout cela, le banibino pose son petit pied potelé sur le pied nu de sa mère...
La Vierge à la chaise nous est un bel exemplaire de la dernière manière de Raphaël. Elle est de 1516 et a été peinte à Rome, au milieu de tout le mouvement païen qui emportait Raphaël, protégé de Léon X, loin des conceptions chrétiennes de sa jeunesse florentine. Non que cette Madone n'éveille l'idée du surnaturel, mais elle y arrive à force d'art, et par l'idéale beauté de la femme et de l'enfant. Les Grecs seuls avaient pu, en dehors du christianisme, parvenir à une réalisation plastique aussi proche de la divinité. « L'art, dit Rui-ckhardt, se retrouve sur ces hauteurs où d'elle-même et cà elle seule la beauté humaine apparaît sous une forme éternelle et divine. »
La Vierge à la chaise ne me semble pas assez chrétienne ; mais il se pourrait très bien qu'elle fût. Mesdames, votre Madone préférée, parce qu'elle est, de toutes les Vierges de Raphaël, la plus belle, la plus femme et la plus mère ; et si c'est pour toutes ces raisons que vous lui donnez la première place, je suis tout prêt à me ranger à votre avis, car devant une pareille image de la maternité, devant cet enfant et devant celle mère